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30 janvier 2009

Grève

 

 

Dans les dictionnaires anciens, le nom grève a deux sens : « lieu uni et plat rempli de gravier, le long de la mer ou d’une grande rivière » (exemple : la mer jette ses immondices sur la grève) et « place publique à Paris, que l’on nomme la Grève, parce qu’elle est le long du bord de la Seine » (exemples : on fait les exécutions en grève ; un tel fut décapite en grève, en place de grève), aussi bien dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1762, 1798, 1832-35) que chez Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1787-1788 : « plage unie et sablonneuse », « à Paris, place publique, où l’on fait les exécutions ») ou même chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « terrain uni et sablonneux le long de la mer ou d’une grande rivière » ; « place de Paris sur le bord de la Seine, à côté de l’hôtel de ville, où se faisaient les exécutions juridiques »), qui cite un extrait éloquent de Scarron (XVIIe siècle) : « Bien que les spectacles de la Grève ne soient pas de fort belles choses à mander à une personne de votre qualité, je vous dirai pourtant par pure stérilité de nouvelles, que l’on pend et roue ici tous les jours de la semaine ».

C’est chez Littré (1863-77) qu’apparaît pour la première fois le sens moderne, Littré prenant le soin d’expliquer comment le mot, signifiant « plage unie et sablonneuse », a pu désigner la cessation du travail ouvrier : Faire grève, explique-t-il, a pour sens « se tenir sur la place de Grève en attendant de l’ouvrage, suivant l’habitude de plusieurs corps de métiers parisiens (en ce sens on met un petit g à grève) » ; et de là, « par extension du sens de se tenir sur la place en attendant de l’ouvrage », le mot grève a pris le sens de « coalition d’ouvriers qui refusent de travailler, tant qu’on ne leur aura pas accordé certaines conditions qu’ils réclament » (exemples : « la grève des maçons, des charpentiers ; faire grève, se mettre en grève, abandonner les travaux en se liguant pour obtenir une augmentation de salaire »). Au milieu du XIXe siècle, la grève est une affaire d’ouvriers, et pas de fonctionnaires ou assimilés. Les ouvriers d’alors auraient été horrifiés s’ils avaient appris que des fonctionnaires avaient le front de se mettre en grève ou d’empêcher des ouvriers, des vrais, des travailleurs qui travaillent, de se rendre, par le train ou le métro, sur leur lieu de travail. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), les divers sens sont exposés et le mot grève, employé dans le sens de « cessation du travail », est propre aux ouvriers : « lieu uni et plat, couvert de gravier, de sable, le long de la mer ou d’une grande rivière » ; « place publique de Paris, située sur le bord de la Seine, devant l’Hôtel de Ville, où l’on faisait autrefois les exécutions et où se réunissaient les ouvriers sans travail en attendant d’être embauchés » ; « par extension, il signifie aujourd’hui entente, accord des ouvriers d’un atelier, d’une profession, pour cesser leur travail jusqu’à ce qu’ils aient obtenu une augmentation de salaire ou certains autres avantages ».

Tout change dans le Trésor de la langue française (1971-94), publié par les éditions du CNRS, établissement « engagé » s’il en fut. Le mot grève devient trine, comme le Dieu des chrétiens, scindé en trois homonymes : « terrain plat et uni » ; « cessation du travail » ; et (vieux) « partie de l’armure protégeant les jambes », sens relevé par Littré. Ce qui est nouveau et proprement inouï, c’est l’ampleur prise, dans ce monument d’engagement syndicalo-progressiste, par l’entrée consacrée à la grève, entendue comme la cessation de travail. Littré, en 1872, et les académiciens, en 1932-35, en expédiaient la définition entre deux ou trois lignes ; il faut aux lexicographes du CNRS, tous ou quasiment tous fonctionnaires, une page et demie ou trois colonnes très grand format pour recenser tous les emplois, même les plus minuscules, du nom grève, comme s’ils en rédigeaient un péan, et cela à une époque où, par rapport aux années 1900-1930, les grèves étaient de très bonasses cessations de travail, souvent d’ailleurs rémunérées par les employeurs, surtout dans le secteur public : « cessation collective, volontaire et concertée du travail (généralement avec préavis et pour une durée déterminée) par des salariés qui cherchent ainsi à contraindre leur employeur à satisfaire leurs revendications professionnelles ». Les grévistes ont changé de statut : ils ne sont plus ouvriers, mais salariés ; ils n’ont plus de patrons, mais des employeurs, tout cela préludant à la légitimation des grèves faites par les fonctionnaires et assimilés, ou autres employés d’entreprises nationalisées, qui ne risquent rien en cessant le travail, même pas une retenue sur leur salaire. Les exemples en revanche sont innombrables, comme dans un inventaire à la Prévert : grève illimitée, longue, partielle, totale, symbolique, massive, disciplinée, faire (la) grève, être, se mettre en grève, décider, décréter, déclencher, poursuivre, briser une grève, inciter, renoncer, mettre fin à une grève, menace, ordre, journée de grève, préavis, continuation, fin de la grève, mouvements de grève, déclenchement, organisation, règlementation de la grève, femmes, ouvriers, travailleurs en grève, grève-bouchon, grève avec occupation (des usines), comité de grève, piquet de grève, briseur de grève, faits de grève, allocation de grève, droit, liberté de grève, interdiction du droit de grève et de lock-out, grève des services publics, des fonctionnaires, des chemins de fer, scolaire, des heures supplémentaires, grève(-)surprise, grève sur le tas, grève d'avertissement, de harcèlement, grève de solidarité, tournante, articulée, sauvage, générale, perlée, du zèle, politique, de l'impôt, des femmes, de la faim, clause antigrève dans une loi, etc. Les lexicographes du CNRS n’ont sans doute jamais fait grève – je veux dire, une vraie grève, longue, dure, une grève d’un mois ou plus, réprimée par les gendarmes à cheval, comme en 1907 ou en 1923 ; en revanche, ils font la grève par procuration, non pas la grève des emplois du mot grève, mais une grève du zèle, le vrai zèle, celui des zélotes, qui montaient à l’assaut, surtout avec le sang des autres.

Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les académiciens suivent la leçon des rédacteurs du Trésor de la langue française ; ils distinguent deux homonymes : la plage et la cessation de travail, sans doute de peur que les lecteurs pressés ne croient que les fonctionnaires et assimilés se mettent en grève pour préparer leurs vacances d’été sur les grèves océanes et que grève ne soit un synonyme, inutilement insolent, de paresse. Le fait est qu’eux aussi, qui n’ont jamais fait grève de leur vie, sauf peut-être le prof Orsenna, distinguent presque autant d’espèces de grève que les auteurs du Trésor de la langue française : la tournante, la perlée, la générale, la finale, la surprise, l’insurrectionnelle, la sur le tas, etc. Les ethnologues du début du siècle dernier s’extasiaient, bouche bée, quand ils rendaient visite aux Inuits, Lapons ou autres Esquimaux, du très grand nombre de noms (une cinquantaine au moins) qui leur servaient à désigner la neige ou ses innombrables variétés. Ils en concluaient, hâtivement sans doute, que chaque langue porte en elle une vision du monde spécifique, celle du peuple qui la parle, et qu’elle est nourrie d’une culture, irréductible à tout autre : de là, l’idéologie différentialiste de la presse people et des media cultureux. Que dirait un ethnologue inuit, s’il séjournait en France pendant les grèves et qu’il dût apprendre les innombrables mots désignant les innombrables façons de cesser le travail ? Il en conclurait sans doute qu’en France, les fonctionnaires et assimilés ou autres habitués des grèves, qui interdisent aux travailleurs de se rendre à leur travail, ont une vision des choses très singulière, comme il n’en existe nulle part ailleurs dans le monde, puisqu’ils ont des dizaines de mots pour désigner la cessation du travail, sans parler des vacances, congés et autres RTT, et à peine deux ou trois pour désigner le travail, et que, dans cette culture inédite dans l’histoire de l’humanité, la perfection est atteinte avec la fin de l’Histoire, comme si la seule obsession de ces fonctionnaires était la vacance généralisée, de préférence allongés sur les grèves océanes.

29 janvier 2009

Oriflamme

 

 

Autant la formation d’oripeau est clairement expliquée, autant celle d’oriflamme est incertaine. La principale objection que l’on oppose à la formation par composition orie (« doré », du latin aureus) et flambe (« bannière ») est que l’oriflamme des rois de France était rouge, et non couleur or. A moins que le mot ne soit issu du latin laurea flammula, désignant un étendard lauré et donnant lorie flambe, puis orie flambe, comme dans la Chanson de Roland (XIe siècle) : « Geoffrey d’Anjou porte l’orie flambe ». Dans une Chronique de Saint-Denis, datant du XIVe siècle, il est écrit ceci qui explique ce qu’est l’oriflamme : « le service du fief est tel que le seigneur en doit porter en la bataille et es osts (et dans les armées) l’oriflamme saint Denis, toutes les fois que le roi ostoie (va en guerre) ; et le roi la doit venir quérir par grande dévotion et prendre congé aux martyrs, avant qu'il mange ; et quant il se part de l’église, il s’en doit aller tout droit là où il meut, sans tourner ni çà ni là pour autre besogne ». L’auteur d’un Blason des couleurs (XVe siècle) en précise la couleur : « la rouge couleur ou vermeille est de grand état et dignité, et bien nous le démontre l’oriflamme du ciel miraculeusement envoyée aux rois gaulois, qui était de cette couleur, afin de les animer à vertu et courage, magnanimité et prouesse ; cette oriflamme était en forme d’un étendard de soie rouge, bel et plaisant, et merveilleux à voir ».

Les auteurs de dictionnaires anciens reprennent en partie ces explications ; Nicot (Trésor de la langue française, 1606) : « oriflamme est la bannière tant renommée des Rois de France » ; les académiciens et Féraud (1788) : « étendard que les anciens Rois de France faisaient porter quand ils allaient à la guerre » (1762, 1798, 1832-35 le Roi alla prendre l’oriflamme à saint Denis) ; Littré (Dictionnaire de la langue française (1863-77) étant le premier qui précise la couleur de l’oriflamme des anciens rois : « petit étendard fait d’un tissu de soie de couleur rouge tirant probablement sur l’orangé, que nos anciens rois allaient recevoir des mains de l’abbé à Saint-Denis en partant pour la guerre ». De tous les auteurs classiques, Voltaire est sans doute le seul qui se soit gaussé dans L’Essai sur les Mœurs de l’origine miraculeuse de l’oriflamme royale : « le bouclier tombé du ciel dans l’ancienne Rome, l’oriflamme apportée à Saint-Denis par un ange, toutes ces imitations du Palladium de Troie, ne servent qu’à donner à la vérité l’air de la fable ». Habituellement, les académiciens répugnent à verser dans l’encyclopédisme. Dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, ils font une exception à ce principe et, dans l’entrée consacrée à oriflamme, ils décrivent plus la chose (qu’ils n’ont sans doute pas vue) qu’ils ne définissent le mot : « petit étendard dont la partie flottante était terminée en pointes, qui fut d’abord la bannière de l’abbaye de Saint- Denis et qui fut porté jusqu’au XVe siècle devant les rois de France quand ils allaient à la guerre » ; ils notent aussi que le mot désigne d’autres bannières que celle de l’abbaye de Saint-Denis : « il se dit encore de bannières analogues » (exemples : l’oriflamme de Jeanne d’Arc ; une église pavoisée d’oriflammes).

Dans la langue moderne, bien que le mot oriflamme désigne des réalités historiques, c’est-à-dire caduques ou disparues (« étendard de soie rouge orangé, à la partie flottante découpée en pointes, qui fut primitivement celui de l’abbaye de Saint-Denis et que les rois de France adoptèrent comme bannière royale du XII au XVe siècle », Trésor de la langue française, 1971-94), il sort de cet emploi étroit pour désigner de nouvelles réalités : l’étendard d’un souverain (de tout souverain) ; une bannière d’apparat ou d’ornement, souvent utilisée à l’occasion de fêtes ou de cérémonies ; le pavillon que l’on hisse avant le départ d’une course hippique et que l’on amène après son départ ; et au figuré, tout ce qui constitue un signe de ralliement, comme dans cet extrait éloquent de Romain Rolland, que l’on croirait d’hier : « les jeunes intellectuels, petits bourgeois orgueilleux, se faisaient royalistes, ou révolutionnaires, par amour-propre froissé et par haine de l’égalité démocratique ; et les théoriciens désintéressés, les philosophes de la violence, en bonnes girouettes se dressaient au-dessus d’eux, oriflammes de la tempête » (Jean-Christophe, 1911). A la différence des auteurs du Trésor de la langue française, les académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, ne relèvent que deux sens : le sens historique (« petit étendard dont la partie flottante se terminait en pointes, qui appartenait à l’abbaye de Saint-Denis et fut porté jusqu’au XVe siècle devant les rois de France lorsqu’ils allaient à la guerre ») et le sens actuel : « bannière d’apparat, longue et effilée, qui sert d’ornement ». En bref, il ne reste plus rien de la mystique de l’oriflamme royale dans les bannières d’apparat qui sont nommées oriflammes et qui servent à la montre ou de pub.

 

 

27 janvier 2009

Urbaniste, urbanisme

 

 

Voilà deux mots modernes, attestés, d’après les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), le premier, dérivé savant de l’adjectif urbain et signifiant « ensemble des arts et des techniques concourant à l’aménagement des espaces urbains », en 1900 ou en 1910 ; le second, dérivé du premier et désignant le « spécialiste de l’aménagement des espaces urbains », en 1911, quand a été fondée la Société française des Urbanistes.

En fait, il a existé dans la langue deux attestations plus anciennes de ces deux mots. Ainsi, Littré dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) définit le nom urbanistes (au pluriel) ainsi : « religieuses de Sainte-Claire qui peuvent posséder des fonds, ainsi dites parce que le pape Urbain VIII leur a donné leur règle ». Littré est le seul grand lexicographe à relever cet emploi, qu’ignorent les auteurs du Trésor de la langue française. Quant à urbanisme, il est attesté chez Louis-Sébastien Mercier, auteur en 1801 de Néologie ou vocabulaire des mots nouveaux ou pris dans des acceptions nouvelles, mais dans un sens qu’il n’a pas conservé, à savoir « science de l’urbanité », c’est-à-dire « de politesse que donne l’usage du monde » (Dictionnaire de l’Académie française, 1798), définition qui est suivie de la remarque suivante : « il se dit plus particulièrement de la politesse des anciens Romains ».

Or, ces deux sens – religieuses de Sainte Claire et science de la politesse raffinée –, bien qu’ils soient honorables (ou parce qu’ils sont honorables), disparaissent de la langue moderne et, en conséquence, des dictionnaires qui en décrivent le lexique. Urbanisme est relevé dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), mais urbaniste est ignoré des académiciens. La définition du premier de ces deux mots est élogieuse : « art de construire, de transformer, d’aménager les villes au mieux de la commodité, suivant les règles de l’esthétique et de l’hygiène ». Ca, c’est la théorie ou l’idéal, qui n’est jamais avéré dans les faits. La réalité des villes aménagées ou reconstruites entre 1920 et 1970 suivant les grandes et belles règles de cet urbanisme est sinistre. On chercherait en vain de l’art, de la commodité, de l’esthétique au Mirail, à la Grande Borne, à Sarcelles, aux Bosquets, etc. et autres verrues de l’urbanisme moderne.

Cela n’empêche pas les auteurs du Trésor de la langue française de renchérir sur les académiciens et de les dépasser dans l’éloge stupide : l’urbanisme est, selon ces phares de la langue, « l’ensemble des sciences, des techniques et des arts relatifs à l’organisation et à l’aménagement des espaces urbains » - jusque là, il n’y a rien à redire, tout se gâte quand les objectifs sont formulés : « en vue d’assurer le bien-être de l’homme et d’améliorer les rapports sociaux en préservant l’environnement », comme si le but de l’urbanisme était d’établir le paradis sur terre. Le Corbusier, cette lumière du néant, est cité pour légitimer (cela va de soi) les très hauts objectifs fixés à cet art : « les clefs de l’urbanisme sont dans les quatre fonctions : habiter, travailler, se récréer (dans les heures libres), circuler » (Charte d’Athènes, 1957, ouvrage au titre éloquent : comme dirait le philosophe, c’est par les déclarations qu’on libère les hommes et par les chartes qu’on les asservit). Il est vrai, ce qui explique peut-être cela, que l’urbanisme n’est pas seulement un art, mais aussi du droit administratif, de la bureaucratie, des procédures, des normes, des règles : « ensemble des règlements permettant aux pouvoirs publics de contrôler l’utilisation du sol en milieu urbain ». Un bref extrait des Grands ensembles d’habitation (1963) vend la mèche, pour ce qui est de la nullité de l’urbanisme moderne : « la comparaison France-étranger révèle un principe commun. Elle corrobore aussi l’uniformité, d’ailleurs regrettable en son expression, du langage architectural mis au service de principes d’urbanisme adoptés partout ». On se doutait que les belles définitions, grandioses et pompeuses, n’étaient que du vent, comme l’attestent les emplois cités dans le Trésor de la langue française : certificat d'urbanisme délivré par l’Administration à la demande du propriétaire d’un terrain, et stipulant les conditions d’utilisation et de construction de son terrain en fonction de la réglementation en vigueur ») ; code de l'urbanisme (« dispositions concernant l’aménagement urbain et notamment les règles concernant la délivrance des permis de construire »), servitude d'urbanisme (« limitation imposée à la propriété foncière, résultant des règles générales de l’urbanisme et relative à la réserve de certains emplacements dans le but de préserver l’hygiène et l’esthétique, et dans un souci d’écologie »). Pour que toutes ces belles choses soient, il faut, outre les bureaucrates spécialisés dans l’application de la règlementation, des urbanistes, c’est-à-dire des « techniciens spécialisés dans l’ordonnancement des espaces urbains » (Trésor de la langue française).

Il n’y a plus à s’étonner que tout ce qui entoure les villes, banlieues, cités, lotissements, zones commerciales, ZAC, ZUP, etc. soit aussi repoussant.

 

 

26 janvier 2009

Autogestion

 

 

Autogestion, écrit avec ou sans trait d’union, a été le mot fétiche des gogochistes dans les années 1960-80 : ils le prononçaient religieusement comme pour faire advenir la chose que le mot désignait. C’était le sésame ouvre-toi du socialisme et la clef de Saint-Pierre du paradis sur terre. Les gogochistes ne jurant plus que pub, com, fric, pèze, flouze, paillettes, leur utopie autogérée est morte ; et le mot autogestion aussi. C’est du passé d’outre tombe, du passé plus que parfait, du passé décomposé.

Pourtant le mot est récent. Composé d’un élément d’origine grecque et de gestion, mot « moderne » (cf. la note qui y a été consacrée), il est attesté en 1960 dans le Dictionnaire encyclopédique de la maison de commerce Larousse, maison engagée s’il en fut – engagée dans le camp du Bien, celui de la concentration d’hommes décidée par Lénine, Trotski et Staline. La définition n’est pas une définition, mais un éloge : « gestion d’une entreprise agricole ou industrielle assurée par un comité élu par les travailleurs de l’entreprise même », alors que celle des académiciens, dans la neuvième édition de leur Dictionnaire, est plus sobre – moins pieuse donc : « économie, gestion d’une entreprise par l’ensemble de son personnel ». L’éloge est ou serait accrédité par des expériences (réussies évidemment) d’autogestion dans des pays socialistes, tels que l’Algérie et la Yougoslavie. Les extraits cités dans le Trésor de la langue française célèbrent ces deux pays : « L’Algérie, de son côté, cherche à améliorer sa production laitière : un plan d’importation de 3000 vaches est en cours depuis août 1963 dans les exploitations du secteur d’autogestion » (L’Élevage dans le monde, 1966 : on aimerait savoir combien de litres de lait ont produits ces vaches et si la population de ce pays sous autogestion a bu un seul de ces litres) : « ainsi, en Algérie, on comptait 25000 ha consacrés aux fourrages (20000 en culture sèche, 5000 en culture irriguée) sur les 2700000 hectares du secteur autogéré (id est placé sous le régime de l’autogestion) ! » (in L’Élevage dans le monde, 1966) ; « M. Ecevit (le premier ministre turc) songe à casser la gestion bureaucratique des entreprises d’État et à la remplacer par une autogestion à la yougoslave (voulait-il suicider son pays ?), cette forme de gestion, qui combine la participation des ouvriers et des cadres et l’application des règles de management moderne » (« rires », in L'Express, 30 mai 1977). Toujours dans la même veine héroï-comique, on peut lire, dans le Traité de sociologie (1967), cette opinion gogochiste sublime : « l’un des aspects les plus intéressants et les plus prometteurs de l’expérience yougoslave, c’est l’effort qu’elle accomplit pour la formation des ouvriers et leur initiation aux problèmes techniques, administratifs et économiques de l’industrie ».

En 1968, l’avenir radieux était à notre porte. Il suffisait que l’autogestion soit importée en France, et tout serait changé : la vie, le monde, le réel, l’univers, les relations entre les hommes et les femmes. Tirez la bobinette et la chevillette cherra. Autogestionnaire, le paradis se réalisait tout seul, là, sous nos yeux, à portée de nos rêves, vite, tout de suite. Bien entendu, en Yougoslavie, en Algérie ou dans tout autre pays socialiste, malgré l’autogestion, les travailleurs ne géraient rien, et surtout pas les entreprises qui les faisaient marner en échange d’un quignon de pain. Où que ce soit dans le communisme, les esclaves sont esclaves. La gestion était le privilège de l’avant-garde autoproclamée. Grâce à l’autogestion, elle faisait main basse sur les richesses produites par ses esclaves.

Aujourd’hui, le voile sous lequel les dictionnaires ont caché la réalité de l’autogestion s’est dissipé. La Yougoslavie et l’Algérie sont dans l’abîme. Leurs ressortissants se sont transformés en tueurs xénophobes. Si l’Algérie n’était pas moubaraka et que l’islam ne la rendît pas intouchable, elle serait mise plus bas que le Chili de Pinochet, l’Espagne de Franco, la Grèce des colonels. N’étant pas islamique, la Yougoslavie a été rayée de la carte. Le réel ne se venge pas au hasard. Le paradis autogéré a accouché de l’enfer. L’autogestion est donc efficace. Appliquée dans les océans, en dix ans, elle en aura fait disparaître toute l’eau. De fait, si tant est que l’autogestion serve à quelque chose, ce n’est pas à établir le paradis, mais à dissoudre les illusions. En 1968, elle était célébrée. Elle est morte aujourd’hui. Aux trompettes de l’éloge bruyant a succédé le silence des cimetières.

 

 

25 janvier 2009

Locomotif, locomotive

 

 

Le nom locomotive a été d’abord un adjectif de genre féminin, attesté à la fin du XVIe siècle comme épithète, la faculté locomotive étant la « faculté de locomotion ». C’est un mot composé latin, en partie factice, formé par les érudits et humanistes de la renaissance, avec loco, ablatif de locus (« lieu ») et motivum, neutre de motivus « relatif au mouvement, mobile » (du verbe movere, « mouvoir »). En 1825, au moment où l’on construit les premiers chemins de fer, l’adjectif est attesté comme épithète de machine, pour désigner la « machine à vapeur montée sur roues traînant sur une ligne ferrée un convoi de voitures ».

Les académiciens enregistrent le mot dans la sixième édition (1832-35) de leur Dictionnaire, mais ils en ignorent l’emploi ferroviaire nouveau : « adjectif, qui a rapport à la locomotion », précisant qu’il « n’est guère usité que dans l’expression faculté locomotive ou faculté de changer de lieu par un acte de sa volonté », le confinant de fait au seul domaine de la physiologie. La France s’étant pourvue sous le Second Empire d’un réseau, presque complet, de voies ferrées, il était impossible à Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) d’ignorer le sens ferroviaire de locomotive, qu’il classe cependant en seconde position dans l’article qu’il consacre à locomotif : « qui a rapport à la locomotion ; Faculté locomotive » (la faculté locomotive est un des caractères qui s’offrent les premiers à l’esprit, lorsque l’on compare le règne végétal et le règne animal) » et « machine locomotive ou, substantivement, une locomotive, machine qui opère la traction des trains sur les chemins de fer ».

Un siècle plus tard, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) exposent, à l’article locomotif, ces deux emplois, celui de la physiologie (« qui opère la locomotion, qui a rapport à la locomotion », appareil locomotif), qui est mentionné comme vieux, bien que le mot ait été employé dans ce sens par Chateaubriand (« on a cru longtemps que les végétations n’avaient point la faculté locomotive, et l’on se trompait ») et Balzac (« les hommes condamnés à répéter le même mouvement par le travail auquel ils sont assujettis ont tous dans la démarche le principe locomotif fortement déterminé ; et il se trouve soit dans le thorax, soit dans les épaules »), et celui de la technique ferroviaire : « en parlant d’un engin, qui peut se déplacer d’un lieu à un autre ; chariot locomotif, machine locomotive ». Il est même attesté dans Sainte-Beuve le verbe hapax locomotiver, au sens de « faire changer de place » et le nom locomotivité, « vieilli et rare », est-il précisé dans ce même dictionnaire, au sens de « faculté de se déplacer propre aux êtres vivants » et dont le synonyme courant est locomotion.

La disparition des machines à vapeur et leur remplacement par des machines à traction électrique ont rendu caduc, du moins dans le vocabulaire des agents de la SNCF, le nom locomotive, auquel l’administration de cette entreprise préfère motrice. La langue semble ignorer cet oukase bureaucratique, ce en quoi elle a raison, et les auteurs de dictionnaires enregistrent cette répugnance. Selon les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), il existe ou a existé deux sortes de locomotive : une « machine fonctionnant le plus souvent à la vapeur, montée sur roues et destinée à la traction sur route ou sur voie ferrée » (« pour les transports à ciel ouvert, on peut utiliser des brouettes, des tombereaux ou des locomotives routières », De l’exploitation des mines, 1905) et « un véhicule doté d’un moteur, destiné à la traction d’un ensemble de voitures et de wagons sur voie ferrée » ; ainsi, dans cet extrait d’un ouvrage relatif au matériel des chemins de fer, publié en 1951 : « comme les locomotives à vapeur, les locomotives électriques prennent appui sur les rails par adhérence des roues motrices ». Dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française, ce que la SNCF nomme motrice est toujours nommé locomotive : « machine montée sur roues, actionnée par la vapeur, l’électricité ou d’autres sources d’énergie, qui sert à tirer ou à pousser wagons et voitures sur une voie ferrée » (locomotive à vapeur, locomotive électrique, à moteur Diesel).

En 1846, dans La Cousine Bette, Balzac est le premier à employer locomotive dans un sens figuré pour désigner une personne, ayant une forte personnalité et jouant un rôle de premier plan dans une activité quelconque : « elle sera l’une des souveraines occultes de Paris. C’est une fière locomotive qu’une pareille femme ! ». Ce sens métaphorique (« personne, entreprise qui en entraîne d’autres à sa suite ») est jugé familier par les académiciens, en dépit de son emploi par Balzac. Il est vrai que, quand Balzac métaphorisait, il ne faisait pas dans la dentelle.

 

 

21 janvier 2009

Organisation

 

Voilà un nom qui empeste la modernité dans ce qu’elle a de pire. Dérivé du verbe organiser, au sens de « pourvoir d’organes », il est attesté en 1488 au sens « d’état d’un corps organisé », c’est-à-dire pourvu d’organes, la seule entité dans la pensée de nos lointains ancêtres capable de donner à un corps des organes étant Dieu ou le Créateur. Le sens de ce verbe, tel qu’il est défini dans les quatre premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1762, est théologique : « il n’y a que l’Auteur de la nature qui puisse organiser un corps », l’auteur en question étant le Créateur. Dans la quatrième édition, la définition est complétée par un exemple qui en atténue la force théologique : c’est « la nature est admirable dans la formation des corps qu’elle organise », la nature en question pouvant ne pas être le Dieu tout puissant de la théologie.

Organisation est enregistré pour la première fois dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), dans le seul sens de « manière dont un corps est organisé » (exemples : « l’organisation du corps humain » et « on dit aussi par extension l’organisation des plantes ». Ce sens biologique perdure aujourd’hui ; il est exposé dans le Trésor de la langue française, 1971-94, où il occupe (cf. article organisation) une place réduite, au point que les biologistes pourraient s’en passer.

C’est en 1798, dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française, qu’est attesté, pour la première fois selon les auteurs du Trésor de la langue française, le sens moderne, qui est d’abord tout politique : « on dit figurément l’organisation du corps politique pour signifier la constitution d’un État ». Effectué pendant les événements dits révolutionnaires, le transfert d’un terme biologique au champ de la politique est éclairant ; et il dit plus long que tout discours savant que les catastrophes du XXe siècle, qui se résument par la biologisation de la politique, processus au terme duquel tout devient affaire de gènes, de races, de sang, d’hérédité, plongent leurs racines dans les délires révolutionnaires.

Avec un tel pedigree, l’assomption politique et sociale d’organisation peut commencer. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (sixième édition, 1832-35), le mot prend son envol : « il se dit, figurément, en parlant des États, des établissements publics ou particuliers » (exemples : « l’organisation du corps politique, d’un ministère, de l’armée, des tribunaux, de la garde nationale, etc. »). Rien n’arrête son extension. Chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), elle reste timide : l’organisation touche l’Etat, un établissement public ou particulier, les tribunaux, une armée. Abusé par la nouvelle religion sociale dont organisation est le prodrome, Guizot, dans L’Histoire de la civilisation en France, qualifie de sociale l’organisation (ce qui fait pléonasme) et désigne de ce terme moderne, par anachronisme évidemment, la Gaule romaine envahie par les Barbares : « en beaucoup de lieux, pendant beaucoup d’années, l’aspect de la Gaule put rester le même ; mais l’organisation sociale était attaquée, les membres ne tenaient plus les uns aux autres, les muscles ne jouaient plus, le sang ne circulait plus librement ni sûrement dans les veines » : la métaphore biologique (membres, muscles, sang, veines) est même filée. Si Guizot avait eu connaissance des gènes, il en aurait couronné son organisation. Dans les exemples de la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, les exemples se diversifient : « par extension, écrivent les académiciens, l’organisation de l’enseignement », mais c’est dans le Trésor de la langue française (1971-94) que triomphe le sens social d’organisation, comme l’attestent d’innombrables emplois : « effort, esprit, faculté, manque d’organisation ; organisation commerciale, logique, méthodique, du travail ; conseil en organisation ; organisation de congrès, de stages, de voyages, de fêtes, de concerts, de l’espace, etc. Les sciences sociales et humaines abusent de ce nom : la linguistique (organisation de la phrase, du discours, etc.), le droit et les techniques administratifs (« organisation scientifique des écoles normales secondaires libres », « organisation hospitalière », « organisation supranationale des économies », « organisation militaire, territoriale, de l’armée »). « Par métonymie, le nom désigne les ensembles organisés (de services et de personnes) « formant une association ou une institution ayant des buts déterminés » : « Organisation de coopération et de développement économique (O.C.D.E.), Organisation météorologique mondiale (O.M.M.), Organisation des Pays exportateurs de Pétrole (O.P.E.P.), Organisation scientifique du travail (O.S.T.), Organisation du Traité de l'Atlantique Nord (O.T.A.N.), Organisation internationale du travail (O.I.T.), Organisation Mondiale de la Santé (O.M.S.), Organisation des Nations Unies (O.N.U.) ». Les organisations peuvent être « administrative, agricole, commerciale, économique, familiale, financière, gouvernementale, industrielle, judiciaire, juridique, légale, municipale, ouvrière, paysanne, politique, privée, professionnelle, scolaire, sociale, syndicale, technique » ; elles portent sur les cours, l’enseignement, les études, la défense, la nation, le pouvoir, la société, etc.

De la huitième édition (1932-35) à la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, l’allongement de l’article organisation atteste l’assomption sociale du nom. En 1932, la définition tenait en trois lignes ; aujourd’hui, elle occupe une page. En 1932, le mot avait un sens figuré ; dans la neuvième édition, trois sens : outre le sens biologique (« manière dont un corps est organisé, dont s’agencent ses parties »), les sens politiques et sociaux : « figuré, en parlant des États et de leurs institutions, l’organisation des pouvoirs prévue par la Constitution », « l’action par laquelle on prépare une entreprise, on se donne les moyens d’assurer son déroulement, sa réussite », « l’ensemble de personnes physiques ou morales organisées en vue d’un but commun ». En moins d’un siècle, ce nom issu de la théologie et de la biologie s’est confondu avec la société elle-même ou avec la volonté de faire société, comme si la modernité n’avait plus qu’un Dieu : le social, mais le social mâtiné de biologique.

 

 

13 janvier 2009

Gestion

 

 

En latin, le nom gestio est d’un emploi peu fréquent. Il s’en rencontre deux occurrences seulement et dans la même oeuvre : De Inventione de Cicéron (premier siècle avant notre ère). M. Gaffiot (Dictionnaire latin français, 1934) le traduit ainsi : « action de gérer, gestion, exécution ». Gestion, qui en est emprunté, est attesté, comme terme de droit, en 1481 dans une Ordonnance des rois de France et il est défini de la même manière pendant trois siècles : « administration ; rendre compte de sa gestion » (Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1762) ; « administration, action de gérer ; rendre compte de sa gestion » (Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1788) ; « administration, rendre compte de sa gestion ; le temps de sa gestion ; durant sa gestion » (Dictionnaire de l’Académie française, 1798) ; « action de gérer, administration ; rendre compte de sa gestion ; le temps de sa gestion ; durant sa gestion ; avoir la gestion des biens d’une personne » (Ibid., 1832-35) ; « action, manière de gérer ; avoir la gestion des biens d’une personne » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ; « action de gérer ; rendre compte de sa gestion ; durant sa gestion ; avoir la gestion des biens d’une personne » (Dictionnaire de l’Académie française, 1932-35).

L’article gestion de la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) tient en une ligne ; celui de la neuvième édition (en cours de publication depuis 1994) occupe presque une demi-page. Le sens n’a guère évolué : c’est « action de gérer ; résultat de cette action » et « par métonymie », c’est « la durée pendant laquelle une personne gère un établissement, une entreprise, etc. ». En revanche, ce qui a changé, c’est la multiplication des emplois et des exemples : « avoir en charge la gestion d’une entreprise, d’un fonds de commerce, d’un immeuble ; confier à quelqu’un la gestion de sa fortune, des biens d’un mineur, d’un portefeuille d’actions ; frais de gestion ; compte de gestion ; comité de gestion ; mauvaise, saine gestion ; un cours de gestion ». En droit pénal, la gestion de fait est le « maniement accidentel ou frauduleux des deniers publics par une personne n’ayant pas la qualité de comptable public ». Le mot s’étend à d’autres réalités sociales ou collectives : aux « affaires d’un pays, d’un État ».

Gestion a beau être emprunté du latin et avoir conservé pendant plus de vingt siècles le même sens, il est un terme moderne. Littré (1863-77) en expédie la définition en une courte phrase ; un siècle plus tard, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) ont besoin d’une colonne grand format pour en décrire les trois acceptions : « action de gérer les affaires d’autrui et, par extension, ses propres affaires ; manière dont on les gère » ; « dans une administration ou une entreprise, action de diriger un service ou d’assurer une fonction effective » ; « (comptabilité et finances publiques), ensemble des opérations comptables effectuées soit pendant l’année budgétaire, soit pendant la durée de fonction du comptable ». En un siècle, les emplois se sont aussi diversifiés : « gestion d’une fortune, d’un immeuble, d’un patrimoine ; de portefeuille ; automatisée ; gestion d’affaires ; durée d’une gestion ; gestion commerciale, financière ; comité de gestion ; gestion d’une entreprise ; gestion du personnel ; compte de gestion ». La modernité étant faite de l’accumulation d’énormes machines bureaucratiques, il était urgent qu’elle accouchât d’une multitude de gestions ou qu’elle mît de la gestion partout ou qu’elle fît de la gestion le sommet de l’expertise.

12 janvier 2009

Intermission

 

Emprunté du latin intermissio, nom qui est traduit dans le Dictionnaire latin français de M. Gaffiot par « discontinuité, interruption, suspension, relâche », intermission est attesté dans la seconde moitié du XIVe siècle au sens « d’interruption » (sans intermission « sans interruption ») et il est relevé par Richelet dans son Dictionnaire (1680) comme terme de médecine (intermission de fièvre).

Les académiciens, de 1694 à 1878, le définissent par les deux mêmes synonymes : « interruption, discontinuation » et en illustrent le sens des mêmes exemples, tirés de la médecine (La fièvre lui a duré trente heures sans intermission, il y a eu quelque légère intermission à son mal) ou de la vie quotidienne (il travaille sans intermission). A la différence des académiciens, Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) délimite les emplois d’intermission, d’intermittence et d’intermittent, qui « expriment tous trois, interruption, discontinuation : mais le premier est du langage commun (il travaille sans intermission ; la fièvre lui a duré trois jours sans intermission) et les deux autres ne se disent que du pouls et de la fièvre (pouls intermittent, fièvre intermittente, l’intermittence du pouls, de la fièvre) ». Or, en dix ans, si l’on compare le dictionnaire de Féraud, publié en 1788, à la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française, publiée en 1798, la situation a changé. L’exemple du langage commun, « il travaille sans intermission », n’est plus cité par les académiciens et dans la sixième édition de leur Dictionnaire, en 1832-35, ceux-ci précisent qu’on emploie ce mot « surtout en termes de médecine » : du « langage commun », il a basculé dans une langue de spécialité, celle de la médecine. Dans la huitième édition (1932-35), son emploi est jugé encore plus restreint : « terme didactique ; synonyme d’intermittence, il est moins employé que celui-ci ». Autrement dit, en un peu plus d’un siècle, l’état de choses décrit par Féraud a été complètement inversé : intermittence et intermission se sont échangé leur emploi.

Littré, pour sa part, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), ne note rien de ce que les académiciens ont remarqué. Il distingue deux emplois : celui du langage commun (« action de mettre un intervalle, une discontinuation ») et celui de la médecine (« intervalle qui sépare les accès d’une affection intermittente »). Il est vrai que les écrivains ont employé intermission sans interruption jusqu’au XIXe siècle : Littré cite des extraits de Calvin, d’Aubigné (« la succession personnelle de tous les papes jusqu’à ce temps sans intermission quelconque »), Balzac (Jean-François Guez de Balzac), de Fénelon, de Chateaubriand (« la tristesse est le relâchement de la douleur, sorte d’intermission de la fièvre de l’âme qui conduit à la guérison ou à la mort »). Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) suivent la leçon des académiciens. Ils tiennent intermission au sens « d’action de s’interrompre ou d’interrompre une chose commencée » et de « résultat de cette action » pour vieux et peu usité, bien qu’au XXe siècle, un écrivain (Arnoux) l’ait employé en 1919 : « sonne sans délai et sans intermission », et ils relèguent le mot dans la langue de la médecine (« intervalle entre deux accès de certaines affections et en particulier entre deux accès de fièvre »), ayant pour synonymes courants intermittence, relâche, répit, alors que les académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, en réduisent encore plus le domaine d’emploi : c’est, en médecine, le synonyme vieilli d’intermittence.

Voilà comment en un siècle les lexicographes ont constaté la mort lente d’un vieux mot.

 

 

11 janvier 2009

La "science sociale" en folie

 

Le génocide voilé de M. Tidiane N'Diaye (Gallimard, 2008) est un réquisitoire, bien documenté et implacable, contre la réduction à l'esclavage de millions de Noirs par les autorités arabes et musulmanes, et cela du VIIe au XXe siècle : razzias, massacres, castrations, racisme primaire, etc. Bien entendu, il est interdit ou déconseillé de parler de ces réalités. De fait, il n'en est question nulle part, surtout pas dans les grands media culturels. Pourtant, autant M. Tidiane N'Diaye, qui est d'origine sénégalaise, est courageux et lucide quand il étudie la traite négrière entre l'Afrique et les pays arabes et musulmans ou la traite transatlantique, autant il est prudent, circonspect, cauteleux, quand il évoque (chapitre I) la traite négrière interne à l'Afrique noire, qu'il refuse de désigner par les mots justes : "esclave" et "esclavage", recourant, comme d'habitude, aux vieux euphémismes. Les esclaves noirs des tribus noires ne sont pas des esclaves, mais des "captifs"; l'esclavage qu'ils subissent n'est plus de l'esclavage, mais du "servage".

 

Mme Joselyne Dakhlia est censée étudier dans Lingua franca (Actes Sud, 2008) le franco ou la langue franque, une sorte de sabir fait de mots italiens et espagnols, qu'utilisaient les sultans ou les riches musulmans d'Afrique du Nord ou du Levant pour faire larbiner leurs esclaves chrétiens ou avec lequel les pirates barbaresques négociaient les rançons de leurs captifs européens ou dont se servaient les autorités ottomanes pour commercer avec les marchands européens. Eh bien, ce sabir d'esclaves est tenu par Mme Jocelyne Dakhlia, islamophile forcenée, pour une "langue de partage", une "langue d'échange", la langue de la découverte de l'Autre, la langue du respect et de la connaissance. Rideau.

 

En 1989, pour célébrer le bi-centenaire de la Révolution, les éditions Laffont ont publié de Mme Walter (celle du métissage de la langue française par les mots venus d'ailleurs) une sorte de péan ou de dithyrambe, élogieux sans limite et au titre rigolo, Mots sans-culottes. C'est l'inventaire de tous les néologismes forgés entre 1789 et 1815, Mme Walter tenant pour des anecdotes pittoresques les changements de noms de villes, villages, rues, etc. et cachant quelques-uns des mots fabriqués lors de ces années "de plomb" pour désigner des réalités horribles : terrorisme, terroriste, nationalisme, vandale, vandalisme... Dans un chapitre, elle étudie la substitution du vocabulaire précis de la "nomenclature" chimique (oxygène, hydrogène, nitrate, sulfure, etc.) aux termes anciens et pittoresques de l'alchimie. Cette substitution s'est faite officiellement en 1787, lors d'une communication de Lavoisier à l'Académie des Sciences. Elle est antérieure de deux ans à la Révolution et de cinq ans à l'établissement de la République. Si un pouvoir politique devait s'en voir attribuer la prérogative, ce serait la monarchie et Louis XVI. Or, ce chapitre a pour titre "la république et les chimistes" et c'est à la république que Mme Walter en décerne, sans scrupule et contre toute vérité historique, le mérite. La falsification serait anodine (elle est dans l'air du temps et tout à fait conforme à la "science sociale"), si l'inventeur de la chimie moderne n'avait pas été coupé en deux en 1794 - par la république justement.

 

 

 

 

10 janvier 2009

Universalisme, universaliste

 

 

Ces deux mots sont des dérivés « savants » de l’adjectif universel. S’ils en avaient été dérivés hors de la science, c’est-à-dire sans passer par le latin, ils auraient été universelisme et universeliste, le a de la quatrième syllabe étant dû à universalis. Ils sont savants et évidemment modernes, aussi bien par leur formation à l’aide des suffixes isme et iste, qui fleurent bon la doctrine, le système, la conception du monde, l’idéologie, etc. que par leur emploi en religion, sur le modèle de l’anglais, puis en philosophie, universalisme étant attesté en 1823 au sens de « système de ceux qui n’admettent pour principe, pour autorité, que l’assentiment universel, ce que tous les hommes appellent bon ou beau, juste ou vrai » (cette définition est un concentré d’idéologie moderne : système, principe, assentiment universel, bon, beau, vrai, juste - c’est du BHL pur jus) et universaliste, un siècle et demi auparavant, en 1684, au sens de « partisan de la doctrine d’après laquelle Dieu a voulu la rédemption de tous les hommes » (in Traité de la vérité de la religion chrétienne), puis en 1757 comme nom pour désigner « celui qui possède des connaissances sur toutes choses », comme les Encyclopédistes, qui « sont astronomes, grammairiens, universalistes, si cela peut se dire ; ils savent tout ». Or, dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65), le nom ne désigne pas ceux qui ont rédigé ce grand dictionnaire : il est donné « parmi les protestants à ceux d’entre leurs théologiens qui soutiennent qu’il y a une grâce universelle et suffisante, offerte à tous les hommes pour opérer leur salut ; de ce nombre sont surtout les Arminiens, qui à leur tour ont donné le nom de particularistes à leurs adversaires ».

Ces deux mots ne sont relevés dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française (1694-1935). On ne sait pourquoi ils ont été écartés. Trop savants, trop peu fréquents ? Ou bien les académiciens ont-ils jugé que ce vocabulaire sentait trop fort la bigoterie moderne ? Ce serait leur prêter plus d’insolence qu’ils n’en ont jamais manifestée. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) qui, en sa qualité de positiviste, était en phase avec la verroterie, occultiste, spiritiste, scientiste à religiosité exacerbée, les relève évidemment. L’universalisme est « l’opinion des universalistes », ces derniers étant « les membres d’une secte dite aussi latitudinaire, croyant que les hommes sont sauvés, quelles que soient leurs opinions religieuses ». Dans le Supplément de 1877, la définition est complétée par ce sens, « doctrine qui embrasse l’universalité des choses », illustré de cet extrait : « nous montrerons que toutes les institutions primitives du christianisme sont animées de cet esprit ; nous verrons par quelle pente fatale il a promptement été entraîné à déchoir de cet universalisme » (1877). Employé comme adjectif, universaliste a le sens de « qui embrasse tout le monde » (exemple : « le christianisme, de bonne heure, voulut être une religion universaliste »).

Au XXe siècle, le triomphe pendant de longues décennies de divers universalismes, qu’ils soient ou non religieux ou qu’ils soient des ersatz dégradés de religion, les universalismes communiste, socialiste national, islamique, scientiste, technique, etc. a placé les mots universaliste et universalisme furieusement dans le vent de l’histoire, si bien qu’ils ont été étendus à d’autres ensembles qu’une secte protestante, comme l’attestent les articles qui y sont consacrés dans le Trésor de la langue française (1971-94) : à la franc-maçonnerie (« aspiration de l’ordre maçonnique à voir naître un monde fondé sur le consentement universel et sur l’affirmation d’un droit égal au bonheur de tous les peuples et de toutes les races » - rien que ça !) ou à la philosophie (« toute doctrine qui considère la réalité comme un tout unique, ce qui revient à dire universel, dans lequel les individus ne peuvent être isolés, si ce n’est par abstraction » - pas moins !). L’universalisme, en tant que « caractère universaliste d’une théorie, d’une doctrine, d’un système », est illustré par cet extrait de Maritain (1927) : « l’impérialisme bolchevique, avec son effort d’expansion mondiale, paraît annoncer l’époque où ne seront plus en présence ici-bas que l’universalisme de l’antéchrist et l’universalisme du Christ » ; et par cet autre du philosophe Jean Lacroix (1949 : « le communisme (...), dans la mesure du moins où il demeure fidèle à l’universalisme marxiste, consiste à croire que l’individu sera parfaitement réconcilié avec lui-même lorsqu’il sera intégralement réconcilié avec autrui »), qui était un vrai philosophe, comme l’avèrent les âneries qu’il a pu écrire, dont celle-ci : « à la différence de l’hitlérisme, le marxisme est un universalisme : nul en droit n’est exclu de son salut », sauf, bien entendu, les 85 ou 90 millions de sacrifiés qui en ont subi les fers. Les exemples qui illustrent dans le Trésor de la langue française le sens moderne de l’adjectif universaliste (« qui concerne, qui embrasse le monde entier, la totalité des hommes »), à savoir idéologie, religion universaliste ; caractère universaliste de la déclaration des droits de l’homme ; déclarations universalistes ; attitude universaliste à laquelle le médecin est tenu, sont le bouquet final des feux d’artifice modernes que tirent ces deux mots.

 

05 janvier 2009

Cessation

 

 

Emprunté du latin cessatio, enregistré dans le Dictionnaire latin français (Hachette, 1934) avec quatre acceptions (« lenteur, retard » ; « repos, arrêt de l’activité » ; « arrêt, cessation », chez Aulu-Gelle, IIe siècle de notre ère, cessation pugnae, « arrêt du combat » ; et même « jachère, repos donnée à la terre », chez Columelle, agronome), ce nom est attesté au XIVe siècle chez Oresme au sens « d’arrêt », dans « la rémission ou cessation de tel mouvement », et il est défini avec les mêmes termes dans les six premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1694-1835) et par Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) : « intermission, discontinuation », intermission, sorti de l’usage actuel, signifiant « interruption, discontinuation ». Il est aussi illustré des mêmes exemples : cessation d'armes, d'hostilités, de poursuites, de commerce, de travail. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) opte pour une définition plus claire : « action de cesser; cessation d'hostilités, de poursuites, de commerce, etc. » et il cite un des emplois actuels : « cessation de paiements, faillite », comme les académiciens, dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35 : « action de cesser quelque chose ») et dans la neuvième édition en cours de publication : « action de mettre un terme à quelque chose ; le fait de prendre fin » (cessation des hostilités, d'une douleur, de poursuites, de commerce, de paiements, du travail). En fait, le sens de cessation et ses emplois sont restés stables en plus de trois siècles, pratiquement sans évolution, comme l’atteste l’article qui y est consacré dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « fait de prendre fin ou de mettre provisoirement ou définitivement fin à quelque chose » (synonymes, arrêt, interruption, suspension).

A propos de la guerre entre Israël et Gaza, de nombreux pays ont demandé ou exigé une « cessation » ou un « arrêt » des combats » ou « des hostilités ». A aucun moment, le mot armistice n’a été employé, bien qu’il signifie aussi « arrêt des combats » (« suspension totale ou partielle des hostilités entre deux armées, en particulier pour permettre au pays qui en fait la demande d’étudier les conditions de fin de guerre de l’adversaire », in Trésor de la langue française). A juste titre d’ailleurs, ce qui, dans la réalité des choses, et non plus dans la langue, distingue l’armistice d’une cessation des hostilités dans la réalité des choses, c’est que l’armistice est demandé par l’un des belligérants, ce qui n’a fait ni le Hamas, ni Israël, alors que la cessation des combats est exigée des puissances étrangères au conflit en cours.

 

 

04 janvier 2009

Minorité

 

 

Ce nom, emprunté du latin minoritas en usage dans la langue juridique du Moyen Age, est attesté à la fin du XIVe siècle dans le sens de « situation d’une personne mineure » et il est défini ainsi dans les dictionnaires anciens : « état d’une personne mineure ou le temps pendant lequel on est mineur » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, 1798, Dictionnaire critique de la langue française, Féraud, 1788). La définition est complétée de la remarque suivante : « on dit quelquefois minorité absolument, en parlant de la minorité des souverains ». Cette acception est exposée dans les éditions ultérieures du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35, 1878, 1932-35), dont celle qui est en cours de publication : « condition juridique d’une personne qui n’a pas atteint l’âge prescrit par la loi pour la majorité civile et qui, soumise à un régime de protection, n’est pas considérée en droit comme pleinement capable et responsable » et par extension, « période de la vie précédant l’âge de la majorité légale » (le mot « se dit particulièrement du temps pendant lequel un prince souverain ne peut, du fait de son âge, gouverner par lui-même »).

C’est au cours du XVIIIe siècle que le mot se charge d'un sens politique, emprunté de l’anglais minority, « groupe le moins important dans un vote » (1776 : « groupe qui réunit le moins grand nombre de suffrages »). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) remarque que « minorité, au sens de « moindre nombre », n’est pas dans les anciennes éditions du Dictionnaire de l’Académie » et que « c’est un mot venu d’Angleterre avec les débats parlementaires ». Ce sens est défini ainsi dans la cinquième édition, « révolutionnaire », du Dictionnaire de l’Académie française (1798 ) : « le petit nombre, par opposition à majorité, qui signifie le plus grand nombre. On appelle minorité d’une assemblée la partie moins nombreuse qui tâche de s’opposer à certaines opinions, certaines mesures préférées par la partie la plus nombreuse. Nombre inférieur à la moitié des votes. Il se dit aussi des membres même de l’assemblée. La minorité des votants ». Dans les sixième, septième, huitième éditions (1832-35, 1878, 1932-35) de ce même dictionnaire, les articles consacrés à minorité commencent par cette acception politique empruntée de l’anglais (c’est, à proprement parler, un néologisme sémantique), le sens juridique, empruntée du latin médiéval, étant présenté comme un complément : « minorité signifie aussi l’état d’une personne mineure ». A juste titre, ni Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), ni les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), ni même les académiciens dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire ne suivent cette leçon. Ils exposent en premier le sens juridique : « 1. État d’une personne mineure. 2. Le petit nombre, par opposition à majorité » (Littré). Dans le vocabulaire politique de la France actuelle, minorité, entendu dans ce sens politique, a été remplacé par opposition, sauf dans quelques expressions, comme « mettre ou être en minorité ». Fait face à la majorité, non pas la minorité, mais l’opposition.

Dans l'emploi actuel et éminemment moderne (minorités visibles ou invisibles, minorités ethniques, raciales, religieuses, sexuelles, etc.), minorité est très souvent au pluriel. Le pluriel est une fiction verbale. Il laisse accroire que ces minorités sont si nombreuses qu’elles sont la majorité et qu’elles devraient légitimement exercer tous les pouvoirs, les droits dont elles sont abusivement privées (leur non reconnaissance, comme on dit dans le charabia moderne) étant la marque d’infamie qui condamne à mort et à terme la « société d’accueil ». Cet emploi est tout idéologique, comme tout ce qui est moderne, et il est tout récent. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) datent la première attestation en droit international de 1976 : « groupement de personnes liées entre elles par des affinités religieuses, linguistiques, ethniques, politiques, englobées dans une population plus importante d’un État, de langue, d’ethnie, de religion, de politique différentes » (exemples : minorité blanche, culturelle, raciale ; la minorité catholique d’Irlande du Nord). Dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française, le mot, dans cet emploi, est défini ainsi, de façon quelque peu atténuée : « spécialement, ensemble de personnes qui, au sein d’une communauté nationale, présente certains particularismes » (exemples : minorité ethnique, linguistique, religieuse, la minorité copte d’Égypte). Une fois que la langue donne une existence à ces prétendues minorités, ne serait-ce qu’en les nommant, celles-ci peuvent exiger des droits nouveaux exorbitants ou ne plus relever de la loi commune.

 

L’exemple des coptes d’Egypte, cité par les académiciens, démontre en termes éloquents et qui ne demandent aucun commentaire l’imposture des revendications des prétendues minorités qui hurlent en France aujourd’hui à la discrimination, à l’apartheid, à la ségrégation. Les coptes sont des sous-citoyens, méprisés, haïs, leurs biens étant régulièrement la cible de pogroms destructeurs et eux-mêmes de ratonnades parfois meurtrières. Des droits leur sont refusés ; l’accès aux emplois publics leur est limité, etc. C’est une minorité menacée dans son être, dans ce qu’elle est depuis des millénaires, et ce par des populations en partie étrangères ou ayant fait cause commune avec les envahisseurs. Aucun scrupule ne retient pourtant les musulmans, les arabes et les noirs établis en France, à qui aucun droit n’est refusé, de s’instituer le plus bruyamment possible en minorité au même titre que les coptes d’Egypte et que les autres minorités chrétiennes du proche Orient, qui eux sont victimes de meurtres, d’exactions, de pogroms, de dénis de droit, d’une lente extinction dans leur propre pays.

 

 

03 janvier 2009

Ancrage

 

 

Dérivé du verbe ancrer, ce nom est attesté en 1468 comme « terme de marine » au sens de « lieu où on peut jeter l’ancre ». C’est dans ce sens qu’il est défini dans les dictionnaires : « lieu propre et commode pour ancrer. Il y a bon ancrage en toute cette côte » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, 1798, 1832-35 ; Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1788), les académiciens complétant ce sens par l’expression droit d’ancrage : « droit qu’on paye pour avoir liberté d’ancrer ».

Au XIXe siècle, le mot tombe peu à peu en désuétude, du moins comme terme de marine, ce que notent les académiciens en 1832-35 : « ce mot a vieilli ; on dit aujourd’hui mouillage, excepté dans la locution suivante : droit d’ancrage, droit qu’on paye pour avoir la faculté de mouiller dans un port, dans une rade, d’y jeter l’ancre ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) continue à définir ancrage comme un « lieu propre pour ancrer », l’illustrant d’un extrait de Chateaubriand (« les vaisseaux se mettent à l’abri derrière la jetée de la Goulette, en payant un droit d’ancrage considérable ») et de d’Aubigné (« les ancrages contre les tempêtes dépendent de la bonté du câble surtout »), sans remarquer qu’il sort peu à peu de l’usage. Au XXe siècle, les auteurs de dictionnaires jugent que le mot est vieux, aussi bien les académiciens (huitième édition, 1932-35 : « il a vieilli ; dans les deux acceptions on dit mouillage ») que les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94 : « vieilli » au sens « d’action de jeter l’ancre » et « par métonymie, de lieu d’ancrage »), lesquels précisent que, « dans cet emploi, ancrage ne survit plus que dans la langue littéraire, le terme technique étant mouillage ». La désuétude relève du jugement, et non pas du fait, toujours malaisé à établir. De fait, les lexicographes divergent sur le point de savoir si ancrage est vieilli ou non, vieilli ou simplement littéraire. En 1832-35, les académiciens étaient sûrs de leur jugement ; aujourd’hui, ils le sont moins. Dans la neuvième édition, en cours de publication, il n’est pas mentionné qu’ancrage soit vieilli ou ait vieilli, le seul indice étant l’imparfait de la définition de droit d’ancrage : « droit dont un navire devait s’acquitter pour mouiller dans un port », le sens métonymique « lieu favorable pour jeter l’ancre » n’étant précédé d’aucune mention.

Ce mot, étant concurrencé par mouillage, sauf quand il désigne un « dispositif sous-marin permettant de maintenir à un endroit fixe une bouée, une balise, etc. » (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition), émigre peu à peu de la marine vers d’autres domaines techniques. Selon les auteurs du Trésor de la langue française, le mot est en usage en aéronautique (« lieu où atterrit un aérostat »), dans le bâtiment et les travaux publics («dispositif servant à assurer la fixité d’un élément, d’un ouvrage soumis le plus souvent à un effort de traction »), dans les chemins de fer (« dispositif servant à consolider une voie »), dans les techniques d’escalade (« opération par laquelle on fixe des broches au glacier ou des pitons au rocher »), en dentisterie (« moyen permettant de fixer une prothèse »). A ces emplois, la maison Larousse ajoute celui-ci : « Point d’ancrage, point, élément fondamental autour duquel s’organise un ensemble ; endroit de l’habitacle d’une automobile où est fixée une ceinture de sécurité ».

Pourtant, il est un sens qui fait florès, surtout dans le vocabulaire de la politique. Les académiciens (neuvième édition) le définissent ainsi : « figuré, action d’ancrer, d’implanter solidement ; résultat de cette action. L’ancrage de ce parti politique dans le monde agricole » ; et les lexicographes de chez Larousse : « action d’ancrer quelque chose, fait d’être ancré ; implantation, enracinement : l’ancrage d’un parti dans la vie politique ». Il s’agit bien d’une métaphore qui, en se lexicalisant, c’est-à-dire en entrant dans les dictionnaires comme un des sens figurés du mot, a perdu de sa force première. Il ne semble pas qu’elle ait pour origine le sens historique. L’homme politique ou le parti qui s’ancre n’est pas comparé à un navire et le lieu où cet homme politique ou ce parti se fait élire à un asile provisoire. Le point de départ de la métaphore est l’emploi d’ancrage dans le bâtiment et les travaux publics que les académiciens glosent ainsi : « procédé permettant d’assurer la fixité d’un ouvrage ou d’un de ses éléments » (exemples : l’ancrage d’un pont, d’une voie ferrée, un point d’ancrage »). Des hommes politiques qui s’ancrent « à droite » ou « à gauche » ou dans telle ou telle ville ne mouillent pas, comme les navires (encore que…) ; ils ne se mouillent pas non plus ; ils rêvent seulement du destin des piles de pont suspendu qui s’enfoncent profondément dans le rocher. L’obsession technique et même techniciste les poussent même à être indéboulonnables, pendant quarante ou cinquante ans, ou plus. Jadis les poètes prêtaient aux fleurs, aux arbres, aux animaux une âme : « tout vit, tout est plein d’âmes », écrivait Hugo. Aujourd’hui, dans la France moderne, les journalistes chosifient les personnes. On en philosophie réifient. Les modèles auxquels ils les comparent ou dont elles sont censées tirer leurs qualités, ce sont les ouvrages de béton.

 

 

02 janvier 2009

Inadapté

 

 

Dérivé du participe passé du verbe adapter, auquel a été ajouté le préfixe de sens négatif – in, ce mot est attesté comme adjectif en 1845 et en 1908, dans le Larousse mensuel, au sens de « qui n’est pas adapté à son milieu ou à son genre de vie » ; en 1957, il qualifie le nom enfant, dans le titre du livre L'Enfant inadapté. C’est en 1897 qu’il est employé aussi comme nom pour désigner une personne « qui ne peut s’adapter à son milieu ou à son genre de vie » et en 1957, il désigne, suivi de l’adjectif scolaire, un enfant qui présente un retard dans son adaptation au milieu familial ou scolaire.

Il n’est enregistré ni dans les éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française (celles de 1878 et de 1932-35), ni par Littré. Qu’il soit adjectif ou nom, il est donc moderne – et même de la dernière modernité. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), les emplois sont distingués suivant que l’adjectif est suivi ou non d’un complément ou suivant qu’il se rapporte à des personnes ou à leur attitude ou à des choses. Ce qui apparaît nettement dans la définition, c’est l’hypostase du social, qui est devenu l’horizon indépassable de la France et qui produit donc des inadaptés : « qui n’est pas en harmonie avec son milieu, qui n’y est pas intégré ». Ces nouveaux malades sont assez bien décrits par Mounier, l’un des idéologues de cet horizon social indépassable : « les tempéraments anarchistes et libertaires se recrutent chez de grands nerveux aux enfances écartelées ; ils restent toute leur vie, envers la chose sociale, des adolescents inadaptés qui ne savent penser l’autonomie de l’individu que dans une perpétuelle et inquiète opposition envers toute société constituée ». Le nom, adjectif ou nom, connaît une immense succès : enfant inadapté (« qui est mal intégré, de manière passagère ou permanente, à la vie familiale ou à l’institution scolaire ») ; enfance inadaptée (« ensemble des enfants qui ont soit un handicap physique ou intellectuel, soit des troubles psychiques, qui empêchent leur intégration sociale ») ; inadapté mental, inadapté au réel, ou cet extrait de Bergson (1907) : « l’idée darwinienne d’une adaptation s’effectuant par l’élimination automatique des inadaptés est une idée simple et claire ». Le mot aussi se dit de choses : réglementations trop rigides et parfois inadaptées (celles qui régissent le système de santé), formes inadaptées aux nécessités nouvelles (celles du système éducatif) : nihil novi sub sole.

Ce qu’il y a de moderne dans inadapté, c’est surtout sa formation. Le participe passé adapté dont il dérive, comme le verbe adapter qui en est la matrice, ne se rapporte qu’à des choses, jamais à des personnes, sauf dans la langue moderne. Il s’applique à une comparaison, un vers, un passage (Dictionnaire de l’Académie française, première, quatrième, cinquième, sixième éditions, 1694, 1762, 1798, 1832-35 : comparaison bien adaptée ; vers, passage bien adapté) ; à un couvercle (sixième édition, 1832-35 : couvercle mal adapté à sa boîte) ; à un tuyau, au sujet (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « un tuyau adapté à l’orifice ; style adapté au sujet »). Quant au verbe adapter, il a pour sens « appliquer, faire convenir une chose à une autre » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, 1798, 1832-35 : « adapter un récipient au chapiteau d’une cornue » ; « il se dit aussi de l’application qu’on fait d’un mot, d’un passage à une personne, à un sujet ») ou « ajuster une chose à une autre » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « adapter un robinet à un tonneau ; adapter des ornements avec goût ; adapter son langage aux temps, aux lieux »). Le premier sens relevé par les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) est celui de la technologie : « joindre un objet à un autre de manière à obtenir un dispositif fonctionnel ». Le verbe est en usage en biologie, en physique, en économie, en architecture, en littérature, au cinéma, en musique, etc.

Autrement dit, ce que célèbre de manière négative l’adjectif et nom inadapté, c’est l’extension aux personnes de processus techniques propres aux choses, c’est la technicisation des êtres humains, comme si le formatage, l’usinage, l’ajustage généralisés des individus étaient devenus le seul horizon, indépassable évidemment, de la nouvelle et grande religion sociale, qui s’est substituée à l’ancienne transcendance chrétienne. Heureusement, il y a des individus qui rechignent, regimbent, résistent à cet ordre social-là, qui applique, pour les nommer inadaptés, ses propres critères, tout techniques. Dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, les sens sont classés dans un tout autre ordre que dans le Trésor de la langue française : d’abord les emplois se rapportant aux choses (« qui n’est pas adapté à quelque chose, à une situation, qui est inadéquat. Des institutions inadaptées. Des moyens inadaptés aux besoins ») ; ensuite ceux qui se rapportent aux personnes : « en parlant de personnes, qui présente un défaut d’adaptation à la vie sociale. Des adolescents inadaptés. L’enfance inadaptée. Substantif. Un inadapté, une inadaptée ». On aimerait tant, sans trop s'illusionner, que cette inversion dans le classement des sens ne soit pas le fruit du hasard ou l’effet de l’inadvertance, mais qu’elle exprimât la réserve d’êtres humains, fût-elle exprimée du bout des lèvres, vis-à-vis de l’usinage de leurs semblables.

 

 

 

01 janvier 2009

Voeux

 

 

Voeux

 

En 2007, le Dictionnaire critique de la NLF a été consulté par 47850 personnes; en 2008, par 63788 personnes.

En 2007, 101986 pages ont été lues; en 2008, 126418.

 

Bonne année à tous en attendant les joyeuses lectures de 2009.

 

ALJ