Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

08 novembre 2008

Contemporain

 

 

Il est des sectateurs qui, refusant que les torchons soient mélangés aux serviettes, distinguent avec grand soin l’art contemporain de l’art moderne, ne fût-ce que pour placer le premier mille coudées au-dessus du second, transformant ce qui est contemporain ou prétendument contemporain en horizon indépassable de l’art.

Essayons de démêler les choses.

Emprunté du bas latin contemporaneus (de cum, « avec », et de tempus, « temps »), contemporain est attesté dans la seconde moitié du XVe siècle et, du moins pour les auteurs de dictionnaires anciens (disons jusqu’en 1970), il n’a jamais soulevé, pour ce qui est du sens, la moindre difficulté. Pour les académiciens, il signifie « qui est du même temps » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35 ; Dictionnaire critique de la langue française, Féraud, 1788 ; Dictionnaire de la langue française, Littré, 1863-77) ; les exemples qui illustrent ce sens varient légèrement d’une édition à l’autre : « les auteurs contemporains, nous sommes contemporains », 1694 ; « histoire contemporaine, on appelle historiens contemporains les auteurs qui ont écrit les choses qui se sont passées dans leur temps », 1762, 1798 ; « auteurs contemporains, histoire contemporaine, auteurs qui ont écrit, ou histoire composée par des auteurs, qui rapportent ce qui s’est passé de leur temps », Féraud, 1788 ; « quelques savants prétendent qu’Hésiode a été contemporain d’Homère ; historiens contemporains, ceux qui ont écrit les choses qui se sont passées dans leur temps ; on dit en des sens analogues : l’histoire contemporaine, raconter les événements contemporains, etc. », 1832-35 ; etc. Tous ces lexicographes notent que contemporain s’emploie aussi comme nom : « il est aussi substantif ; c’est mon contemporain » (1694). Le seul qui tienne l’emploi de cet adjectif et nom pour limité est Féraud : « ce mot, écrit-il dans le Dictionnaire critique de la langue française, n’a d’usage que dans cette occasion » (id est auteurs contemporains ou histoire contemporaine) ; et je ne crois pas que l’on puisse dire, comme l’a fait M. l’Abbé Duserre-Figon, dans son beau Panégyrique de Ste. Thérèse : « Foulant aux pieds la gloire contemporaine, ainsi que les suffrages de la postérité ». Il a voulu dire les hommages, l’estime, l’admiration de son siècle, de ses contemporains : mais je crois qu’il s’est mal exprimé ». Féraud note aussi que le nom contemporain « ne se dit point au féminin » : « une femme ne dit point d’une autre, c’est ma contemporaine ; elle dit : nous sommes du même âge, elle est du même âge que moi ».

L’article que les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) consacrent à cet adjectif et nom est plus ample que celui qu’y a consacré Littré un siècle plus tôt, entre autres raisons, parce que contemporain a fini par s’étendre à d’autres réalités que la seule concomitance dans le temps et qu’il tend, dans la langue moderne, à s’employer absolument, c’est-à-dire sans complément : tel ou tel auteur ou tel ou tel fait n’est plus contemporain de tel autre auteur (Hésiode d’Homère) ou de tel ou tel autre fait, mais il est contemporain en soi. Ce qui est contemporain n’est pas « du même temps », comme l’ont défini les académiciens, mais « il appartient au temps actuel » : le temps de celui qui parle ou par rapport au moment envisagé dans le contexte (Trésor de la langue française), comme dans ces exemples : « l’homme contemporain actif, la littérature viennoise contemporaine, les meilleurs prosateurs français contemporains ». Les synonymes, tous mélioratifs dans le système de valeurs des modernes, sont actuel et moderne, et les antonymes, tous péjoratifs, sont ancien, antique, archaïque, primitif, vieux. Alors que, selon Féraud, contemporain se bornait à déterminer auteur ou histoire, deux siècles plus tard, il qualifie d’innombrables noms : « le monde, l’âme, l’époque, la pensée, la vie, l’art, le roman, le théâtre, la prose, la philosophie, la sociologie, la psychologie, la littérature, la mathématique, la logique, l’histoire, les récits, la pensée, les institutions, les mœurs, la civilisation, l’architecture, la scène, la production » - réalités que l’adjectif contemporain nimbe d’une sainte auréole d’intouchabilité. L’adjectif avait un sens objectif (qui est du même temps, qui appartient au temps actuel) ; il exprime une qualité ou une caractéristique, en signifiant, par extension, « qui est caractéristique du temps actuel » (exemples : le snobisme, l’indifférence, la vision, les aberrations, les illusions, les descriptions, l’idéal, les manifestations, les velléités, le sport, l’évolution, etc. contemporains) et en devant le synonyme de « du jour, de l’heure, du moment ».

C’est dans l’entrée contemporain de la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française qu’est expliquée le plus clairement la fortune de cet adjectif. Le sens ancien est « qui est du même temps, de la même époque que quelqu’un ou quelque chose » ; le sens moderne est « qui appartient à notre temps, au temps présent » : « à notre temps », voilà la mèche vendue. Si l’art contemporain est placé sur un piédestal, des milliers de coudées au-dessus de tout ce qui s’est fait antérieurement, c’est qu’il est de notre temps, qu’il est à nous et que, éventuellement, il rapporte gros, c’est qu’il est nôtre, c’est qu’il exprime ce que nous sommes ou ce que nous nous imaginons être, etc. Autrement dit, ce qui fait la valeur de cet art, c’est « nous ». Il est à notre image, il est l’expression la plus forte du soi-mêmisme contemporain ; et nous, et nous, et nous, le nombril du monde, qui sommes ces soleils autour desquels les hommes gravitent  et devant qui ils sont invités à se prosterner.

Les commentaires sont fermés.