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04 novembre 2008

Engouement

 

 

Dérivé du verbe engouer, lui-même formé à partir d’une base qui a donné gaver et joue, ce nom est attesté dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694). Au sens propre, il signifie « empêchement causé par quelque chose qui engoue », et au figuré : « préoccupation en faveur de quelque chose, entêtement », comme le verbe lui-même, attesté au XIVe siècle au sens de « se gaver (de) » et en 1672, dans engoué de « entêté de » et en 1680 dans s’engouer « s’entêter de ». La définition de 1694 est reprise dans les quatrième et cinquième éditions du Dictionnaire de l’Académie française sans changement, sinon cet exemple : « on ne le saurait faire revenir de son engouement ». Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) est le seul des lexicographes du XVIIIe siècle à exposer clairement les difficultés que soulève l’emploi du verbe et du nom : « engouement et engouer se disent au propre de ce qui empêche le passage du gosier » et « au figuré, où ils sont plus usités, surtout depuis quelque temps, ils expriment l’action de se préoccuper avantageusement d’une personne, d’un ouvrage ». Féraud reprend, pour illustrer ce sens, l’exemple des académiciens (« on ne saurait le faire revenir de son engouement ») et, pour illustrer le sens figuré d’engouer, il cite cet exemple: « Il s’est engoué, il est engoué de cette personne, de cet auteur, de cette pièce ». La métaphore n’est jamais expliquée ni, comme disent les plumitifs des gazettes, « décryptée ». Il faut comprendre que le sujet qui s’engoue d’une personne, d’un auteur, d’une pièce s’en étouffe littéralement. La personne, l’auteur, la pièce lui restent en travers de la gorge, ce qu’il ne faut pas entendre dans le sens actuel (« ça ne passe pas »), mais au sens où sa bouche ne tolère rien d’autre que cette personne, cet auteur, cette pièce. Féraud remarque qu’engoué, au sens figuré, « était apparemment encore nouveau du temps de Madame de Sévigné, car, écrit Féraud, elle le relève, quoique sans le désapprouver : Madame de la Fayette me mande qu’elle est engouée de vous : c’est son mot », alors que le nom engouement « est de ce siècle » (comprendre du XVIIIe siècle) : « L’Abbé Desfontaines ne le pouvait souffrir : il est reçu aujourd’hui et il est même à la mode, parce que le vice qu’il exprime est plus commun que jamais » et Féraud ajoute sagement, sans doute pour justifier qu’il tienne l’engouement pour un vice : « l’engouement, l’enthousiasme, le fanatisme littéraire, philosophique, économique, prétendu patriotique, etc. caractérisent ce siècle ». On ne saurait mieux dire.

Les académiciens commencent à tenir compte des remarques pertinentes de Féraud à compter de la sixième édition de leur Dictionnaire, dans laquelle perce un préjugé défavorable contre l’engouement : « admiration exagérée, entêtement, prévention excessive en faveur de quelqu’un, de quelque chose » (exemples : « on ne saurait le faire revenir de son engouement ; son engouement pour cet ouvrage, pour cette personne est étrange, est inconcevable »). De même Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « Figuré, sentiments favorables et excessifs que l’on conçoit sans grande raison pour quelqu’un ou quelque chose », qui cite un extrait éloquent de Jean-Jacques Rousseau, lequel a compris à quel point les engouements étaient fragiles : « toute ma crainte, en voyant cet engouement et me sentant si peu d’agrément dans l’esprit pour le soutenir, était qu’il ne se changeât en dégoût », ou même ridicules : « son engouement outré pour ou contre toutes choses ne lui permettait de parler de rien qu’avec des convulsions ». Dans cet autre extrait, La Harpe renchérit sur Rousseau : « c’est beaucoup pour ce pays (la France), où vous savez que le premier jour est pour l’engouement, le second pour la critique et le troisième pour l’indifférence ».

Dans les dictionnaires du XXe siècle, la critique explicite de l’engouement s’atténue. Les académiciens dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35) se contentent de définir l’engouement comme « l’action de s’engouer ou le résultat de cette action », n’exprimant de jugement hostile que dans l’exemple : « son engouement pour cet ouvrage, pour cette personne est inconcevable, ridicule », alors que, dans la neuvième édition (en cours de publication), tout jugement hostile disparaît. L’engouement est « le fait de s’engouer » et l’état de qui s’est engoué » et le sens est illustré de deux exemples neutres ou dépourvus de tout jugement moral : « l’engouement du public pour cet ouvrage est inattendu ; on ne saurait le faire revenir de son engouement ». Il en va de même dans le Trésor de la langue française (1971-94), dont la définition, certes plus précise que celle des académiciens, au point qu’elle s’apparente à une description, est dépourvue de parti pris : « au figuré, état de celui qui s’enthousiasme, qui éprouve une admiration vive et subite, et le plus souvent éphémère, pour quelqu’un ou pour quelque chose », les exemples cités étant tantôt négatifs (« un engouement absurde, irraisonné » ; « toutes les fois que je vois de l’engouement dans une femme, ou même dans un homme, je commence à me défier de sa sensibilité », Chamfort, 1794), tantôt neutres (« se prendre d’engouement pour quelqu’un, pour quelque chose »), tantôt positifs (« son voyage en Italie lui avait donné l’engouement de la musique italienne », Stendhal, 1817 ; « avec le XVIIIe siècle, les sciences connurent le plus vif engouement », Encyclopédie de l’éducation, 1960). Pendant deux siècles, on s’est défié de tout engouement, quel qu’il soit. Se gaver (puisque tel est le sens du verbe engouer) d’un homme, d’une idée, d’une femme, d’une pièce, d’un roman, etc. au point de ne rien lire, écouter, regarder d’autre ou de ne pas penser à autre chose ou à quelqu’un d’autre était tenu alors pour une forme d’aliénation : je devenait un autre. Il semble que cette défiance soit tombée au XXe siècle et que l’engouement ne soit plus le signe d’une aliénation, mais de l’expression « authentique » de soi. L’engouement est un phénomène social. Le social étant l’horizon indépassable du monde moderne, l’engouement ne peut pas être « stigmatisé » (comme disent les consciencieux du social) ; il échappe à toute critique, car le critiquer, ce serait prendre ses distances vis-à-vis de la grande religion sociale qui est le nouveau sacré des modernes.

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