30 janvier 2009

Grève

 

 

Dans les dictionnaires anciens, le nom grève a deux sens : « lieu uni et plat rempli de gravier, le long de la mer ou d’une grande rivière » (exemple : la mer jette ses immondices sur la grève) et « place publique à Paris, que l’on nomme la Grève, parce qu’elle est le long du bord de la Seine » (exemples : on fait les exécutions en grève ; un tel fut décapite en grève, en place de grève), aussi bien dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1762, 1798, 1832-35) que chez Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1787-1788 : « plage unie et sablonneuse », « à Paris, place publique, où l’on fait les exécutions ») ou même chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « terrain uni et sablonneux le long de la mer ou d’une grande rivière » ; « place de Paris sur le bord de la Seine, à côté de l’hôtel de ville, où se faisaient les exécutions juridiques »), qui cite un extrait éloquent de Scarron (XVIIe siècle) : « Bien que les spectacles de la Grève ne soient pas de fort belles choses à mander à une personne de votre qualité, je vous dirai pourtant par pure stérilité de nouvelles, que l’on pend et roue ici tous les jours de la semaine ».

C’est chez Littré (1863-77) qu’apparaît pour la première fois le sens moderne, Littré prenant le soin d’expliquer comment le mot, signifiant « plage unie et sablonneuse », a pu désigner la cessation du travail ouvrier : Faire grève, explique-t-il, a pour sens « se tenir sur la place de Grève en attendant de l’ouvrage, suivant l’habitude de plusieurs corps de métiers parisiens (en ce sens on met un petit g à grève) » ; et de là, « par extension du sens de se tenir sur la place en attendant de l’ouvrage », le mot grève a pris le sens de « coalition d’ouvriers qui refusent de travailler, tant qu’on ne leur aura pas accordé certaines conditions qu’ils réclament » (exemples : « la grève des maçons, des charpentiers ; faire grève, se mettre en grève, abandonner les travaux en se liguant pour obtenir une augmentation de salaire »). Au milieu du XIXe siècle, la grève est une affaire d’ouvriers, et pas de fonctionnaires ou assimilés. Les ouvriers d’alors auraient été horrifiés s’ils avaient appris que des fonctionnaires avaient le front de se mettre en grève ou d’empêcher des ouvriers, des vrais, des travailleurs qui travaillent, de se rendre, par le train ou le métro, sur leur lieu de travail. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), les divers sens sont exposés et le mot grève, employé dans le sens de « cessation du travail », est propre aux ouvriers : « lieu uni et plat, couvert de gravier, de sable, le long de la mer ou d’une grande rivière » ; « place publique de Paris, située sur le bord de la Seine, devant l’Hôtel de Ville, où l’on faisait autrefois les exécutions et où se réunissaient les ouvriers sans travail en attendant d’être embauchés » ; « par extension, il signifie aujourd’hui entente, accord des ouvriers d’un atelier, d’une profession, pour cesser leur travail jusqu’à ce qu’ils aient obtenu une augmentation de salaire ou certains autres avantages ».

Tout change dans le Trésor de la langue française (1971-94), publié par les éditions du CNRS, établissement « engagé » s’il en fut. Le mot grève devient trine, comme le Dieu des chrétiens, scindé en trois homonymes : « terrain plat et uni » ; « cessation du travail » ; et (vieux) « partie de l’armure protégeant les jambes », sens relevé par Littré. Ce qui est nouveau et proprement inouï, c’est l’ampleur prise, dans ce monument d’engagement syndicalo-progressiste, par l’entrée consacrée à la grève, entendue comme la cessation de travail. Littré, en 1872, et les académiciens, en 1932-35, en expédiaient la définition entre deux ou trois lignes ; il faut aux lexicographes du CNRS, tous ou quasiment tous fonctionnaires, une page et demie ou trois colonnes très grand format pour recenser tous les emplois, même les plus minuscules, du nom grève, comme s’ils en rédigeaient un péan, et cela à une époque où, par rapport aux années 1900-1930, les grèves étaient de très bonasses cessations de travail, souvent d’ailleurs rémunérées par les employeurs, surtout dans le secteur public : « cessation collective, volontaire et concertée du travail (généralement avec préavis et pour une durée déterminée) par des salariés qui cherchent ainsi à contraindre leur employeur à satisfaire leurs revendications professionnelles ». Les grévistes ont changé de statut : ils ne sont plus ouvriers, mais salariés ; ils n’ont plus de patrons, mais des employeurs, tout cela préludant à la légitimation des grèves faites par les fonctionnaires et assimilés, ou autres employés d’entreprises nationalisées, qui ne risquent rien en cessant le travail, même pas une retenue sur leur salaire. Les exemples en revanche sont innombrables, comme dans un inventaire à la Prévert : grève illimitée, longue, partielle, totale, symbolique, massive, disciplinée, faire (la) grève, être, se mettre en grève, décider, décréter, déclencher, poursuivre, briser une grève, inciter, renoncer, mettre fin à une grève, menace, ordre, journée de grève, préavis, continuation, fin de la grève, mouvements de grève, déclenchement, organisation, règlementation de la grève, femmes, ouvriers, travailleurs en grève, grève-bouchon, grève avec occupation (des usines), comité de grève, piquet de grève, briseur de grève, faits de grève, allocation de grève, droit, liberté de grève, interdiction du droit de grève et de lock-out, grève des services publics, des fonctionnaires, des chemins de fer, scolaire, des heures supplémentaires, grève(-)surprise, grève sur le tas, grève d'avertissement, de harcèlement, grève de solidarité, tournante, articulée, sauvage, générale, perlée, du zèle, politique, de l'impôt, des femmes, de la faim, clause antigrève dans une loi, etc. Les lexicographes du CNRS n’ont sans doute jamais fait grève – je veux dire, une vraie grève, longue, dure, une grève d’un mois ou plus, réprimée par les gendarmes à cheval, comme en 1907 ou en 1923 ; en revanche, ils font la grève par procuration, non pas la grève des emplois du mot grève, mais une grève du zèle, le vrai zèle, celui des zélotes, qui montaient à l’assaut, surtout avec le sang des autres.

Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les académiciens suivent la leçon des rédacteurs du Trésor de la langue française ; ils distinguent deux homonymes : la plage et la cessation de travail, sans doute de peur que les lecteurs pressés ne croient que les fonctionnaires et assimilés se mettent en grève pour préparer leurs vacances d’été sur les grèves océanes et que grève ne soit un synonyme, inutilement insolent, de paresse. Le fait est qu’eux aussi, qui n’ont jamais fait grève de leur vie, sauf peut-être le prof Orsenna, distinguent presque autant d’espèces de grève que les auteurs du Trésor de la langue française : la tournante, la perlée, la générale, la finale, la surprise, l’insurrectionnelle, la sur le tas, etc. Les ethnologues du début du siècle dernier s’extasiaient, bouche bée, quand ils rendaient visite aux Inuits, Lapons ou autres Esquimaux, du très grand nombre de noms (une cinquantaine au moins) qui leur servaient à désigner la neige ou ses innombrables variétés. Ils en concluaient, hâtivement sans doute, que chaque langue porte en elle une vision du monde spécifique, celle du peuple qui la parle, et qu’elle est nourrie d’une culture, irréductible à tout autre : de là, l’idéologie différentialiste de la presse people et des media cultureux. Que dirait un ethnologue inuit, s’il séjournait en France pendant les grèves et qu’il dût apprendre les innombrables mots désignant les innombrables façons de cesser le travail ? Il en conclurait sans doute qu’en France, les fonctionnaires et assimilés ou autres habitués des grèves, qui interdisent aux travailleurs de se rendre à leur travail, ont une vision des choses très singulière, comme il n’en existe nulle part ailleurs dans le monde, puisqu’ils ont des dizaines de mots pour désigner la cessation du travail, sans parler des vacances, congés et autres RTT, et à peine deux ou trois pour désigner le travail, et que, dans cette culture inédite dans l’histoire de l’humanité, la perfection est atteinte avec la fin de l’Histoire, comme si la seule obsession de ces fonctionnaires était la vacance généralisée, de préférence allongés sur les grèves océanes.

29 janvier 2009

Oriflamme

 

 

Autant la formation d’oripeau est clairement expliquée, autant celle d’oriflamme est incertaine. La principale objection que l’on oppose à la formation par composition orie (« doré », du latin aureus) et flambe (« bannière ») est que l’oriflamme des rois de France était rouge, et non couleur or. A moins que le mot ne soit issu du latin laurea flammula, désignant un étendard lauré et donnant lorie flambe, puis orie flambe, comme dans la Chanson de Roland (XIe siècle) : « Geoffrey d’Anjou porte l’orie flambe ». Dans une Chronique de Saint-Denis, datant du XIVe siècle, il est écrit ceci qui explique ce qu’est l’oriflamme : « le service du fief est tel que le seigneur en doit porter en la bataille et es osts (et dans les armées) l’oriflamme saint Denis, toutes les fois que le roi ostoie (va en guerre) ; et le roi la doit venir quérir par grande dévotion et prendre congé aux martyrs, avant qu'il mange ; et quant il se part de l’église, il s’en doit aller tout droit là où il meut, sans tourner ni çà ni là pour autre besogne ». L’auteur d’un Blason des couleurs (XVe siècle) en précise la couleur : « la rouge couleur ou vermeille est de grand état et dignité, et bien nous le démontre l’oriflamme du ciel miraculeusement envoyée aux rois gaulois, qui était de cette couleur, afin de les animer à vertu et courage, magnanimité et prouesse ; cette oriflamme était en forme d’un étendard de soie rouge, bel et plaisant, et merveilleux à voir ».

Les auteurs de dictionnaires anciens reprennent en partie ces explications ; Nicot (Trésor de la langue française, 1606) : « oriflamme est la bannière tant renommée des Rois de France » ; les académiciens et Féraud (1788) : « étendard que les anciens Rois de France faisaient porter quand ils allaient à la guerre » (1762, 1798, 1832-35 le Roi alla prendre l’oriflamme à saint Denis) ; Littré (Dictionnaire de la langue française (1863-77) étant le premier qui précise la couleur de l’oriflamme des anciens rois : « petit étendard fait d’un tissu de soie de couleur rouge tirant probablement sur l’orangé, que nos anciens rois allaient recevoir des mains de l’abbé à Saint-Denis en partant pour la guerre ». De tous les auteurs classiques, Voltaire est sans doute le seul qui se soit gaussé dans L’Essai sur les Mœurs de l’origine miraculeuse de l’oriflamme royale : « le bouclier tombé du ciel dans l’ancienne Rome, l’oriflamme apportée à Saint-Denis par un ange, toutes ces imitations du Palladium de Troie, ne servent qu’à donner à la vérité l’air de la fable ». Habituellement, les académiciens répugnent à verser dans l’encyclopédisme. Dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, ils font une exception à ce principe et, dans l’entrée consacrée à oriflamme, ils décrivent plus la chose (qu’ils n’ont sans doute pas vue) qu’ils ne définissent le mot : « petit étendard dont la partie flottante était terminée en pointes, qui fut d’abord la bannière de l’abbaye de Saint- Denis et qui fut porté jusqu’au XVe siècle devant les rois de France quand ils allaient à la guerre » ; ils notent aussi que le mot désigne d’autres bannières que celle de l’abbaye de Saint-Denis : « il se dit encore de bannières analogues » (exemples : l’oriflamme de Jeanne d’Arc ; une église pavoisée d’oriflammes).

Dans la langue moderne, bien que le mot oriflamme désigne des réalités historiques, c’est-à-dire caduques ou disparues (« étendard de soie rouge orangé, à la partie flottante découpée en pointes, qui fut primitivement celui de l’abbaye de Saint-Denis et que les rois de France adoptèrent comme bannière royale du XII au XVe siècle », Trésor de la langue française, 1971-94), il sort de cet emploi étroit pour désigner de nouvelles réalités : l’étendard d’un souverain (de tout souverain) ; une bannière d’apparat ou d’ornement, souvent utilisée à l’occasion de fêtes ou de cérémonies ; le pavillon que l’on hisse avant le départ d’une course hippique et que l’on amène après son départ ; et au figuré, tout ce qui constitue un signe de ralliement, comme dans cet extrait éloquent de Romain Rolland, que l’on croirait d’hier : « les jeunes intellectuels, petits bourgeois orgueilleux, se faisaient royalistes, ou révolutionnaires, par amour-propre froissé et par haine de l’égalité démocratique ; et les théoriciens désintéressés, les philosophes de la violence, en bonnes girouettes se dressaient au-dessus d’eux, oriflammes de la tempête » (Jean-Christophe, 1911). A la différence des auteurs du Trésor de la langue française, les académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, ne relèvent que deux sens : le sens historique (« petit étendard dont la partie flottante se terminait en pointes, qui appartenait à l’abbaye de Saint-Denis et fut porté jusqu’au XVe siècle devant les rois de France lorsqu’ils allaient à la guerre ») et le sens actuel : « bannière d’apparat, longue et effilée, qui sert d’ornement ». En bref, il ne reste plus rien de la mystique de l’oriflamme royale dans les bannières d’apparat qui sont nommées oriflammes et qui servent à la montre ou de pub.

 

 

28 janvier 2009

Oripeau, oripeaux

 

 

 

 

Attesté au tout début du XIIIe siècle sous la forme oripel, ce nom, d’abord féminin, puis masculin, et qui n’est plus guère usité aujourd’hui qu’au pluriel (oripeaux), est composé de l’ancien adjectif orie, signifiant « doré » (du latin aureus, « d’or ») et du nom pel ou peau. Au XIIIe siècle, il désigne une lame de cuivre ou de laiton qui présente l’apparence de l’or ; au milieu du XVIe siècle, il désigne une étoffe, une broderie ou un ornement de faux or ou de faux argent et il est attesté, à peu près à la même époque, au pluriel, dans une Epigramme de Marot, au sens de « haillons ».

Les deux premiers de ces trois sens sont relevés dans tous les anciens dictionnaires, aussi bien dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35 : « faux clinquant, lames de cuivre très minces, polies et brillantes ; on dit généralement de toutes étoffes ou broderies qui sont de faux or, ou de faux argent, ce n’est que de l'oripeau » - sens qui sont mentionnés comme vieux ou vieillis dans le Trésor de la langue française, 1971-94, et dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie) que dans le Dictionnaire critique de la langue française (Féraud, 1788 : « lame de cuivre, très mince et brillante ; on dit, au propre, de toute étoffe en broderie, qui est de faux or ou de faux argent, et au figuré, de ce qui n’a que de faux brillants, que ce n’est que de l’oripeau ») ou dans le Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77 : « laiton battu en feuilles dont on fait divers ornements qui ont plus d’éclat que de valeur » (exemple de JB Rousseau : « vous savez qu’un air de mode impose à nos Français plus que toute autre chose, et que par là le plus mince oripeau se vend parfois mieux que l’or le plus beau ») ; « toute étoffe, toute broderie qui est de faux or ou de faux argent »). A ces deux emplois, les auteurs de ces dictionnaires en ajoutent un troisième, figuré ou métaphorique, qui est défini ainsi par les académiciens en 1694 : « il se dit figurément des ouvrages d’esprit, où il n’y a que de faux brillants » ; et en 1762 : « il se dit aussi figurément et familièrement de tout ce qui n’a que de faux brillants ».

C’est seulement dans la sixième édition, en 1832-35, du Dictionnaire de l’Académie française qu’est relevé le sens actuel, proche de celui de « haillons », dans lequel Marot, en 1544, emploie oripeaux : « il se dit, par extension et familièrement, d’une ancienne étoffe ou d’un vieux vêtement dont l’or est passé » (exemple : « je vois dans votre garde-robe plusieurs vieux habits brodés ou galonnés d’or ; que faites-vous de tous ces oripeaux ? »), sens que Littré expose ainsi : « par extension, vieille étoffe, vieil habit dont l’or est usé » et les académiciens, en 1932-35, ainsi : « il désigne familièrement de méchants habits, des guenilles ». C’est ce sens qui est en usage aujourd’hui au propre et au figuré, selon les rédacteurs du Trésor de la langue française (« de nos jours, le plus souvent au pluriel, vêtement défraîchi, démodé, ayant un reste de splendeur et donnant un aspect théâtral ou ridicule » ; « au figuré, ornement trompeur, faux éclat masquant la réalité ») et selon les académiciens (neuvième édition, en cours de publication : « aujourd’hui, au pluriel, vieux vêtements, guenilles dont l’usure a terni l’éclat » et « au figuré, il se dit de ce qui brille d’un faux éclat, présente une vaine apparence »).

De l’apparence brillante de l’or à la guenille ou à tout ce qui est faux, voilà un basculement, qui pourrait résumer, mutatis mutandis et sans doute ironiquement, ce que sont la culture, la langue, la vie de l’esprit dans la France qui besogne dans le spectacle et les media.

 

 

 

27 janvier 2009

Urbaniste, urbanisme

 

 

Voilà deux mots modernes, attestés, d’après les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), le premier, dérivé savant de l’adjectif urbain et signifiant « ensemble des arts et des techniques concourant à l’aménagement des espaces urbains », en 1900 ou en 1910 ; le second, dérivé du premier et désignant le « spécialiste de l’aménagement des espaces urbains », en 1911, quand a été fondée la Société française des Urbanistes.

En fait, il a existé dans la langue deux attestations plus anciennes de ces deux mots. Ainsi, Littré dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) définit le nom urbanistes (au pluriel) ainsi : « religieuses de Sainte-Claire qui peuvent posséder des fonds, ainsi dites parce que le pape Urbain VIII leur a donné leur règle ». Littré est le seul grand lexicographe à relever cet emploi, qu’ignorent les auteurs du Trésor de la langue française. Quant à urbanisme, il est attesté chez Louis-Sébastien Mercier, auteur en 1801 de Néologie ou vocabulaire des mots nouveaux ou pris dans des acceptions nouvelles, mais dans un sens qu’il n’a pas conservé, à savoir « science de l’urbanité », c’est-à-dire « de politesse que donne l’usage du monde » (Dictionnaire de l’Académie française, 1798), définition qui est suivie de la remarque suivante : « il se dit plus particulièrement de la politesse des anciens Romains ».

Or, ces deux sens – religieuses de Sainte Claire et science de la politesse raffinée –, bien qu’ils soient honorables (ou parce qu’ils sont honorables), disparaissent de la langue moderne et, en conséquence, des dictionnaires qui en décrivent le lexique. Urbanisme est relevé dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), mais urbaniste est ignoré des académiciens. La définition du premier de ces deux mots est élogieuse : « art de construire, de transformer, d’aménager les villes au mieux de la commodité, suivant les règles de l’esthétique et de l’hygiène ». Ca, c’est la théorie ou l’idéal, qui n’est jamais avéré dans les faits. La réalité des villes aménagées ou reconstruites entre 1920 et 1970 suivant les grandes et belles règles de cet urbanisme est sinistre. On chercherait en vain de l’art, de la commodité, de l’esthétique au Mirail, à la Grande Borne, à Sarcelles, aux Bosquets, etc. et autres verrues de l’urbanisme moderne.

Cela n’empêche pas les auteurs du Trésor de la langue française de renchérir sur les académiciens et de les dépasser dans l’éloge stupide : l’urbanisme est, selon ces phares de la langue, « l’ensemble des sciences, des techniques et des arts relatifs à l’organisation et à l’aménagement des espaces urbains » - jusque là, il n’y a rien à redire, tout se gâte quand les objectifs sont formulés : « en vue d’assurer le bien-être de l’homme et d’améliorer les rapports sociaux en préservant l’environnement », comme si le but de l’urbanisme était d’établir le paradis sur terre. Le Corbusier, cette lumière du néant, est cité pour légitimer (cela va de soi) les très hauts objectifs fixés à cet art : « les clefs de l’urbanisme sont dans les quatre fonctions : habiter, travailler, se récréer (dans les heures libres), circuler » (Charte d’Athènes, 1957, ouvrage au titre éloquent : comme dirait le philosophe, c’est par les déclarations qu’on libère les hommes et par les chartes qu’on les asservit). Il est vrai, ce qui explique peut-être cela, que l’urbanisme n’est pas seulement un art, mais aussi du droit administratif, de la bureaucratie, des procédures, des normes, des règles : « ensemble des règlements permettant aux pouvoirs publics de contrôler l’utilisation du sol en milieu urbain ». Un bref extrait des Grands ensembles d’habitation (1963) vend la mèche, pour ce qui est de la nullité de l’urbanisme moderne : « la comparaison France-étranger révèle un principe commun. Elle corrobore aussi l’uniformité, d’ailleurs regrettable en son expression, du langage architectural mis au service de principes d’urbanisme adoptés partout ». On se doutait que les belles définitions, grandioses et pompeuses, n’étaient que du vent, comme l’attestent les emplois cités dans le Trésor de la langue française : certificat d'urbanisme délivré par l’Administration à la demande du propriétaire d’un terrain, et stipulant les conditions d’utilisation et de construction de son terrain en fonction de la réglementation en vigueur ») ; code de l'urbanisme (« dispositions concernant l’aménagement urbain et notamment les règles concernant la délivrance des permis de construire »), servitude d'urbanisme (« limitation imposée à la propriété foncière, résultant des règles générales de l’urbanisme et relative à la réserve de certains emplacements dans le but de préserver l’hygiène et l’esthétique, et dans un souci d’écologie »). Pour que toutes ces belles choses soient, il faut, outre les bureaucrates spécialisés dans l’application de la règlementation, des urbanistes, c’est-à-dire des « techniciens spécialisés dans l’ordonnancement des espaces urbains » (Trésor de la langue française).

Il n’y a plus à s’étonner que tout ce qui entoure les villes, banlieues, cités, lotissements, zones commerciales, ZAC, ZUP, etc. soit aussi repoussant.

 

 

26 janvier 2009

Autogestion

 

 

Autogestion, écrit avec ou sans trait d’union, a été le mot fétiche des gogochistes dans les années 1960-80 : ils le prononçaient religieusement comme pour faire advenir la chose que le mot désignait. C’était le sésame ouvre-toi du socialisme et la clef de Saint-Pierre du paradis sur terre. Les gogochistes ne jurant plus que pub, com, fric, pèze, flouze, paillettes, leur utopie autogérée est morte ; et le mot autogestion aussi. C’est du passé d’outre tombe, du passé plus que parfait, du passé décomposé.

Pourtant le mot est récent. Composé d’un élément d’origine grecque et de gestion, mot « moderne » (cf. la note qui y a été consacrée), il est attesté en 1960 dans le Dictionnaire encyclopédique de la maison de commerce Larousse, maison engagée s’il en fut – engagée dans le camp du Bien, celui de la concentration d’hommes décidée par Lénine, Trotski et Staline. La définition n’est pas une définition, mais un éloge : « gestion d’une entreprise agricole ou industrielle assurée par un comité élu par les travailleurs de l’entreprise même », alors que celle des académiciens, dans la neuvième édition de leur Dictionnaire, est plus sobre – moins pieuse donc : « économie, gestion d’une entreprise par l’ensemble de son personnel ». L’éloge est ou serait accrédité par des expériences (réussies évidemment) d’autogestion dans des pays socialistes, tels que l’Algérie et la Yougoslavie. Les extraits cités dans le Trésor de la langue française célèbrent ces deux pays : « L’Algérie, de son côté, cherche à améliorer sa production laitière : un plan d’importation de 3000 vaches est en cours depuis août 1963 dans les exploitations du secteur d’autogestion » (L’Élevage dans le monde, 1966 : on aimerait savoir combien de litres de lait ont produits ces vaches et si la population de ce pays sous autogestion a bu un seul de ces litres) : « ainsi, en Algérie, on comptait 25000 ha consacrés aux fourrages (20000 en culture sèche, 5000 en culture irriguée) sur les 2700000 hectares du secteur autogéré (id est placé sous le régime de l’autogestion) ! » (in L’Élevage dans le monde, 1966) ; « M. Ecevit (le premier ministre turc) songe à casser la gestion bureaucratique des entreprises d’État et à la remplacer par une autogestion à la yougoslave (voulait-il suicider son pays ?), cette forme de gestion, qui combine la participation des ouvriers et des cadres et l’application des règles de management moderne » (« rires », in L'Express, 30 mai 1977). Toujours dans la même veine héroï-comique, on peut lire, dans le Traité de sociologie (1967), cette opinion gogochiste sublime : « l’un des aspects les plus intéressants et les plus prometteurs de l’expérience yougoslave, c’est l’effort qu’elle accomplit pour la formation des ouvriers et leur initiation aux problèmes techniques, administratifs et économiques de l’industrie ».

En 1968, l’avenir radieux était à notre porte. Il suffisait que l’autogestion soit importée en France, et tout serait changé : la vie, le monde, le réel, l’univers, les relations entre les hommes et les femmes. Tirez la bobinette et la chevillette cherra. Autogestionnaire, le paradis se réalisait tout seul, là, sous nos yeux, à portée de nos rêves, vite, tout de suite. Bien entendu, en Yougoslavie, en Algérie ou dans tout autre pays socialiste, malgré l’autogestion, les travailleurs ne géraient rien, et surtout pas les entreprises qui les faisaient marner en échange d’un quignon de pain. Où que ce soit dans le communisme, les esclaves sont esclaves. La gestion était le privilège de l’avant-garde autoproclamée. Grâce à l’autogestion, elle faisait main basse sur les richesses produites par ses esclaves.

Aujourd’hui, le voile sous lequel les dictionnaires ont caché la réalité de l’autogestion s’est dissipé. La Yougoslavie et l’Algérie sont dans l’abîme. Leurs ressortissants se sont transformés en tueurs xénophobes. Si l’Algérie n’était pas moubaraka et que l’islam ne la rendît pas intouchable, elle serait mise plus bas que le Chili de Pinochet, l’Espagne de Franco, la Grèce des colonels. N’étant pas islamique, la Yougoslavie a été rayée de la carte. Le réel ne se venge pas au hasard. Le paradis autogéré a accouché de l’enfer. L’autogestion est donc efficace. Appliquée dans les océans, en dix ans, elle en aura fait disparaître toute l’eau. De fait, si tant est que l’autogestion serve à quelque chose, ce n’est pas à établir le paradis, mais à dissoudre les illusions. En 1968, elle était célébrée. Elle est morte aujourd’hui. Aux trompettes de l’éloge bruyant a succédé le silence des cimetières.

 

 

25 janvier 2009

Locomotif, locomotive

 

 

Le nom locomotive a été d’abord un adjectif de genre féminin, attesté à la fin du XVIe siècle comme épithète, la faculté locomotive étant la « faculté de locomotion ». C’est un mot composé latin, en partie factice, formé par les érudits et humanistes de la renaissance, avec loco, ablatif de locus (« lieu ») et motivum, neutre de motivus « relatif au mouvement, mobile » (du verbe movere, « mouvoir »). En 1825, au moment où l’on construit les premiers chemins de fer, l’adjectif est attesté comme épithète de machine, pour désigner la « machine à vapeur montée sur roues traînant sur une ligne ferrée un convoi de voitures ».

Les académiciens enregistrent le mot dans la sixième édition (1832-35) de leur Dictionnaire, mais ils en ignorent l’emploi ferroviaire nouveau : « adjectif, qui a rapport à la locomotion », précisant qu’il « n’est guère usité que dans l’expression faculté locomotive ou faculté de changer de lieu par un acte de sa volonté », le confinant de fait au seul domaine de la physiologie. La France s’étant pourvue sous le Second Empire d’un réseau, presque complet, de voies ferrées, il était impossible à Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) d’ignorer le sens ferroviaire de locomotive, qu’il classe cependant en seconde position dans l’article qu’il consacre à locomotif : « qui a rapport à la locomotion ; Faculté locomotive » (la faculté locomotive est un des caractères qui s’offrent les premiers à l’esprit, lorsque l’on compare le règne végétal et le règne animal) » et « machine locomotive ou, substantivement, une locomotive, machine qui opère la traction des trains sur les chemins de fer ».

Un siècle plus tard, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) exposent, à l’article locomotif, ces deux emplois, celui de la physiologie (« qui opère la locomotion, qui a rapport à la locomotion », appareil locomotif), qui est mentionné comme vieux, bien que le mot ait été employé dans ce sens par Chateaubriand (« on a cru longtemps que les végétations n’avaient point la faculté locomotive, et l’on se trompait ») et Balzac (« les hommes condamnés à répéter le même mouvement par le travail auquel ils sont assujettis ont tous dans la démarche le principe locomotif fortement déterminé ; et il se trouve soit dans le thorax, soit dans les épaules »), et celui de la technique ferroviaire : « en parlant d’un engin, qui peut se déplacer d’un lieu à un autre ; chariot locomotif, machine locomotive ». Il est même attesté dans Sainte-Beuve le verbe hapax locomotiver, au sens de « faire changer de place » et le nom locomotivité, « vieilli et rare », est-il précisé dans ce même dictionnaire, au sens de « faculté de se déplacer propre aux êtres vivants » et dont le synonyme courant est locomotion.

La disparition des machines à vapeur et leur remplacement par des machines à traction électrique ont rendu caduc, du moins dans le vocabulaire des agents de la SNCF, le nom locomotive, auquel l’administration de cette entreprise préfère motrice. La langue semble ignorer cet oukase bureaucratique, ce en quoi elle a raison, et les auteurs de dictionnaires enregistrent cette répugnance. Selon les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), il existe ou a existé deux sortes de locomotive : une « machine fonctionnant le plus souvent à la vapeur, montée sur roues et destinée à la traction sur route ou sur voie ferrée » (« pour les transports à ciel ouvert, on peut utiliser des brouettes, des tombereaux ou des locomotives routières », De l’exploitation des mines, 1905) et « un véhicule doté d’un moteur, destiné à la traction d’un ensemble de voitures et de wagons sur voie ferrée » ; ainsi, dans cet extrait d’un ouvrage relatif au matériel des chemins de fer, publié en 1951 : « comme les locomotives à vapeur, les locomotives électriques prennent appui sur les rails par adhérence des roues motrices ». Dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française, ce que la SNCF nomme motrice est toujours nommé locomotive : « machine montée sur roues, actionnée par la vapeur, l’électricité ou d’autres sources d’énergie, qui sert à tirer ou à pousser wagons et voitures sur une voie ferrée » (locomotive à vapeur, locomotive électrique, à moteur Diesel).

En 1846, dans La Cousine Bette, Balzac est le premier à employer locomotive dans un sens figuré pour désigner une personne, ayant une forte personnalité et jouant un rôle de premier plan dans une activité quelconque : « elle sera l’une des souveraines occultes de Paris. C’est une fière locomotive qu’une pareille femme ! ». Ce sens métaphorique (« personne, entreprise qui en entraîne d’autres à sa suite ») est jugé familier par les académiciens, en dépit de son emploi par Balzac. Il est vrai que, quand Balzac métaphorisait, il ne faisait pas dans la dentelle.

 

 

21 janvier 2009

Organisation

 

Voilà un nom qui empeste la modernité dans ce qu’elle a de pire. Dérivé du verbe organiser, au sens de « pourvoir d’organes », il est attesté en 1488 au sens « d’état d’un corps organisé », c’est-à-dire pourvu d’organes, la seule entité dans la pensée de nos lointains ancêtres capable de donner à un corps des organes étant Dieu ou le Créateur. Le sens de ce verbe, tel qu’il est défini dans les quatre premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1762, est théologique : « il n’y a que l’Auteur de la nature qui puisse organiser un corps », l’auteur en question étant le Créateur. Dans la quatrième édition, la définition est complétée par un exemple qui en atténue la force théologique : c’est « la nature est admirable dans la formation des corps qu’elle organise », la nature en question pouvant ne pas être le Dieu tout puissant de la théologie.

Organisation est enregistré pour la première fois dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), dans le seul sens de « manière dont un corps est organisé » (exemples : « l’organisation du corps humain » et « on dit aussi par extension l’organisation des plantes ». Ce sens biologique perdure aujourd’hui ; il est exposé dans le Trésor de la langue française, 1971-94, où il occupe (cf. article organisation) une place réduite, au point que les biologistes pourraient s’en passer.

C’est en 1798, dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française, qu’est attesté, pour la première fois selon les auteurs du Trésor de la langue française, le sens moderne, qui est d’abord tout politique : « on dit figurément l’organisation du corps politique pour signifier la constitution d’un État ». Effectué pendant les événements dits révolutionnaires, le transfert d’un terme biologique au champ de la politique est éclairant ; et il dit plus long que tout discours savant que les catastrophes du XXe siècle, qui se résument par la biologisation de la politique, processus au terme duquel tout devient affaire de gènes, de races, de sang, d’hérédité, plongent leurs racines dans les délires révolutionnaires.

Avec un tel pedigree, l’assomption politique et sociale d’organisation peut commencer. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (sixième édition, 1832-35), le mot prend son envol : « il se dit, figurément, en parlant des États, des établissements publics ou particuliers » (exemples : « l’organisation du corps politique, d’un ministère, de l’armée, des tribunaux, de la garde nationale, etc. »). Rien n’arrête son extension. Chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), elle reste timide : l’organisation touche l’Etat, un établissement public ou particulier, les tribunaux, une armée. Abusé par la nouvelle religion sociale dont organisation est le prodrome, Guizot, dans L’Histoire de la civilisation en France, qualifie de sociale l’organisation (ce qui fait pléonasme) et désigne de ce terme moderne, par anachronisme évidemment, la Gaule romaine envahie par les Barbares : « en beaucoup de lieux, pendant beaucoup d’années, l’aspect de la Gaule put rester le même ; mais l’organisation sociale était attaquée, les membres ne tenaient plus les uns aux autres, les muscles ne jouaient plus, le sang ne circulait plus librement ni sûrement dans les veines » : la métaphore biologique (membres, muscles, sang, veines) est même filée. Si Guizot avait eu connaissance des gènes, il en aurait couronné son organisation. Dans les exemples de la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, les exemples se diversifient : « par extension, écrivent les académiciens, l’organisation de l’enseignement », mais c’est dans le Trésor de la langue française (1971-94) que triomphe le sens social d’organisation, comme l’attestent d’innombrables emplois : « effort, esprit, faculté, manque d’organisation ; organisation commerciale, logique, méthodique, du travail ; conseil en organisation ; organisation de congrès, de stages, de voyages, de fêtes, de concerts, de l’espace, etc. Les sciences sociales et humaines abusent de ce nom : la linguistique (organisation de la phrase, du discours, etc.), le droit et les techniques administratifs (« organisation scientifique des écoles normales secondaires libres », « organisation hospitalière », « organisation supranationale des économies », « organisation militaire, territoriale, de l’armée »). « Par métonymie, le nom désigne les ensembles organisés (de services et de personnes) « formant une association ou une institution ayant des buts déterminés » : « Organisation de coopération et de développement économique (O.C.D.E.), Organisation météorologique mondiale (O.M.M.), Organisation des Pays exportateurs de Pétrole (O.P.E.P.), Organisation scientifique du travail (O.S.T.), Organisation du Traité de l'Atlantique Nord (O.T.A.N.), Organisation internationale du travail (O.I.T.), Organisation Mondiale de la Santé (O.M.S.), Organisation des Nations Unies (O.N.U.) ». Les organisations peuvent être « administrative, agricole, commerciale, économique, familiale, financière, gouvernementale, industrielle, judiciaire, juridique, légale, municipale, ouvrière, paysanne, politique, privée, professionnelle, scolaire, sociale, syndicale, technique » ; elles portent sur les cours, l’enseignement, les études, la défense, la nation, le pouvoir, la société, etc.

De la huitième édition (1932-35) à la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, l’allongement de l’article organisation atteste l’assomption sociale du nom. En 1932, la définition tenait en trois lignes ; aujourd’hui, elle occupe une page. En 1932, le mot avait un sens figuré ; dans la neuvième édition, trois sens : outre le sens biologique (« manière dont un corps est organisé, dont s’agencent ses parties »), les sens politiques et sociaux : « figuré, en parlant des États et de leurs institutions, l’organisation des pouvoirs prévue par la Constitution », « l’action par laquelle on prépare une entreprise, on se donne les moyens d’assurer son déroulement, sa réussite », « l’ensemble de personnes physiques ou morales organisées en vue d’un but commun ». En moins d’un siècle, ce nom issu de la théologie et de la biologie s’est confondu avec la société elle-même ou avec la volonté de faire société, comme si la modernité n’avait plus qu’un Dieu : le social, mais le social mâtiné de biologique.

 

 

13 janvier 2009

Gestion

 

 

En latin, le nom gestio est d’un emploi peu fréquent. Il s’en rencontre deux occurrences seulement et dans la même oeuvre : De Inventione de Cicéron (premier siècle avant notre ère). M. Gaffiot (Dictionnaire latin français, 1934) le traduit ainsi : « action de gérer, gestion, exécution ». Gestion, qui en est emprunté, est attesté, comme terme de droit, en 1481 dans une Ordonnance des rois de France et il est défini de la même manière pendant trois siècles : « administration ; rendre compte de sa gestion » (Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1762) ; « administration, action de gérer ; rendre compte de sa gestion » (Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1788) ; « administration, rendre compte de sa gestion ; le temps de sa gestion ; durant sa gestion » (Dictionnaire de l’Académie française, 1798) ; « action de gérer, administration ; rendre compte de sa gestion ; le temps de sa gestion ; durant sa gestion ; avoir la gestion des biens d’une personne » (Ibid., 1832-35) ; « action, manière de gérer ; avoir la gestion des biens d’une personne » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ; « action de gérer ; rendre compte de sa gestion ; durant sa gestion ; avoir la gestion des biens d’une personne » (Dictionnaire de l’Académie française, 1932-35).

L’article gestion de la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) tient en une ligne ; celui de la neuvième édition (en cours de publication depuis 1994) occupe presque une demi-page. Le sens n’a guère évolué : c’est « action de gérer ; résultat de cette action » et « par métonymie », c’est « la durée pendant laquelle une personne gère un établissement, une entreprise, etc. ». En revanche, ce qui a changé, c’est la multiplication des emplois et des exemples : « avoir en charge la gestion d’une entreprise, d’un fonds de commerce, d’un immeuble ; confier à quelqu’un la gestion de sa fortune, des biens d’un mineur, d’un portefeuille d’actions ; frais de gestion ; compte de gestion ; comité de gestion ; mauvaise, saine gestion ; un cours de gestion ». En droit pénal, la gestion de fait est le « maniement accidentel ou frauduleux des deniers publics par une personne n’ayant pas la qualité de comptable public ». Le mot s’étend à d’autres réalités sociales ou collectives : aux « affaires d’un pays, d’un État ».

Gestion a beau être emprunté du latin et avoir conservé pendant plus de vingt siècles le même sens, il est un terme moderne. Littré (1863-77) en expédie la définition en une courte phrase ; un siècle plus tard, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) ont besoin d’une colonne grand format pour en décrire les trois acceptions : « action de gérer les affaires d’autrui et, par extension, ses propres affaires ; manière dont on les gère » ; « dans une administration ou une entreprise, action de diriger un service ou d’assurer une fonction effective » ; « (comptabilité et finances publiques), ensemble des opérations comptables effectuées soit pendant l’année budgétaire, soit pendant la durée de fonction du comptable ». En un siècle, les emplois se sont aussi diversifiés : « gestion d’une fortune, d’un immeuble, d’un patrimoine ; de portefeuille ; automatisée ; gestion d’affaires ; durée d’une gestion ; gestion commerciale, financière ; comité de gestion ; gestion d’une entreprise ; gestion du personnel ; compte de gestion ». La modernité étant faite de l’accumulation d’énormes machines bureaucratiques, il était urgent qu’elle accouchât d’une multitude de gestions ou qu’elle mît de la gestion partout ou qu’elle fît de la gestion le sommet de l’expertise.

12 janvier 2009

Intermission

 

Emprunté du latin intermissio, nom qui est traduit dans le Dictionnaire latin français de M. Gaffiot par « discontinuité, interruption, suspension, relâche », intermission est attesté dans la seconde moitié du XIVe siècle au sens « d’interruption » (sans intermission « sans interruption ») et il est relevé par Richelet dans son Dictionnaire (1680) comme terme de médecine (intermission de fièvre).

Les académiciens, de 1694 à 1878, le définissent par les deux mêmes synonymes : « interruption, discontinuation » et en illustrent le sens des mêmes exemples, tirés de la médecine (La fièvre lui a duré trente heures sans intermission, il y a eu quelque légère intermission à son mal) ou de la vie quotidienne (il travaille sans intermission). A la différence des académiciens, Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) délimite les emplois d’intermission, d’intermittence et d’intermittent, qui « expriment tous trois, interruption, discontinuation : mais le premier est du langage commun (il travaille sans intermission ; la fièvre lui a duré trois jours sans intermission) et les deux autres ne se disent que du pouls et de la fièvre (pouls intermittent, fièvre intermittente, l’intermittence du pouls, de la fièvre) ». Or, en dix ans, si l’on compare le dictionnaire de Féraud, publié en 1788, à la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française, publiée en 1798, la situation a changé. L’exemple du langage commun, « il travaille sans intermission », n’est plus cité par les académiciens et dans la sixième édition de leur Dictionnaire, en 1832-35, ceux-ci précisent qu’on emploie ce mot « surtout en termes de médecine » : du « langage commun », il a basculé dans une langue de spécialité, celle de la médecine. Dans la huitième édition (1932-35), son emploi est jugé encore plus restreint : « terme didactique ; synonyme d’intermittence, il est moins employé que celui-ci ». Autrement dit, en un peu plus d’un siècle, l’état de choses décrit par Féraud a été complètement inversé : intermittence et intermission se sont échangé leur emploi.

Littré, pour sa part, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), ne note rien de ce que les académiciens ont remarqué. Il distingue deux emplois : celui du langage commun (« action de mettre un intervalle, une discontinuation ») et celui de la médecine (« intervalle qui sépare les accès d’une affection intermittente »). Il est vrai que les écrivains ont employé intermission sans interruption jusqu’au XIXe siècle : Littré cite des extraits de Calvin, d’Aubigné (« la succession personnelle de tous les papes jusqu’à ce temps sans intermission quelconque »), Balzac (Jean-François Guez de Balzac), de Fénelon, de Chateaubriand (« la tristesse est le relâchement de la douleur, sorte d’intermission de la fièvre de l’âme qui conduit à la guérison ou à la mort »). Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) suivent la leçon des académiciens. Ils tiennent intermission au sens « d’action de s’interrompre ou d’interrompre une chose commencée » et de « résultat de cette action » pour vieux et peu usité, bien qu’au XXe siècle, un écrivain (Arnoux) l’ait employé en 1919 : « sonne sans délai et sans intermission », et ils relèguent le mot dans la langue de la médecine (« intervalle entre deux accès de certaines affections et en particulier entre deux accès de fièvre »), ayant pour synonymes courants intermittence, relâche, répit, alors que les académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, en réduisent encore plus le domaine d’emploi : c’est, en médecine, le synonyme vieilli d’intermittence.

Voilà comment en un siècle les lexicographes ont constaté la mort lente d’un vieux mot.

 

 

11 janvier 2009

La "science sociale" en folie

 

Le génocide voilé de M. Tidiane N'Diaye (Gallimard, 2008) est un réquisitoire, bien documenté et implacable, contre la réduction à l'esclavage de millions de Noirs par les autorités arabes et musulmanes, et cela du VIIe au XXe siècle : razzias, massacres, castrations, racisme primaire, etc. Bien entendu, il est interdit ou déconseillé de parler de ces réalités. De fait, il n'en est question nulle part, surtout pas dans les grands media culturels. Pourtant, autant M. Tidiane N'Diaye, qui est d'origine sénégalaise, est courageux et lucide quand il étudie la traite négrière entre l'Afrique et les pays arabes et musulmans ou la traite transatlantique, autant il est prudent, circonspect, cauteleux, quand il évoque (chapitre I) la traite négrière interne à l'Afrique noire, qu'il refuse de désigner par les mots justes : "esclave" et "esclavage", recourant, comme d'habitude, aux vieux euphémismes. Les esclaves noirs des tribus noires ne sont pas des esclaves, mais des "captifs"; l'esclavage qu'ils subissent n'est plus de l'esclavage, mais du "servage".

 

Mme Joselyne Dakhlia est censée étudier dans Lingua franca (Actes Sud, 2008) le franco ou la langue franque, une sorte de sabir fait de mots italiens et espagnols, qu'utilisaient les sultans ou les riches musulmans d'Afrique du Nord ou du Levant pour faire larbiner leurs esclaves chrétiens ou avec lequel les pirates barbaresques négociaient les rançons de leurs captifs européens ou dont se servaient les autorités ottomanes pour commercer avec les marchands européens. Eh bien, ce sabir d'esclaves est tenu par Mme Jocelyne Dakhlia, islamophile forcenée, pour une "langue de partage", une "langue d'échange", la langue de la découverte de l'Autre, la langue du respect et de la connaissance. Rideau.

 

En 1989, pour célébrer le bi-centenaire de la Révolution, les éditions Laffont ont publié de Mme Walter (celle du métissage de la langue française par les mots venus d'ailleurs) une sorte de péan ou de dithyrambe, élogieux sans limite et au titre rigolo, Mots sans-culottes. C'est l'inventaire de tous les néologismes forgés entre 1789 et 1815, Mme Walter tenant pour des anecdotes pittoresques les changements de noms de villes, villages, rues, etc. et cachant quelques-uns des mots fabriqués lors de ces années "de plomb" pour désigner des réalités horribles : terrorisme, terroriste, nationalisme, vandale, vandalisme... Dans un chapitre, elle étudie la substitution du vocabulaire précis de la "nomenclature" chimique (oxygène, hydrogène, nitrate, sulfure, etc.) aux termes anciens et pittoresques de l'alchimie. Cette substitution s'est faite officiellement en 1787, lors d'une communication de Lavoisier à l'Académie des Sciences. Elle est antérieure de deux ans à la Révolution et de cinq ans à l'établissement de la République. Si un pouvoir politique devait s'en voir attribuer la prérogative, ce serait la monarchie et Louis XVI. Or, ce chapitre a pour titre "la république et les chimistes" et c'est à la république que Mme Walter en décerne, sans scrupule et contre toute vérité historique, le mérite. La falsification serait anodine (elle est dans l'air du temps et tout à fait conforme à la "science sociale"), si l'inventeur de la chimie moderne n'avait pas été coupé en deux en 1794 - par la république justement.

 

 

 

 

Toutes les notes