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09 novembre 2008

Spéculer

 

 

 

Emprunté du verbe latin speculari, qui signifie, selon M. Gaffiot (Dictionnaire latin français, 1934) « observer, guetter, épier, surveiller, espionner » et « être en observation d’en haut, observer d’en haut », ce verbe est attesté au XIVe siècle dans un contexte militaire (« observer, épier »), puis dans le contexte de la connaissance (Oresme : « spéculer et connaître la multitude et congrégation des lois »). C’est au XVIe siècle qu’il est employé pour désigner l’action d’observer des phénomènes physiques et au XVIIe siècle les « astres ». Dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, ces deux sens principaux sont définis, en 1694 (première édition) : « contempler avec attention ; en ce sens, il ne se dit proprement que des astres et des phénomènes du ciel » (exemple : « il a toujours l’œil au bout d'une lunette pour spéculer les astres », 1694) et « il signifie aussi rêver, m éditer attentivement sur quelque matière philosophique » (« et alors il est neutre » - comprendre « intransitif » ; exemples : « il a fort spéculé sur cette matière, ce n’est pas le tout que de spéculer, il faut réduire en pratique ») ; en 1762 : « regarder ou observer curieusement, soit avec des lunettes, soit à la vue simple, les objets célestes ou terrestres » (exemple : « il passe la nuit à spéculer les astres, ou simplement à spéculer », les académiciens notant « qu’on dit plus communément observer ») et « il signifie aussi méditer attentivement sur quelque matière ; et alors il est neutre » (intransitif).

Le sens financier (« chercher à obtenir un gain ») est récent. Il apparaît pendant la Révolution dans un discours de Robespierre en 1792 qui vilipende (évidemment, il ne savait faire que cela) ceux qui tentent « de spéculer sur la misère publique ». Il complète ainsi les deux sens de la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798) : « il signifie plus particulièrement faire des projets, des raisonnements sur des matières de finance, de commerce, de politique » (exemple : « il a beaucoup spéculé sur les matières de banque, dans les matières de banque »), comme quoi, pendant la Révolution française, les finances, le commerce, le gain, le profit ont été placés sur un piédestal et hissés au même niveau que l’observation impartiale du ciel et la méditation métaphysique. Voilà qui en dit long sur ce qui fonde la France moderne. Au cours du XIXe siècle, le sens objectif, et proprement scientifique, de spéculer (« regarder ou observer curieusement, soit avec des lunettes, soit à la vue simple, les objets célestes ou terrestres ») s’affaiblit : « cette acception a vieilli », écrivent les académiciens en 1832-35 (sixième édition de leur Dictionnaire : le sens n’est plus relevé dans la huitième édition, celle de 1932-35), alors que le sens financier ou celui de la cupidité humaine s’étend sans cesse à de nouvelles réalités : « il a beaucoup spéculé sur les fonds publics ; spéculer sur les vins, sur les blés ; spéculer sur la curiosité publique », ce qui, en soi, n’a rien d’étonnant, puisque, dans les années 1830-1900, le capitalisme financier et bancaire n’a cessé de prendre de l’ampleur, comme l’attestent et l’article que consacre Littré dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) à spéculer et dans lequel les exemples qui illustrent le sens financier sont trois fois plus nombreux que ceux qui illustrent les deux premiers sens (on ne résiste pas au plaisir ce citer La Banque rendue facile : « on peut spéculer sur toutes sortes de marchandises ») et cet extrait du Journal officiel de 1877 : « Tout atteste alors (au temps de la Régence) cette révolution opérée par la richesse, par le luxe et par l’amour de l’argent ; même la langue en témoigne : spéculer au XVIIe siècle, c’était méditer sur la métaphysique ; cela signifie, au XVIIIe (en fait, à la toute fin du XVIIIe siècle), jouer à la hausse ou à la baisse ».

De fait, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) exposent en premier ce sens financier : « faire des opérations financières, commerciales pour tirer profit des variations du marché ». Les synonymes sont accaparer, agioter (vieilli), boursicoter (familier). Il n’est rien qui ne soit pas objet de spéculation : coton, grains, mines l’or, sucre, prix, misère publique, tonneaux ou monnaies, achats et reventes de vieux matériel et d’usines à démolir, etc. Ce sens, qui n’est guère ragoûtant, a suscité un sens péjoratif, dont le succès donne une idée assez juste de ce qu’est la modernité : « compter sur quelque chose pour en tirer un profit, un avantage » ; spéculer sur l’amour, la bêtise, la crédulité, la cupidité, la sottise, l’obscurité des lois. Par rapport à ce sens financier triomphant, le sens philosophique paraît bien terne, non seulement parce qu’il est exposé en dernier, comme un appendice, dans le Trésor de la langue française, mais parce qu’il semble être borné dans la langue moderne à la méditation vaine et quelque peu fumeuse : « se livrer à des études, des recherches abstraites, théoriques ». Ce sur quoi on spécule, quand ce ne sont pas des valeurs mobilières ou du fric, ce sont des abstractions, Dieu, l’essence de quelque chose, l’existence de quelque chose, l’infini, le réel. Ce sens est illustré d’extraits anciens (Proudhon, 1846 : « la philosophie spéculant à l’aide des catégories, Dieu est demeuré à l’état de conception transcendantale » et « dommages que subissent (...) la théologie et la théodicée, dès qu’on permet à l’intelligence humaine de spéculer sur l’absolu, Théologie catholique, 1920) qui attestent, s’il en était besoin, la lente élimination par la cupidité spéculative de toutes les anciennes formes, toutes honorables, de spéculation.

 

 

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