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02 décembre 2008

Lumière des livres 17

 

 

Renaud Camus, La grande déculturation, Fayard, 2008, 150 pages

 

 

En dépit de sa brièveté, cet essai est un petit chef d’œuvre de lucidité intellectuelle et de conscience politique, dans le sens le plus élevé de ce terme, lequel tient aux principes qui fondent, non pas un Etat, mais une civilisation. La France est entrée dans la longue nuit de la culture et de sa culture : telle est la thèse de Renaud Camus. Les symptômes en sont étudiés : perte de la langue, effondrement de la syntaxe, transformation des grands musées en sites touristiques, vente à la ville d’Atlanta (celle de Coca Cola) et à l’émirat islamique d’Abou Dhabi de la marque Louvre, dévalorisation des diplômes, normes de la communication étendues à toute activité d’art, etc. Les causes en sont analysées aussi : parmi celles-ci, outre le régime d’hyper-démocratie qui consiste à étendre la démocratie hors du champ politique, là où elle n’a ni sens ni objet, il y a la disparation de la classe sociale cultivée, qui tenait en partie de l’ancienne aristocratie et de la bourgeoisie et pour qui la culture était la forme la plus élevée de l’accomplissement de soi. Cette classe s’est fondue dans une seule et même classe, la petite bourgeoisie, qui, après avoir absorbé les classes populaires et l’ancienne bourgeoisie, rassemble la quasi-totalité de la population française et qui impose ses codes, ses goûts, ses façons d’être, ses sentiments, son sens du beau : quartiers pavillonnaires, télé réalité, zones commerciales, « concerts » de « musique » hip hop ou rap ou variétés, prides de tout type, Canal + et TF 1, littérature de confessionnal ou de sacristie, etc.

La thèse est forte ; les analyses sont justes ; le réel, ce que nous voyons tous les jours de nos propres yeux et ce que nous constatons à chaque instant, est expliqué et cesse d’être absurde. L’ouvrage se termine sur une note d’espoir : c’est dans la grande nuit du néant que brille parfois une étoile. La France a connu cela au cours de son histoire : en 1427 ou en 1940. Pascal en a fait l’expérience dans une nuit restée célèbre dans la littérature.

Pourtant, une réserve doit être exprimée. Renaud Camus recourt, certes pour s’en démarquer, aux catégories de la sociologie, en particulier à celles de classe, classe sociale ou classe bourgeoise ou classe cultivée. Certes, ces catégories sont commodes pour penser : chaque lecteur les entend immédiatement et y fait correspondre des réalités qu’il observe. Mais le principal défaut qu’elles présentent, outre de laisser accroire que la sociologie a la moindre pertinence pour rendre compte du réel, est de présenter le phénomène de déculturation comme « normal », de l’inscrire dans un ordre de choses, comme s’il allait de soi, alors qu’il est inouï, inédit, sans exemple, du moins dans l’histoire, récente ou ancienne, de la France - ce que Renaud Camus, d’ailleurs, exprime clairement en choisissant de nommer déculturation ce phénomène et en optant pour le titre, avec l’article défini la et l’adjectif grande : La grande déculturation, c’est-à-dire en reprenant le terme par lequel les anthropologues, depuis un siècle, accusent la France, supposée impérialiste et ignorant des autres ou de l’Autre – ceux justement qu’elle a ou aurait déculturés ou même continuerait à déculturer - pour l’appliquer à la France et aux Français, nouvelles victimes innocentes qui expient sur on ne sait quel autel des péchés originels, dont le principal est de ne pas être noirs ou arabes, mais d’être français. Le nom déculturation, le verbe déculturer ne sont définis ni dans le Trésor de la langue française (1971-94), ni dans l’édition actuelle du Dictionnaire de l’Académie française. Pourtant, ils sont d’un usage courant dans les ouvrages, dits de « sciences humaines et sociales ». Dans ces ouvrages, ce sont les ressortissants des pays du tiers monde, ou des anciennes possessions de l’Empire français qui ont été arrachés, à la suite d’une grande violence symbolique, à leur culture d’origine : du moins leurs descendants s’en plaignent-ils ; du moins les spécialistes de sciences humaines et sociales accusent-ils la France d’avoir commis ce génocide culturel, en apprenant la langue française aux populations qui dépendaient d’elles, en les initiant à une culture qui n’était pas la leur, en les obligeant à adopter les mœurs venues des lointaines contrées du Nord, etc.

Les termes acculturation et déculturation ont été formés à la fin du XIXe siècle aux Etats-Unis. Dans les ouvrages des anthropologues qui en traitent, ce sont les indiens d’Amérique, les seuls autochtones, qui sont affectés par le processus de déculturation, tandis que l’acculturation touche les immigrés qui, en devenant citoyens américains, renoncent à leur culture d’origine (ils se déculturent en somme) et acquièrent une nouvelle culture (ils s’acculturent donc), celle du groupe social dominant, WASP, blanc, anglo-saxon, protestant. Pour les anthropologues, la déculturation se manifeste par la perte de toutes les valeurs, sans que celles des autres soient en contrepartie assimilées, et elle touche les populations les plus vulnérables que la violence de l’histoire a mises brutalement en contact avec la culture occidentale. Désormais, ce en quoi Renaud Camus, dans cet essai, opère une véritable rupture, ce ne sont plus les comanches, les sioux, les lapons, les tchouvaches, les nambikwaras, les bororos, les papous, les aborigènes d’Australie, les maoris, etc. qui sont déculturés, mais les Français. Le processus touche les arrière petits-enfants de ceux qui ont ou qui auraient jadis déculturé les baoulés, les bétés, les diolas, les touaregs, les berbères, les arabes, etc. Un pays vieux de plus de quinze siècles, qui a inventé une des cultures les plus fécondes de l’humanité, laquelle, à la différence de toutes les autres, s’est crue universelle, se détruit lentement sous nos yeux. Le fait le plus sinistre est que les auteurs de ce processus sont ceux-là mêmes qui le dénoncent, mais en Afrique, en Asie ou en Amérique et qui, en conséquence, mettent en œuvre ici ou chez eux ce dont ils ont horreur ailleurs ou chez les autres, et cela au nom de « valeurs » qu’ils haïssent ou prétendent haïr : progressisme, économie, argent, cupidité, ou de valeurs qu’ils piétinent, tels le social, le respect d’autrui ou l’accueil de l’Autre. Ainsi, ils marchent sur les brisées de ceux qui, il y a un siècle et demi, parcouraient le monde pour arracher les races inférieures à leur état sauvage. Leurs arrière petits-enfants reprennent le collier. Ils se lient au même joug pour labourer, non plus les espaces du tiers monde sacré, mais les campagnes, les banlieues et les villes de France. L’objectif est d’arracher des millions de jeunes Français à leur culture, à toute culture, de leur en interdire définitivement l’accès, c’est-à-dire de leur faire subir les vexations qui ont détruit les bororos, les sioux ou les papous. On comprend que les ethnologues et tous les consciencieux du social, ou leur porte-plume des media, aient perçu cette Grande déculturation comme un essai insolent : de fait, il l’est, au sens latin de cet adjectif : inaccoutumé, insolite, qui sort des sentiers battus, pour frayer à l’intelligence de nouvelles voies.

 

 

Commentaires

Ah, Monsieur de Ferney ! Qu'avons-nous de plus pernicieux à affronter en ces temps de déliquescence morale et intellectuelle : le fantôme de la Grandeur de la France ou le spectre de la Culture de Masse ? Mutatis mutandis, nous finirons bien par achever une révolution complète et nous esbaudir à nouveau de ces charmants ouvrages en vieil language françoys. Mais ce faisant (pan!), il est toujours conseillé de relire les prophètes des sixties, comme Marshall McLuhan qui nous avertissait d'avoir à affronter une modification du concept de culture, boostée par l'irréversible avancée technologique des media. Et quand il a dit: "Il y a plus de culture dans Nescafé que dans Léonard de Vinci", nombreux sont ceux qui se sont retrouvés la perruque de travers.

Écrit par : P.A.R. | 02 décembre 2008

culture générale

= élitisme stérile
selon administration

sur ordre de sarkobruni
scandalisé d'une question sur la " PRINCESSE DE CLEVES"

Écrit par : Amédée | 03 décembre 2008

A propos de rectification historique, c'est bien Baldur von Schirach et non Hermann Göring qui a dit: "Quand j'entends le mot CULTURE, je sors mon revolver" (Wenn ich das Wort Kultur höre, dann greife ich schon an meinen Revolver). Car cet individu avait des lettres, puisqu'il détourne à son usage un dialogue d'une pièce de théâtre en vogue en 1933 à Berlin.

Quant au Monsieur dont vous parlez ci-dessus présentement (comme on dit à Richard-Toll), que va-t-il nous exhiber si l'on persiste à parler de choses élevées et distinguées ?

Écrit par : P.A.R. | 04 décembre 2008

post tenebras scriptum:

Monsieur Sarkozy avait de quoi être interloqué, sachant que le duché de Clèves n'a jamais été érigé en principauté et que son épouse descend des Habsbourg-Lorraine-Este et non des Hohenzollern-Wittelsbach-Sigmaringen.
Ceux qui lisent la presse pipole-royals comprendront.

Écrit par : P.A.R. | 04 décembre 2008

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