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30 décembre 2008

Régulariser

 

 

Encore un verbe de la NLF et qui est moderne par d’innombrables aspects. D’abord, dérivé savant de l’adjectif latin d’époque impériale, regularis, alors qu’il aurait pu être formé à partir de l’adjectif commun régulier, il célèbre à sa façon les noces de la modernité et de la science. Ensuite, il est récent : il est attesté en 1723 et enregistré pour la première fois dans la cinquième édition, dite « révolutionnaire », du Dictionnaire de l’Académie française. Enfin, il célèbre à sa façon la montée en puissance de l’Etat et de tout ce que l’Etat entraîne dans son sillage, à savoir normes, règles, bureaucratie, règlements, lois, dispositifs, etc. Le sens dans lequel il est attesté en 1723 est éloquent : c’est « rendre conforme aux dispositions légales ou réglementaires », ce en quoi se résume l’activité administrative, politique, économique, sociale, etc. des Français aujourd’hui : se conformer à ce qui a été décidé en haut lieu, comme l’annonce l’emploi de ce verbe, en 1794, en pleine Terreur : « rendre régulier, assujettir à un ordre, à un rythme régulier », in le Journal des Mines, publié par l’Agence des Mines de la République, laquelle exigeait que fussent régularisées « les exploitations existantes », c’est-à-dire soumises aux règles, normes, lois de l’Etat.

Les académiciens enregistrent ce verbe, mais ils achoppent sur le sens, qui leur échappe, sans doute parce qu’ils sont issus du vieux monde et n’ont pas été formatés à devenir des néo-Français. C’est (Dictionnaire de l’Académie française, cinquième édition, 1798) : « rendre régulier, donner de la régularité à » (pas d’exemple, sinon cette remarque : « il ne s’emploie qu’au figuré »). La définition est peu pertinente. Ce verbe n’a rien en commun avec la régularité, mais beaucoup avec les règles, surtout les règles nouvelles. Dans la sixième édition (1832-35), la définition est plus précise : c’est « rendre régulier ce qui n’a point été fait selon les règles », les académiciens illustrant ce sens par cette remarque (« il s’emploie surtout en matière de comptabilité ») et cet exemple : « régulariser une dépense, un compte »), lesquels limitent l’extension de ce verbe à la seule comptabilité, c’est-à-dire à une activité en partie anodine. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) reprend cette définition (« rendre régulier ce qui n’était pas conforme aux règles ») qu’il illustre par un exemple comptable (« régulariser une dépense »), et il relève de nouveaux emplois : un emploi administratif qui déborde le cadre de la comptabilité (« régulariser sa position, épouser une femme avec laquelle on vivait irrégulièrement ; se dit aussi d'un homme qui a obtenu un congé, une faculté, etc. par permission tacite, et qui veut obtenir une autorisation en règle, authentique ») et une extension aux mécanismes et à la technique, qui est à l’image du XIXe siècle : « se régulariser, verbe réfléchi, devenir régulier : un mécanisme qui se régularise ».

Pendant deux siècles, ce verbe, dont l’existence est appelée par l’importance croissante de l’administration, de la technique, des normes dans la France moderne, n’a eu pour compléments d’objet directs que des noms de choses : « une dépense, un compte, sa situation » (Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1932-35) ; « sa situation administrative, militaire, un compte, une ordonnance, une liaison, une situation d’union libre (au point que régulariser, employé sans complément, peut signifier « se marier légalement »), les plis d’un voile, d’un tissu, une plaie, la circulation, la production, le trafic, le régime d’un cours d’eau, le cours d’un titre en Bourse » (Trésor de la langue française, 1971-94). Les auteurs de dictionnaires, jusque dans les années 1980, ne relèvent pas d’emploi de régulariser suivi d’un nom de personne. Le verbe s’applique à un compte ou à une situation ou à un cours d’eau, jamais à Pierre, Jacques ou Paul. Tout cela est terminé. Le grand processus de formatage qui rend conforme le monde réel à des règles écrites, dont la raison d’être se perd dans un brouillard épais, a fini par s’étendre aux personnes : il faut qu’elles soient elles aussi régularisées, comme les comptes, les dépenses, les mécanismes, les torrents, les cours de bourse, les pluies, etc., tout ce qui est de la nature ou ce qui est artefact.

L’inouï,  pour ce qui est de la France, c’est l’identité des régularisés : non pas Pierre, Jacques ou Paul, mais Mohammed, Mamadou, Mehmet et toutes les déclinaisons possibles de noms africains, arabes, asiatiques, musulmans, hindouistes, chinois. L’énorme machine à fabriquer des règles, normes, lois, règlements, ordonnances, mesures, dispositifs, etc. mise en marche en 1723, 1794 et 1798 s’étend désormais aux hommes et aux femmes du monde entier, d’où qu’ils viennent ; bientôt à ceux de tout l’univers, martiens, luniens, saturniens, exo-planétiens, etc. La France étendue jusqu’aux extrêmes limites de l’univers sera alors effectivement universelle. Ce sera la réalisation de la grande folie française.

 

 

 

 

 

 

Commentaires

Héritiers de plus de vingt siècles d'organisation confucéenne - auprès de laquelle, entre nous, votre machinerie étatique "à la Française" passerait pour de la simple anarchie - nos amis Chinois traduisent "régulariser" par 调节, où le premier teme évoque une action humaine en vue de transformer son échange avec l'environnement immatériel et le deuxième, une décision de fixer des repères pour contrôler des flux.
J'espère avoir résumé votre pensée sans la trahir.

Écrit par : P.A.R. | 30 décembre 2008

Exactement. Merci.

Écrit par : Arouet Le Jeune | 31 décembre 2008

Monsieur Amédée,
Savez-vous ce qui arrive à François Marie ? A-t-il des problèmes informatiques ou vient-il d'être attaqué par des fonctionnaires socialistes ?
Comme la Marine chinoise est en route pour couler quelques pirates somaliens, je peux leur demander de venir aussi tirer quelques missiles sur Bercy (ils me doivent bien quelques menus services).

Écrit par : P.A.R. | 31 décembre 2008

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