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30 novembre 2008

Diversité

 

La diversité est le nouvel horizon : le nouvel et le seul. Il n’y en a plus aucun autre. Foin de la liberté, de l’égalité, de la fraternité. La diversité est comme le qu’allait-il faire dans cette galère ? ou le poumon, le poumon, le poumon, vous dis-je de Molière : le nec plus ultra, l’alpha et l’oméga, la réponse à tout, de Mme et M. Sarkozy, de Mmes Royal, Aubry, Buffet, de MM Bayrou, Sabeg, Besancenot, du CRAN, du PMF, des grandes mosquées de Paris, Créteil, Lyon, Evry, de la LCR, du PCF, du PS, etc. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) définit la diversité comme « l’état de ce qui est divers » : de l’état, la diversité va à l’Etat. Elle est ce qui est, elle va devenir ce qui doit être. Elle est le fait, elle sera le droit. Autrement dit, faire de la diversité le nouvel horizon de la France, c’est faire de la réalité une obligation. En France seulement, surtout pas au Maroc, ni en Algérie, ni au Mali, ni en Arabie évidemment, pays à qui la diversité fait défaut et qui auraient besoin, ne serait-ce que pour prouver qu’ils ne sont pas totalement barbares, de métisser leur uniformité obligatoire d’un brin de diversité.

Dans le Trésor de la Langue française (1971-94), le sens usuel de « état de ce qui est divers » est illustré d’un extrait éloquent des Principes de géographie humaine (1921) du géographe Vidal de la Blache : « l’homme s’intéresse surtout à son semblable, et, dès qu’a commencé l’ère des pérégrinations et des voyages, c’est le spectacle des diversités sociales associé à la diversité des lieux qui a piqué son attention ». L’ère des voyages et des pérégrinations commence en 1492 avec les découvertes de nouveaux territoires, aussitôt conquis, et la constitution des empires. De fait, c’est dans les empires, quels qu’ils soient ou aient été, coloniaux ou non, que la diversité est la règle. La diversité de l’Algérie, du Maroc, de l’Egypte, de la Turquie, etc. ont été balayées, en quelques années, par de grandes politiques de purification ethnique. La Russie, qui continue tant bien que mal l’immense empire colonial tsariste, puis soviétique, a gardé de cette grandeur enfuie un peu de l’ancienne diversité de l’empire qu’elle a longtemps contrôlé. La diversité se marie à merveille à la tyrannie : tous divers, pourvu que ce soit l’échine courbe et la tête basse. La diversité est la règle, à condition qu’elle fasse allégeance. Il en allait ainsi à Vienne du temps des Habsbourg. Hitler s’accommodait de toutes les diversités, surtout de l’islamique. Le Reich pouvait être divers et varié, aux couleurs de l’arc-en-ciel, à condition qu’il fût sien et sans juif. Il est donc dans l’ordre des choses que la diversité soit le mot d’ordre de la pensée unique, de l’idéologie dominante ou des tout puissants de l’empire pub com media. Les candidats à la servitude volontaire répètent en chœur que la diversité (écrit même divers-cités : ça en jette) soit la France, à condition qu’elle soit autre que française ou chrétienne ou gréco-latine ou européenne. Ainsi va le monde.

De tous les lexicographes, les rédacteurs du Trésor de la Langue française sont les seuls à noter que le sens latin s’est maintenu en français. Certes, il est précédé de la mention vieilli : « caractère de ce qui est opposé, contradictoire ». Les synonymes en sont divergence ou opposition. Chez Maine de Biran, contrariété est le synonyme de diversité : « cette diversité ou contrariété des besoins » (1816). Une phrase du philosophe Maurice Blondel (1893) illustre ce sens vieilli : « par l’action s’entretient donc et se resserre l’unité du mécanisme vital, qui, formé d’un assemblage de parties, n’a de cohésion que par le concert idéal des fonctions ; par elle, la diversité des tendances antagonistes, sans être abolie, se fond en un accord au moins passager ». En latin, diversus, du verbe divertere (« se détourner, se séparer, divorcer, être différent »), dont dérive diversitas, est relevé dans le Dictionnaire Latin Français de Gaffiot avec deux sens : « à l’opposé d’un point » et « allant dans des directions opposées ou diverses ». Le nom diversitas a pour premier sens « divergence » ou « contradiction » et pour second sens « variété » ou « différence ». C’est ce second sens qui est relevé dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1762, 1798, 1835) : « variété, différence » et illustré par les exemples : « diversité de religion, de vie, de fortune, d’objets, d’occupations, d’esprit, d’humeurs, d’opinions ; étrange, agréable diversité ; quelle diversité ! »

Est-ce pour ne pas jeter la suspicion sur la diversité et ne pas ébrécher la belle statue pittoresque et coloniale qui en est sculptée que les auteurs de dictionnaires oublient le premier sens de ce nom, le plus ancien, celui du latin, à savoir « contradiction, divergence, contrariété », sens qui est attesté en français et que relèvent les auteurs du Trésor de la langue française ? La diversité cache aussi la guerre de tous contre tous. Des religions, des coutumes, des mœurs incompatibles ou situées à l’opposé les unes des autres, qui ont été importées de très loin pour coexister artificiellement sur un territoire exigu, lequel n’est pas le canton d’un empire colonial, sont les germes de haines inexpiables et de conflits sans fin.

 

 

 

29 novembre 2008

Récolement

 

Les furieux et furieuses du PS, parti dit démocratique par antiphrase (ils se gargarisent des mots démocratie, démocratiser, démocratique, démocratisation, etc. pour la montre et ils ne donnent des leçons de démocratie au monde entier que par ironie), ont deux grands mérites : le dévoilement (ils apparaissent pour ce qu’ils sont) et l'exhumation de la langue du droit du vieux mot récolement, dérivé du verbe récoler (synonyme inventorier, selon les rédacteurs du Trésor de la langue française, 1971-94 : « récoler un inventaire, une bibliothèque, une coupe de bois ; huissier récolant les meubles saisis »), lui-même emprunté du latin classique recolere, qui se traduit par « pratiquer de nouveau » et « repasser dans son esprit, passer en revue ».

Ce nom est attesté à la fin du XIVe siècle. Il désigne le dénombrement fait par un fonctionnaire et, un siècle plus tard, il est employé comme terme de jurisprudence au sens « d’action par laquelle on récole des témoins » (id est, on relit la déposition qu’ils ont faites pour vérifier s’ils en maintiennent les termes). Dans son Dictionnaire universel (1690), Furetière le relève avec ce sens : « comparaison de l’état réel des meubles inventoriés avec les déclarations portées sur l’inventaire ». Récolement entre dans la langue de l’administration des Eaux et Forêts (1690), dans celle de la construction (1869), dans celle des bibliothécaires (« vérification qu’on fait dans une bibliothèque pour s’assurer que tous les ouvrages sont bien en place », 1913), dans celle des experts en alcools forts (1936, « détermination de la quantité d’alcool que renferment les spiritueux représentés par un bouilleur »).

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), seul le sens propre à la jurisprudence, attesté à la fin du XVe siècle, est relevé : « action par laquelle on récole les témoins » (exemple : « faire le récolement ; après le récolement et la confrontation »). Deux tiers de siècle plus tard (1762, quatrième édition ; 1798, cinquième édition), il est ajouté à ce sens l’emploi de ce terme dans l’administration ou dans la langue des huissiers : « on dit aussi en termes de pratique faire le récolement d’un inventaire pour dire vérifier tous les effets, tous les papiers contenus dans un inventaire » ; ou dans celui de l’administration des Eaux et Forêts : « il se dit aussi du procès verbal de visite que font les officiers des Eaux et Forêts pour vérifier si une coupe de bois a été faite conformément aux ordonnances » - sens que Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) recense aussi.

La Révolution a bouleversé la justice de l’Ancien Régime : non seulement les lois, les fonctions, l’organisation, mais aussi la langue. Dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), le sens défini en 1694 est celui de « l’ancienne jurisprudence ». Ce n’est plus l’action par laquelle on récole les témoins, mais « l’action par laquelle on récolait les témoins ». Le mot et la chose sont renvoyés à un passé révolu. Il ne reste plus que le « terme de procédure » (faire le récolement d'un inventaire) ou le « procès-verbal de visite que font les agents de l’administration forestière, pour vérifier si une coupe de bois a été faite conformément aux ordonnances ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) illustre le récolement de témoins par un extrait de Voltaire (Dictionnaire philosophique) qui révèle en quoi consistait la procédure : « ces témoins sont entendus une seconde fois, toujours en secret, ce qui s’appelle récolement ; et, si, après le récolement, ils se rétractent de leurs dépositions, ou s’ils les changent dans des circonstances essentielles, ils sont punis comme faux témoins ». Les emplois déjà recensés (terme de procédure, procès-verbal des agents de l’administration forestière) sont complétés par un nouvel emploi : « dans une construction neuve », le récolement est « la constatation de l’alignement fixé par l’administration ». Ce sens n’est pas relevé dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), où un nouveau sens apparaît : « il se dit aussi de la vérification que l’on fait dans une bibliothèque pour s’assurer que tous les ouvrages portés à l’inventaire sont bien en place et complets ». Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) procèdent à une grande simplification : les trois ou quatre sens recensés dans les dictionnaires antérieurs sont réduits à un seul : dans la langue du droit et de l’administration, c’est « l’opération qui consiste à dénombrer un ensemble d’objets répertoriés dans un inventaire, ou à vérifier la conformité d’une opération, d’un objet à un ensemble de règlements ou de prescriptions contractuelles ; et par métonymie, le procès-verbal de cette opération » (exemple : « récolement d’inventaire, des meubles saisis, d’une coupe de bois »).

Chez les socialistes, la démocratie cache magouilles, tricheries, abus de confiance, détournement de voix, etc. Elle est, comme chez Dom Juan, l’ample manteau sous lequel s’avance le vice. Quant aux mots dont ils usent, récolement par exemple au lieu de litige, vérification ou contrôle, ils mettent au jour leur être même : bureaucrates procéduriers, dont on n’attend plus, comme des huissiers de justice, que leur propre récolement.

 

24 novembre 2008

Constitution, II (suite)

 

 

 

Dans la langue du XXe siècle, l’emploi de constitution s’étend, du moins si l’on se fonde sur le Trésor de la langue française (1971-94), à de nouvelles réalités, juridiques et sociales, et cela au détriment de la religion. Dans la langue du droit, c’est l’action d’établir légalement quelqu’un ou quelque chose par un acte authentique : constitution d’avoué, d’avocat, de procureur, de témoins, de partie civile, de dot, de rente, de pension et, par extension, c’est « l’action de former un tout » (constitution d’une bibliothèque, de stocks, d’une assemblée). Le mot passe de l’acte de former quelque chose à un tout : constitution d’un corps, d’un produit, du monde, des systèmes astronomiques, de l’atmosphère, de l’air. Le mot est en usage dans les sciences, vraies, fictives ou prétendues : biologie, pathologie, psychologie ; et surtout dans la société. Alors, une constitution est « l’ensemble des textes législatifs fondamentaux servant de code permanent pour la vie d’une société », aussi bien dans l’histoire de l’Eglise et le droit canon que dans certains ordres anciens, aussi bien dans le droit public ancien (constitutions impériales, des rois de France, féodale) que le droit public actuel : « loi fondamentale ou ensemble des principes et des lois fondamentales qui définissent les droits essentiels des citoyens d’un État, déterminent son mode de gouvernement et règlent les attributions et le fonctionnement des pouvoirs publics ». Les rédacteurs de ce Trésor précisent que, dans ce sens, « le mot comporte une majuscule ». Cette présentation a au moins le mérite de faire apparaître le lien étroit entre le sens ancien de constitution, comme terme religieux, et le sens moderne, comme terme de droit public. Ce lien, assez juste, est proche d’une greffe. Le sens politique est enté sur le sens religieux, comme si la politique moderne avait pris pour modèle la religion et ses voix au chapitre, ses institutions, ses constitutions. Les académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, optent pour un classement plus simple : d’abord l’action de constituer (dans le droit et le droit pénal et toutes les sciences) ; ensuite « l’ensemble de textes ayant valeur de disposition générale », dans le droit ancien, le droit canon, l’histoire, le droit public, et la politique, où constitution est défini ainsi : « ensemble des lois fondamentales, écrites ou coutumières, qui déterminent la forme du gouvernement d’un pays et règlent les droits politiques des citoyens », sens qui a crû dans la langue et les dictionnaires depuis le début du XIXe siècle, au point d’y occuper plus de place que les autres sens et même d’en effacer quelques-uns, comme si le droit public, la politique, l’organisation de la société étaient devenus, après que toute transcendance eut été éliminée, le seul horizon de la France.

 

 

23 novembre 2008

Constitution, I

 

 

 

Emprunté du latin constitutio, traduit dans le Dictionnaire latin français (1934) par « état, situation » ou par « institution, décret » et dont le sens, dans l’expression constitutio mundi en usage chez les chrétiens, est « création du monde », constitution est attesté au XIIe siècle dans trois sens : « règlement, ordonnance » (1564, « ensemble des lois, institutions, transmises par la tradition » ; 1683, « texte qui détermine la forme de gouvernement d’un pays » - un des sens actuels) ; « action d'établir légalement » (1611, « constitution de rente ») et « action de créer; résultat de cette action » (1287, « constitution (création) du monde » ; 1546, « manière dont une chose est composée » ; « constitution du corps, de l’air »).

A l’exception du sens politique (1683, « texte qui détermine la forme de gouvernement d’un pays »), ces sens-là sont relevés dans les premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1762) : « composition » (« la forme et la manière entrent en la constitution du corps naturel ») ; « établissement, création d’une rente, d’une pension » (« contrat de constitution ; les rentes mêmes s’appellent des constitutions ; il a pour cent mille livres de constitutions ») ; « ordonnance, loi, règlement » (« les constitutions des empereurs, canoniques, d’un ordre religieux ; cette république, cette cité était gouvernée par de bonnes constitutions ») ; « le tempérament et la complexion du corps humain » (« bonne, forte constitution ; il est de mauvaise constitution ») ; « on dit encore la constitution des parties du corps humain pour dire l’ordre et l’arrangement ; les philosophes appellent constitutions du monde l’ordre et la situation des parties du monde entre elles (« la constitution du monde selon Ptolémée ; la constitution du monde selon Copernic, etc. »). Il est à noter que le sens politique moderne est esquissé dans les exemples qui illustrent « ordonnance, loi, règlement », à savoir : « les constitutions des empereurs, canoniques, d’un ordre religieux ; cette république, cette cité était gouvernée par de bonnes constitutions » ; et qu’il est étroitement lié à la religion, constitution se disant aussi bien des règles d’un ordre religieux que des ordonnances signées d’un empereur. Dans la sixième édition (1832-35) de leur Dictionnaire, les académiciens remarquent avec beaucoup de justesse qu’entendu « dans une acception plus étendue », constitution signifie « ordonnance, loi, règlement » et qu’il ne se « dit guère qu’en parlant de législation ancienne ou en matière ecclésiastique », comme dans ces emplois : « les constitutions des empereurs, les constitutions impériales, les constitutions canoniques, la constitution ou bulle Unigenitus, constitutions apostoliques, les constitutions d’un ordre religieux » ou dans cet texte qui a été nommé constitution civile du clergé et qui a organisé le clergé français, à la suite « d’un décret de l’assemblée constituante le 12 juillet 1790 ».

 

En fait, c’est dans la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l’Académie française, édition dite « révolutionnaire », parce qu’elle a été publiée pendant la Révolution et dans une situation troublée, que le sens politique actuel est relevé, à propos des ordonnances, lois et règlements, dans l’emploi suivant : « on dit la Constitution d’un Etat pour dire la forme de son gouvernement et ses lois fondamentales », alors que l’exemple qui illustre ce sens, « la constitution de l’État monarchique exige que etc. », semble se rapporter à la première constitution dont la France se soit jamais dotée, celle de 1791, alors que le régime politique était encore la monarchie, et qu’il semble tenir pour nulles les deux constitutions républicaines votées en 1793 (An I) et 1795 (An III).

En 1832-35, dans la sixième édition, le sens politique est clairement défini, comme si les lexicographes étaient désormais habitués à cette chose singulière qu’est la constitution d’un Etat et qu’ils en eussent compris la signification : « constitution se dit figurément de la forme d’un gouvernement : la constitution de l'État monarchique exige que, etc. Il se dit également d’une charte ou loi fondamentale qui détermine la forme du gouvernement, et qui règle les droits politiques des citoyens : donner, établir une constitution, la France a eu successivement plusieurs constitutions, la constitution de telle époque, jurer le maintien de la constitution, violer la constitution, la constitution anglaise, la constitution américaine ; on dit quelquefois, au pluriel, les constitutions d’un État pour l’ensemble, le recueil de ses lois fondamentales ». Ces distinctions sont reprises par Littré dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « terme de politique, la nature d’un gouvernement en tant que son pouvoir est réglé » (Fénelon : « le gouvernement monarchique et héréditaire est la constitution du royaume d’Angleterre » ; d’Alembert : « les Italiens sont un exemple de ce qu’un peuple peut devoir aux seuls bienfaits de la nature, comme les Anglais de ce qu’il peut devoir aux seuls bienfaits d’une bonne constitution ») et « loi fondamentale, soit ecclésiastique ou civile, soit générale ou particulière ; les constitutions des papes sont distinguées par un nom qui est le premier mot du texte ; les fondateurs des ordres religieux ont fait approuver par les papes les constitutions de leur ordre ; les constitutions des empereurs ; les constitutions canoniques », qu’illustre cet extrait éloquent de Fontenelle : « nous savons assez en France ce que c’est que les affaires de la constitution ; ne fussent-elles que théologiques, elles seraient déjà d’une extrême difficulté ».

Pourtant, même chez le positiviste et agnostique Littré, le sens religieux et le sens politique restent étroitement liés, puisque, selon lui, relèvent de la même « loi fondamentale, soit ecclésiastique ou civile, soit générale ou particulière » aussi bien les constitutions du pape ou celles des ordres religieux que « l’acte par lequel on règle les droits politiques d’une nation, la forme du gouvernement et l’organisation des pouvoirs publics », ce dernier emploi étant illustré de cet exemple, « l’ère des constitutions politiques s’ouvre en 1789 », lequel est à peu près vrai, s’il est appliqué à la France, ainsi que le remarque Littré dans le Supplément (1877 : « constitution s’est dit, pendant la révolution, à propos des débats sur la constitution, de gourdins », comme dans cet extrait du Père Duchêne : « on vend au Palais-Royal de petits gourdins, qu’on appelle des constitutions ; j’invite tous les patriotes à n’en pas faire usage » : des gourdins ou des constitutions ?), mais faux, s'il est appliqué au reste du monde, la première constitution de l’histoire étant, jusqu’à plus ample informé, la constitution américaine, qui régit encore la vie publique aux Etats-Unis.

 

 

 

22 novembre 2008

Astrologie

 

Emprunté du latin astrologia, lui-même emprunté du grec, et désignant l’étude des astres, ce nom est attesté au milieu du XIIIe siècle, au sens « d’étude des astres, spécialement de leur influence sur la destinée des hommes » et, dans la seconde moitié du XIVe siècle, chez Oresme, comme synonyme d’astronomie.

Les académiciens et autres lexicographes des siècles classiques se défient de l’astrologie, qu’ils tiennent au mieux pour un « art conjectural », au pis pour un « art chimérique », même si les académiciens, dans la première édition (1694) de leur Dictionnaire, définissent le mot astrologie comme un synonyme d’astronomie : « il signifie quelquefois la même chose qu’astronomie, mais le plus souvent il se prend pour cet art conjectural, suivant les règles duquel on croit pouvoir connaître l’avenir par l’inspection des astres », précisant pour distinguer ces deux mots « qu’en ce dernier sens et pour une plus grande distinction, on l’appelle quelquefois astrologie judiciaire ou absolument la judiciaire » et l’illustrant de ces exemples qui en disent long sur le discrédit de l’astrologie parmi les académiciens : « l’astrologie est fort incertaine ; la plupart des astronomes se moquent de l’astrologie ». Dans les éditions suivantes, la définition est sans concession : « art chimérique, suivant les règles duquel on croit pouvoir connaître l’avenir par l’inspection des astres » (1762, 1798, 1832-35) ; en 1932-35, la formulation en est légèrement modifiée : « art chimérique, nommé aussi astrologie judiciaire, qui prétendait donner le moyen de connaître l’influence exercée par les astres sur le caractère ou sur la destinée des hommes », ainsi que dans la neuvième édition (en cours de publication) : « art divinatoire prétendant prévoir les destinées humaines dans leur correspondance avec le mouvement des astres ». Féraud et Littré partagent la répugnance des académiciens : « astrologie et astronomie ont rapport aux astres ; mais le premier n’exprime qu’un art chimérique, sur les règles duquel on croyait pouvoir prédire l’avenir par l’inspection des astres ; le second est une vraie science, fondée sur des principes sûrs, et des observations ou vraies ou probables » (Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1788, qui cite cet exemple de Richelet, 1680 : « l’astronomie est une belle science ; l’astrologie est une charlatanerie ») ; « art chimérique prétendant prévoir l’avenir d’après l’inspection des astres » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77), ce dernier tenant même à expliquer le constant discrédit de cet « art » ou « science divinatoire » depuis le XVIe siècle : « astrologie n’a primitivement aucun sens défavorable, et signifie proprement doctrine des astres. C’était, pour les anciens, le nom de la science que nous nommons astronomie ; et c’est l’abus qu’on en a fait, en prétendant deviner l’avenir, qui a déterminé l’usage à donner deux noms différents à la vraie science et à la fausse ».

Il semble que ce discrédit ne soit plus de mise, du moins si l’on en croit les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), qui sont scientistes en diable et qui définissent l’astrologie dans les termes les plus flatteurs qui soient : « science de certains astres (le Soleil et la Lune, appelés luminaires, et les planètes Mercure, Vénus, Mars, Jupiter, Saturne, Uranus, Neptune et Pluton) considérés dans leurs relations entre eux, dans leurs positions dans les signes du zodiaque ; art d’interpréter ces configurations particulières à une certaine date, établies dans une carte du ciel, en vue de déterminer le caractère de quelqu’un, de prédire l’avenir ». Les exemples qui illustrent cette définition positive sont eux aussi à décharge : « Dante (…) ne refusait pas toute confiance aux spéculations de l’astrologie, qui (…) constatait de nombreuses correspondances entre les phases des révolutions célestes et celles de la vie terrestre » (Ozanam, 1838) ; « On ne saurait croire combien la croyance à l’astrologie a été utile à l’humanité. Si Képler et Tycho-Brahé ont pu vivre, c’est parce qu’ils vendaient à des rois naïfs des prédictions fondées sur les conjonctions des astres. Si ces princes n'avaient pas été si crédules, nous continuerions peut-être à croire que la nature obéit au caprice, et nous croupirions encore dans l’ignorance » (Poincaré, 1905) ; « Une relation d’universelle sympathie régit toutes les manifestations de la vie et explique la croyance de tous les penseurs de la renaissance à la magie : aucun geste, aucun acte n’est isolé, ses répercussions efficaces s’étendent à la création entière, et l’opération magique atteint tout naturellement les choses ou les êtres les plus lointains. L’astrologie, de même, est nécessairement inscrite dans le système de tous ces philosophes : l’analogie essentielle qui existe entre la nature et l’homme permet d’admettre, sans étonnement, que chaque destinée soit liée au cours des astres et des constellations. L’homme est au centre de la création, où il occupe une place privilégiée dans la chaîne des êtres, grâce à sa dignité de créature pensante et consciente, de miroir où l’univers se reflète et se connaît » (Béguin, 1939) ; « Nous savons encore peu de chose des mille courants qui nous relient à ce plus vaste corps et charrient ses influences jusqu'à notre corps domestiqué. Il est remarquable que la science de Kepler et la foi de saint Thomas n’aient pas cru devoir rejeter au principe les affirmations de l’astrologie. Ils croyaient à l’influence des astres, et quelques savants commencent aujourd’hui à dresser des tables statistiques, afin de voir si des corrélations psycho-cosmiques s’en dégageront. C’est le seul moyen scientifique d’aborder le problème. La solidarité qu’affirme partout l’univers laisserait plutôt supposer que les résultats seront positifs, et permettront, comme déjà la chirologie, la graphologie et la physiognomonie, d’écarter de l’astrologiele bavardage des charlatans » (Mounier, 1946).

Il est même noté que cette science se manifeste sous différentes espèces : astrologie naturelle (« étude de l’action des astres sur les éléments telluriques ») ; astrologie statique (« celle qui considère exclusivement la carte du ciel à la date de naissance ») ; astrologie dynamique (« celle qui, étudiant les transits et les directions des astres, considère le tracé de l’individu dans son mouvement à travers le temps »). C’est un véritable renversement conceptuel qu’effectue ce Trésor, rédigé par les plus savants de nos lexicographes et publié par les très savantes Editions du CNRS : l’astrologie est une science. Il est vrai que cette assertion d’un type nouveau est assénée par des experts en sciences humaines et sociales, qui ont les mêmes rêves que les astrologues : que leurs sciences soient tenues pour des sciences, non pas des sciences divinatoires ou des arts chimériques, mais de vraies sciences. L’ânerie serait-elle la science des ânes ? Cette redéfinition et reconfiguration de la « science » a préparé de fait la glorieuse soutenance à la Sorbonne, sous le nom de thèse, d’un péan à la gloire de l’astrologie écrit par une astrologue mondaine.

 

19 novembre 2008

Prospection

 

 

Dérivé du verbe prospecter, ce nom traduit le nom anglais prospecting qui désigne la prospection minière. Il est attesté en 1874 au sens de « recherche d’un terrain contenant de l’or » (in Journal officiel). Littré l’enregistre dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « terme de mineur dans les placers » ; et les académiciens dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire : « terme didactique », se contentant de la simple définition : « action de prospecter ».

Comme beaucoup de termes techniques, le nom prospection s’étend au cours du XXe siècle à d’autres réalités que la recherche d’or ou de pétrole. En 1931, le poète Paul Valéry y donne le sens de « recherche » ou « d’exploration », quel qu’en soit le domaine. Cette extension est notée dans le Trésor de la langue française (1971-94). C’est non seulement la « recherche de richesses naturelles du sol ou du sous-sol en vue de leur exploitation, dans une région déterminée et avec des moyens techniques appropriés » (« grumes, coupes de bois, uranium, etc.), la prospection pouvant être « géochimique, géophysique, gravimétrique, magnétique, sismique, électrique, d’une région, d’un gisement, du sous-sol, des sols, minière, pétrolière, etc. », mais aussi toute recherche de lieux où résider dans une région, d’appartements, de villas, etc. et même la recherche d’adhérents à un parti ou de sympathisants à une cause ou de clients, activité sociale, s’il en fut, dans une ville ou une région, comme dans cet extrait de 1939 : « imitant les procédés de l’Action française, L’Humanité a recours le dimanche à des camelots bénévoles et vigilants, qui font une prospection habile de la clientèle des sympathisants ». Pour les psychologues, qui s’emparent de ce terme technique, c’est la « conscience en tant qu’elle est orientée vers le futur » : en ce cas, elle est le contraire de la « rétrospection ». Prospection devient aussi un terme de commerce : « étude de marché et / ou promotion des ventes auprès d’un groupe déterminé de clients potentiels ». La prospection porte sur les débouchés ou un marché, elle peut être ou non « téléphonique » et « ciblée sur une ville » et une région.

Le succès de prospection est tel qu’il rend nécessaire la formation d’un nouveau mot, dont il a longtemps exprimé le sens : prospective, attesté en 1957, issu de la substantivation de l’adjectif prospectif, lequel est employé aux XIVe-XVe siècle au sens de « faculté de prévoir, perspective, vue ». C’est la « discipline qui se propose de concevoir et de représenter les mutations et les formes possibles d’organisation socio-économiques d’une société ou d’un secteur d’activité dans un avenir éloigné, et de définir des choix et des objectifs à long terme pour les prévisions à court ou moyen terme » (in Trésor de la langue française). Elle a pour synonyme futurologie et porte surtout sur l’économie, donnant même naissance à une nouvelle profession : prospectiviste ou « spécialiste de la prospective ». Jadis, le futur n’était connu que de Dieu – du moins, si l’on en croit les théologiens des siècles classiques ; aujourd’hui, il peut l’être, non pas par homo vulgaris, mais par les seuls économistes spécialisés dans la prospective. On a pu, dans un passé récent, se gausser de la justesse de leurs prédictions farfelues.

 

 

18 novembre 2008

Lumière des livres 16

 

Chahdortt Djavann, La Muette, roman, Flammarion, 2008, 120 pages

 

 

Mme Djavann, qui est d’origine iranienne, est en train d’écrire une oeuvre ample et cohérente dont le cœur ou le centre est le mépris qu’elle voue à l’obscurantisme islamique et le combat qu’elle mène contre cette idéologie triomphante à laquelle s’accommodent, sans vergogne, des millions de bien pensants en Europe. Ce combat, elle le mène au nom des principes qui fondent la France : éminente dignité de la personne humaine et égalité des hommes en droits, quels que soient leur sexe, la couleur de leur peau, leur origine, etc. De ce point de vue, son combat s’accorde à la république « laïque, démocratique et sociale ». Ce qui reste incompréhensible, mais éloquent aussi pour ce qui est de la dégénérescence de la morale publique en Europe, c’est qu’elle est quasiment la seule à combattre ce que les progressistes nommaient naguère la Bête immonde, et avec laquelle ils sont près de passer, la fleur au fusil, accords et compromissions.

Son dernier roman, La Muette, qui est une longue nouvelle, s’inscrit dans cette perspective. C’est le témoignage d’une jeune fille de 15 ans, nommée Fatemeh (Fatima prononcé et écrit à l’iranienne), condamnée à la pendaison, et qui, avant de subir le châtiment suprême, raconte, de la geôle où elle croupit, ce qu’a été sa courte vie. Mme Djavann use d’un subterfuge littéraire, du type manuscrit trouvé dans une malle oubliée au fond du grenier d’une vieille maison, etc. pour faire accroire qu’elle est seulement le destinataire d’un manuscrit que lui a adressée par la valise diplomatique une journaliste iranienne qui l’aurait reçu d’un inconnu rencontré par hasard lors d’un voyage tumultueux. Ce jeu littéraire a pour but de présenter ce témoignage comme authentique, et non comme une œuvre d’imagination.

La Muette est la tante de Fatemeh. Agée de vingt-neuf ans, elle a préféré faire l’amour avec l’homme qu’elle aime plutôt que d’épouser le mollah à qui sa famille l’a vendue comme troisième épouse. L’adultère ayant été public, la Muette est condamnée à la lapidation, suivant les lois en vigueur en Iran, c’est-à-dire à être enterrée jusqu’au cou et massacrée à coups de pierre par une foule droguée à la haine religieuse. Pour lui éviter ce châtiment dégradant, plus exactement pour transformer la lapidation en pendaison, la famille accepte de vendre au mollah « humilié » Fatemeh, sa propre fille de 15 ans, sans même lui demander son consentement. La Muette est pendue, Fatemeh est engrossée par le mollah qui a quarante ans de plus d’elle. Pour se venger, elle l’égorge pendant la copulation et étouffe la fille qu’il lui a faite. Torturée, frappée, battue par la police pendant trois jours, elle est condamnée à la pendaison.

Le témoignage est sans concession, atroce, violent, accusateur. La réalité sociale, morale, humaine, économique, de l’Iran, telle que la montre Mme Djavann, qui connaît ce pays, où elle a vécu pendant plus de vingt ans, est tout à l’opposé de l’eau de rose qu’en diffusent les media bien pensants, les partisans du relativisme, les consciencieux du social.

 

 

17 novembre 2008

Malveillance

 

Ce nom ne signifie pas « manque de vigilance », mais « mauvaise volonté ». Dérivé de malveillant, veillant étant une déformation du participe de vouloir, si bien que cet adjectif signifie, conformément à sa formation, « voulant du mal » à quelqu’un, malveillance est attesté dans la seconde moitié du XIIe siècle, et dans un sens qui n’a guère évolué pendant des siècles : (Dictionnaire de l’Académie française, première et quatrième éditions, 1694, 1762) « haine, mauvaise volonté pour quelqu’un » (exemples : « voilà des effets de sa malveillance, s’exposer à la malveillance du peuple »). En 1762, les académiciens notent qu’il « vieillit », ce qui n’est pas confirmé dans les éditions suivantes, au contraire même, puisque le sens, un peu plus étendu qu’en 1694 et 1762, la malveillance s’appliquant aux choses (« haine, mauvaise volonté pour quelqu’un ou à l’égard de quelque chose »), est illustré en 1798 par un nouvel exemple : « la malveillance cherche à discréditer les opérations du gouvernement », comme si, pour les académiciens, la haine ou la mauvaise volonté ou la volonté de nuire prenait pour cible nécessairement le pouvoir ou les puissants (« s’exposer à la malveillance du peuple »). Il est vrai que cette édition a été publiée en 1798, pendant la Révolution, alors que la malveillance n’était pas le fait du peuple, mais des gouvernements de rencontre qui se sont succédé durant ces années noires. En 1832-35, de nouveaux exemples attestent que le mot s’étend à de nouvelles réalités : « cet homme a un caractère disposé, enclin à la malveillance ; on attribue cet incendie à la malveillance ; la malveillance cherche à discréditer cette maison de commerce ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), lui, s’en tient aux seules cibles humaines de cette haine.

Dans le Trésor de la langue française (1971-94), un des fondements de la modernité est exposé, presque incidemment, à propos de la définition de la malveillance : « par métonymie, propos désobligeant, blessant, tenu contre quelqu'un » et « intention, volonté de nuire ; acte criminel ». La malveillance est d’abord discours avant de devenir acte. Le crime est préparé par le discours ou la mise en mots ou il est précédé d’une mise en bouche. On parle en termes désobligeants de quelqu’un, puis on lui brûle sa voiture. Telle serait la logique moderne ou, comme disait Sartre, reprenant le général allemand Ludendorff ou le poète bolchevique Maïakovski, « les mots sont des armes ». On fait porter sur la langue la responsabilité des maux. C’est la recherche du bouc émissaire. Ces imputations, bien entendu, sont pure fiction idéologique. La langue est innocente de tout crime. Mais ces accusations ne sont pas gratuites. Imputer à crime les discours, c’est exiger que soit ressuscitée l’inquisition (de fait, elle l’a été sous le nom de HALDE) et c’est s’autoriser le droit de persécuter tout individu qui ne pense pas comme le Pouvoir a voulu que l’on pense. Dans la neuvième édition de leur Dictionnaire, les académiciens renoncent, à juste titre, à faire des actes de malveillance l’effet de discours premiers. Pour eux, il y a une « disposition de l’esprit, du caractère, qui porte à juger en mauvaise part le comportement d’autrui, à manifester une volonté mauvaise, hostile » et une « intention criminelle de nuire à quelqu’un, de porter atteinte à sa personne, à ses biens », sens qui est illustré par l’exemple « actes de malveillance ».

La SNCF s’est plainte récemment d’être victime d’actes de malveillance. Mais alors que devraient dire les voyageurs, le plus souvent des travailleurs, des étudiants, des personnages âgées, qui arrivent à destination avec une ou deux heure(s) de retard, qui, une fois sur deux, manquent la correspondance promise ou prévue, doivent monter dans des voitures sales ou dégradées ou couvertes d’inscriptions injurieuses, et contempler dans les villes des paysages de tags insultants ? La malveillance ou la « mauvaise volonté », celle dont ils ont à pâtir à chaque voyage, est le fait de la SNCF ou de ses employés. Que, de temps en temps, l’arroseur soit à son tour arrosé, quoi de plus naturel dans un monde sans foi ni loi !

16 novembre 2008

Visibilité

 

 

 

 

Emprunté du latin visibilitas (Dictionnaire latin français, 1934 : « qualité d’une chose visible »), ce nom est attesté au XIIIe siècle au sens de « caractère de ce qui est perceptible par la vue », puis en 1539 au sens de « qualité qui rend une chose manifeste ». Il est enregistré dans la troisième édition (1740) du Dictionnaire de l’Académie française, dans laquelle ce « terme didactique » n’a qu’une seule signification, « qualité qui rend une chose visible », répétée en 1762, 1798, 1832-35 et illustrée du même exemple, tout théologique : « la visibilité est l’un des caractères distinctifs de l’Eglise catholique », comme le confirment aussi les exemples qui illustrent la définition de visible ("qui peut être vu, qui est l’objet de la vue") dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française : « Il n’y a rien de visible que par la lumière ; les objets, les choses visibles ; les sacrements sont des signes visibles d’une chose invisible ; Dieu s’est rendu visible aux hommes par l’incarnation » ; ou encore ceux du Dictionnaire critique de la langue française (Féraud, 1788) : « Dieu s’est rendu visible aux hommes ; la visibilité est un des caractères distinctifs de l’Église catholique ». Les écrivains cités par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) expliquent ce sens théologique de visibilité (« qualité qui rend une chose manifeste »), aussi bien Bossuet (« l’admission du symbole des apôtres était assez pour démontrer la perpétuelle visibilité de l'Eglise, puisque ce qu’on croit dans le symbole est d’une éternelle et immuable vérité » ; « veut-on que la Synagogue ait été dans ces obscurcissements tellement abandonnée, que Dieu ne lui laissât aucune visibilité, en sorte qu’on la perdit de vue et que le fidèle ne sût plus à quoi se prendre dans sa communion ? ») que Massillon : « Jésus-Christ.... a donné à son Église un caractère éclatant de visibilité, auquel on ne peut se méprendre ».

Dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), les académiciens renoncent à illustrer le sens de visibilité par l’exemple du « caractère distinctif de l’Eglise catholique », ce à quoi a été réduit ce nom pendant deux siècles. Ils ne relèvent plus que les sens « modernes », c’est-à-dire techniques ou scientifiques, comme si la théologie catholique s’était effacée ou comme s’ils entendaient la faire disparaître de France. Ce sont, comme « terme de physique », la « propriété qu’ont les corps de pouvoir être aperçus par le moyen du sens de la vue » (sens relevé d’abord par Littré, Dictionnaire de la langue française) ; comme « terme de météorologie », « l’état de l’atmosphère permettant de voir à une distance plus ou moins grande » et « aujourd’hui, pour les aviateurs, la visibilité sera bonne, médiocre, mauvaise ». Dans le Trésor de la langue française (1971-94), les sens scientifiques et techniques (« possibilité pour un objet d’être perçu par le sens de la vue » ; « fait d’être aisément perçu dans sa structure, ses détails » ; « champ de vision du conducteur composé de secteurs angulaires » ; « facteur de visibilité » ; « distance de visibilité » ou « distance maximale où porte la vue en fonction du profil de la route, des obstacles », « croisement, virage sans visibilité » ; et toujours la visibilité météorologique) occultent en partie le sens métaphysique, lequel s’éteint peu à peu ou est peu à peu effacé : « possibilité pour une chose non matérielle de se manifester aux sens, à l’esprit », comme dans cet extrait de Chateaubriand (« la religion du Verbe est la manifestation de la Vérité, comme la création est la visibilité de Dieu ») ou du théologien Karl Barth : « ne laissons pas incorporer le divin, ne laissons pas relativiser l’absolu, ne laissons pas matérialiser l’esprit. Tous ceux qui protestent de la sorte ont fait la belle découverte que visibilité signifie précision concrète, humanité ; et (...) l’humanité sur toute la ligne signifie petitesse, folie, méchanceté et difformité (...). Dès lors la visibilité de l’Église est un scandale ».

Ce théologien résume en quelques mots l’évolution qu’a subie le nom visibilité en un siècle et demi. Pourtant, il occulte, dans sa réflexion, un fait majeur. Alors que la visibilité de l’Eglise est devenue un scandale, celle de l’islam va désormais de soi, de même que celle des prétendues « minorités » qui ont l’heur de ne pas être « leucodermes ». En effet, il est des théologiens retors, qui ne lâchent pas le morceau qu’ils ont saisi de leurs crocs et qui tiennent la République laïque pour pet de lapin, établis en France depuis quelques années seulement pour y encadrer les nouvelles colonies islamiques, et qui, eux, revendiquent pour l’islam de plus en plus de visibilité ou toujours plus de visibilité (c’est d’ailleurs ce terme catholique, délaissé et abandonné, qu’ils s’approprient cyniquement), et surtout dans l’espace public : toujours plus de mosquées, de salles de prière dans les lieux de travail et d’étude, de voiles obligatoires, de barbes, de kamis, de burquas, d’uniformes islamiques, et cela pour bien signifier aux indigènes qu’une partie croissante de leur pays est désormais la propriété de l’islam. Les prétendues « minorités » singent ces théologiens. Pourquoi se gêner, puisque les autorités légales non seulement cèdent à toutes ces revendications, mais souvent les devancent ou même les suggèrent ?

 

15 novembre 2008

Saboter

 

 

 

Ce verbe, dérivé de sabot, est attesté en 1564 au sens de « jouer au sabot », une sorte de toupie (« sabot signifie encore un certain jouet d’enfants, que l’on fait pirouetter avec un fouet, avec une lanière », Dictionnaire de l’Académie française, 1694), sens dans lequel sabot est attesté dès le XIVe siècle, ne désignant une chaussure paysanne fait d’une pièce de bois évidée que deux siècles plus tard, en 1512) ; et en 1690, dans le Dictionnaire universel de Furetière, au sens de « faire du bruit avec ses sabots ». Longtemps, les académiciens n’ont relevé, de 1694 à 1832-35, dans les six premières éditions de leur Dictionnaire, que le premier de ces deux sens : « Jouer au sabot, faire aller un sabot » (exemple : « des enfants qui sabotaient dans une salle »), tandis que saboteur « ne se dit que d’un enfant qui sabote » (« un petit saboteur »).

Alors que saboter, dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1835), n’a qu’un sens (« jouer du sabot »), il en a cinq dans le Dictionnaire de la langue française que Littré a publié quelque quarante ans plus tard (1863-77) : « familièrement, faire du bruit avec ses sabots » (attesté en 1690) ; « fouler les draps avec des sabots » (attesté en 1832) ; « terme de construction, saboter un pieu, placer un sabot à son extrémité » (attesté en 1842) ; « populairement, faire vite et mal, saboter de l’ouvrage » (attesté en 1808, puis en 1842, dans un emploi transitif), « jouer au sabot » (le sens le plus ancien). Après la publication du Dictionnaire de la langue française de Littré, deux nouveaux sens sont attestés : en 1875, un sens ferroviaire (« pratiquer le sabotage des traverses de chemin de fer ») et en 1897, puis en 1907 : « agir de façon à provoquer l’échec d’une entreprise, d’un processus » et « détruire, détériorer volontairement un outillage industriel, commercial, etc. ».

Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le ménage est fait ; deux sens seulement sont relevés, « bâcler » (« mal faire exprès l’ouvrage dont on est chargé ») et « détériorer » (« arrêter, troubler le fonctionnement d’un mécanisme, soit en détériorant une pièce, soit par une fausse manœuvre intentionnelle »). Les sens ancien (« jouer à la toupie ») ou techniques (« fouler les draps » et le sens ferroviaire) ou paysan (« faire du bruit avec des sabots ») sont écartés de ce mot qui est, par ailleurs, jugé « familier ». Heureusement, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) les rétablissent dans la définition de saboter : il est vrai que l’intention de ces nombreux rédacteurs est d’établir un thesaurus et de dresser l’inventaire le plus exhaustif possible des mots et de leur sens, même si ceux-ci sont « vieillis », comme « faire du bruit avec des sabots » (qui porte encore des sabots ?) ou « jouer du sabot » (encore faudrait-il qu’il y ait encore des toupies qui soient nommées sabots) ou ont été oubliés par les lexicographes du passé : ainsi « faire des sabots », id est des chaussures en bois (in Larousse encyclopédique). Les sens principaux apparaissent dans des emplois transitifs : « faire vite et mal un travail, une tâche » (bâcler (familier), gâter, gâcher ; saboter la besogne, la tâche) ; « détériorer, détruire de manière clandestine le plus souvent, du matériel, de l’outillage, des installations civiles ou militaires » (il est souvent question d’actions de sabotage et de saboteurs dans L’Espoir de Malraux et dans tous les récits de résistance) ; et, par analogie, « compromettre, désorganiser volontairement un projet, une entreprise », comme dans cet extrait éloquent du Traité de sociologie (1968) : « les membres des milices fascistes (...) apprennent à porter l’uniforme, à saluer, à défiler, à manier des armes, à se battre : on leur apprend comment saboter une réunion ou lutter contre des saboteurs adverses ».

Le paradoxe de l’affaire est que ce verbe saboter est en usage aussi dans les chemins de fer : « pratiquer le sabotage des traverses de chemin de fer » et qui consiste, semble-t-il, pour que le rail soit bien posé, à « saboter (est-ce raboter ?) la traverse à l’emplacement du patin » et qu’il désigne aussi, dans la mythologie des chemins de fer, l’action inverse : détériorer les traverses et les rails, de façon à faire dérailler les trains, tant et si bien qu’un saboteur, qui a cessé d’être un enfant qui joue à la toupie, est à la fois un « ouvrier qui effectue le sabotage des traverses de chemin de fer » (il n’enlève du bois de la traverse que ce qui est nécessaire) et « une personne qui pratique le sabotage » ou « l’auteur d’un sabotage », comme chez Camus (« tout contre-révolutionnaire pris les armes à la main, tout saboteur sera immédiatement fusillé », 1936) et que, parallèlement à saboter ou à saboteur, sabotage désigne les deux mêmes actions contraires ou inverses, positive (saboter, c’est construire) et négative (c’est aussi détruire), comme si toute positivité renfermait en elle sa propre négativité. Si Hegel avait su le français et qu'il eût connu ces sens contraires de saboter, sabotage et saboteur, sa dialectique aurait peut-être pris une autre direction : il l'aurait sans doute sabotée.

 

 

11 novembre 2008

Commémoration

 

 

 

En latin classique, commemoratio a pour sens « action de rappeler, de mentionner » et « évocation ». Dans le latin de l’Eglise, il a pris un sens religieux, sens qu’il a conservé dans le mot français commémoration emprunté du latin au XIIIe siècle (XVIe siècle, Calvin : « vous ferez ceci en commémoration de moi », et Marguerite de Navarre : « la passion de notre Seigneur, dont la commémoration se faisait en ces jours-là »), avant qu’à la fin du XVIe siècle, il ne s’étende à d’autres réalités que religieuses, comme l’atteste la définition du Dictionnaire de l’Académie française, première édition (1694) : « ce qui se fait, ce qui se dit pour célébrer, pour renouveler la mémoire de quelqu’un, de quelque chose » (sens général) et « il n’est guère en usage que dans les choses saintes », comme dans ces deux exemples : « en commémoration de la mort de notre Seigneur » et « l’Eglise fait aujourd’hui la commémoration d’un tel Saint ».

Le sens de ce nom évolue dans la même direction que de nombreux autres mots propres à la religion : propagande, militant, création, animation, manifestation, révélation, etc., la direction en question étant l’effacement, plus ou moins lent, partiel ou total, du sens religieux, phénomène qui est sensible dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762) : « signifie la même chose que commémoraison et il s’emploie particulièrement en parlant du jour des Morts » (exemple : « la commémoration des morts »). Dans la langue des XVIe et XVIIe siècle, ce qui faisait l’objet de la commémoration, c’était « notre Seigneur » ; dans celle de la seconde moitié du XVIIIe siècle, ce sont les morts. Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) tente de distinguer les emplois respectifs de commémoraison et de commémoration : « ces deux mots ont la même origine et le même sens ; ils signifient mémoire, mais ils n’ont pas le même emploi. Le premier se dit de la mémoire qu’on fait d’un saint dans l’office divin et à la messe, le jour qu’on fait l’office en entier d’un autre saint. Cette commémoraison consiste à réciter une antienne, un verset et une oraison en l’honneur de ce saint dans l’office, et à dire l’oraison seulement à la messe... Commémoration ne se dit au propre que du jour des Morts ». La synonymie avec commémoraison, qui est une adaptation française de commemoratio (oratio étant traduit par oraison) et qui est enregistré dans cette même quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française terme dont on se sert en matière ecclésiastique, en parlant de la mémoire que l’Eglise fait d’un saint ou d’une sainte, le jour qu’on célèbre une autre fête » ; exemples : « l’Église fait commémoraison d’un tel saint ; la commémoraison des morts »), a sans doute favorisé le partage des tâches : à commémoraison (aujourd’hui désuet) la liturgie, à commémoration tout ce qui est cérémonie, qu’elle soit civile ou religieuse. De fait, ce dernier mot est employé « dans le style familier et en plaisantant », par exemple dans une phrase comme « nous avons fait commémoration de vous », « pour dire nous avons fait mention de vous » (1762, 1798, 1832-35 : « faire commémoration de quelqu’un, en faire mention »). C’est ainsi que dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), il est noté l’emploi, civil ou religieux, qui est fait de ce mot : « cérémonie établie pour rappeler le souvenir de quelque événement important » (« on a chanté un Te Deum en commémoration de cette victoire ») et cet emploi est cité d’abord, suivi par l’emploi spécifiquement religieux : « la commémoration des morts, la fête que l’Église célèbre le jour des Morts ; il se dit aussi de la mention que le prêtre fait des trépassés à l’endroit de la messe appelé Mémento »).

Littré, qui était positiviste et agnostique ou même athée, minimise dans son Dictionnaire de la langue française, 1863-77, le sens religieux, qu’il glose ainsi : « cérémonie établie pour rappeler le souvenir d’un événement » et qu’il illustre de trois extraits, dont deux font référence au sens chrétien, de Bossuet : « la communion est une douce commémoration du sacrifice de la croix » et de Pascal : « encore que ce sacrifice soit une commémoration de celui de la croix ». L’important, selon lui, est le second sens, tout laïque : « en général, souvenir » (« je garde chèrement ce portrait en commémoration de notre ancienne amitié »). A l’opposé, les académiciens (Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1932-35), qui observent généralement les leçons de Littré, refusent de le suivre dans la négation du sens religieux, qu’ils rétablissent : « terme de liturgie, cérémonie du souvenir établie par l’Église » et il se dit aussi de la mention que le prêtre fait des trépassés, à l’endroit du canon de la messe appelé Mémento des morts ».

Les modernes sortent la commémoration de la liturgie et des églises et en font une affaire principalement civile : « cérémonie en souvenir d’une personne ou d’un événement, religieuse ou non » (Trésor de la langue française, 1971-94). Les objets nouveaux de la commémoration sont une « victoire », une « bataille », le centième anniversaire de la mort d’un écrivain, etc. Les objets anciens de commémoration ne sont pas totalement effacés : les morts, la Passion, l’Annonciation. Dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, il est pris acte – définitivement, semble-t-il – de la suprématie du sens social sur le sens religieux. L’article commence par le sens profane, laïque, civile : « action de commémorer ; cérémonie ayant pour objet de célébrer l’anniversaire d’un évènement » (la commémoration de l’armistice de 1918 est marquée chaque année par une revue militaire » ; « en commémoration de, en souvenir de, en mémoire de » ; « en commémoration de la libération de Paris en 1944 »), tandis que le sens de la liturgie catholique est exposé en second, comme s’il était devenu un appendice ou une extension du premier sens : « la commémoration de tous les fidèles défunts, fête que l’Église célèbre le 2 novembre, le lendemain de la Toussaint » et « spécialement, mention que le prêtre fait des morts à l’endroit du canon de la messe appelé Mémento des morts », tandis que commémoraison, encore défini dans ce dictionnaire, est propre à la seule liturgie catholique : « simple mention que l’Église fait d’un saint le jour de sa fête, lors d’une célébration plus importante » et par extension commémoraison des fidèles défunts ».

Cette origine religieuse de la commémoration se perpétue en partie lors des commémorations officielles du 11 novembre ou du 8 mai, quand un office religieux précède la cérémonie civile et l’hommage rendu aux morts.

10 novembre 2008

Scabreux

 

 

Emprunté de l’adjectif latin scabrosus (« sale », in Dictionnaire latin français, 1934), dérivé de l’adjectif scaber, dont le sens est « rude (au toucher), raboteux, âpre, inégal » et « couvert de crasse, sale, malpropre, galeux », cet adjectif est attesté au tout début du XVIe siècle. Il signifie alors « dont la surface est inégale, rude, raboteuse » (en parlant d’une voie) et au figuré « qui présente des dangers, des risques » ou « dur, grossier » (en parlant du langage ou du style). Ces sens sont relevés par les auteurs de dictionnaires : « rude, raboteux » (« un chemin scabreux », « une montagne qui est scabreuse à monter et à descendre », Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762) et « on s’en sert plus ordinairement au figuré ; et il signifie dangereux, périlleux, difficile » (« dessein scabreux, entreprise, affaire scabreuses », ibid. et Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1788, qui note que le mot « est plus usité au figuré qu’au propre »).

Le premier sens (« raboteux, rude ») est mentionné comme vieilli dans le Trésor de la langue française (1971-94). Le sens figuré qui, dans ce dictionnaire est jugé « courant », n’est pas le sens apparu au XVIe siècle, à savoir « dangereux, périlleux, difficile », mais celui qui est attesté en 1718 : « scabreux se dit aussi lorsqu’on dit quelque chose d’un peu libre » - sens que relèvent les académiciens à partir de la cinquième édition de leur Dictionnaire (1798) : « on dit d’un conte qui est difficile à raconter décemment qu’il est bien scabreux » ; « je ne sais comment je pourrai vous faire ce conte, il est bien scabreux, il est difficile à raconter décemment » (sixième édition, 1832-35) ; « difficile à dire ou à traiter décemment ; ce conte est bien scabreux » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ; « une histoire scabreuse, une histoire qu'il est difficile de raconter décemment » (huitième édition, 1932-35), et que les rédacteurs du Trésor de la langue française définissent plus explicitement ainsi : « qui risque d’offenser la pudeur, de choquer », les synonymes proposés étant « choquant, déplacé, inconvenant, indécent, licencieux, osé ». Ce dictionnaire a été publié entre 1971 et 1994. Il date, pour ce qui est du volume S, d’à peine vingt ans. La définition qu’on y lit pourrait laisser penser qu’il est beaucoup plus ancien, tant les histoires qui pourraient être qualifiées de scabreuses sont étalées partout aujourd’hui sans retenue et sans que quiconque se sente offensé, au point que le scabreux semble être devenu la norme. On a les normes qu’on peut.

 

09 novembre 2008

Spéculer

 

 

 

Emprunté du verbe latin speculari, qui signifie, selon M. Gaffiot (Dictionnaire latin français, 1934) « observer, guetter, épier, surveiller, espionner » et « être en observation d’en haut, observer d’en haut », ce verbe est attesté au XIVe siècle dans un contexte militaire (« observer, épier »), puis dans le contexte de la connaissance (Oresme : « spéculer et connaître la multitude et congrégation des lois »). C’est au XVIe siècle qu’il est employé pour désigner l’action d’observer des phénomènes physiques et au XVIIe siècle les « astres ». Dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, ces deux sens principaux sont définis, en 1694 (première édition) : « contempler avec attention ; en ce sens, il ne se dit proprement que des astres et des phénomènes du ciel » (exemple : « il a toujours l’œil au bout d'une lunette pour spéculer les astres », 1694) et « il signifie aussi rêver, m éditer attentivement sur quelque matière philosophique » (« et alors il est neutre » - comprendre « intransitif » ; exemples : « il a fort spéculé sur cette matière, ce n’est pas le tout que de spéculer, il faut réduire en pratique ») ; en 1762 : « regarder ou observer curieusement, soit avec des lunettes, soit à la vue simple, les objets célestes ou terrestres » (exemple : « il passe la nuit à spéculer les astres, ou simplement à spéculer », les académiciens notant « qu’on dit plus communément observer ») et « il signifie aussi méditer attentivement sur quelque matière ; et alors il est neutre » (intransitif).

Le sens financier (« chercher à obtenir un gain ») est récent. Il apparaît pendant la Révolution dans un discours de Robespierre en 1792 qui vilipende (évidemment, il ne savait faire que cela) ceux qui tentent « de spéculer sur la misère publique ». Il complète ainsi les deux sens de la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798) : « il signifie plus particulièrement faire des projets, des raisonnements sur des matières de finance, de commerce, de politique » (exemple : « il a beaucoup spéculé sur les matières de banque, dans les matières de banque »), comme quoi, pendant la Révolution française, les finances, le commerce, le gain, le profit ont été placés sur un piédestal et hissés au même niveau que l’observation impartiale du ciel et la méditation métaphysique. Voilà qui en dit long sur ce qui fonde la France moderne. Au cours du XIXe siècle, le sens objectif, et proprement scientifique, de spéculer (« regarder ou observer curieusement, soit avec des lunettes, soit à la vue simple, les objets célestes ou terrestres ») s’affaiblit : « cette acception a vieilli », écrivent les académiciens en 1832-35 (sixième édition de leur Dictionnaire : le sens n’est plus relevé dans la huitième édition, celle de 1932-35), alors que le sens financier ou celui de la cupidité humaine s’étend sans cesse à de nouvelles réalités : « il a beaucoup spéculé sur les fonds publics ; spéculer sur les vins, sur les blés ; spéculer sur la curiosité publique », ce qui, en soi, n’a rien d’étonnant, puisque, dans les années 1830-1900, le capitalisme financier et bancaire n’a cessé de prendre de l’ampleur, comme l’attestent et l’article que consacre Littré dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) à spéculer et dans lequel les exemples qui illustrent le sens financier sont trois fois plus nombreux que ceux qui illustrent les deux premiers sens (on ne résiste pas au plaisir ce citer La Banque rendue facile : « on peut spéculer sur toutes sortes de marchandises ») et cet extrait du Journal officiel de 1877 : « Tout atteste alors (au temps de la Régence) cette révolution opérée par la richesse, par le luxe et par l’amour de l’argent ; même la langue en témoigne : spéculer au XVIIe siècle, c’était méditer sur la métaphysique ; cela signifie, au XVIIIe (en fait, à la toute fin du XVIIIe siècle), jouer à la hausse ou à la baisse ».

De fait, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) exposent en premier ce sens financier : « faire des opérations financières, commerciales pour tirer profit des variations du marché ». Les synonymes sont accaparer, agioter (vieilli), boursicoter (familier). Il n’est rien qui ne soit pas objet de spéculation : coton, grains, mines l’or, sucre, prix, misère publique, tonneaux ou monnaies, achats et reventes de vieux matériel et d’usines à démolir, etc. Ce sens, qui n’est guère ragoûtant, a suscité un sens péjoratif, dont le succès donne une idée assez juste de ce qu’est la modernité : « compter sur quelque chose pour en tirer un profit, un avantage » ; spéculer sur l’amour, la bêtise, la crédulité, la cupidité, la sottise, l’obscurité des lois. Par rapport à ce sens financier triomphant, le sens philosophique paraît bien terne, non seulement parce qu’il est exposé en dernier, comme un appendice, dans le Trésor de la langue française, mais parce qu’il semble être borné dans la langue moderne à la méditation vaine et quelque peu fumeuse : « se livrer à des études, des recherches abstraites, théoriques ». Ce sur quoi on spécule, quand ce ne sont pas des valeurs mobilières ou du fric, ce sont des abstractions, Dieu, l’essence de quelque chose, l’existence de quelque chose, l’infini, le réel. Ce sens est illustré d’extraits anciens (Proudhon, 1846 : « la philosophie spéculant à l’aide des catégories, Dieu est demeuré à l’état de conception transcendantale » et « dommages que subissent (...) la théologie et la théodicée, dès qu’on permet à l’intelligence humaine de spéculer sur l’absolu, Théologie catholique, 1920) qui attestent, s’il en était besoin, la lente élimination par la cupidité spéculative de toutes les anciennes formes, toutes honorables, de spéculation.

 

 

08 novembre 2008

Contemporain

 

 

Il est des sectateurs qui, refusant que les torchons soient mélangés aux serviettes, distinguent avec grand soin l’art contemporain de l’art moderne, ne fût-ce que pour placer le premier mille coudées au-dessus du second, transformant ce qui est contemporain ou prétendument contemporain en horizon indépassable de l’art.

Essayons de démêler les choses.

Emprunté du bas latin contemporaneus (de cum, « avec », et de tempus, « temps »), contemporain est attesté dans la seconde moitié du XVe siècle et, du moins pour les auteurs de dictionnaires anciens (disons jusqu’en 1970), il n’a jamais soulevé, pour ce qui est du sens, la moindre difficulté. Pour les académiciens, il signifie « qui est du même temps » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35 ; Dictionnaire critique de la langue française, Féraud, 1788 ; Dictionnaire de la langue française, Littré, 1863-77) ; les exemples qui illustrent ce sens varient légèrement d’une édition à l’autre : « les auteurs contemporains, nous sommes contemporains », 1694 ; « histoire contemporaine, on appelle historiens contemporains les auteurs qui ont écrit les choses qui se sont passées dans leur temps », 1762, 1798 ; « auteurs contemporains, histoire contemporaine, auteurs qui ont écrit, ou histoire composée par des auteurs, qui rapportent ce qui s’est passé de leur temps », Féraud, 1788 ; « quelques savants prétendent qu’Hésiode a été contemporain d’Homère ; historiens contemporains, ceux qui ont écrit les choses qui se sont passées dans leur temps ; on dit en des sens analogues : l’histoire contemporaine, raconter les événements contemporains, etc. », 1832-35 ; etc. Tous ces lexicographes notent que contemporain s’emploie aussi comme nom : « il est aussi substantif ; c’est mon contemporain » (1694). Le seul qui tienne l’emploi de cet adjectif et nom pour limité est Féraud : « ce mot, écrit-il dans le Dictionnaire critique de la langue française, n’a d’usage que dans cette occasion » (id est auteurs contemporains ou histoire contemporaine) ; et je ne crois pas que l’on puisse dire, comme l’a fait M. l’Abbé Duserre-Figon, dans son beau Panégyrique de Ste. Thérèse : « Foulant aux pieds la gloire contemporaine, ainsi que les suffrages de la postérité ». Il a voulu dire les hommages, l’estime, l’admiration de son siècle, de ses contemporains : mais je crois qu’il s’est mal exprimé ». Féraud note aussi que le nom contemporain « ne se dit point au féminin » : « une femme ne dit point d’une autre, c’est ma contemporaine ; elle dit : nous sommes du même âge, elle est du même âge que moi ».

L’article que les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) consacrent à cet adjectif et nom est plus ample que celui qu’y a consacré Littré un siècle plus tôt, entre autres raisons, parce que contemporain a fini par s’étendre à d’autres réalités que la seule concomitance dans le temps et qu’il tend, dans la langue moderne, à s’employer absolument, c’est-à-dire sans complément : tel ou tel auteur ou tel ou tel fait n’est plus contemporain de tel autre auteur (Hésiode d’Homère) ou de tel ou tel autre fait, mais il est contemporain en soi. Ce qui est contemporain n’est pas « du même temps », comme l’ont défini les académiciens, mais « il appartient au temps actuel » : le temps de celui qui parle ou par rapport au moment envisagé dans le contexte (Trésor de la langue française), comme dans ces exemples : « l’homme contemporain actif, la littérature viennoise contemporaine, les meilleurs prosateurs français contemporains ». Les synonymes, tous mélioratifs dans le système de valeurs des modernes, sont actuel et moderne, et les antonymes, tous péjoratifs, sont ancien, antique, archaïque, primitif, vieux. Alors que, selon Féraud, contemporain se bornait à déterminer auteur ou histoire, deux siècles plus tard, il qualifie d’innombrables noms : « le monde, l’âme, l’époque, la pensée, la vie, l’art, le roman, le théâtre, la prose, la philosophie, la sociologie, la psychologie, la littérature, la mathématique, la logique, l’histoire, les récits, la pensée, les institutions, les mœurs, la civilisation, l’architecture, la scène, la production » - réalités que l’adjectif contemporain nimbe d’une sainte auréole d’intouchabilité. L’adjectif avait un sens objectif (qui est du même temps, qui appartient au temps actuel) ; il exprime une qualité ou une caractéristique, en signifiant, par extension, « qui est caractéristique du temps actuel » (exemples : le snobisme, l’indifférence, la vision, les aberrations, les illusions, les descriptions, l’idéal, les manifestations, les velléités, le sport, l’évolution, etc. contemporains) et en devant le synonyme de « du jour, de l’heure, du moment ».

C’est dans l’entrée contemporain de la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française qu’est expliquée le plus clairement la fortune de cet adjectif. Le sens ancien est « qui est du même temps, de la même époque que quelqu’un ou quelque chose » ; le sens moderne est « qui appartient à notre temps, au temps présent » : « à notre temps », voilà la mèche vendue. Si l’art contemporain est placé sur un piédestal, des milliers de coudées au-dessus de tout ce qui s’est fait antérieurement, c’est qu’il est de notre temps, qu’il est à nous et que, éventuellement, il rapporte gros, c’est qu’il est nôtre, c’est qu’il exprime ce que nous sommes ou ce que nous nous imaginons être, etc. Autrement dit, ce qui fait la valeur de cet art, c’est « nous ». Il est à notre image, il est l’expression la plus forte du soi-mêmisme contemporain ; et nous, et nous, et nous, le nombril du monde, qui sommes ces soleils autour desquels les hommes gravitent  et devant qui ils sont invités à se prosterner.

05 novembre 2008

Obama Roi

Obama est un nanti et non un dominé. Aux Etats-Unis, il n’y a pas cent individus qui aient son profil : études à Harvard et sénateur des Etats-Unis d’Amérique. Il faut tout ignorer des réalités américaines (montant faramineux des droits d’inscription à Harvard, sélection impitoyable par l’argent et par l’adhésion à la « culture dominante », comme disent sottement les consciencieux du social, élection au Sénat encore plus filtrée qu’en France) pour faire de ce membre de l’élite de l’élite le candidat des pauvres ou des victimes de l’Histoire. Bien entendu, les media ont seriné pendant six mois leur propagande pour effacer ces faits.

Obama est du camp des vainqueurs : le même que celui des Kennedy, des Bush, des Reagan, etc. Il est comme eux un immigré ou un enfant d’immigré qui s’est installé dans un pays dont les autochtones ont été éliminés ou, s’ils ont survécu, sont assignés à résidence à l'écart ou dans quelque réserve. La révolution aura lieu aux Etats-Unis quand le chef d’une ancienne tribu sioux ou comanche ou apache ou séminole sera candidat à la charge de président ou sera élu à cette charge. Apparemment, ce n’est pas pour demain. La seule différence entre Obama et Bush ou Mac Cain ou Kennedy, c’est son ascension : plus rapide que celle de Sarkozy en France. A la première génération, il a tiré le gros lot, alors que les Kennedy ont attendu trois ou quatre générations pour faire accéder l’un des leurs au pouvoir. En ce sens aussi, Obama est un nanti ou un verni. Son histoire n’est symbolique que de cela. Laisser croire, comme le font les media, que les noirs américains votent pour ce métis (en réalité, il est mulâtre) parce qu’il pourrait changer leur condition est une plaisanterie : ils votent pour lui par aveuglement, parce qu’il est de leur race. Les blancs et les autres votent pour lui, parce qu’il est à leur image : un néo-américain qui a réussi plus vite qu’eux et qui jamais ne rendra le pays dont il a charge à ses premiers occupants.

Il est un fait qu’aucun intello n’a noté, fût-ce en passant. Le père d’Obama était citoyen kényan et musulman. Le Kénya, comme l’Ouganda et la Tanzanie, ont été pendant de longs siècles des territoires de razzia, dans lesquels les soldats de l’islam se sont approvisionnés, par la force et sans retenue aucune, en esclaves. Cela explique que, dans ces pays, la plupart des noirs aient la phobie de l’islam et que « islam », pour eux, signifie esclavage. Or, il y a eu quelques tribus, établies au nord du Kénya actuel, qui se sont converties à l’islam, soit pour échapper à l’esclavage, soit pour aider les soldats de l’islam à réduire les tribus voisines à l’esclavage. La famille Obama, convertie à l’islam, descend de ces tribus de collabos. Il est étrange que les noirs américains descendants d’esclaves aient oublié ces faits ou qu’aucun des membres distingués de l’intellecture médiatique ne les leur ait rappelés. « Le premier jour est pour l’engouement, le second pour la critique et le troisième pour l’indifférence ». Obama est si commun que les media aveuglés vont finir par s’en rendre compte et qu’à la critique de demain, succédera l’indifférence après-demain.

04 novembre 2008

Engouement

 

 

Dérivé du verbe engouer, lui-même formé à partir d’une base qui a donné gaver et joue, ce nom est attesté dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694). Au sens propre, il signifie « empêchement causé par quelque chose qui engoue », et au figuré : « préoccupation en faveur de quelque chose, entêtement », comme le verbe lui-même, attesté au XIVe siècle au sens de « se gaver (de) » et en 1672, dans engoué de « entêté de » et en 1680 dans s’engouer « s’entêter de ». La définition de 1694 est reprise dans les quatrième et cinquième éditions du Dictionnaire de l’Académie française sans changement, sinon cet exemple : « on ne le saurait faire revenir de son engouement ». Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) est le seul des lexicographes du XVIIIe siècle à exposer clairement les difficultés que soulève l’emploi du verbe et du nom : « engouement et engouer se disent au propre de ce qui empêche le passage du gosier » et « au figuré, où ils sont plus usités, surtout depuis quelque temps, ils expriment l’action de se préoccuper avantageusement d’une personne, d’un ouvrage ». Féraud reprend, pour illustrer ce sens, l’exemple des académiciens (« on ne saurait le faire revenir de son engouement ») et, pour illustrer le sens figuré d’engouer, il cite cet exemple: « Il s’est engoué, il est engoué de cette personne, de cet auteur, de cette pièce ». La métaphore n’est jamais expliquée ni, comme disent les plumitifs des gazettes, « décryptée ». Il faut comprendre que le sujet qui s’engoue d’une personne, d’un auteur, d’une pièce s’en étouffe littéralement. La personne, l’auteur, la pièce lui restent en travers de la gorge, ce qu’il ne faut pas entendre dans le sens actuel (« ça ne passe pas »), mais au sens où sa bouche ne tolère rien d’autre que cette personne, cet auteur, cette pièce. Féraud remarque qu’engoué, au sens figuré, « était apparemment encore nouveau du temps de Madame de Sévigné, car, écrit Féraud, elle le relève, quoique sans le désapprouver : Madame de la Fayette me mande qu’elle est engouée de vous : c’est son mot », alors que le nom engouement « est de ce siècle » (comprendre du XVIIIe siècle) : « L’Abbé Desfontaines ne le pouvait souffrir : il est reçu aujourd’hui et il est même à la mode, parce que le vice qu’il exprime est plus commun que jamais » et Féraud ajoute sagement, sans doute pour justifier qu’il tienne l’engouement pour un vice : « l’engouement, l’enthousiasme, le fanatisme littéraire, philosophique, économique, prétendu patriotique, etc. caractérisent ce siècle ». On ne saurait mieux dire.

Les académiciens commencent à tenir compte des remarques pertinentes de Féraud à compter de la sixième édition de leur Dictionnaire, dans laquelle perce un préjugé défavorable contre l’engouement : « admiration exagérée, entêtement, prévention excessive en faveur de quelqu’un, de quelque chose » (exemples : « on ne saurait le faire revenir de son engouement ; son engouement pour cet ouvrage, pour cette personne est étrange, est inconcevable »). De même Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « Figuré, sentiments favorables et excessifs que l’on conçoit sans grande raison pour quelqu’un ou quelque chose », qui cite un extrait éloquent de Jean-Jacques Rousseau, lequel a compris à quel point les engouements étaient fragiles : « toute ma crainte, en voyant cet engouement et me sentant si peu d’agrément dans l’esprit pour le soutenir, était qu’il ne se changeât en dégoût », ou même ridicules : « son engouement outré pour ou contre toutes choses ne lui permettait de parler de rien qu’avec des convulsions ». Dans cet autre extrait, La Harpe renchérit sur Rousseau : « c’est beaucoup pour ce pays (la France), où vous savez que le premier jour est pour l’engouement, le second pour la critique et le troisième pour l’indifférence ».

Dans les dictionnaires du XXe siècle, la critique explicite de l’engouement s’atténue. Les académiciens dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35) se contentent de définir l’engouement comme « l’action de s’engouer ou le résultat de cette action », n’exprimant de jugement hostile que dans l’exemple : « son engouement pour cet ouvrage, pour cette personne est inconcevable, ridicule », alors que, dans la neuvième édition (en cours de publication), tout jugement hostile disparaît. L’engouement est « le fait de s’engouer » et l’état de qui s’est engoué » et le sens est illustré de deux exemples neutres ou dépourvus de tout jugement moral : « l’engouement du public pour cet ouvrage est inattendu ; on ne saurait le faire revenir de son engouement ». Il en va de même dans le Trésor de la langue française (1971-94), dont la définition, certes plus précise que celle des académiciens, au point qu’elle s’apparente à une description, est dépourvue de parti pris : « au figuré, état de celui qui s’enthousiasme, qui éprouve une admiration vive et subite, et le plus souvent éphémère, pour quelqu’un ou pour quelque chose », les exemples cités étant tantôt négatifs (« un engouement absurde, irraisonné » ; « toutes les fois que je vois de l’engouement dans une femme, ou même dans un homme, je commence à me défier de sa sensibilité », Chamfort, 1794), tantôt neutres (« se prendre d’engouement pour quelqu’un, pour quelque chose »), tantôt positifs (« son voyage en Italie lui avait donné l’engouement de la musique italienne », Stendhal, 1817 ; « avec le XVIIIe siècle, les sciences connurent le plus vif engouement », Encyclopédie de l’éducation, 1960). Pendant deux siècles, on s’est défié de tout engouement, quel qu’il soit. Se gaver (puisque tel est le sens du verbe engouer) d’un homme, d’une idée, d’une femme, d’une pièce, d’un roman, etc. au point de ne rien lire, écouter, regarder d’autre ou de ne pas penser à autre chose ou à quelqu’un d’autre était tenu alors pour une forme d’aliénation : je devenait un autre. Il semble que cette défiance soit tombée au XXe siècle et que l’engouement ne soit plus le signe d’une aliénation, mais de l’expression « authentique » de soi. L’engouement est un phénomène social. Le social étant l’horizon indépassable du monde moderne, l’engouement ne peut pas être « stigmatisé » (comme disent les consciencieux du social) ; il échappe à toute critique, car le critiquer, ce serait prendre ses distances vis-à-vis de la grande religion sociale qui est le nouveau sacré des modernes.

03 novembre 2008

Fonctionnaire

 

Voilà un mot récent qui condense en lui, et dans l’évolution sémantique qui se donne à lire « à livre ouvert » dans les dictionnaires, toute l’essence de la religion sociale qui façonne la France moderne. Fonctionnaire, dérivé de fonction, auquel a été ajouté le suffixe –aire, est de formation française : il n’a rien de latin, ni de patoisant, ni de grec. Il est attesté pour la première fois en 1770, alors que s’esquissent les grandes lignes de la religion sociale moderne, sous la plume du physiocrate Turgot, lequel préfigure les énarques et hauts fonctionnaires, experts en toutes choses. Il n’est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la cinquième édition (1798), l’édition publiée pendant la Révolution française, alors que se met en place l’Etat moderne, qui a besoin de fonctionnaires pour le servir. Le sens est expédié en un court fragment de phrase : « celui ou celle qui remplit une fonction », définition sommaire qui est répétée telle quelle dans la sixième édition (1832-35) de ce même dictionnaire et dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77) : « celui ou celle qui remplit une fonction », comme si ces lexicographes étaient incapables de se représenter ce que sont les fonctionnaires. La définition première n’est illustrée d’aucun exemple ; dans la sixième édition et chez Littré, la définition est suivie des deux mêmes exemples : « un fonctionnaire public » (comme s’il y avait des fonctionnaires privés) et « les hauts fonctionnaires ». Les académiciens, dans la huitième édition (1932-35), précisent la définition : « celui, celle qui remplit une fonction de l’État ». L’ironie de la chose est qu’au moment où la précision « de l’Etat » est apportée, se développe la fonction publique municipale et locale, qui n’est pas de l’Etat.

Certes, le mot est récent, mais la chose qu’il désigne (en l’occurrence, la « chose » est une personne) est ancienne. Celui (ou celle) qui est nommé fonctionnaire dans l’Etat moderne, dont la Révolution a accouché, était nommé officier dans la France de l’Ancien régime : non pas celui qui remplit un office ou une charge ou un emploi, mais qui a cet office, cette charge, cet emploi : a au sens de « possède » ou « d’en est le propriétaire ». Les offices, tous ou quasiment tous payants, étaient innombrables : connétable, chancelier, maréchal de France, de la Maison du Roy, grand maître, grand aumônier, etc., de judicature, de président, de conseiller, etc., de finances, de trésorier de France, de contrôleur, d’élu, etc., de ville, etc. (Dictionnaire de l’Académie française, première édition, 1694). L’office était « héréditaire », donc transmissible aux descendants, et « vénal » : il pouvait être acheté ou vendu. Il y avait des officiers du Roi, de guerre, du parlement, du seigneur, de l’évêque, de ville, de justice, de la couronne, de grands et de petits officiers, des officiers généraux et des subalternes, etc. La Révolution ayant mis fin à la vénalité des offices, elle a transformé les officiers en fonctionnaires et, de peur de les aliéner, elle leur a assuré des pensions importantes, qu’elle a fait payer par l’impôt, les fonctionnaires étant inscrits, au moment où ils cessent leur activité, dans le grand livre de la dette, l’Etat, c’est-à-dire tous les contribuables, étant leur débiteur.

 

Au milieu du XIXe siècle, les fonctionnaires n’étaient guère nombreux : à peine plus de 40000 personnes. Aussi Littré, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), a-t-il donné de ce mot une définition (« celui qui remplit une fonction ») quelque peu étique, sans doute en proportion du petit nombre de fonctionnaires. Un siècle plus tard, l’article fonctionnaire du Trésor de la langue française (1971-94) occupe les deux colonnes d’une grande et large page, soit de vingt à trente fois plus de lignes que dans le Littré ; et surtout en un siècle, la définition s’est enrichie de nouveaux sens. Dans le « droit administratif », c’est un « agent de l’État ou d’une autre personne morale de droit public, nommé dans un emploi permanent et titularisé dans un grade de la hiérarchie des cadres d’une administration ». Les synonymes, éloquents et sans doute inutilement insolents (« péjoratifs », selon les rédacteurs du Trésor de la langue française), en sont budgétivore et rond-de-cuir. Même les comédiens sont fonctionnaires : « Fille de Bohême partout ailleurs, là seulement (à la Comédie française) l’actrice devient une fonctionnaire, une personne imposée au respect de ce peuple par le sceau administratif » (1899). La prolifération des fonctionnaires suscite dès qu’elle est avérée (dernier quart du XIXe siècle) la verve des ironistes qui caricaturent ce nouveau type humain, modèle et parangon de la grande religion sociale moderne : « un fonctionnaire à barbiche, à binocle, à parapluie, à chapeau melon » ; « un petit homme insignifiant d’apparence, quelque chose comme un fonctionnaire » (Green, 1960). Les qualificatifs sont innombrables, comme les personnes : « bas, haut, humble, petit, subalterne, supérieur, civil, militaire, public » ; les compléments aussi : « de l’état-civil, de l’impôt, du gouvernement, de la police, du régime ». Bien entendu, les fonctionnaires ont « carrière, corps, statut » et les inévitables « syndicats ».

Le mot connaît un si vif succès qu’il s’étend à d’autres personnes que les agents de l’Etat ou de tout autre service public. C’est tout « individu investi d’une fonction », comme dans cet extrait de Proudhon (1840) : « en un mot, si la fonction appelle le fonctionnaire, c’est que dans la réalité le fonctionnaire existe avant la fonction ». Même le clergé, selon Comte (Philosophie positiviste, 1839-42) est composé de fonctionnaires : « Le clergé n’avait alors d’autre but essentiel que de garantir de toute usurpation temporelle le libre choix normal de ses propres fonctionnaires ». Tout « individu responsable des formalités de quelque chose » peut être dit fonctionnaire, même celui « qui a la prétention d’administrer et de régir des activités libres ».

Un mot qui est chargé d’autant de valeurs positives ne pouvait pas ne pas servir de base à de nombreux dérivés : fonctionnariat profession de fonctionnaire ») ; fonctionnariser (« donner le statut de fonctionnaire au personnel d’un organisme » - l’essence même de l’Etat moderne en France - et « introduire dans un organisme des méthodes de travail des administrations publiques » - ce qui est une façon de le saborder) ; fonctionnarisation (« action de fonctionnariser, mesure consistant à fonctionnariser une profession ») ; fonctionnarisme (« état, profession de fonctionnaire » et, « péjoratif, abus à la fois dans le nombre des fonctionnaires de l’État et dans leurs méthodes paralysantes d’administration et de gestion »), comme dans cet extrait éloquent d’Anatole France, qui est pourtant l’un des théologiens de la religion sociale moderne : « un fonctionnarisme sans cesse accru, immense, avide, malfaisant, en qui la République croit s’assurer une clientèle et qu’elle nourrit pour sa ruine » (L’Orme du mail).

Pourtant, l’article fonctionnaire de la neuvième édition en cours de publication du Dictionnaire de l’Académie française va plus loin que celui du Trésor de la langue française (1971-94), antérieur d’à peine trente ans (mais en trente ans, le nombre des fonctionnaires a dû croître d’au moins un million), dans la description de la fonctionnarisation de la société française : « agent de la fonction publique titularisé dans un grade de la hiérarchie et nommé dans un emploi permanent ». Les différents types de fonctionnaires illustrent ce phénomène de la fonctionnarisation sinon d’un pays, du moins d’une société : « fonctionnaire de l’État, municipal, départemental, régional, fonctionnaires d’autorité (les préfets), haut fonctionnaire, fonctionnaire international ». On en saurait mieux conclure l’étude du sens de fonctionnaire et des avatars de ce mot.

02 novembre 2008

Unanimité

 

 

 

 

Emprunté du latin unanimitas, dont le sens est, selon M. Gaffiot (Dictionnaire latin français, 1934), « accord, harmonie, concorde » et qui est dérivé de l’adjectif unanimus (« qui est de mêmes sentiments », idem), unanimité est attesté en 1374 chez Oresme au sens de « conformité d’opinion », laquelle conformité peut ne toucher que quelques personnes. C’est ce sens qui est relevé par les académiciens dans les éditions de leur Dictionnaire publiées entre 1694 et 1798 : « conformité de sentiments » (1694 : « il y avait une grande unanimité en cette compagnie »), « conformité de sentiment » (1762 et 1798 : sentiment est écrit à juste titre au singulier et le sens est illustré du même exemple : « il y avait une grande unanimité dans cette société »).

Au XIXe siècle, tout change avec l’irruption des foules, des masses, du collectif : l’opinion devient la reine du nouveau monde, phénomène que les auteurs de dictionnaires notent prudemment quand ils définissent unanimité. En 1827, à « conformité de sentiment », s’ajoute un nouveau sens : « caractère unanime d’une opinion » - ce dont il faut comprendre que l’opinion est partagée par tous, annonçant de fait le début de l’ère du consensus obligatoire sur le Bien. Balzac, que cette unanimité d’un nouveau type hérisse, étend en 1833 le mot à d’autres réalités que l’opinion : « effrayante unanimité d’intonation » (Le Médecin de campagne). Dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), le nom unanimité a une extension limitée, en dépit de la première allusion au vote « à l’unanimité », prodrome des futures dictatures : « conformité de sentiments, accord de suffrages entre plusieurs personnes ». Les exemples sont « il y avait une grande unanimité dans cette société ; on a décidé à l’unanimité que... ; il a obtenu l’unanimité des suffrages » - ce que les académiciens semblent tenir pour naturel. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ne se limite pas à la « conformité de sentiment » ; il étend l’unanimité à la conformité « d’opinion et de suffrage », citant un extrait de Bossuet, dans lequel unanimité est encore employé dans un sens restreint : « Quand nous parlons des saints Pères, nous parlons de leur consentement et de leur unanimité ». Encore dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), l’unanimité, étendue aux suffrages, reste d’extension limitée : « conformité de sentiments, accord complet de suffrages entre plusieurs personnes ». Elle ne touche que plusieurs personnes, et non pas tout un pays ou un corps électoral dans son entier.

Tout change dans la seconde moitié du XXe siècle, quand il est acquis que l’Opinion est solidement établie sur son trône. Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) vendent la mèche. L’unanimité n’est pas seulement une qualité ou un caractère ; elle a une positivité, elle peut être établie, elle relève des faits. C’est le « fait que des personnes réunies en groupe ou appartenant à une collectivité soient toutes du mêmes avis, aient toutes la même réaction devant un événement ». Ce sens est illustré de cet exemple, qui s’ajuste parfaitement à l’état des media aujourd’hui dans l’Empire du Bien, à condition de remplacer poètes par journalistes et hommes politiques par écrivains ou dissidents : « J’aime cette unanimité des poètes contre nos hommes d’État politiques ; savez-vous qu’à ce signe-là seul un gouvernement est jugé quand il a Hugo, Chateaubriand, M. de Lamennais contre lui ? » (Sainte-Beuve, 1832). L’unanimité est aussi, dans les régimes d’assemblée, le fait « que des personnes ayant à se prononcer sur une question ou à effectuer un choix soient toutes du même avis », signe annonciateur du despotisme, comme l’écrit, en 1817, Mme de Staël, dans ses Considérations sur la Révolution française : « Dans tout pays où vous verrez une assemblée d’hommes constamment d’accord, soyez sûr qu’il y a despotisme, ou que le despotisme sera le résultat de l’unanimité, s’il n’en est pas la cause ». Il est vrai que les années 1792-1815 ont eu de quoi éveiller les soupçons de Mme de Staël à l’encontre des foules, des masses, des courtisans, etc.

Les media s’affichaient jadis avec arrogance comme des contre-pouvoirs. Cette belle ère est close depuis quelque temps déjà. Ils sont devenus le royaume de l’unanimité : ils sont tous « antiracistes », sans que jamais le mot racisme soit défini ni sans que soient désignés les racistes avérés ; ils étaient tous pour la Constitution européenne de 2005 ; ils sont tous, comme un seul homme, derrière Obama ; ils étaient tous ou pour Mme Royal ou pour M. Sarkozy ; ils sont tous pour le Bien obligatoire, pour la fête, pour les prides, pour les techno parades, pour les festivals rocks et rap, pour les banlieues, etc. Ils n’ont plus rien, si tant est qu’ils aient eu un jour quelque chose, d’un contre-pouvoir. L’unanimité qui les unit et qu’ils exigent de ceux à qui ils s’imposent fait d’eux le seul et vrai Pouvoir – le Pouvoir non élu, le Pouvoir qui s’est institué de son propre chef, le Pouvoir qui ne rend de comptes à personne, le Pouvoir qui n’a pas de limite, l’Hyper-Pouvoir en somme : celui de l’unanimité obligatoire.

 

01 novembre 2008

Plan et conseils

 

On ne prête pas une oreille assez attentive ou fine aux mots, aux sons qu'ils rendent, à l'histoire qu'ils charrient, aux concepts qui les fondent. Ainsi, les mots plan et conseils, qui sont devenus les maîtres-mots de l'Université depuis 1989, ne sont jamais commentés, ni dans les media (évidemment), ni dans les milieux avancés de l'intelligentsia. Comblons cette lacune.

Tous les spécialistes de l'Union soviétique, de la Chine, des pays de l'Est, de Cuba, etc. ont noté que la pensée marxiste avait disparu des pays communistes dont le fondement était le marxisme léninisme et que, à l'opposé, elle s'épanouissait dans les universités d'Occident et dans des pays qui n'étaient pas près de sombrer dans le néant marxiste. Les Soviétiques et les Chinois voyaient de leurs propres yeux le désastre. Ils se seraient couverts à jamais de honte s'ils avaient osé défendre ou illustrer ce qui avait entraîné leurs compatriotes dans le malheur sans fin. A l'opposé, les universitaires d'Occident, bien nourris, bien vêtus, bien logés, rémunérés du berceau au tombeau quoi qu'ils fassent, ne voient pas de mal dans la défense et illustration de la Bête immonde. Ils ne risquent rien, même pas d'entrave à leur carrière.

En 1989, l'effondrement du communisme en Europe (en Asie et en Amérique, il est toujours en place) n'a rien changé. Au contraire. La Bête s'en est trouvée renforcée à Paris, capitale de la France, et dans les universités de "ce" pays, qui ne sont pas à l'heure du postcommunisme, mais du jeune communisme des vieux beaux jours. Jospin, après avoir mis à mort l'instruction publique et ressuscité les Instituts de formation professionnelle fondés par Vichy en 1941, s’est attaqué à la réforme de l’Université. En bon marxiste qu’il est, il a appliqué les mots d’ordre de Lénine (ou de Trotski) : 1° le plan ; 2° « tous les pouvoirs aux conseils », conseils traduisant le mot russe soviets.

L’Université est désormais régie par un plan et administrée par les conseils. Chaque plan ne dure pas cinq ans, comme en URSS, mais quatre ans seulement. On en comprend les raisons, qui ne tiennent pas au temps, mais aux mots. Plan quinquennal aurait fait ringard, dinosaure du Kremlin, bureaucrate soviétique, adhérent du PCF ; plan quadriennal fait trotskiste branché et dans le vent, LCR, OCI ou UCI. Jospin aurait pu faire durer chaque plan six, sept, huit ou neuf ans ; mais de quels adjectifs qualifier ces plans : sextennal, septennal, octonal, novennal ? En réduisant la durée des plans, il a imposé, en toute connaissance des effets, un pensum bureaucratique imbécile aux « universitaires », au détriment de la recherche ou de l’enseignement, et aux fonctionnaires du ministère destinataires de millions de pages ineptes. Tous les quatre ans, les énormes dossiers pondus, que personne ne lit, s’entassent dans des caves obscures, nourrissant les rats et les cafards.

La musique du plan est renforcée par celle des conseils. Dans chaque université, il y a au moins trois conseils, d’administration, scientifique, de la vie étudiante ; plus les conseils d’UFR et les commissions diverses – sortes de sous-conseils sans pouvoir, comme les commissions de la pédagogie ou du recrutement. Comme au bon temps de Lénine, le pouvoir est aux conseils, non pas aux membres élus de ces conseils, mais aux idéologues ou membres du Parti (PS ou PC ou LCR) ou adhérents à des lobbies fraternels. Les conseils ne servent à rien, sinon à donner une apparence de légitimité « démocratique » au Parti, au Syndicat et à la Fraternelle qui tirent les ficelles en cachette. Les membres du conseil scientifique sont élus par collèges : il y a tant d’étudiants, tant de secrétaires, tant d’administrateurs, tant d’ingénieurs, tant d’enseignants du second degré, tant de maître de conférences, tant de professeurs. Tout est fait pour que ceux qui font de la « science » soient en minorité et n’aient pas leur mot à dire sur les orientations dites scientifiques de leur université.

On ne doit plus s’étonner que, dans le classement mondial des universités établi par l’Université de Shanghai, certes à partir de critères discutables, les universités françaises soient parmi les plus mal classées – à peine mieux que celles de Corée du Nord ou de Cuba. Pour qu’elles apparaissent aux premiers rangs, il faudrait un classement « marxiste ». Au nombre de pages des plans quadriennaux (des millions de pages) et au nombre de conseils, les universités de France sont les meilleures qui soient au monde. Au nombre de dinosaures marxistes qu’elles rémunèrent, elles battent la Chine, Cuba, la Corée, le Vietnam et bien entendu la Russie et ses satellites.

14:27 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : politique, culture, société