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01 février 2009

Efficacité, prévision, énergie

 

 

Ces trois noms ont été empruntés au latin entre la fin du XIIIe siècle (prévision, 1278) et le tout début du XVIe siècle (énergie, 1500), pendant deux siècles au cours desquels les « légistes », les clercs, les écrivains, les docteurs de l’université, les religieux, les penseurs, etc. enrichissent la langue française en empruntant de très nombreux mots au latin : latin classique, bas latin et latin d’église. Ce sont des mots « savants » ; et comme alors, et sans doute jusqu’au XVIIIe siècle, la plus haute science, parmi les sciences enseignées à l’université, était la science de Dieu ou théologie, il n’y a rien d’anormal qu’ils soient d’abord employés dans des contextes religieux, et en relation avec la science qui explique le monde, l’homme, les sociétés : la théologie. C’est ce que notent les auteurs de dictionnaires (Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1832-35) et Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), en particulier dans les exemples qui illustrent les définitions : efficacité, ou « force, vertu de quelque cause pour produire son effet », « se dit principalement de la grâce » (« efficacité de le grâce, des prières, des sacrements ») ; « prévision (ou « vue des choses futures ») n’a d’usage que dans le dogmatique », « « il ne se dit que de Dieu » (« la prévision de Dieu ») ; « énergie (ou « force agissante ») se dit principalement du discours, de la parole » : « L’Ecriture Sainte a une grande énergie ; il y a dans les Prophètes des expressions d’une grande énergie ». Même Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ou les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), quand ils définissent les sens historiques, rares ou disparus, rappellent le lien entre ces mots et la théologie. Ainsi, à propos d’énergie : « terme de théologie, une Puissance de la Divinité » (Littré) et « théologie, rare, puissance d’agir de la divinité ; par métonymie, cet agir lui-même » (Trésor de la langue française).

Ces mots s’étendent à d’autres domaines que la religion à la fin du XVIIIe siècle (efficacité, énergie, 1798) et au début du XIXe siècle (prévision, 1832-35), comme cela apparaît dans les exemples par lesquels les académiciens illustrent ces nouveaux emplois et sens : « l’efficacité d’un remède » (Dictionnaire de l’Académie française, 1798) ; « énergie se dit aussi de la conduite dans les choses publiques et privées » (emploi enregistré pour la première fois dans l’édition révolutionnaire de 1798) ; « prévisions se dit quelquefois au pluriel pour conjectures » (1832-35). L’exemple, « l’événement a justifié toutes mes prévisions », atteste que la « vue des choses futures » n’est pas réservée à Dieu et que l’homme aussi est en mesure de faire des prévisions. Dans les dictionnaires publiés au cours des XIXe et XXe siècles, les articles consacrés à ces mots prennent de plus en plus d’ampleur, au point que les articles du Trésor de la langue française sont de quatre à cinq plus longs que les articles du Dictionnaire de l’Académie française ou même que ceux de Littré. Il est vrai que ces mots ne cessent de s’étendre au XXe siècle à de nouveaux domaines, qui sont liés à la science (médecine, physique, physiologie, techniques, armement, économie, météorologie) ou au social (finances publiques, grèves, mouvement ouvrier)…

Cette évolution sémantique peut être mise en parallèle avec les événements politiques qui ont bouleversé la France à compter de 1789 (par exemple, les nouveaux emplois d’efficacité et d’énergie sont enregistrés en 1798, pendant la Révolution) et avec les mutations d’ampleur inouïe qui ont donné à la société française son visage actuel : individualisme croissant, l’homme autonome devenant la seule source de la loi et capable de remplacer Dieu dans la « vue des choses futures » ou les « sacrements », les « prières », la « grâce » dans l’ordre de l’efficacité ou les Prophètes dans l’expression de l’énergie. En se développant, les sciences et les techniques ont accaparé une partie du vocabulaire savant de la théologie : énergie (musculaire, nucléaire, thermique, etc.), prévision (en météorologie ou en économie, etc.), efficacité (d’une théorie, de mesures, de décisions), en même temps que s’affaiblissait la religion, qui ne fournit plus d’explications nouvelles sur l’homme, la société, l’univers, au détriment des idéologies et des sciences sociales.

La langue est du papier de tournesol. Elle révèle des séismes souterrains, dont le principal est le remplacement de la théologie par les idéologies scientistes et les sciences sociales pour expliquer aux hommes le sens de leur présence sur la terre.

 

 

 

Commentaires

Puisque vous évoquez les "légistes", la Chine a connu une période au cours de laquelle ils furent tout puissants et, même si leurs traces furent recouvertes par les idéologies qui ont suivi, ils ont marqué d'une empreinte discrète, mais tenace, la façon de penser dans l'Empire du Milieu. C'était justement un siècle ou deux après l'abandon officiel du concept de "dieux/Dieu", pour passer à celui de "Ciel": nature tout aussi abstraite sur le plan de la représentation mentale, mais plus perceptible en tant que phénomène.

Sans songer un instant à vous démoraliser, cela se passait il y a 2'400 ans; c'est dire s'il faudra vous armer de patience pour voir un renversement de tendance dans les moeurs philosophiques du royaume de France.

Pour les amateurs d'antiquités chinoises, c'est là: http://fr.wikipedia.org/wiki/L%C3%A9gisme

Écrit par : P.A.R. | 02 février 2009

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