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31 décembre 2008

Zizanie

 

 

Le 30 décembre, un journaliste du Figaro a annoncé sans rire à la une du site de ce journal que « le verglas sème la zizanie sur les routes de France ». Il voulait sans doute dire que le verglas causait de la pagaille ou du désordre (accidents, embouteillages, routes bloquées), il a dit sans le savoir ou sans en avoir conscience que le verglas semait la division, la désunion, la mésintelligence, la discorde sur les routes – à moins qu’il n’ait voulu dire, sans doute en usant surréalistement d'une image surréaliste, que le verglas semait des graines d’ivraie ou des mauvaises herbes sur la macadam, mais sans le geste auguste du semeur hugolien.

Emprunté du latin chrétien zizania, lui-même emprunté du mot grec signifiant « ivraie, mauvaise herbe », lequel serait emprunté au syriaque, forme écrite de l’araméen et langue qui survit comme langue liturgique des chrétiens d’Orient, surtout des melkites (d’où son emploi dans l’Evangile de Matthieu : cf. la parabole de l’ivraie), le mot est attesté à la fin du XIIIe siècle au sens de « mauvaise herbe, ivraie », puis à la fin du XIVe siècle, dans l’expression semer la zizanie, au sens d’être cause de discorde, la zizanie étant, dans la langue chrétienne, un symbole de jalousie, de discorde, d’hérésie.

Les auteurs de dictionnaires relèvent les deux sens, tout en précisant que le premier sens « ivraie, mauvaise herbe » est sorti de l’usage et que zizanie n’a plus d’emploi que figuré : « Ivraie, mauvaise graine qui vient parmi le bon grain » (Dictionnaire de l’Académie française, toutes les éditions publiées de 1694 à 1932-35). Dans toutes les éditions, il est précisé que ce mot « n’est point en usage au propre ; mais au figuré il signifie la division », comme dans l’exemple : « nous étions bien unis, mais un tel a semé la zizanie parmi nous ». Ce qui est étonnant, c’est que les académiciens, qui n’ont pour objectif que d’enregistrer l’usage, ont répété pendant trois siècles la même définition « ivraie, mauvaise herbe », tout en ayant conscience qu’elle était désuète (« il n'est plus en usage au propre. Il s’emploie figurément et signifie désunion, mésintelligence »; 1932-35 : « on a semé la zizanie parmi eux ; on a mis la zizanie entre eux »). En théorie, s’ils avaient suivi les principes qui donnent sens à leur entreprise, ils auraient dû se contenter de la définition suivante : « désunion, mésintelligence ». On peut supposer que c’est la connaissance du texte des Evangiles qui les a retenus d’écarter le sens « ivraie, mauvaise herbe », sans lequel la métaphore semer la zizanie ne peut pas être expliquée. Il est regrettable que ce juste et bel accroc au principe premier soit limité à ce seul mot et que les académiciens n’aient pas eu le souci de vivifier dans les définitions de tous les mots l’horizon quelque peu fruste de l’usage par l’histoire de la langue ou par l’histoire des sens.

Les autres lexicographes, pour la plupart d’entre eux, marchent, pour ce qui est de la définition de zizanie, sur les brisées des académiciens, aussi bien Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788 : « ivraie ; il n’est plus d’usage qu’au figuré, semer la zizanie : la division ») que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « ivraie, mauvaise graine qui vient parmi le bon grain ; inusité au propre ; figuré, désunion, mésintelligence »), ce dernier illustrant le sens figuré d’extraits éloquents : « ce parti croît...., désole le champ du père de famille en y semant la zizanie » (Bourdaloue) ; « Hélas ! Faut-il.... que, dès la naissance de l’Évangile, cette triste zizanie se soit glissée parmi ses plus saints ouvriers ? » (Massillon) ; « Le diable sème des zizanies pour corrompre la semence de la vie éternelle » (Calvin).

De tous les lexicographes, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) sont les seuls à ne pas juger que le sens propre de zizanie soit désuet ou inusité. En tout cas, ils ne le mentionnent pas comme vieilli : « par référence à Matthieu, 13, 25, mauvaise herbe, ivraie », l’illustrant même d’un extrait du Journal d’Amiel (1866) : « c’est la providence qui peut songer à tous les êtres à la fois. Quant à l’individu, elle le laisse semer le blé ou l’ivraie, et ne fait pas mûrir le froment sur l’herbe de zizanie ». Quant au sens figuré, « mésentente ; cause de discorde, de désunion », il est relevé comme littéraire, mention qui paraît quelque peu surréaliste au vu du succès planétaire de l’album d’Astérix, La Zizanie, lu par plusieurs millions de lecteurs, enfants et adultes, qui ne tiennent pas pour littéraire ce mot de leur univers verbal.

 

 

30 décembre 2008

Régulariser

 

 

Encore un verbe de la NLF et qui est moderne par d’innombrables aspects. D’abord, dérivé savant de l’adjectif latin d’époque impériale, regularis, alors qu’il aurait pu être formé à partir de l’adjectif commun régulier, il célèbre à sa façon les noces de la modernité et de la science. Ensuite, il est récent : il est attesté en 1723 et enregistré pour la première fois dans la cinquième édition, dite « révolutionnaire », du Dictionnaire de l’Académie française. Enfin, il célèbre à sa façon la montée en puissance de l’Etat et de tout ce que l’Etat entraîne dans son sillage, à savoir normes, règles, bureaucratie, règlements, lois, dispositifs, etc. Le sens dans lequel il est attesté en 1723 est éloquent : c’est « rendre conforme aux dispositions légales ou réglementaires », ce en quoi se résume l’activité administrative, politique, économique, sociale, etc. des Français aujourd’hui : se conformer à ce qui a été décidé en haut lieu, comme l’annonce l’emploi de ce verbe, en 1794, en pleine Terreur : « rendre régulier, assujettir à un ordre, à un rythme régulier », in le Journal des Mines, publié par l’Agence des Mines de la République, laquelle exigeait que fussent régularisées « les exploitations existantes », c’est-à-dire soumises aux règles, normes, lois de l’Etat.

Les académiciens enregistrent ce verbe, mais ils achoppent sur le sens, qui leur échappe, sans doute parce qu’ils sont issus du vieux monde et n’ont pas été formatés à devenir des néo-Français. C’est (Dictionnaire de l’Académie française, cinquième édition, 1798) : « rendre régulier, donner de la régularité à » (pas d’exemple, sinon cette remarque : « il ne s’emploie qu’au figuré »). La définition est peu pertinente. Ce verbe n’a rien en commun avec la régularité, mais beaucoup avec les règles, surtout les règles nouvelles. Dans la sixième édition (1832-35), la définition est plus précise : c’est « rendre régulier ce qui n’a point été fait selon les règles », les académiciens illustrant ce sens par cette remarque (« il s’emploie surtout en matière de comptabilité ») et cet exemple : « régulariser une dépense, un compte »), lesquels limitent l’extension de ce verbe à la seule comptabilité, c’est-à-dire à une activité en partie anodine. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) reprend cette définition (« rendre régulier ce qui n’était pas conforme aux règles ») qu’il illustre par un exemple comptable (« régulariser une dépense »), et il relève de nouveaux emplois : un emploi administratif qui déborde le cadre de la comptabilité (« régulariser sa position, épouser une femme avec laquelle on vivait irrégulièrement ; se dit aussi d'un homme qui a obtenu un congé, une faculté, etc. par permission tacite, et qui veut obtenir une autorisation en règle, authentique ») et une extension aux mécanismes et à la technique, qui est à l’image du XIXe siècle : « se régulariser, verbe réfléchi, devenir régulier : un mécanisme qui se régularise ».

Pendant deux siècles, ce verbe, dont l’existence est appelée par l’importance croissante de l’administration, de la technique, des normes dans la France moderne, n’a eu pour compléments d’objet directs que des noms de choses : « une dépense, un compte, sa situation » (Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1932-35) ; « sa situation administrative, militaire, un compte, une ordonnance, une liaison, une situation d’union libre (au point que régulariser, employé sans complément, peut signifier « se marier légalement »), les plis d’un voile, d’un tissu, une plaie, la circulation, la production, le trafic, le régime d’un cours d’eau, le cours d’un titre en Bourse » (Trésor de la langue française, 1971-94). Les auteurs de dictionnaires, jusque dans les années 1980, ne relèvent pas d’emploi de régulariser suivi d’un nom de personne. Le verbe s’applique à un compte ou à une situation ou à un cours d’eau, jamais à Pierre, Jacques ou Paul. Tout cela est terminé. Le grand processus de formatage qui rend conforme le monde réel à des règles écrites, dont la raison d’être se perd dans un brouillard épais, a fini par s’étendre aux personnes : il faut qu’elles soient elles aussi régularisées, comme les comptes, les dépenses, les mécanismes, les torrents, les cours de bourse, les pluies, etc., tout ce qui est de la nature ou ce qui est artefact.

L’inouï,  pour ce qui est de la France, c’est l’identité des régularisés : non pas Pierre, Jacques ou Paul, mais Mohammed, Mamadou, Mehmet et toutes les déclinaisons possibles de noms africains, arabes, asiatiques, musulmans, hindouistes, chinois. L’énorme machine à fabriquer des règles, normes, lois, règlements, ordonnances, mesures, dispositifs, etc. mise en marche en 1723, 1794 et 1798 s’étend désormais aux hommes et aux femmes du monde entier, d’où qu’ils viennent ; bientôt à ceux de tout l’univers, martiens, luniens, saturniens, exo-planétiens, etc. La France étendue jusqu’aux extrêmes limites de l’univers sera alors effectivement universelle. Ce sera la réalisation de la grande folie française.

 

 

 

 

 

 

28 décembre 2008

Egayoir

 

 

Ce mot n’est enregistré dans aucune des éditions du Dictionnaire de l’Académie française, non plus que dans le Trésor de la langue française (1971-94). Le seul grand lexicographe qui le définisse est Littré (Dictionnaire de la langue française, 1872-77) : « Nom, en Lorraine, de cette sorte de mare que l’on creuse pour y baigner les chevaux ». Selon Littré, le nom, formé à l’aide du suffixe – oir comme lavoir, abreuvoir, etc. qui désigne, entre autres réalités, un lieu où se fait une action, est dérivé, non pas du verbe égayer, mais du verbe aiguayer, lequel figure dans le Dictionnaire de l’Académie française depuis la cinquième édition (1798) et que Littré définit ainsi : « Baigner, rafraîchir, laver ». Cette définition est illustrée de ces exemples : « aiguayer un cheval, c’est le faire entrer dans la rivière jusqu’au ventre, et l’y promener pour le laver et le rafraîchir ; aiguayer du linge, c’est le laver et le remuer quelque temps dans l’eau avant de le tordre ».

Le fait que le nom égayoir soit en usage dans une seule région de France, la Lorraine, explique sans doute qu’il soit ignoré des grands dictionnaires de la langue française. Les auteurs de ces dictionnaires ont assurément tort. L’emploi restreint à une seule région (rien n’interdit qu’il soit étendu à toute la France) n’affecte en rien sa nature éminemment française, aussi bien par sa dérivation (suffixe – oir) que par le verbe aiguayer dont il est dérivé et dans lequel chacun reconnait le vieux mot aigue et sa matrice latine, aqua.

On apprend aussi, en consultant le « net », que de nombreuses communes de Lorraine restaurent leur égayoir, souvent bétonné ou laissé à l’abandon, qu’elles tiennent, à juste titre, pour un élément important de leur histoire et de leur patrimoine.

 

 

 

 

27 décembre 2008

Pessimisme

 

 

 

Le mot est récent. Littré, qui le présente comme un « néologisme » (c’est-à-dire un mot nouveau), est le premier à l’enregistrer dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77). Les académiciens l’imitent à compter de la septième édition (1878) de leur Dictionnaire. Littré en attribue la paternité à Jacques Mallet du Pan (1749-1800), journaliste et idéologue suisse. Or, le mot est attesté en 1759, alors que Mallet du Pan avait dix ans, dans L’Observateur littéraire, fondé par Marmontel (1723-1799), au sens de « disposition d’esprit qui porte à prendre les choses du mauvais côté, à être persuadé qu’elles tourneront mal ». Ce n’est donc pas alors un terme de philosophie, mais de psychologie sociale, de sorte que les professeurs de philosophie ont tort quand ils tentent de s’approprier ce terme ou de l’accrocher à leur seule discipline ; ce n’est qu’après 1819 qu’il s’emploie en philosophie.

Littré (Dictionnaire de la langue française) le définit, de façon sommaire, comme « l’opinion des pessimistes », c’est-à-dire de « ceux qui croient que tout va mal et qui voient tout en noir » (Dictionnaire de l’Académie française, sixième édition, 1832-35 : c’est la première fois que le mot pessimiste est enregistré dans un dictionnaire). Ce sont les académiciens qui, dans les éditions de 1878, 1932-35 et dans l’édition actuelle, définissent d’abord le sens philosophique (« doctrine philosophique selon laquelle le mal l'emporte sur le bien ») avant d’exposer, dans un second temps, le sens habituel : « dans le langage courant, il signifie opinion de ceux qui sont portés à croire que tout va mal » (1932-35) ou, dans l’édition en cours : « doctrine selon laquelle la souffrance est attachée à l’existence humaine, et le mal régnant dans le monde inexorable » et « dans l’usage courant, disposition qui porte à tout voir sous un jour défavorable, à toujours envisager le pire ou à considérer comme acquis que les évènements ne peuvent avoir qu’une issue malheureuse, que le pire est toujours sûr » (« il se dit plus spécialement de l’assurance qu’on a, dans une situation particulière, que les choses évolueront défavorablement »).

A l’opposé des académiciens, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) suivent l’ordre pour lequel Littré a opté dans la définition de pessimisme, d’abord l’opinion, ensuite la doctrine : « disposition d’esprit qui consiste à ne voir que le mauvais côté des choses, à trouver que tout va ou va aller mal » ou « croyance à l’issue défavorable d’une situation inquiétante, embarrassante » et « doctrine selon laquelle dans le monde le mal l’emporte sur le bien, la souffrance sur le plaisir ».

De l’histoire de pessimisme et de ses deux (ou trois) sens, on peut tirer quelques leçons. Il appartient à la langue de la modernité, non seulement parce qu’il est (relativement) récent et que, en dépit de sa nouveauté, il est d’un emploi fréquent, ayant connu un succès qui dépasse l'entendement et que nos ancêtres auraient été incapables de concevoir, mais aussi parce qu’il est un miroir de la modernité et en réfléchit l’image. L’opinion définit la modernité, elle en est l’attribut le plus important, elle est la latitude laissée aux modernes ou prise par les modernes d’avoir une opinion sur toute chose, même sur ce qui est ignoré, de l’exprimer en toute occasion, quitte à en assourdir les autres, et surtout d’intégrer toute opinion à une conception du monde. Les modernes ont tous des idées sur le monde, qu’ils s’empressent, évidemment, de dire à la cantonade. Le monde, selon eux, se ramène à l’idée ou à la conception qu’ils s’en font et aux opinions qu’ils expriment. Ce que révèle l’histoire de pessimisme, c’est aussi la situation pitoyable de la philosophie et des philosophes, qui n’ont rien de mieux à faire que de courir derrière la psychologie sociale pour s’approprier un peu de son aura et qui, comble de déchéance, font d’une simple « opinion » ou, comme le disent les lexicographes actuels, d’une « disposition d’esprit », qui fait voir tout en noir, une « doctrine » philosophique.

 

 

26 décembre 2008

Berne, berner

 

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), berne est défini ainsi : « espèce de jeu, où, soit par divertissement, soit par malice, on met quelqu’un dans une couverture pour le faire sauter en l’air » et le verbe berner a pour sens, au propre : « faire sauter quelqu’un en l’air avec une couverture, par jeu, ou par dérision », et au figuré : « traiter quelqu’un de ridicule, le railler avec mépris ».

Selon les étymologistes, le nom serait emprunté à l’espagnol bernia « manteau de femme », issu de Hibernia, nom latin de l’Irlande, ou d’origine arabe. Il est attesté en 1532 sous la forme bergne désignant une « sorte de manteau de femme » et en 1534 dans Rabelais sous la forme berne. Mais, dans le sens de « couverture sur laquelle on fait sauter quelqu’un pour se moquer de lui », attesté en 1646, il serait dérivé du verbe berner, attesté en 1486 au sens de « moquer » et dont l’étymologie fait l’objet d’innombrables débats, qu’il n’y a pas lieu ici d’exposer.

Quoi qu’il en soit, le nom berne est défini, de la première à la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française, par Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) et Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) de la même manière : « espèce de jeu, où quatre personnes, tenant les quatre bouts d’une couverture, mettent quelqu’un au milieu, et le font sauter en l’air » (1762), à la différence près qu’à compter de la huitième édition le verbe de la définition est à l’imparfait et que ce sens est tenu pour vieux dans la neuvième édition : « couverture tenue aux quatre coins, dans laquelle on faisait sauter quelqu’un en l’air, en guise de plaisanterie ou de brimade ».

C’est dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35) qu’est relevé pour la première fois le terme de marine (« pavillon en berne, pavillon hissé à la place ordinaire, mais roulé, et non déployé, soit en signe de deuil, soit comme signal de détresse »), que les académiciens tiennent pour le même mot que berne, « espère de jeu ». C’est aussi ce que pense Littré : « tour que l’on joue à quelqu’un en le faisant sauter en l’air sur une couverture ; terme de marine, pavillon en berne, pavillon hissé, mais roulé sur lui-même », le « pavillon hissé en berne étant un signal de deuil ou d’une détresse qui appelle un prompt secours ». Or, ce berne est tout autre que le premier. Attesté en 1676, il n’est pas emprunté à l’espagnol, mais au néerlandais berm, au sens de «bord», « parce que le pavillon glisse le long du mât » ou « parce que le pavillon, roulé sur lui-même, prend l’aspect d’un bord, d’un ourlet ».

C’est pourquoi les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) distinguent deux homonymes : le terme de marine, pavillon en berne, dont le sens a évolué, « deuil, signal de détresse, appel de l’équipage à bord, demande d’un pilote à l’entrée d’un port » ou par extension drapeau en berne (drapeau roulé sur lui-même, en signe de deuil) et le terme qui désigne une pièce d’étoffe ou un grand manteau sans manches ou la « brimade consistant à mettre quelqu’un dans une couverture et à le faire sauter en l’air ». Cette distinction est reprise dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication), alors que le verbe berner n’a pas changé de sens en plus de trois siècles. C’est aujourd’hui comme en 1694 : « (vieilli) soumettre à la brimade de la berne » et « tromper, duper en ridiculisant » et « spécialement, en racontant des balivernes ».

 

25 décembre 2008

Economie

 

 

En latin, oeconomia, dont est emprunté économie, est attesté dans Quintilien (De institutione oratoria) au seul sens de « disposition, arrangement (dans une œuvre littéraire) ». Gaffiot (Dictionnaire latin français) ne cite pas d’autre écrivain qui aurait employé ce mot. Alors que la forme est empruntée du latin, le sens, lui, est emprunté du grec : « ce mot, écrit Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) vient de deux mots grecs, oikos, maison, et nomos, loi et il ne signifie originairement que le sage et légitime gouvernement de la maison, pour le bien commun de toute la famille ». C’est Oresme, ce grand penseur du XIVe siècle, qui l’emploie le premier en français et dans ce sens : « l’économie est art de gouverner un hôtel (id est une grande maison) et les appartenances pour acquérir richesses ». C’est ce sens qui est défini dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 (première édition : « l’ordre, la règle qu’on apporte dans la conduite d’un ménage, dans la dépense d’une maison : avoir de l’oeconomie - le mot s’écrit ainsi jusqu’en 1740 -, entendre l’oeconomie, il a de l’oeconomie dans sa dépense, il n’a point d’oeconomie) à 1832-35 (sixième édition : « ordre, règle qu’on apporte dans la conduite d’un ménage, dans la dépense d’une maison, dans l’administration d’un bien ; entendre l’économie, on voit régner chez lui une économie admirable, l’économie domestique »). De la maison, le mot s’étend à l’Etat : « Oeconomie se dit figurément de l’ordre par lequel un corps politique subsiste principalement » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, exemple : « c’est renverser toute l’oeconomie d’un Etat, d’une République »).

C’est en 1665, dans La Rochefoucauld, que le mot, qui, jusque-là, désignait l’art de gérer son ménage, désigne une vertu morale, à savoir « l’épargne dans la dépense », dont la bourgeoisie a fait une vertu sociale, du moins jusqu’à ce qu’elle fasse entrer l’Occident et le monde entier dans l’ère de la consommation sans limite, vertu que la noblesse française d’Ancien Régime ne tient pas pour une vertu et dont elle se démarque, comme l’attestent les réserves exprimées par les académiciens en 1694 : « on dit qu’un homme vit avec trop d’oeconomie pour dire qu’il vit avec trop d’épargne » et « on dit des retranchements qu’on fait mal à propos sur certaines petites choses que c’est une oeconomie mal entendue, une mauvaise oeconomie » (1762, 1798), les académiciens en 1832-35 (sixième édition) se contentant de citer les exemples vivre avec trop d’économie, une économie mal entendue, une mauvaise économie et renonçant à (mal) juger cette vertu bourgeoise, signe sans doute qu’en 1830, la bourgeoisie, qui a éliminé la noblesse, a imposé aussi ses valeurs morales. Le premier sens défini dans la huitième édition (1932-35) est « épargne dans la dépense ». Les académiciens ont fait leurs les valeurs bourgeoises. C’est aussi dans la sixième édition qu’est relevé l’emploi d’économies au pluriel : « on l’applique surtout à la chose même qui est épargnée, mise en réserve. Faire des économies. Le montant de ses petites économies. Proverbialement et figurément, c’est une économie de bouts de chandelles se dit d’une épargne sordide en de petites choses ».

Le sens latin n’a pas disparu : les académiciens le relèvent de la première édition (1694 : « il se dit aussi figurément de l’harmonie qui est entre les différentes parties, les différentes qualités du corps physique ; il se dit encore figurément de la disposition d’un dessein, de la distribution d’un discours d’une pièce d’éloquence ») à la neuvième édition, en cours de publication : « harmonie existant entre les différentes parties d’un corps organisé, tendant à en assurer le bon fonctionnement » et « spécialement, disposition équilibrée des parties qui composent un ouvrage littéraire ou scientifique, une œuvre d’art ».

Telle est jusqu’au début du XIXe siècle l’économie de ce mot. Certes en 1788, Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) note que le sens originel (« le sage et légitime gouvernement de la maison, pour le bien commun de toute la famille ») « a été étendu au gouvernement de la grande famille, qui est l’État » et que « pour distinguer ces deux acceptions, on l’appelle, dans ce dernier sens, économie générale ou politique (le second est plus usité) ; et dans l’autre, économie domestique ou particulière », si bien que « quand on dit économie tout seul, on entend toujours la dernière ». Autrement dit, le développement des significations politiques et sociales, puis morales, d’économie, fait peu à peu éclater l’harmonie sémantique du mot. Cela apparait clairement dans l’article que Littré y consacre dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77). Le premier sens défini est celui des économistes, et non plus celui des chefs de famille. C’est « le bon ordre dans la conduite et l’administration de tout établissement qui s’alimente par la production et la consommation », ce qu’illustrent des extraits de Jean-Baptiste Say, le premier économiste français du XIXe siècle : « l’économie est le jugement appliqué aux consommations » ; « l’économie ne veut rien consommer en vain ; l’avarice ne veut rien consommer du tout ». L’économie domestique ou privée (celle d’Oresme) est distinguée de l’économie rurale (« ensemble des règles et des moyens qui font obtenir de la terre la plus grande somme de produits, aux moindres frais, et pendant un temps indéterminé »), de « l’économie politique » : « science qui traite de la production, de la distribution et de la consommation des richesses » (Say : « l’économie politique regarde les intérêts de quelque nation que ce soit, ou de la société en général » ; « l’économie politique n’est pas autre chose que l’économie de la société »), de l’économie publique ou nationale (« observations et règles qui concernent les intérêts d’une nation considérée en particulier »), de l’économie sociale (« ensemble des conditions morales et matérielles des sociétés »), de l’économie industrielle (« ensemble des moyens et des règles de la production industrielle » : « l’économie industrielle n’est, selon J-B Say, que l’application de l’économie politique aux choses qui tiennent à l’industrie »). Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, l’économie est l’affaire des seuls ménages ; au XIXe siècle, elle cesse d’être une affaire privée pour devenir la grande affaire publique, au point qu’elle finit par absorber la politique et le social. L’économie était un art (de gérer ses propres affaires) et une vertu. Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) décident de séparer les deux sens en distinguant deux homonymes : économie 1 au sens « d’art de gérer » et économie 2 au sens « d’art de réduire la dépense ». Même si le mot art sert à gloser les deux sens, la science est séparée de la morale. D’ailleurs, le sens premier, celui dans lequel Oresme emploie économie (« art de gérer sagement une maison, un ménage, d’administrer un bien ») est mentionné comme vieilli. Les sens qui sont attachés à l’ancienne France disparue peu à peu s’évanouissent, à jamais sans doute.

A la différence des linguistes du Trésor de la langue française, les académiciens (neuvième édition) décident de ne pas scinder économie en deux homonymes et préfèrent traiter dans un même article les divers sens du mot, qu’ils répartissent dans trois ensembles : « domaine privé » ; « domaine public » et « harmonie entre les parties d’un corps organisé ». Si firent que sages, auraient conclu des poètes du Moyen Age. Ils ont ainsi conservé le lien ténu entre une vertu et un art de gérer les choses, privées ou publiques – ce dont nos brillants économistes devraient se souvenir, ainsi que ceux qu’ils ont initiés à leur science.

 

 

24 décembre 2008

Saynète

 

 

Ce mot est attesté dans l’orthographe saïnete dans la seconde moitié du XVIIIe siècle au sens de « petite pièce comique » qui se joue en Espagne et en 1823 puis 1855, dans la forme saynète au sens étendu de « petite pièce comique très courte », sans que cette pièce ait la moindre relation avec l’Espagne. L’origine de ce mot, diminutif du nom espagnol sain qui signifie « graisse », n’a rien en commun avec le nom scène, bien qu’il soit propre aux arts de la scène et du théâtre. Il a d’abord désigné en Espagne au XIVe siècle un morceau de nourriture, puis une bouchée agréable au goût, une chose plaisante et, enfin, au début du XVIIe siècle, une « pièce bouffonne en un acte qu’on donnait avant le deuxième acte d’une comédie ».

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) l’enregistre dans le sens espagnol du XVIIe siècle : « petite pièce bouffonne du théâtre espagnol », comme l’atteste cet extrait de Reybaud (Jérôme Paturot, 1842) : « il ne s’agissait plus que de consolider ma position dans le romantisme par des fantaisies castillanes, telles que saynètes et romans de cape et d’épée ». Dans la septième édition (1878) du Dictionnaire de l’Académie française, les deux sens, espagnol et français, sont définis : « petite pièce bouffonne du théâtre espagnol » et « dans le théâtre français, il désigne une pièce légère en un acte, à peu de personnages ». Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) reprennent cette distinction, renvoyant le sens espagnol à l’histoire de la littérature (« petite comédie bouffonne du théâtre espagnol qui était interprétée pendant l’entracte d’une pièce plus importante ») et mentionnant le sens français comme vieilli : « petite pièce comique ne comprenant généralement qu’une scène et un nombre restreint de personnages ». Le mot a pour synonyme sketch, mot anglais qui, lui, est bien vivant dans la langue française et qui pourrait être avantageusement remplacé par saynète, à condition de sortir ce dernier mot de la désuétude où il est tombé.

 

 

23 décembre 2008

Vindicatif

 

 

Dérivé savant du latin vindicare, ayant le sens de « revendiquer en justice ; réclamer ; venger ; punir », l’adjectif vindicatif est attesté à la fin du XIVe siècle au sens de « qui aime à se venger » (en parlant d’une personne) et au début du XVIe siècle au sens « d’inspiré par le désir de vengeance » (en parlant de sentiments ou d’attitudes : « fureur vindicative »). Au milieu du XVIIe siècle, chez Guez de Balzac, la justice est dite vindicative, quand elle « punit les crimes ».

Les auteurs de dictionnaires exposent ces sens : « qui aime la vengeance, qui est porté à la vengeance », homme vindicatif, femme vindicative, esprit emporté, vindicatif et justice vindicative, « celle qui punit les crimes, à la différence de la commutative et de la distributive » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, 1798, 1832-35). A compter de la quatrième édition (1762), les académiciens précisent que cet adjectif « se prend toujours en mauvaise part » (1798, 1832-35, 1932-35), ce que ne notent ni Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) ni Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Ce mot ne leur semble pas péjoratif, ni porter sur ce qu’il qualifie de jugements méprisants, sans doute parce que leur système de valeurs – là où s’enracinent les jugements – est différent de celui des académiciens, du moins sur la question du désir de vengeance, Féraud se contentant de critiquer la prédication de vindicatif à la justice : « L’Académie met aussi la Justice vindicative, sans dire à quel style appartient cette expression. Elle est tout au plus bonne au Palais et dans les livres de Droit. C’est un abus du terme. La Justice est la vengeresse des crimes ; mais elle n’est pas, ou ne doit pas être vindicative ». Or, dans l’esprit de Jean-Louis Guez de Balzac, elle ne l’est que par opposition aux deux autres formes de justice : commutative et distributive.

Littré ne porte pas de jugement sur vindicatif : il se contente de distinguer les deux sens de cet adjectif suivant qu’il qualifie une personne (« qui est enclin à la vengeance ; qui est désireux de se venger ») ou des choses (« fierté vindicative », « justice vindicative »), ce que font aussi les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « en parlant d’une personne, qui est rancunier, qui est animé par le désir de vengeance » et « en parlant d’un trait de caractère, du comportement d’une personne, qui dénote de la hargne, un désir de vengeance » (air, coup d’œil, ton, colère, jalousie, parole, caractère, provocation). L’article de ces deux dictionnaires est sommaire : les exemples sont peu nombreux. Tout laisse accroire que le désir de vengeance se fait rare ou qu’il n’anime plus que quelques individus. Or, la réalité dément les dictionnaires. Jamais on n’a entendu autant d’appels à se venger ou à venger ses propres « martyrs » (ou chahid) en tuant le plus grand nombre possible d’innocents ou de désirs de venger de prétendues humiliations en s’attaquant à la France, à l’Europe, aux chrétiens ou à « l’Occident » qu’en ce début de millénaire. Jamais la justice expéditive rendue ici ou là dans le monde n’a mieux mérité qu’aujourd’hui le qualificatif de vindicatif. Le fond de l’air n’est plus frais, sans doute à la suite de l’élévation des températures moyennes, il est vindicatif.

 

 

 

22 décembre 2008

Pacification

 

Dans le Dictionnaire latin français (Gaffiot, 1934), le nom pacificatio est traduit par « retour à la paix, accommodement, réconciliation » et c’est dans ce même sens que pacification est attesté dans la première moitié du XIVe siècle : « action de faire cesser les différends entre particuliers », puis un peu plus d’un siècle plus tard : « rétablissement de la paix publique ». La définition de la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), « rétablissement de la paix », très générale, est à peine éclairée par les exemples « édit de pacification, la pacification des troubles, des différends ». Celle de la quatrième édition (1762) et des éditions suivantes (1798, 1832-35) est plus précise. Elle distingue la fin des troubles qui ont tout d’une guerre civile (« rétablissement de la paix dans un État agité par des dissensions intestines », travailler à la pacification des troubles) de la fin des différends entre particuliers : « il se dit aussi en parlant du soin qu’on prend pour apaiser des dissensions domestiques, ou des différends entre des particuliers » (c'est lui qui a travaillé à la pacification de leurs différends). La pacification est le rétablissement de la paix, à l’intérieur d’un Etat, et la fin des conflits armés entre factions ou la fin des conflits entre familles ou villages ou, à l’intérieur des familles, entre membres d’une même famille. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) reprend cette distinction. Pacification a deux sens différents, suivant qu'il s’applique aux conflits publics (les guerres de religion du XVIe siècle par exemple) ou aux dissensions domestiques. La paix dans les ménages ou dans les familles n’est pas ou ne serait pas de même nature que la paix entre factions, sectes, partis. C’est dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) qu’est relevé l’emploi étendu de ce nom : « par extension, la pacification des esprits », les esprits en question n’étant pas ceux des arbres ou des morts ou des jaguars, mais ceux des hommes.

Quoi qu’il en soit, le mot ne s’applique pas aux relations entre Etats souverains, lesquels signent entre eux des traités de paix, mais ne cherchent pas à rétablir la paix chez le voisin, sauf depuis qu’ils ont faite leur la doctrine de l’ingérence, comme récemment en Bosnie, en Irak, en Afghanistan ou au Kosovo, etc. De fait, c’est très justement que ce nom a été employé pour désigner les événements qui ont ensanglanté les trois départements d’Algérie entre 1954 et 1962. Du point de vue de la France, c’était une pacification, l’armée de la France ne pouvant pas faire la guerre à ses propres ressortissants. La paix a été rétablie tant bien que mal – en partie ou plutôt mal que bien. Du point de vue du FLN et de l’ALN, à la pacification, a répondu la guerre (ou inversement) : en fait, le djihad – le combat sur le chemin d’Allah. C’est ainsi d’ailleurs que De Gaulle, en 1959, emploie pacification : « grâce au progrès de la pacification, au progrès démocratique, au progrès social, on peut maintenant envisager le jour où les hommes et les femmes qui habitent l’Algérie seront en mesure de décider de leur destin, une fois pour toutes, librement, en connaissance de cause ». Certes, la pacification a été cruelle, mais l’atrocité des crimes commis, par l’un et l’autre camp, ne suffit pas à justifier le nom guerre, qui a été rendu obligatoire (la guerre d’Algérie) par les bien pensants, sauf à adopter le point de vue algérien. Auquel cas, le terme exact serait djihad. Même les académiciens dans la neuvième édition de leur Dictionnaire tombent dans le piège des mots. Le nom pacification est défini ainsi : « action de pacifier une région, un pays, d’y rétablir la paix, l’ordre ». D’un point de vue historique, on nomme édits de pacification les édits promulgués par les rois de France, au XVIe siècle, pour tenter de mettre fin aux guerres de Religion ». L’article est couronné de cette remarque : « pacification est parfois utilisé par euphémisme pour légitimer des opérations de répression brutale, des interventions en pays étranger » (exemple : la pacification du Rif – dans les années 1920), le Rif se trouvant au Maroc, protectorat français et espagnol. Certes, la pacification, comme en Algérie trente ans plus tard, a été atroce, mais la cruauté des combats n’implique pas que le mot soit un euphémisme. Le rétablissement de la paix civile dans une province ou dans un département peut occasionner de nombreux morts – et des morts innocents -, mais cela ne fait pas une guerre. Il est des guerres en dentelle qui font peu de morts et qui n’en sont pas moins des guerres et des pacifications sanguinaires qui, en dépit des milliers de morts qu’elles entraînent, n’en sont pas moins des pacifications.   

 

20 décembre 2008

Diatribe

 

 

 

 

Emprunté latin diatriba, attesté dans Aulu-Gelle, grammairien du deuxième siècle de notre ère, au sens de « discussion, entretien » et aussi « d’académie, école, secte », lequel est aussi emprunté du grec diatribe, « passe-temps, conversation », « leçon, étude », et en particulier « entretien philosophique », ce nom est enregistré dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française en 1762, les académiciens se contentant de renvoyer leurs lecteurs à dissertation (« discours où l’on examine soigneusement quelque matière, quelque question, quelque ouvrage d’esprit, etc. »), les deux mots ayant le même sens depuis 1638: « étude, dissertation critique ».

Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) est le premier à noter que diatribe « est à la mode et se prend en mauvaise part », Voltaire l’ayant employé en 1764 dans le sens de « discours injurieux » : « l’Anti-Caton de César était un libelle ; mais César fit plus de mal à Caton par la bataille de Pharsale et par celle de Thapsa que par ses diatribes ». A partir de la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798), le sens de « dissertation » est complété par un autre sens : « il s’emploie principalement dans le genre polémique et désigne quelquefois une critique amère et violente », exprimé ainsi dans la sixième édition : « dissertation critique ; on le dit aussi de tout discours, de tout écrit violent et injurieux », si bien que le sens premier de « dissertation », apparu en 1638, finit par sortir de l’usage, comme le note Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « dissertation critique : sens ancien et à peu près tombé en désuétude », le seul sens en usage étant le sens étendu : « écrit, discours violent et injurieux ; critique amère », comme dans cet extrait de Hugo : « Si, quand la diatribe autour d’un nom s’élance, // Vous voyez une femme écouter en silence, // Et douter.... », comme si, dans la modernité triomphante, l’examen critique d’une thèse ou d’un ouvrage ne pouvait que se muer en injures ou autres attaques violentes, et cela au moment même où, à la vieille transcendance, se substitue un nouvel horizon : celui de l'immanence absolue, dont les piliers sont le social, l'économie, les psys de tout type et la politique, laquelle transforme toute critique en éructations injurieuses.

Les rédacteurs du Trésor de la langue française se fondent, comme ils le font souvent, sur des connaissances encyclopédiques pour établir le premier sens ou le sens historiquement premier de diatribe. C’était dans la rhétorique ancienne, celle de la Grèce antique, un « genre littéraire consacré à la prédication morale, pratiqué d’abord par les philosophes de l’école cynique, se caractérisant par des dialogues avec un interlocuteur fictif, l’emploi des procédés de la rhétorique et le mélange du sérieux et du plaisant ». Ce genre est devenu dans la langue française classique une « dissertation critique sur un ouvrage, un point de doctrine », sens qui est jugé vieilli par les auteurs de ce dictionnaire et auquel s’est substitué depuis deux siècles environ le sens de « discours ou d’écrit dans lequel on attaque, sur un ton violent et souvent injurieux, quelqu’un ou quelque chose », et dont les synonymes sont pamphlet, libelle. Les académiciens, dans la neuvième édition de leur Dictionnaire, reprennent cette même distinction entre la diatribe propre à l’antiquité grecque (« dissertation critique pratiquée comme exercice dans les écoles de rhéteurs ») et la diatribe actuelle : « critique amère et violente » et « par métonymie », « discours, écrit violent ou injurieux ».

16 décembre 2008

Obstruction

 

 

Emprunté du latin obstructio, ce nom est attesté comme terme de médecine chez un écrivain et médecin du XVIe siècle, Jean Canappe. Pendant trois siècles, les auteurs de dictionnaires l’ont défini ainsi : « bouchement des vaisseaux et des conduits par lesquels se portent les humeurs et les esprits dans tout le corps de l’animal » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694 ; exemples : « ces viandes causent obstruction ») ; « engorgement, embarras qui se forme dans les vaisseaux et dans les conduits par lesquels se portent les liqueurs et les esprits dans tout le corps de l’animal, et qui en arrête le passage, ou le rend moins libre » (1762, 1798, 1832-35 ; exemples : « il y a obstruction dans le mésentère, dans le foie ; maladies qui viennent d’obstruction ; obstruction dans l’estomac »). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) donne à ce « terme de médecine » le sens « d’engorgement, embarras qui se trouve dans les conduits du corps vivant » et, au pluriel, « engorgements chroniques du foie ou de la rate qui se développent, entre autres, dans le cours des fièvres intermittentes prolongées ».

En 1721, les auteurs du Dictionnaire universel français et latin, dit de Trévoux (troisième édition), relèvent, outre le sens médical, un sens figuré : « désorganisation (du commerce) ». Les sens modernes, en usage dans la politique et dans les sports, sont attestés à la fin du XIXe siècle (en 1890, pour ce qui est de l’emploi en politique, emprunté à l’anglais) et au début du XXe siècle (en 1907, pour ce qui est de l’emploi dans la langue des sports, emprunté aussi à l’anglais). Les académiciens définissent ainsi l’obstruction en politique : « au figuré, manœuvres tendant à retarder, à empêcher un débat, le vote d'une mesure, etc. » dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire ; les auteurs du Trésor de la langue française aussi, mais en précisant les moyens de l’obstruction : « manœuvre visant à entraver un débat, le vote d’une loi, etc., notamment par des discours interminables ou par l’exploitation des lenteurs de la procédure ». Quant à l’emploi dans les sports, il est exposé ainsi dans ce même dictionnaire : « tactique consistant à barrer le passage à un adversaire par des moyens déloyaux ». Les académiciens (neuvième édition de leur Dictionnaire, en cours de publication) en donnent une définition plus précise, en rapportant l’obstruction à la violation des règles du jeu : « action de barrer le passage à un adversaire, à un concurrent, contre les règles du jeu ».

Obstruction a connu, pour ce qui est de son sens, à peu près la même évolution que beaucoup de mots de la langue actuelle. Terme savant, employé par les médecins, il s’est étendu d’abord en quittant le vocabulaire strictement médical où il est resté confiné trois siècles, puis en colonisant la société et son vocabulaire spécifique, en particulier la politique, dans ce qu’elle a de déloyal, et les compétitions sportives, dans ce qu’elles ont de déplaisant.

 

 

15 décembre 2008

Aristocrate

 

 

 

 

Féraud, qui est le premier lexicographe à enregistrer ce nom dans son Dictionnaire critique de la langue française (1788), les académiciens l’ignorant dans les quatre premières éditions (1694-1762) de leur Dictionnaire, le définit ainsi : « membre ou partisan du gouvernement aristocratique ». Il précise aussi que « ce mot est nouveau et a besoin du sceau de l’usage ». Autrement dit, les personnes que les historiens d’aujourd’hui désignent comme des aristocrates du XVIe ou du XVIIe siècle étaient nommées jadis nobles, tout simplement. Dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798), un aristocrate est un « partisan de l’aristocratie » (tantôt adjectif : « cet homme est fort aristocrate », tantôt substantif) et, à partir de la Révolution Française, un « partisan de l’ancien régime ». Ce sens n’est pas conservé dans l’édition de 1832-35, où n’est retenu que le sens de « partisan de l’aristocratie ». Selon Féraud, ce nom peut signifier aussi bien membre de l’aristocratie que partisan de l’aristocratie, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. Les académiciens tranchent : les aristocrates sont partisans ; les membres de l’aristocratie sont des nobles, ce en quoi ils suivent l'usage. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) et les académiciens (1932-35) exposent les deux sens retenus par Féraud (« membre d’une aristocratie, partisan de l’aristocratie »), qu’ils couronnent de ce troisième sens : « adjectif, qui a le caractère d’un aristocrate », comme dans cet exemple : « cet homme est très aristocrate ».

Dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, le sens « partisan de l’aristocratie » ou « d’un gouvernement aristocratique » est précédé de la mention histoire. Il n’a d’emploi que dans les ouvrages d’histoire, comme dans l’exemple : « le parti des aristocrates à Athènes fut parfois l’allié du gouvernement de Sparte », alors que les sens actuels sont objectifs (« personne qui fait partie de la noblesse héréditaire ») ou subjectifs (« personne que son tempérament, son comportement distinguent du commun »).

Parmi les auteurs de dictionnaires, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) se distinguent par leur penchant à injecter dans les définitions des mots au sens flottant beaucoup d’idées ou d’idéologie et à les submerger de conceptions du monde, parfois anachroniques, souvent incongrues, même au détriment de leur sens objectif. Il est vrai que la langue moderne,  toute confite à l'image des modernes en idéologie, les y incite. Il en est ainsi d’aristocrate. Le nom, en histoire et aussi en politique, a pour sens « partisan de l’aristocratie en tant que forme de gouvernement » (dans quel pays y a-t-il eu un gouvernement de cette forme ?) et « plus particulièrement et souvent péjoratif », « partisan, noble ou non, de l’Ancien Régime, à l’époque de la Révolution française ». Le sens objectif (« membre de la noblesse héréditaire ») est étendu, évidemment étant donné ses connotations péjoratives, à des emplois idéologiques : « par extension, personne privilégiée en raison de la fortune, de la profession ou de certaines qualités propres ; membre d’une minorité », comme les « aristocrates de la finance », et par métaphore, aussi à des choses. Même les « pins élégants et droits » sont, selon Barrès, qui écrit cela sans rire, de « jeunes aristocrates élancés ».

 

 

14 décembre 2008

Racisme et raciste

 

 

Ces deux mots sont récents : raciste est attesté en 1892 comme adjectif et en 1924 comme nom ; racisme en 1902. L’un et l’autre sont dérivés du nom race. Dans la huitième édition de leur Dictionnaire, publiée en 1932-35, les académiciens n’ont pas jugé bon de les définir - sans doute pour de bonnes raisons, telles qu’un emploi rare ou peu fréquent et confiné dans des milieux étroits – par exemple les laboratoires d’anthropologie physique des universités.

Le fait est que ces deux mots sont assez longuement définis dans le Trésor de la langue française (1971-94) et que l’usage politique qui a été fait du racisme est exposé sans fard. Le racisme est la « doctrine politique fondée sur le droit pour une race (dite pure et supérieure) d’en dominer d’autres, et sur le devoir de soumettre les intérêts des individus à ceux de la race ». Entendu dans ce sens, le mot est illustré par la doctrine du socialisme national allemand, comme dans cet extrait de Maritain (1936) : « actuellement les partisans extrémistes du racisme en Allemagne, ceux qui veulent revenir à une religion nationale et raciale, nordique, antérieure au christianisme, nourrissent pour le Saint-Empire la même aversion que pour le christianisme lui-même ». C’est aussi, par extension, « l’attitude d’hostilité pouvant aller jusqu’à la violence, et de mépris envers des individus appartenant à une race, à une ethnie différente généralement ressentie comme inférieure » et « par analogie, « l’attitude d’hostilité de principe et de rejet envers une catégorie de personnes » (policiers, homosexuels, étrangers, jeunes gens) ou même « le sentiment d’hostilité de principe envers quelque chose » (le succès, les adversaires, les familles d’esprits auxquelles on n’appartient pas, etc.). Le mot s'étend à de si nombreuses réalités, toutes hétérogènes, qu'il ne signifie plus rien que "Satan" et que celui qui l'énonce est comme le négatif du Mal, c'est-à-dire le "Bien".  

Pourtant, ce ne sont pas les sens, étroits ou étendus, du nom ou de l’adjectif qui soulèvent des difficultés. Il suffit d’entendre les éructations d’Hitler contre les races inférieures ou l’hymne « Deutschland über alles » pour identifier immédiatement le racisme et savoir à quoi s’en tenir. Non, ce qui fait difficulté, c’est la genèse de ce monstre moderne et tout récent qu’est le racisme et dont les rédacteurs du Trésor de la langue française rappellent qu’il est un « ensemble de théories ». Puisqu’il est fait de théories et que les théories se rapportent à la science, le racisme, dans sa genèse, a d’abord été une science ou, plus exactement, une tentative pour expliquer scientifiquement les différences perceptibles dans l’espèce humaine. Or, cette genèse-là est dissimulée. Les rédacteurs du Trésor de la langue française, si prompts habituellement à débusquer la Bête immonde, sont étonnamment cois sur le lignage. Ils s’en tiennent à la réprobation. Le racisme est le Mal. Il faut le combattre. C’est une obligation morale, un devoir, un impératif de l’émotion. Certes. Mais à quoi sert-il de désigner le racisme comme le Mal, s’il est entendu qu’il tombe du ciel et qu’aucune explication pour ce qui est de sa genèse n’en soit donnée ? Un « ensemble de théories » relève de la science, non de la politique. C’est une science de l’homme – l’anthropologie – qui a élaboré ces théories et les a vérifiées dans des expériences. Hitler, qui était peintre, n’a pas inventé le racisme ; il (lui ou d’autres de ses sbires, Rosenberg en particulier) l’a transposé à la politique. La boîte de Pandore était ouverte quand il a fait irruption dans la politique en 1923. Or, les rédacteurs du Trésor de la langue française occultent, volontairement ou non, sciemment ou par ignorance, cette genèse éloquente, laquelle, pour l’essentiel, a consisté en une transposition aux hommes des théories propres aux zoologistes. Il existe des races de chevaux ou de porcs ou de chiens ou de moutons ou d’abeilles, etc., ayant chacune leurs spécificités, leurs aptitudes, leurs supériorités, etc. et qu’il est possible de métisser, c’est-à-dire de croiser pour amender celles qui ont le moins de valeur. Ces différences rendent compte intelligiblement de la diversité du monde animal. Le racisme est, comme le positivisme, le scientisme, le marxisme et aujourd’hui le multiculturalisme, un ensemble de théories échafaudées dans ces chaudrons de sorcières que sont les départements de sciences humaines et sociales des universités et qui ont conduit à l’abîme les peuples qui ont bu les potions préparées dans ces chaudrons.

Ce qui manque aux lexicographes, c’est beaucoup de culture, un peu de lucidité et un zeste d’insolence.

 

 

13 décembre 2008

Clôturer et clore

 

Dérivé de clôture, clôturer est attesté pour la première fois dans le Dictionnaire critique de la langue française de Féraud (1787-88) au sens de « mettre fin à ». De ce verbe, Féraud précise : « il ne se dit qu'en parlant d’un compte, d’un inventaire, et il n’est d’usage qu’au Palais » (comprendre : c’est un terme de justice) et il ajoute que « l’Académie ne le met pas », ce dont il faut comprendre qu’il n’est pas enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française et qu’il ne l’est qu’à compter de la neuvième édition en cours de publication. En 1795, clôturer est attesté dans le sens « entourer d’une clôture », de sorte que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) définit les deux sens « arrêter un compte, un inventaire, un registre » et, dans le Supplément de 1877, « fermer d’une clôture ».

Littré est le premier à signaler l’extension de ce terme de justice (« il n’est d’usage qu’au palais ») à la politique : « dans le style parlementaire, clôturer les débats : en prononcer la clôture », emploi que les académiciens ont rejeté à plusieurs reprises, non sans raison, évidemment. Dans leur Dictionnaire (neuvième édition, en cours), clôturer est suivi du seul sens : « enclore, entourer d’une clôture », l’emploi dans la justice et la comptabilité (« clôturer un compte, un inventaire ») n’étant même pas relevé. Il est précisé que « ce verbe n’a pas d’emploi figuré » et que, « dans le sens de « terminer », on ne doit pas employer clôturer mais clore ou des périphrases telles que mettre fin à, mettre un terme à », comme dans ces exemples « clore un débat, une séance, un congrès ». On comprend la position des académiciens. A partir du moment où ils excluent de la définition de clôturer le sens le plus ancien, « mettre fin à », dans clôturer un compte ou un inventaire et qu’ils bornent le sens de ce verbe à « entourer d’une clôture », il est logique qu’ils rejettent l’emploi de clôturer dans clôturer les débats au sens de « mettre fin à ». De fait, cet emploi a suscité de nombreux débats, comme l’atteste l’article clôturer du Trésor de la langue française (1971-94), dans lequel est relevé le sens figuré « mettre un terme à », dans les emplois suivants : « Clôturer un inventaire, une série, un débat, une fête, une journée, une saison ». Alors que les académiciens rejettent clore dans clôturer un débat, une séance, un congrès (communiqué publié en 1964), des grammairiens constatent que l’usage en est fort répandu et que « clôturer un débat, ce n’est pas le clore, mais en prononcer la clôture ». Dupré (1972) juge que « clôturer une activité sociale, c’est y mettre fin d’une façon théorique » et que « cette fin juridique ou théorique peut très bien ne pas coïncider avec la fin réelle des débats, de la session, de la fête, de la saison, etc. ».

Le fait est que clore au sens de « terminer » est attesté à la forme pronominale en 1405 (se clore, « se terminer », en parlant de comptes ») et que clore dans clore un débat, une séance, un colloque, etc. est plus ancien que clôturer. Dans les plus anciennes éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1718, 1740, 1762, 1798, 1832-35, 1878, 1932-35), est exposé ce sens-là : « achever et terminer », comme dans les exemples : clore une affaire, un traité, un inventaire, un état, un testament, un marché, un rôle, un compte, un Concile, une assemblée, le pas dans les joutes et tournois. Dans la sixième édition (1832-35), les académiciens précisent que clore « signifie particulièrement déclarer terminé », comme dans les exemples « clore une discussion dans une assemblée délibérante, clore la session des chambres », sens que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) relève aussi : « déclarer terminé » (exemple : « clore une discussion dans une assemblée ») et que les académiciens dans la neuvième édition de leur Dictionnaire exposent ainsi : « au figuré, arrêter, terminer » (clore un débat, une négociation, un inventaire, un compte, un marché, un procès-verbal, un rôle, un dossier, une enquête) et « spécialement, marquer la fin de, déclarer terminé : clore la session parlementaire, les débats de la Chambre ; clore la séance, la déclarer levée ».

Littré note dans une remarque que « des grammairiens se sont plaints qu’on laissât sans raison tomber en désuétude plusieurs formes du verbe clore. Pourquoi en effet ne dirait-on pas : nous closons, vous closez ; l’imparfait, je closais ; le prétérit défini, je closis, et l’imparfait du subjonctif, je closisse ? Ces formes n’ont rien de rude ni d’étrange, et il serait bon que l’usage ne les abandonnât pas ». Il semble que l’usage les ait abandonnées et que de nombreuses formes fassent défaut à ce verbe, comme le notent d’ailleurs les académiciens dès 1694. Il ne faudrait pas que cette défectivité morphologique s’étende aux emplois et que, dans ses emplois les plus anciens, ce verbe soit concurrencé par un verbe plus récent, sous le prétexte que le nouveau venu ou le tard venu clôturer est plus facile à conjuguer que clore.

 

 

09 décembre 2008

Désemparer

 

 

Dérivé du verbe emparer auquel a été ajouté le préfixe dé (dés), exprimant l’action inverse de celle d’emparer, ce verbe est attesté dans la seconde moitié du XIVe siècle au sens de « démanteler, détruire » (cf. Froissart : « toute la nuit entendirent à réparer leurs palis qui étaient désemparés et à remettre à point tout ce qui faisait besoin ») ; puis au début du siècle suivant au sens de « quitter, abandonner », comme dans cet extrait du cardinal Du Bellay : « il eût été plus expédient de laisser la ville ouverte et désemparée à l’ennemi que de la fortifier insuffisamment » (XVIe siècle). C’est ce sens qui est défini dans les premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1762, 1798, 1832-35) : « abandonner le lieu où l’on est, en sortir » (exemples : « les ennemis qui étaient devant une telle place ont désemparé », « tous les habitants désemparèrent à l’arrivée des gens de guerre », « je n’ai point désemparé de la ville »), le verbe pouvant être intransitif ou transitif (« désemparer la ville, le camp »). « Il est plus souvent neutre ou sans régime », précise Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788). Dans l’édition de 1762, il est noté l’emploi comme « terme de marine » : « on dit à l’actif désemparer un vaisseau pour dire le démâter, ruiner les manœuvres et le mettre hors d’état de servir » (exemples : « il eut bientôt désemparé le vaisseau ennemi ; ce vaisseau fut désemparé à coups de canon »). Dans l’édition « révolutionnaire », celle de 1798, est enregistré le nouvel emploi sans désemparer, attesté en 1792 dans un discours de Robespierre et qui est défini ainsi : « abandonner le lieu d’assemblée, décider une question sans désemparer : ne lever la séance que lorsque cette question est terminée ».

C’est dans une lettre de Maurice de Guérin, en 1837, qu’est attesté l’emploi figuré moderne : « dérouté, en proie à la détresse », ce qu’est l’homme romantique, sans doute par analogie avec un navire désemparé – sens que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ignore et qui n’est exposé que dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : « Il s’emploie souvent au figuré dans le sens de déconcerter, troubler, priver quelqu’un de ses moyens » (exemples : « son attaque désempara ses adversaires ; il est tout désemparé »), dans laquelle, en outre, le sens historique, « abandonner le lieu où l’on est », est signalé indirectement comme désuet, puisqu’il est défini à l’imparfait : « il signifiait abandonner le lieu où l’on est, en sortir », ne subsistant que dans la locution sans désemparer, au sens de « sans quitter la place, sans laisser passer aucun intervalle de temps ». Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) mentionnent ce sens comme vieux, tandis que les académiciens ne le relèvent plus dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, ne conservant que l’emploi comme terme de marine et la locution sans désemparer, ce verbe survivant dans la langue actuelle dans son sens figuré : « déconcerter quelqu’un, lui faire perdre ses moyens en l’abandonnant à lui-même » (Trésor de la langue française) et surtout dans l’emploi de participe passé : « qui a perdu tous ses moyens ; déconcerté » (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition : « elle semblait désemparée, la nouvelle l’a laissé tout désemparé » et « par métonymie, avoir l’air désemparé »).

En un siècle et demi, le sens de ce terme de guerre (guerre sur terre ou sur mer) s’est affaibli au point de ne plus être en usage que dans le vocabulaire de la psychologie à deux sous.

08 décembre 2008

Relance

 

 

Dérivé du verbe relancer, ce nom n’est enregistré ni dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées aux XVIIe, XVIIIe, XIXe siècles, de la première (1694) à la septième (1878), ni dans le Dictionnaire critique de la langue française de Féraud (1788), ni dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77), où sont définis relancer et relancé (« lancé de nouveau », selon Littré). Relance est donc un nom de la dernière modernité. Il est attesté en 1894 comme un terme de sports avec le sens « d’action de relancer une balle, un mouvement offensif » et en 1923 comme un terme de jeux avec le sens « d’action de relancer » et de « somme qui constitue la relance ». C’est ce seul dernier sens que définissent les académiciens dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire : « Terme de jeu, action de relancer, de mettre un enjeu supérieur ». Le sens propre à l’économie, et dont il est question d’abondance dans les gazettes et les conversations (le « plan de relance » de Sarkozy), n’est attesté qu’en 1953, dans le journal Le Monde (évidemment), qui dissertait alors plus doctement encore (évidemment) qu'aujourd'hui sur la relance de l’économie. Depuis que l’économie est relancée, elle ne s’arrête plus.

Les emplois de relance dans la langue actuelle sont plus nombreux, si l’on se fonde sur le Trésor de la langue française (1971-94), qui en relève quatre, que dans la langue du début du XXe siècle. Les sportifs en usent (relance du jeu, « action de relancer une balle ») ; les joueurs de cartes (de poker, entre autres) aussi : « action de mettre une mise supérieure à celle d’un joueur précédent ; par métonymie, montant de la relance ». Les boutiquiers ne sont pas en reste : pour eux, la relance est un « rappel adressé à un fournisseur en retard ou à un débiteur ». Enfin, relance est en usage dans le vocabulaire de la technique : c’est « l’action de faire repartir (ce qui était au ralenti) », par exemple le feu ou une machine. Par métaphore, le nom a été extrait du machinisme moderne pour fleurir le vocabulaire contemporain des économistes et, en conséquence, celui des hommes politiques, pour qui la politique se ramène à l’économie. C’est une « impulsion nouvelle » que l’on donne au commerce extérieur, à la consommation, à la construction de logements, à l’industrie nucléaire, etc. La relance se décline en mesures : moins il y a de mesure, plus il y a de mesures, comme l’atteste un journaliste du Monde en 1986 : « Les comptes extérieurs atteignaient le record historique de 93 milliards de francs en 1982, à la suite de la malencontreuse relance opérée par le nouveau gouvernement de gauche ». Pourvu que la relance de 2008 ne fasse pas d’aussi mauvaises rencontres que celle de 1981.

 

 

 

07 décembre 2008

Annuaire

 

 

 

Dérivé de l’adjectif latin annuus, « annuel, qui revient chaque année », le nom annuaire est attesté pour la première fois en 1794 pour désigner cette chose inouïe qu’a été le calendrier, dit républicain (décade, un jour de repos tous les dix jours, etc.). La chose étant nouvelle, elle devait être nommée par un mot entièrement nouveau, calendrier puant sans doute, aux narines délicates des coupeurs de têtes, la naphtaline ou l’Eglise. Il est enregistré dans la partie dite Supplément de la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798) : « ce mot remplace calendrier » ; c’est, définition délicieuse, la « table de distribution de l’année, l’annuaire républicain contenant la nouvelle division de l’année républicaine ».

Le retour au calendrier, décidé en 1806, a vite rendu caduc ce sens monstrueux, mais le mot, soudain dénué de toute raison d’être, n’est pas resté vacant longtemps. En 1835, dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française, il est défini ainsi : « sorte d’ouvrage que l’on publie chaque année, et qui contient le résumé des événements de l’année précédente, ou des renseignements sur l’industrie et la statistique, le résultat des observations astronomiques ou météorologiques, etc. ». Il existe alors l’Annuaire historique, l’Annuaire du commerce maritime, l’Annuaire du Bureau des longitudes. La définition de Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est plus précise que celle des académiciens, comme si, au fil des décennies, l’objet nommé annuaire était devenu familier aux lexicographes : « ouvrage qui, paraissant chaque année, consigne ce qui est relatif à cette année, en fait de statistique, de commerce, d’événements » (« annuaire militaire, du Bureau des longitudes ») et « écrit destiné à donner chaque année les renseignements nécessaires sur un organisme administratif, industriel, commercial, etc. » (Dictionnaire de l’Académie française, 1932-35). D’un dictionnaire à l’autre, les exemples se sont plus nombreux : annuaire de l’armée, du Commerce maritime, de l’Institut, du Bureau des Longitudes et, enfin, des Téléphones (1932-35) ; Annuaire des Téléphones, annuaire du téléphone, annuaire téléphonique, in Trésor de la langue française (1971-94), dont les rédacteurs précisent : « Annuaire suivi d’un mot le déterminant (adjectif ou complément de nom) prend généralement une majuscule », « règle » que les académiciens n’appliquent pas dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire : « L’annuaire de l’Institut de France ; La « Connaissance des temps » est un des plus anciens annuaires astronomiques ; l'annuaire du téléphone, l’annuaire des marées ». C’est sans doute une de ces « règles » dont l’arbitraire rend impossible l’application, à l'image d’ailleurs, dans ce même Trésor de la langue française, de la référence historique inexacte : « le mot annuaire tendait à remplacer celui d’almanach, en 1794, les deux termes sont actuellement à peu près synonymes ». En 1794, annuaire a désigné le calendrier républicain, et non pas un quelconque almanach.

 

 

03 décembre 2008

Impérialisme

 

 

Ce nom, dérivé de l’adjectif impérial, est attesté en 1832 au sens de « doctrine favorable au régime napoléonien » et, en 1846, à propos des réalités de l’antiquité, au sens de « système de gouvernement et de domination de l’Empire romain ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) le définit comme « l’opinion des impérialistes », lesquels sont les partisans ou de l’ancien empire d’Allemagne ou du régime politique de l’empereur Napoléon 1er et de sa dynastie, sens que les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) ne mentionnent pas comme vieilli (« tendance favorable au régime impérial, à tel empereur ou à telle impératrice »), à la différence des académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, employant pour définir ce sens le passé composé : « il s’est dit également de la doctrine favorable à un régime politique impérial, notamment à celui du Premier Empire ».

C’est en 1880 et en 1900 que le nom impérialisme prend son sens actuel, emprunté de l’anglais imperialism : « expansionnisme dans des colonies, politique d’extension de l’Empire britannique », sens qui est défini ainsi dans le Dictionnaire de l’Académie française (huitième édition, 1932-35) : « esprit de domination chez un peuple », et que les rédacteurs du Trésor de la langue française exposent ainsi : « tendance à constituer un empire ; tendance d’un État à mettre d’autres États sous sa dépendance politique, économique, culturelle ; doctrine correspondante » (Impérialisme américain, soviétique, romain, anglais ) et qu’ils illustrent d’un extrait évoquant l’inévitable Lénine, d’autant plus ironique que Lénine et le régime qu’il a institué ont porté l’impérialisme à des extrémités auxquelles aucun empereur n’aurait osé aller : « dans son ouvrage l’Impérialisme, stade suprême du capitalisme, Lénine a montré que l’impérialisme est la continuation de toutes les propriétés fondamentales du capitalisme » : et surtout du socialisme, pourrait-on ajouter, quand on est instruit de l’histoire du monde, comme le rappelle l’article impérialisme du Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition) : « dans la doctrine marxiste, mouvement par lequel les États capitalistes (NDR : l'URSS et la Chine surtout), sous l’influence des monopoles et des cartels, sont portés à accroître continûment et violemment leur puissance hors de leurs frontières ».

Ce mot, étant moderne, peut s’étendre chez les modernes à toutes les réalités, même les plus incongrues, sans retenue : « toute suprématie exercée par quelqu’un ou quelque chose (institution, théorie) sur une personne ou une chose », comme cela est joliment dit par Mme de Beauvoir (1954) : « vous ne traitez jamais les gens à égalité (...) ; votre générosité, c’est de l’impérialisme » (et ses idées à celle, c’est quoi ?) et par l’incontournable sociologue de service (1967) : « l’histoire s’est saisie (...) de toutes les sciences de l’humain ; (...) elle s’est abandonnée à un impérialisme juvénile », l’impérialisme des sciences sociales, qui s’y est substitué, étant bien entendu sénile.

 

 

02 décembre 2008

Lumière des livres 17

 

 

Renaud Camus, La grande déculturation, Fayard, 2008, 150 pages

 

 

En dépit de sa brièveté, cet essai est un petit chef d’œuvre de lucidité intellectuelle et de conscience politique, dans le sens le plus élevé de ce terme, lequel tient aux principes qui fondent, non pas un Etat, mais une civilisation. La France est entrée dans la longue nuit de la culture et de sa culture : telle est la thèse de Renaud Camus. Les symptômes en sont étudiés : perte de la langue, effondrement de la syntaxe, transformation des grands musées en sites touristiques, vente à la ville d’Atlanta (celle de Coca Cola) et à l’émirat islamique d’Abou Dhabi de la marque Louvre, dévalorisation des diplômes, normes de la communication étendues à toute activité d’art, etc. Les causes en sont analysées aussi : parmi celles-ci, outre le régime d’hyper-démocratie qui consiste à étendre la démocratie hors du champ politique, là où elle n’a ni sens ni objet, il y a la disparation de la classe sociale cultivée, qui tenait en partie de l’ancienne aristocratie et de la bourgeoisie et pour qui la culture était la forme la plus élevée de l’accomplissement de soi. Cette classe s’est fondue dans une seule et même classe, la petite bourgeoisie, qui, après avoir absorbé les classes populaires et l’ancienne bourgeoisie, rassemble la quasi-totalité de la population française et qui impose ses codes, ses goûts, ses façons d’être, ses sentiments, son sens du beau : quartiers pavillonnaires, télé réalité, zones commerciales, « concerts » de « musique » hip hop ou rap ou variétés, prides de tout type, Canal + et TF 1, littérature de confessionnal ou de sacristie, etc.

La thèse est forte ; les analyses sont justes ; le réel, ce que nous voyons tous les jours de nos propres yeux et ce que nous constatons à chaque instant, est expliqué et cesse d’être absurde. L’ouvrage se termine sur une note d’espoir : c’est dans la grande nuit du néant que brille parfois une étoile. La France a connu cela au cours de son histoire : en 1427 ou en 1940. Pascal en a fait l’expérience dans une nuit restée célèbre dans la littérature.

Pourtant, une réserve doit être exprimée. Renaud Camus recourt, certes pour s’en démarquer, aux catégories de la sociologie, en particulier à celles de classe, classe sociale ou classe bourgeoise ou classe cultivée. Certes, ces catégories sont commodes pour penser : chaque lecteur les entend immédiatement et y fait correspondre des réalités qu’il observe. Mais le principal défaut qu’elles présentent, outre de laisser accroire que la sociologie a la moindre pertinence pour rendre compte du réel, est de présenter le phénomène de déculturation comme « normal », de l’inscrire dans un ordre de choses, comme s’il allait de soi, alors qu’il est inouï, inédit, sans exemple, du moins dans l’histoire, récente ou ancienne, de la France - ce que Renaud Camus, d’ailleurs, exprime clairement en choisissant de nommer déculturation ce phénomène et en optant pour le titre, avec l’article défini la et l’adjectif grande : La grande déculturation, c’est-à-dire en reprenant le terme par lequel les anthropologues, depuis un siècle, accusent la France, supposée impérialiste et ignorant des autres ou de l’Autre – ceux justement qu’elle a ou aurait déculturés ou même continuerait à déculturer - pour l’appliquer à la France et aux Français, nouvelles victimes innocentes qui expient sur on ne sait quel autel des péchés originels, dont le principal est de ne pas être noirs ou arabes, mais d’être français. Le nom déculturation, le verbe déculturer ne sont définis ni dans le Trésor de la langue française (1971-94), ni dans l’édition actuelle du Dictionnaire de l’Académie française. Pourtant, ils sont d’un usage courant dans les ouvrages, dits de « sciences humaines et sociales ». Dans ces ouvrages, ce sont les ressortissants des pays du tiers monde, ou des anciennes possessions de l’Empire français qui ont été arrachés, à la suite d’une grande violence symbolique, à leur culture d’origine : du moins leurs descendants s’en plaignent-ils ; du moins les spécialistes de sciences humaines et sociales accusent-ils la France d’avoir commis ce génocide culturel, en apprenant la langue française aux populations qui dépendaient d’elles, en les initiant à une culture qui n’était pas la leur, en les obligeant à adopter les mœurs venues des lointaines contrées du Nord, etc.

Les termes acculturation et déculturation ont été formés à la fin du XIXe siècle aux Etats-Unis. Dans les ouvrages des anthropologues qui en traitent, ce sont les indiens d’Amérique, les seuls autochtones, qui sont affectés par le processus de déculturation, tandis que l’acculturation touche les immigrés qui, en devenant citoyens américains, renoncent à leur culture d’origine (ils se déculturent en somme) et acquièrent une nouvelle culture (ils s’acculturent donc), celle du groupe social dominant, WASP, blanc, anglo-saxon, protestant. Pour les anthropologues, la déculturation se manifeste par la perte de toutes les valeurs, sans que celles des autres soient en contrepartie assimilées, et elle touche les populations les plus vulnérables que la violence de l’histoire a mises brutalement en contact avec la culture occidentale. Désormais, ce en quoi Renaud Camus, dans cet essai, opère une véritable rupture, ce ne sont plus les comanches, les sioux, les lapons, les tchouvaches, les nambikwaras, les bororos, les papous, les aborigènes d’Australie, les maoris, etc. qui sont déculturés, mais les Français. Le processus touche les arrière petits-enfants de ceux qui ont ou qui auraient jadis déculturé les baoulés, les bétés, les diolas, les touaregs, les berbères, les arabes, etc. Un pays vieux de plus de quinze siècles, qui a inventé une des cultures les plus fécondes de l’humanité, laquelle, à la différence de toutes les autres, s’est crue universelle, se détruit lentement sous nos yeux. Le fait le plus sinistre est que les auteurs de ce processus sont ceux-là mêmes qui le dénoncent, mais en Afrique, en Asie ou en Amérique et qui, en conséquence, mettent en œuvre ici ou chez eux ce dont ils ont horreur ailleurs ou chez les autres, et cela au nom de « valeurs » qu’ils haïssent ou prétendent haïr : progressisme, économie, argent, cupidité, ou de valeurs qu’ils piétinent, tels le social, le respect d’autrui ou l’accueil de l’Autre. Ainsi, ils marchent sur les brisées de ceux qui, il y a un siècle et demi, parcouraient le monde pour arracher les races inférieures à leur état sauvage. Leurs arrière petits-enfants reprennent le collier. Ils se lient au même joug pour labourer, non plus les espaces du tiers monde sacré, mais les campagnes, les banlieues et les villes de France. L’objectif est d’arracher des millions de jeunes Français à leur culture, à toute culture, de leur en interdire définitivement l’accès, c’est-à-dire de leur faire subir les vexations qui ont détruit les bororos, les sioux ou les papous. On comprend que les ethnologues et tous les consciencieux du social, ou leur porte-plume des media, aient perçu cette Grande déculturation comme un essai insolent : de fait, il l’est, au sens latin de cet adjectif : inaccoutumé, insolite, qui sort des sentiers battus, pour frayer à l’intelligence de nouvelles voies.

 

 

01 décembre 2008

Erotomanie

 

 

La définition de ce nom, emprunté du grec erotomania « folle passion » et attesté en 1741 au sens de « délire amoureux » dans le Dictionnaire français et latin des termes de médecine et de chirurgie, telle qu’on peut la lire dans les dictionnaires à partir de la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), et surtout les changements qui ont affecté cette définition attestent, s’il en était besoin, la « médicalisation » croissante des mœurs : autrement dit, ce que montre la langue, c’est que les mœurs, les façons de faire, les sentiments, etc. relèvent de plus en plus souvent, à mesure que l’on se rapproche de l’époque actuelle, de la médecine ou de techniques annexes en psy et que ce qui peut sembler inhabituel en l’homme tient désormais de maladies, de troubles, d’affections, de dérangements de l’esprit.

Les académiciens (1762, 1798) notent qu’érotomanie est un « terme de médecine » et qu’il désigne le « délire amoureux », sans illustrer ce sens d’exemples. En 1832-35 (sixième édition), l’adjectif amoureux est remplacé dans la définition par érotique (« délire érotique »), à la fois pour réduire l’érotomanie au seul amour physique et par purisme étymologique, puisque érotique est dans le terme grec, dont érotomanie est emprunté. Pour Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), non seulement l’érotomanie est un « terme de médecine », mais encore ce terme désigne une « aliénation mentale causée par l’amour ou caractérisée par un délire érotique ». De fait, elle relève de la psychiatrie. Les académiciens (1932-35, huitième édition) hésitent à réduire, comme le fait Littré, l’érotomanie à une « aliénation mentale » : ce n’est pas une affaire de fous, mais d’organes génitaux. Pour eux, ce « terme de médecine » désigne une « sorte de délire caractérisé par des préoccupations d’ordre génital ».

Les lexicographes actuels, ceux du Trésor de la langue française (1971-94) et ceux du Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication), ne tranchent pas entre l’aliénation mentale et le désordre génital. Ils intègrent la définition de Littré et celle des académiciens en 1932-35 : « affection mentale caractérisée par l’illusion délirante d’être aimé » (Trésor de la langue française) ou « conduite obsessionnelle provoquée par l’illusion d’être désiré » (Dictionnaire de l’Académie française) et (terme de pathologie) « exagération outrancière des préoccupations érotiques, exacerbation morbide du comportement amoureux » (TLF) ou « exagération pathologique de l’activité sexuelle » (DAF). Qu’elle soit désordre psychique ou désordre physiologique, l’érotomanie sort de la norme humaine et doit donc être confiée aux thaumaturges du corps ou de l’esprit. En ce sens, elle est de la modernité.