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31 décembre 2008

Zizanie

 

 

Le 30 décembre, un journaliste du Figaro a annoncé sans rire à la une du site de ce journal que « le verglas sème la zizanie sur les routes de France ». Il voulait sans doute dire que le verglas causait de la pagaille ou du désordre (accidents, embouteillages, routes bloquées), il a dit sans le savoir ou sans en avoir conscience que le verglas semait la division, la désunion, la mésintelligence, la discorde sur les routes – à moins qu’il n’ait voulu dire, sans doute en usant surréalistement d'une image surréaliste, que le verglas semait des graines d’ivraie ou des mauvaises herbes sur la macadam, mais sans le geste auguste du semeur hugolien.

Emprunté du latin chrétien zizania, lui-même emprunté du mot grec signifiant « ivraie, mauvaise herbe », lequel serait emprunté au syriaque, forme écrite de l’araméen et langue qui survit comme langue liturgique des chrétiens d’Orient, surtout des melkites (d’où son emploi dans l’Evangile de Matthieu : cf. la parabole de l’ivraie), le mot est attesté à la fin du XIIIe siècle au sens de « mauvaise herbe, ivraie », puis à la fin du XIVe siècle, dans l’expression semer la zizanie, au sens d’être cause de discorde, la zizanie étant, dans la langue chrétienne, un symbole de jalousie, de discorde, d’hérésie.

Les auteurs de dictionnaires relèvent les deux sens, tout en précisant que le premier sens « ivraie, mauvaise herbe » est sorti de l’usage et que zizanie n’a plus d’emploi que figuré : « Ivraie, mauvaise graine qui vient parmi le bon grain » (Dictionnaire de l’Académie française, toutes les éditions publiées de 1694 à 1932-35). Dans toutes les éditions, il est précisé que ce mot « n’est point en usage au propre ; mais au figuré il signifie la division », comme dans l’exemple : « nous étions bien unis, mais un tel a semé la zizanie parmi nous ». Ce qui est étonnant, c’est que les académiciens, qui n’ont pour objectif que d’enregistrer l’usage, ont répété pendant trois siècles la même définition « ivraie, mauvaise herbe », tout en ayant conscience qu’elle était désuète (« il n'est plus en usage au propre. Il s’emploie figurément et signifie désunion, mésintelligence »; 1932-35 : « on a semé la zizanie parmi eux ; on a mis la zizanie entre eux »). En théorie, s’ils avaient suivi les principes qui donnent sens à leur entreprise, ils auraient dû se contenter de la définition suivante : « désunion, mésintelligence ». On peut supposer que c’est la connaissance du texte des Evangiles qui les a retenus d’écarter le sens « ivraie, mauvaise herbe », sans lequel la métaphore semer la zizanie ne peut pas être expliquée. Il est regrettable que ce juste et bel accroc au principe premier soit limité à ce seul mot et que les académiciens n’aient pas eu le souci de vivifier dans les définitions de tous les mots l’horizon quelque peu fruste de l’usage par l’histoire de la langue ou par l’histoire des sens.

Les autres lexicographes, pour la plupart d’entre eux, marchent, pour ce qui est de la définition de zizanie, sur les brisées des académiciens, aussi bien Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788 : « ivraie ; il n’est plus d’usage qu’au figuré, semer la zizanie : la division ») que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « ivraie, mauvaise graine qui vient parmi le bon grain ; inusité au propre ; figuré, désunion, mésintelligence »), ce dernier illustrant le sens figuré d’extraits éloquents : « ce parti croît...., désole le champ du père de famille en y semant la zizanie » (Bourdaloue) ; « Hélas ! Faut-il.... que, dès la naissance de l’Évangile, cette triste zizanie se soit glissée parmi ses plus saints ouvriers ? » (Massillon) ; « Le diable sème des zizanies pour corrompre la semence de la vie éternelle » (Calvin).

De tous les lexicographes, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) sont les seuls à ne pas juger que le sens propre de zizanie soit désuet ou inusité. En tout cas, ils ne le mentionnent pas comme vieilli : « par référence à Matthieu, 13, 25, mauvaise herbe, ivraie », l’illustrant même d’un extrait du Journal d’Amiel (1866) : « c’est la providence qui peut songer à tous les êtres à la fois. Quant à l’individu, elle le laisse semer le blé ou l’ivraie, et ne fait pas mûrir le froment sur l’herbe de zizanie ». Quant au sens figuré, « mésentente ; cause de discorde, de désunion », il est relevé comme littéraire, mention qui paraît quelque peu surréaliste au vu du succès planétaire de l’album d’Astérix, La Zizanie, lu par plusieurs millions de lecteurs, enfants et adultes, qui ne tiennent pas pour littéraire ce mot de leur univers verbal.

 

 

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