31 décembre 2008
Zizanie
Le 30 décembre, un journaliste du Figaro a annoncé sans rire à la une du site de ce journal que « le verglas sème la zizanie sur les routes de France ». Il voulait sans doute dire que le verglas causait de la pagaille ou du désordre (accidents, embouteillages, routes bloquées), il a dit sans le savoir ou sans en avoir conscience que le verglas semait la division, la désunion, la mésintelligence, la discorde sur les routes – à moins qu’il n’ait voulu dire, sans doute en usant surréalistement d'une image surréaliste, que le verglas semait des graines d’ivraie ou des mauvaises herbes sur la macadam, mais sans le geste auguste du semeur hugolien.
Emprunté du latin chrétien zizania, lui-même emprunté du mot grec signifiant « ivraie, mauvaise herbe », lequel serait emprunté au syriaque, forme écrite de l’araméen et langue qui survit comme langue liturgique des chrétiens d’Orient, surtout des melkites (d’où son emploi dans l’Evangile de Matthieu : cf. la parabole de l’ivraie), le mot est attesté à la fin du XIIIe siècle au sens de « mauvaise herbe, ivraie », puis à la fin du XIVe siècle, dans l’expression semer la zizanie, au sens d’être cause de discorde, la zizanie étant, dans la langue chrétienne, un symbole de jalousie, de discorde, d’hérésie.
Les auteurs de dictionnaires relèvent les deux sens, tout en précisant que le premier sens « ivraie, mauvaise herbe » est sorti de l’usage et que zizanie n’a plus d’emploi que figuré : « Ivraie, mauvaise graine qui vient parmi le bon grain » (Dictionnaire de l’Académie française, toutes les éditions publiées de 1694 à 1932-35). Dans toutes les éditions, il est précisé que ce mot « n’est point en usage au propre ; mais au figuré il signifie la division », comme dans l’exemple : « nous étions bien unis, mais un tel a semé la zizanie parmi nous ». Ce qui est étonnant, c’est que les académiciens, qui n’ont pour objectif que d’enregistrer l’usage, ont répété pendant trois siècles la même définition « ivraie, mauvaise herbe », tout en ayant conscience qu’elle était désuète (« il n'est plus en usage au propre. Il s’emploie figurément et signifie désunion, mésintelligence »; 1932-35 : « on a semé la zizanie parmi eux ; on a mis la zizanie entre eux »). En théorie, s’ils avaient suivi les principes qui donnent sens à leur entreprise, ils auraient dû se contenter de la définition suivante : « désunion, mésintelligence ». On peut supposer que c’est la connaissance du texte des Evangiles qui les a retenus d’écarter le sens « ivraie, mauvaise herbe », sans lequel la métaphore semer la zizanie ne peut pas être expliquée. Il est regrettable que ce juste et bel accroc au principe premier soit limité à ce seul mot et que les académiciens n’aient pas eu le souci de vivifier dans les définitions de tous les mots l’horizon quelque peu fruste de l’usage par l’histoire de la langue ou par l’histoire des sens.
Les autres lexicographes, pour la plupart d’entre eux, marchent, pour ce qui est de la définition de zizanie, sur les brisées des académiciens, aussi bien Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788 : « ivraie ; il n’est plus d’usage qu’au figuré, semer la zizanie : la division ») que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « ivraie, mauvaise graine qui vient parmi le bon grain ; inusité au propre ; figuré, désunion, mésintelligence »), ce dernier illustrant le sens figuré d’extraits éloquents : « ce parti croît...., désole le champ du père de famille en y semant la zizanie » (Bourdaloue) ; « Hélas ! Faut-il.... que, dès la naissance de l’Évangile, cette triste zizanie se soit glissée parmi ses plus saints ouvriers ? » (Massillon) ; « Le diable sème des zizanies pour corrompre la semence de la vie éternelle » (Calvin).
De tous les lexicographes, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) sont les seuls à ne pas juger que le sens propre de zizanie soit désuet ou inusité. En tout cas, ils ne le mentionnent pas comme vieilli : « par référence à Matthieu, 13, 25, mauvaise herbe, ivraie », l’illustrant même d’un extrait du Journal d’Amiel (1866) : « c’est la providence qui peut songer à tous les êtres à la fois. Quant à l’individu, elle le laisse semer le blé ou l’ivraie, et ne fait pas mûrir le froment sur l’herbe de zizanie ». Quant au sens figuré, « mésentente ; cause de discorde, de désunion », il est relevé comme littéraire, mention qui paraît quelque peu surréaliste au vu du succès planétaire de l’album d’Astérix, La Zizanie, lu par plusieurs millions de lecteurs, enfants et adultes, qui ne tiennent pas pour littéraire ce mot de leur univers verbal.
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30 décembre 2008
Régulariser
Encore un verbe de la NLF et qui est moderne par d’innombrables aspects. D’abord, dérivé savant de l’adjectif latin d’époque impériale, regularis, alors qu’il aurait pu être formé à partir de l’adjectif commun régulier, il célèbre à sa façon les noces de la modernité et de la science. Ensuite, il est récent : il est attesté en 1723 et enregistré pour la première fois dans la cinquième édition, dite « révolutionnaire », du Dictionnaire de l’Académie française. Enfin, il célèbre à sa façon la montée en puissance de l’Etat et de tout ce que l’Etat entraîne dans son sillage, à savoir normes, règles, bureaucratie, règlements, lois, dispositifs, etc. Le sens dans lequel il est attesté en 1723 est éloquent : c’est « rendre conforme aux dispositions légales ou réglementaires », ce en quoi se résume l’activité administrative, politique, économique, sociale, etc. des Français aujourd’hui : se conformer à ce qui a été décidé en haut lieu, comme l’annonce l’emploi de ce verbe, en 1794, en pleine Terreur : « rendre régulier, assujettir à un ordre, à un rythme régulier », in le Journal des Mines, publié par l’Agence des Mines de la République, laquelle exigeait que fussent régularisées « les exploitations existantes », c’est-à-dire soumises aux règles, normes, lois de l’Etat.
Les académiciens enregistrent ce verbe, mais ils achoppent sur le sens, qui leur échappe, sans doute parce qu’ils sont issus du vieux monde et n’ont pas été formatés à devenir des néo-Français. C’est (Dictionnaire de l’Académie française, cinquième édition, 1798) : « rendre régulier, donner de la régularité à » (pas d’exemple, sinon cette remarque : « il ne s’emploie qu’au figuré »). La définition est peu pertinente. Ce verbe n’a rien en commun avec la régularité, mais beaucoup avec les règles, surtout les règles nouvelles. Dans la sixième édition (1832-35), la définition est plus précise : c’est « rendre régulier ce qui n’a point été fait selon les règles », les académiciens illustrant ce sens par cette remarque (« il s’emploie surtout en matière de comptabilité ») et cet exemple : « régulariser une dépense, un compte »), lesquels limitent l’extension de ce verbe à la seule comptabilité, c’est-à-dire à une activité en partie anodine. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) reprend cette définition (« rendre régulier ce qui n’était pas conforme aux règles ») qu’il illustre par un exemple comptable (« régulariser une dépense »), et il relève de nouveaux emplois : un emploi administratif qui déborde le cadre de la comptabilité (« régulariser sa position, épouser une femme avec laquelle on vivait irrégulièrement ; se dit aussi d'un homme qui a obtenu un congé, une faculté, etc. par permission tacite, et qui veut obtenir une autorisation en règle, authentique ») et une extension aux mécanismes et à la technique, qui est à l’image du XIXe siècle : « se régulariser, verbe réfléchi, devenir régulier : un mécanisme qui se régularise ».
Pendant deux siècles, ce verbe, dont l’existence est appelée par l’importance croissante de l’administration, de la technique, des normes dans la France moderne, n’a eu pour compléments d’objet directs que des noms de choses : « une dépense, un compte, sa situation » (Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1932-35) ; « sa situation administrative, militaire, un compte, une ordonnance, une liaison, une situation d’union libre (au point que régulariser, employé sans complément, peut signifier « se marier légalement »), les plis d’un voile, d’un tissu, une plaie, la circulation, la production, le trafic, le régime d’un cours d’eau, le cours d’un titre en Bourse » (Trésor de la langue française, 1971-94). Les auteurs de dictionnaires, jusque dans les années 1980, ne relèvent pas d’emploi de régulariser suivi d’un nom de personne. Le verbe s’applique à un compte ou à une situation ou à un cours d’eau, jamais à Pierre, Jacques ou Paul. Tout cela est terminé. Le grand processus de formatage qui rend conforme le monde réel à des règles écrites, dont la raison d’être se perd dans un brouillard épais, a fini par s’étendre aux personnes : il faut qu’elles soient elles aussi régularisées, comme les comptes, les dépenses, les mécanismes, les torrents, les cours de bourse, les pluies, etc., tout ce qui est de la nature ou ce qui est artefact.
L’inouï, pour ce qui est de la France, c’est l’identité des régularisés : non pas Pierre, Jacques ou Paul, mais Mohammed, Mamadou, Mehmet et toutes les déclinaisons possibles de noms africains, arabes, asiatiques, musulmans, hindouistes, chinois. L’énorme machine à fabriquer des règles, normes, lois, règlements, ordonnances, mesures, dispositifs, etc. mise en marche en 1723, 1794 et 1798 s’étend désormais aux hommes et aux femmes du monde entier, d’où qu’ils viennent ; bientôt à ceux de tout l’univers, martiens, luniens, saturniens, exo-planétiens, etc. La France étendue jusqu’aux extrêmes limites de l’univers sera alors effectivement universelle. Ce sera la réalisation de la grande folie française.
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28 décembre 2008
Egayoir
Ce mot n’est enregistré dans aucune des éditions du Dictionnaire de l’Académie française, non plus que dans le Trésor de la langue française (1971-94). Le seul grand lexicographe qui le définisse est Littré (Dictionnaire de la langue française, 1872-77) : « Nom, en Lorraine, de cette sorte de mare que l’on creuse pour y baigner les chevaux ». Selon Littré, le nom, formé à l’aide du suffixe – oir comme lavoir, abreuvoir, etc. qui désigne, entre autres réalités, un lieu où se fait une action, est dérivé, non pas du verbe égayer, mais du verbe aiguayer, lequel figure dans le Dictionnaire de l’Académie française depuis la cinquième édition (1798) et que Littré définit ainsi : « Baigner, rafraîchir, laver ». Cette définition est illustrée de ces exemples : « aiguayer un cheval, c’est le faire entrer dans la rivière jusqu’au ventre, et l’y promener pour le laver et le rafraîchir ; aiguayer du linge, c’est le laver et le remuer quelque temps dans l’eau avant de le tordre ».
Le fait que le nom égayoir soit en usage dans une seule région de France, la Lorraine, explique sans doute qu’il soit ignoré des grands dictionnaires de la langue française. Les auteurs de ces dictionnaires ont assurément tort. L’emploi restreint à une seule région (rien n’interdit qu’il soit étendu à toute la France) n’affecte en rien sa nature éminemment française, aussi bien par sa dérivation (suffixe – oir) que par le verbe aiguayer dont il est dérivé et dans lequel chacun reconnait le vieux mot aigue et sa matrice latine, aqua.
On apprend aussi, en consultant le « net », que de nombreuses communes de Lorraine restaurent leur égayoir, souvent bétonné ou laissé à l’abandon, qu’elles tiennent, à juste titre, pour un élément important de leur histoire et de leur patrimoine.
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27 décembre 2008
Pessimisme
Le mot est récent. Littré, qui le présente comme un « néologisme » (c’est-à-dire un mot nouveau), est le premier à l’enregistrer dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77). Les académiciens l’imitent à compter de la septième édition (1878) de leur Dictionnaire. Littré en attribue la paternité à Jacques Mallet du Pan (1749-1800), journaliste et idéologue suisse. Or, le mot est attesté en 1759, alors que Mallet du Pan avait dix ans, dans L’Observateur littéraire, fondé par Marmontel (1723-1799), au sens de « disposition d’esprit qui porte à prendre les choses du mauvais côté, à être persuadé qu’elles tourneront mal ». Ce n’est donc pas alors un terme de philosophie, mais de psychologie sociale, de sorte que les professeurs de philosophie ont tort quand ils tentent de s’approprier ce terme ou de l’accrocher à leur seule discipline ; ce n’est qu’après 1819 qu’il s’emploie en philosophie.
Littré (Dictionnaire de la langue française) le définit, de façon sommaire, comme « l’opinion des pessimistes », c’est-à-dire de « ceux qui croient que tout va mal et qui voient tout en noir » (Dictionnaire de l’Académie française, sixième édition, 1832-35 : c’est la première fois que le mot pessimiste est enregistré dans un dictionnaire). Ce sont les académiciens qui, dans les éditions de 1878, 1932-35 et dans l’édition actuelle, définissent d’abord le sens philosophique (« doctrine philosophique selon laquelle le mal l'emporte sur le bien ») avant d’exposer, dans un second temps, le sens habituel : « dans le langage courant, il signifie opinion de ceux qui sont portés à croire que tout va mal » (1932-35) ou, dans l’édition en cours : « doctrine selon laquelle la souffrance est attachée à l’existence humaine, et le mal régnant dans le monde inexorable » et « dans l’usage courant, disposition qui porte à tout voir sous un jour défavorable, à toujours envisager le pire ou à considérer comme acquis que les évènements ne peuvent avoir qu’une issue malheureuse, que le pire est toujours sûr » (« il se dit plus spécialement de l’assurance qu’on a, dans une situation particulière, que les choses évolueront défavorablement »).
A l’opposé des académiciens, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) suivent l’ordre pour lequel Littré a opté dans la définition de pessimisme, d’abord l’opinion, ensuite la doctrine : « disposition d’esprit qui consiste à ne voir que le mauvais côté des choses, à trouver que tout va ou va aller mal » ou « croyance à l’issue défavorable d’une situation inquiétante, embarrassante » et « doctrine selon laquelle dans le monde le mal l’emporte sur le bien, la souffrance sur le plaisir ».
De l’histoire de pessimisme et de ses deux (ou trois) sens, on peut tirer quelques leçons. Il appartient à la langue de la modernité, non seulement parce qu’il est (relativement) récent et que, en dépit de sa nouveauté, il est d’un emploi fréquent, ayant connu un succès qui dépasse l'entendement et que nos ancêtres auraient été incapables de concevoir, mais aussi parce qu’il est un miroir de la modernité et en réfléchit l’image. L’opinion définit la modernité, elle en est l’attribut le plus important, elle est la latitude laissée aux modernes ou prise par les modernes d’avoir une opinion sur toute chose, même sur ce qui est ignoré, de l’exprimer en toute occasion, quitte à en assourdir les autres, et surtout d’intégrer toute opinion à une conception du monde. Les modernes ont tous des idées sur le monde, qu’ils s’empressent, évidemment, de dire à la cantonade. Le monde, selon eux, se ramène à l’idée ou à la conception qu’ils s’en font et aux opinions qu’ils expriment. Ce que révèle l’histoire de pessimisme, c’est aussi la situation pitoyable de la philosophie et des philosophes, qui n’ont rien de mieux à faire que de courir derrière la psychologie sociale pour s’approprier un peu de son aura et qui, comble de déchéance, font d’une simple « opinion » ou, comme le disent les lexicographes actuels, d’une « disposition d’esprit », qui fait voir tout en noir, une « doctrine » philosophique.
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26 décembre 2008
Berne, berner
Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), berne est défini ainsi : « espèce de jeu, où, soit par divertissement, soit par malice, on met quelqu’un dans une couverture pour le faire sauter en l’air » et le verbe berner a pour sens, au propre : « faire sauter quelqu’un en l’air avec une couverture, par jeu, ou par dérision », et au figuré : « traiter quelqu’un de ridicule, le railler avec mépris ».
Selon les étymologistes, le nom serait emprunté à l’espagnol bernia « manteau de femme », issu de Hibernia, nom latin de l’Irlande, ou d’origine arabe. Il est attesté en 1532 sous la forme bergne désignant une « sorte de manteau de femme » et en 1534 dans Rabelais sous la forme berne. Mais, dans le sens de « couverture sur laquelle on fait sauter quelqu’un pour se moquer de lui », attesté en 1646, il serait dérivé du verbe berner, attesté en 1486 au sens de « moquer » et dont l’étymologie fait l’objet d’innombrables débats, qu’il n’y a pas lieu ici d’exposer.
Quoi qu’il en soit, le nom berne est défini, de la première à la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française, par Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) et Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) de la même manière : « espèce de jeu, où quatre personnes, tenant les quatre bouts d’une couverture, mettent quelqu’un au milieu, et le font sauter en l’air » (1762), à la différence près qu’à compter de la huitième édition le verbe de la définition est à l’imparfait et que ce sens est tenu pour vieux dans la neuvième édition : « couverture tenue aux quatre coins, dans laquelle on faisait sauter quelqu’un en l’air, en guise de plaisanterie ou de brimade ».
C’est dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35) qu’est relevé pour la première fois le terme de marine (« pavillon en berne, pavillon hissé à la place ordinaire, mais roulé, et non déployé, soit en signe de deuil, soit comme signal de détresse »), que les académiciens tiennent pour le même mot que berne, « espère de jeu ». C’est aussi ce que pense Littré : « tour que l’on joue à quelqu’un en le faisant sauter en l’air sur une couverture ; terme de marine, pavillon en berne, pavillon hissé, mais roulé sur lui-même », le « pavillon hissé en berne étant un signal de deuil ou d’une détresse qui appelle un prompt secours ». Or, ce berne est tout autre que le premier. Attesté en 1676, il n’est pas emprunté à l’espagnol, mais au néerlandais berm, au sens de «bord», « parce que le pavillon glisse le long du mât » ou « parce que le pavillon, roulé sur lui-même, prend l’aspect d’un bord, d’un ourlet ».
C’est pourquoi les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) distinguent deux homonymes : le terme de marine, pavillon en berne, dont le sens a évolué, « deuil, signal de détresse, appel de l’équipage à bord, demande d’un pilote à l’entrée d’un port » ou par extension drapeau en berne (drapeau roulé sur lui-même, en signe de deuil) et le terme qui désigne une pièce d’étoffe ou un grand manteau sans manches ou la « brimade consistant à mettre quelqu’un dans une couverture et à le faire sauter en l’air ». Cette distinction est reprise dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication), alors que le verbe berner n’a pas changé de sens en plus de trois siècles. C’est aujourd’hui comme en 1694 : « (vieilli) soumettre à la brimade de la berne » et « tromper, duper en ridiculisant » et « spécialement, en racontant des balivernes ».
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25 décembre 2008
Economie
En latin, oeconomia, dont est emprunté économie, est attesté dans Quintilien (De institutione oratoria) au seul sens de « disposition, arrangement (dans une œuvre littéraire) ». Gaffiot (Dictionnaire latin français) ne cite pas d’autre écrivain qui aurait employé ce mot. Alors que la forme est empruntée du latin, le sens, lui, est emprunté du grec : « ce mot, écrit Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) vient de deux mots grecs, oikos, maison, et nomos, loi et il ne signifie originairement que le sage et légitime gouvernement de la maison, pour le bien commun de toute la famille ». C’est Oresme, ce grand penseur du XIVe siècle, qui l’emploie le premier en français et dans ce sens : « l’économie est art de gouverner un hôtel (id est une grande maison) et les appartenances pour acquérir richesses ». C’est ce sens qui est défini dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 (première édition : « l’ordre, la règle qu’on apporte dans la conduite d’un ménage, dans la dépense d’une maison : avoir de l’oeconomie - le mot s’écrit ainsi jusqu’en 1740 -, entendre l’oeconomie, il a de l’oeconomie dans sa dépense, il n’a point d’oeconomie) à 1832-35 (sixième édition : « ordre, règle qu’on apporte dans la conduite d’un ménage, dans la dépense d’une maison, dans l’administration d’un bien ; entendre l’économie, on voit régner chez lui une économie admirable, l’économie domestique »). De la maison, le mot s’étend à l’Etat : « Oeconomie se dit figurément de l’ordre par lequel un corps politique subsiste principalement » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, exemple : « c’est renverser toute l’oeconomie d’un Etat, d’une République »).
C’est en 1665, dans La Rochefoucauld, que le mot, qui, jusque-là, désignait l’art de gérer son ménage, désigne une vertu morale, à savoir « l’épargne dans la dépense », dont la bourgeoisie a fait une vertu sociale, du moins jusqu’à ce qu’elle fasse entrer l’Occident et le monde entier dans l’ère de la consommation sans limite, vertu que la noblesse française d’Ancien Régime ne tient pas pour une vertu et dont elle se démarque, comme l’attestent les réserves exprimées par les académiciens en 1694 : « on dit qu’un homme vit avec trop d’oeconomie pour dire qu’il vit avec trop d’épargne » et « on dit des retranchements qu’on fait mal à propos sur certaines petites choses que c’est une oeconomie mal entendue, une mauvaise oeconomie » (1762, 1798), les académiciens en 1832-35 (sixième édition) se contentant de citer les exemples vivre avec trop d’économie, une économie mal entendue, une mauvaise économie et renonçant à (mal) juger cette vertu bourgeoise, signe sans doute qu’en 1830, la bourgeoisie, qui a éliminé la noblesse, a imposé aussi ses valeurs morales. Le premier sens défini dans la huitième édition (1932-35) est « épargne dans la dépense ». Les académiciens ont fait leurs les valeurs bourgeoises. C’est aussi dans la sixième édition qu’est relevé l’emploi d’économies au pluriel : « on l’applique surtout à la chose même qui est épargnée, mise en réserve. Faire des économies. Le montant de ses petites économies. Proverbialement et figurément, c’est une économie de bouts de chandelles se dit d’une épargne sordide en de petites choses ».
Le sens latin n’a pas disparu : les académiciens le relèvent de la première édition (1694 : « il se dit aussi figurément de l’harmonie qui est entre les différentes parties, les différentes qualités du corps physique ; il se dit encore figurément de la disposition d’un dessein, de la distribution d’un discours d’une pièce d’éloquence ») à la neuvième édition, en cours de publication : « harmonie existant entre les différentes parties d’un corps organisé, tendant à en assurer le bon fonctionnement » et « spécialement, disposition équilibrée des parties qui composent un ouvrage littéraire ou scientifique, une œuvre d’art ».
Telle est jusqu’au début du XIXe siècle l’économie de ce mot. Certes en 1788, Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) note que le sens originel (« le sage et légitime gouvernement de la maison, pour le bien commun de toute la famille ») « a été étendu au gouvernement de la grande famille, qui est l’État » et que « pour distinguer ces deux acceptions, on l’appelle, dans ce dernier sens, économie générale ou politique (le second est plus usité) ; et dans l’autre, économie domestique ou particulière », si bien que « quand on dit économie tout seul, on entend toujours la dernière ». Autrement dit, le développement des significations politiques et sociales, puis morales, d’économie, fait peu à peu éclater l’harmonie sémantique du mot. Cela apparait clairement dans l’article que Littré y consacre dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77). Le premier sens défini est celui des économistes, et non plus celui des chefs de famille. C’est « le bon ordre dans la conduite et l’administration de tout établissement qui s’alimente par la production et la consommation », ce qu’illustrent des extraits de Jean-Baptiste Say, le premier économiste français du XIXe siècle : « l’économie est le jugement appliqué aux consommations » ; « l’économie ne veut rien consommer en vain ; l’avarice ne veut rien consommer du tout ». L’économie domestique ou privée (celle d’Oresme) est distinguée de l’économie rurale (« ensemble des règles et des moyens qui font obtenir de la terre la plus grande somme de produits, aux moindres frais, et pendant un temps indéterminé »), de « l’économie politique » : « science qui traite de la production, de la distribution et de la consommation des richesses » (Say : « l’économie politique regarde les intérêts de quelque nation que ce soit, ou de la société en général » ; « l’économie politique n’est pas autre chose que l’économie de la société »), de l’économie publique ou nationale (« observations et règles qui concernent les intérêts d’une nation considérée en particulier »), de l’économie sociale (« ensemble des conditions morales et matérielles des sociétés »), de l’économie industrielle (« ensemble des moyens et des règles de la production industrielle » : « l’économie industrielle n’est, selon J-B Say, que l’application de l’économie politique aux choses qui tiennent à l’industrie »). Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, l’économie est l’affaire des seuls ménages ; au XIXe siècle, elle cesse d’être une affaire privée pour devenir la grande affaire publique, au point qu’elle finit par absorber la politique et le social. L’économie était un art (de gérer ses propres affaires) et une vertu. Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) décident de séparer les deux sens en distinguant deux homonymes : économie 1 au sens « d’art de gérer » et économie 2 au sens « d’art de réduire la dépense ». Même si le mot art sert à gloser les deux sens, la science est séparée de la morale. D’ailleurs, le sens premier, celui dans lequel Oresme emploie économie (« art de gérer sagement une maison, un ménage, d’administrer un bien ») est mentionné comme vieilli. Les sens qui sont attachés à l’ancienne France disparue peu à peu s’évanouissent, à jamais sans doute.
A la différence des linguistes du Trésor de la langue française, les académiciens (neuvième édition) décident de ne pas scinder économie en deux homonymes et préfèrent traiter dans un même article les divers sens du mot, qu’ils répartissent dans trois ensembles : « domaine privé » ; « domaine public » et « harmonie entre les parties d’un corps organisé ». Si firent que sages, auraient conclu des poètes du Moyen Age. Ils ont ainsi conservé le lien ténu entre une vertu et un art de gérer les choses, privées ou publiques – ce dont nos brillants économistes devraient se souvenir, ainsi que ceux qu’ils ont initiés à leur science.
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24 décembre 2008
Saynète
Ce mot est attesté dans l’orthographe saïnete dans la seconde moitié du XVIIIe siècle au sens de « petite pièce comique » qui se joue en Espagne et en 1823 puis 1855, dans la forme saynète au sens étendu de « petite pièce comique très courte », sans que cette pièce ait la moindre relation avec l’Espagne. L’origine de ce mot, diminutif du nom espagnol sain qui signifie « graisse », n’a rien en commun avec le nom scène, bien qu’il soit propre aux arts de la scène et du théâtre. Il a d’abord désigné en Espagne au XIVe siècle un morceau de nourriture, puis une bouchée agréable au goût, une chose plaisante et, enfin, au début du XVIIe siècle, une « pièce bouffonne en un acte qu’on donnait avant le deuxième acte d’une comédie ».
Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) l’enregistre dans le sens espagnol du XVIIe siècle : « petite pièce bouffonne du théâtre espagnol », comme l’atteste cet extrait de Reybaud (Jérôme Paturot, 1842) : « il ne s’agissait plus que de consolider ma position dans le romantisme par des fantaisies castillanes, telles que saynètes et romans de cape et d’épée ». Dans la septième édition (1878) du Dictionnaire de l’Académie française, les deux sens, espagnol et français, sont définis : « petite pièce bouffonne du théâtre espagnol » et « dans le théâtre français, il désigne une pièce légère en un acte, à peu de personnages ». Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) reprennent cette distinction, renvoyant le sens espagnol à l’histoire de la littérature (« petite comédie bouffonne du théâtre espagnol qui était interprétée pendant l’entracte d’une pièce plus importante ») et mentionnant le sens français comme vieilli : « petite pièce comique ne comprenant généralement qu’une scène et un nombre restreint de personnages ». Le mot a pour synonyme sketch, mot anglais qui, lui, est bien vivant dans la langue française et qui pourrait être avantageusement remplacé par saynète, à condition de sortir ce dernier mot de la désuétude où il est tombé.
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23 décembre 2008
Vindicatif
Dérivé savant du latin vindicare, ayant le sens de « revendiquer en justice ; réclamer ; venger ; punir », l’adjectif vindicatif est attesté à la fin du XIVe siècle au sens de « qui aime à se venger » (en parlant d’une personne) et au début du XVIe siècle au sens « d’inspiré par le désir de vengeance » (en parlant de sentiments ou d’attitudes : « fureur vindicative »). Au milieu du XVIIe siècle, chez Guez de Balzac, la justice est dite vindicative, quand elle « punit les crimes ».
Les auteurs de dictionnaires exposent ces sens : « qui aime la vengeance, qui est porté à la vengeance », homme vindicatif, femme vindicative, esprit emporté, vindicatif et justice vindicative, « celle qui punit les crimes, à la différence de la commutative et de la distributive » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, 1798, 1832-35). A compter de la quatrième édition (1762), les académiciens précisent que cet adjectif « se prend toujours en mauvaise part » (1798, 1832-35, 1932-35), ce que ne notent ni Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) ni Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Ce mot ne leur semble pas péjoratif, ni porter sur ce qu’il qualifie de jugements méprisants, sans doute parce que leur système de valeurs – là où s’enracinent les jugements – est différent de celui des académiciens, du moins sur la question du désir de vengeance, Féraud se contentant de critiquer la prédication de vindicatif à la justice : « L’Académie met aussi la Justice vindicative, sans dire à quel style appartient cette expression. Elle est tout au plus bonne au Palais et dans les livres de Droit. C’est un abus du terme. La Justice est la vengeresse des crimes ; mais elle n’est pas, ou ne doit pas être vindicative ». Or, dans l’esprit de Jean-Louis Guez de Balzac, elle ne l’est que par opposition aux deux autres formes de justice : commutative et distributive.
Littré ne porte pas de jugement sur vindicatif : il se contente de distinguer les deux sens de cet adjectif suivant qu’il qualifie une personne (« qui est enclin à la vengeance ; qui est désireux de se venger ») ou des choses (« fierté vindicative », « justice vindicative »), ce que font aussi les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « en parlant d’une personne, qui est rancunier, qui est animé par le désir de vengeance » et « en parlant d’un trait de caractère, du comportement d’une personne, qui dénote de la hargne, un désir de vengeance » (air, coup d’œil, ton, colère, jalousie, parole, caractère, provocation). L’article de ces deux dictionnaires est sommaire : les exemples sont peu nombreux. Tout laisse accroire que le désir de vengeance se fait rare ou qu’il n’anime plus que quelques individus. Or, la réalité dément les dictionnaires. Jamais on n’a entendu autant d’appels à se venger ou à venger ses propres « martyrs » (ou chahid) en tuant le plus grand nombre possible d’innocents ou de désirs de venger de prétendues humiliations en s’attaquant à la France, à l’Europe, aux chrétiens ou à « l’Occident » qu’en ce début de millénaire. Jamais la justice expéditive rendue ici ou là dans le monde n’a mieux mérité qu’aujourd’hui le qualificatif de vindicatif. Le fond de l’air n’est plus frais, sans doute à la suite de l’élévation des températures moyennes, il est vindicatif.
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22 décembre 2008
Pacification
Dans le Dictionnaire latin français (Gaffiot, 1934), le nom pacificatio est traduit par « retour à la paix, accommodement, réconciliation » et c’est dans ce même sens que pacification est attesté dans la première moitié du XIVe siècle : « action de faire cesser les différends entre particuliers », puis un peu plus d’un siècle plus tard : « rétablissement de la paix publique ». La définition de la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), « rétablissement de la paix », très générale, est à peine éclairée par les exemples « édit de pacification, la pacification des troubles, des différends ». Celle de la quatrième édition (1762) et des éditions suivantes (1798, 1832-35) est plus précise. Elle distingue la fin des troubles qui ont tout d’une guerre civile (« rétablissement de la paix dans un État agité par des dissensions intestines », travailler à la pacification des troubles) de la fin des différends entre particuliers : « il se dit aussi en parlant du soin qu’on prend pour apaiser des dissensions domestiques, ou des différends entre des particuliers » (c'est lui qui a travaillé à la pacification de leurs différends). La pacification est le rétablissement de la paix, à l’intérieur d’un Etat, et la fin des conflits armés entre factions ou la fin des conflits entre familles ou villages ou, à l’intérieur des familles, entre membres d’une même famille. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) reprend cette distinction. Pacification a deux sens différents, suivant qu'il s’applique aux conflits publics (les guerres de religion du XVIe siècle par exemple) ou aux dissensions domestiques. La paix dans les ménages ou dans les familles n’est pas ou ne serait pas de même nature que la paix entre factions, sectes, partis. C’est dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) qu’est relevé l’emploi étendu de ce nom : « par extension, la pacification des esprits », les esprits en question n’étant pas ceux des arbres ou des morts ou des jaguars, mais ceux des hommes.
Quoi qu’il en soit, le mot ne s’applique pas aux relations entre Etats souverains, lesquels signent entre eux des traités de paix, mais ne cherchent pas à rétablir la paix chez le voisin, sauf depuis qu’ils ont faite leur la doctrine de l’ingérence, comme récemment en Bosnie, en Irak, en Afghanistan ou au Kosovo, etc. De fait, c’est très justement que ce nom a été employé pour désigner les événements qui ont ensanglanté les trois départements d’Algérie entre 1954 et 1962. Du point de vue de la France, c’était une pacification, l’armée de la France ne pouvant pas faire la guerre à ses propres ressortissants. La paix a été rétablie tant bien que mal – en partie ou plutôt mal que bien. Du point de vue du FLN et de l’ALN, à la pacification, a répondu la guerre (ou inversement) : en fait, le djihad – le combat sur le chemin d’Allah. C’est ainsi d’ailleurs que De Gaulle, en 1959, emploie pacification : « grâce au progrès de la pacification, au progrès démocratique, au progrès social, on peut maintenant envisager le jour où les hommes et les femmes qui habitent l’Algérie seront en mesure de décider de leur destin, une fois pour toutes, librement, en connaissance de cause ». Certes, la pacification a été cruelle, mais l’atrocité des crimes commis, par l’un et l’autre camp, ne suffit pas à justifier le nom guerre, qui a été rendu obligatoire (la guerre d’Algérie) par les bien pensants, sauf à adopter le point de vue algérien. Auquel cas, le terme exact serait djihad. Même les académiciens dans la neuvième édition de leur Dictionnaire tombent dans le piège des mots. Le nom pacification est défini ainsi : « action de pacifier une région, un pays, d’y rétablir la paix, l’ordre ». D’un point de vue historique, on nomme édits de pacification les édits promulgués par les rois de France, au XVIe siècle, pour tenter de mettre fin aux guerres de Religion ». L’article est couronné de cette remarque : « pacification est parfois utilisé par euphémisme pour légitimer des opérations de répression brutale, des interventions en pays étranger » (exemple : la pacification du Rif – dans les années 1920), le Rif se trouvant au Maroc, protectorat français et espagnol. Certes, la pacification, comme en Algérie trente ans plus tard, a été atroce, mais la cruauté des combats n’implique pas que le mot soit un euphémisme. Le rétablissement de la paix civile dans une province ou dans un département peut occasionner de nombreux morts – et des morts innocents -, mais cela ne fait pas une guerre. Il est des guerres en dentelle qui font peu de morts et qui n’en sont pas moins des guerres et des pacifications sanguinaires qui, en dépit des milliers de morts qu’elles entraînent, n’en sont pas moins des pacifications.
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20 décembre 2008
Diatribe
Emprunté latin diatriba, attesté dans Aulu-Gelle, grammairien du deuxième siècle de notre ère, au sens de « discussion, entretien » et aussi « d’académie, école, secte », lequel est aussi emprunté du grec diatribe, « passe-temps, conversation », « leçon, étude », et en particulier « entretien philosophique », ce nom est enregistré dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française en 1762, les académiciens se contentant de renvoyer leurs lecteurs à dissertation (« discours où l’on examine soigneusement quelque matière, quelque question, quelque ouvrage d’esprit, etc. »), les deux mots ayant le même sens depuis 1638: « étude, dissertation critique ».
Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) est le premier à noter que diatribe « est à la mode et se prend en mauvaise part », Voltaire l’ayant employé en 1764 dans le sens de « discours injurieux » : « l’Anti-Caton de César était un libelle ; mais César fit plus de mal à Caton par la bataille de Pharsale et par celle de Thapsa que par ses diatribes ». A partir de la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798), le sens de « dissertation » est complété par un autre sens : « il s’emploie principalement dans le genre polémique et désigne quelquefois une critique amère et violente », exprimé ainsi dans la sixième édition : « dissertation critique ; on le dit aussi de tout discours, de tout écrit violent et injurieux », si bien que le sens premier de « dissertation », apparu en 1638, finit par sortir de l’usage, comme le note Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « dissertation critique : sens ancien et à peu près tombé en désuétude », le seul sens en usage étant le sens étendu : « écrit, discours violent et injurieux ; critique amère », comme dans cet extrait de Hugo : « Si, quand la diatribe autour d’un nom s’élance, // Vous voyez une femme écouter en silence, // Et douter.... », comme si, dans la modernité triomphante, l’examen critique d’une thèse ou d’un ouvrage ne pouvait que se muer en injures ou autres attaques violentes, et cela au moment même où, à la vieille transcendance, se substitue un nouvel horizon : celui de l'immanence absolue, dont les piliers sont le social, l'économie, les psys de tout type et la politique, laquelle transforme toute critique en éructations injurieuses.
Les rédacteurs du Trésor de la langue française se fondent, comme ils le font souvent, sur des connaissances encyclopédiques pour établir le premier sens ou le sens historiquement premier de diatribe. C’était dans la rhétorique ancienne, celle de la Grèce antique, un « genre littéraire consacré à la prédication morale, pratiqué d’abord par les philosophes de l’école cynique, se caractérisant par des dialogues avec un interlocuteur fictif, l’emploi des procédés de la rhétorique et le mélange du sérieux et du plaisant ». Ce genre est devenu dans la langue française classique une « dissertation critique sur un ouvrage, un point de doctrine », sens qui est jugé vieilli par les auteurs de ce dictionnaire et auquel s’est substitué depuis deux siècles environ le sens de « discours ou d’écrit dans lequel on attaque, sur un ton violent et souvent injurieux, quelqu’un ou quelque chose », et dont les synonymes sont pamphlet, libelle. Les académiciens, dans la neuvième édition de leur Dictionnaire, reprennent cette même distinction entre la diatribe propre à l’antiquité grecque (« dissertation critique pratiquée comme exercice dans les écoles de rhéteurs ») et la diatribe actuelle : « critique amère et violente » et « par métonymie », « discours, écrit violent ou injurieux ».
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