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02 février 2009

Humoriste

 

 

C’est en 1762, dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française qu’humoriste, adjectif et nom, apparaît pour la première fois. Il y est défini ainsi : « adjectif de tous genres qui se dit dans le style familier d’un homme qui a de l’humeur, avec lequel il est difficile de vivre » et « il se prend aussi substantivement pour signifier les médecins galénistes ». Dans la neuvième édition, en cours de publication, de ce même dictionnaire, il a pour seul sens : « nom (XVIIIe siècle), emprunté de l’anglais humorist, de même sens ; personne qui a le don de l’humour et qui l’exerce dans différents domaines » (exemples : ces propos sont d'un humoriste ; Alphonse Allais, Tristan Bernard sont de célèbres humoristes ; adjectif, un écrivain, un dessinateur humoriste). En un peu plus de deux siècles, le sens a évolué dans d’importantes proportions, au point qu’aujourd’hui, le mot a un sens quasiment contraire à celui qu’il avait jadis et que, désignant, en 1578, lorsqu’il est attesté pour la première fois, un homme sujet à des sautes d’humeur et de caractère difficile, il désigne aujourd’hui un amuseur public. Jadis, on n’avait pas envie de rire, ni de sourire, ni de s’amuser, quand on était en compagnie d’un humoriste ; de nos jours, seuls les humoristes (dans l’ancien sens du mot) ne rient pas aux saillies des humoristes (dans le nouveau sens du mot).

Le sens attesté en 1578 (« il se dit dans le style familier d’un homme qui a de l’humeur, avec lequel il est difficile de vivre ») se maintient comme le premier sens du mot dans les cinquième (1798), sixième (1832-35) et septième (1878) éditions du Dictionnaire de l’Académie française, la huitième édition (1932-35) ne contenant pas d’entrée humoriste. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) le cite d’abord (« qui a souvent de l’humeur, difficile à vivre »), ajoutant qu’il est « peu usité en ce sens », l’illustrant de quelques extraits éloquents de La Harpe (« Le philosophe Saint-Lambert, naturellement sévère et même un peu humoriste ») et de Delille (« Cet humoriste / Dont la hargneuse déraison / Dans la société vient verser son poison »). Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) mentionnent le sens comme vieux, que le mot désigne « celui ou celle qui est souvent sujet à l’humeur » ou « celui ou celle qui se laisse guider par son humeur », et cela, bien que de nombreux grands écrivains l’aient employé dans ces deux sens ; Maine de Biran : « ma disposition est mauvaise, lâche, humoriste; je suis ennuyé de tout » ; Balzac : « se faire mélancolique avec les humoristes, gaie avec les insouciants, politique avec les ambitieux, écouter avec une apparente admiration les bavards » ; Joubert : « plus un peuple est humoriste, plus il est vif et brusque, plus il a d’accent. Son accent annonce en quoi il est peu contenu. Les courtisans, habitués à se contraindre, n’ont point d’accent »… Le mot est emprunté de l’italien umorista, qui désignant les membres de l’Academia degli Umoristi, qui sont présentés ainsi dans L’Encyclopédie (1751-65) de d’Alembert et Diderot, l’article humoriste de cet ouvrage reprenant quasiment tel quel l’article homonyme du Dictionnaire universel français et latin, vulgairement dit de Trévoux (1704-1774) : « (Littérature) nom des membres d’une fameuse académie de Rome. L’académie des Humoristes a été fondée par Paul Marcius, qui se servit de Gaspard Silvianus pour rassembler les gens de lettres qu’il y avait à Rome et en former cette société, comme dit Janus Nicius dans l’éloge de Silvianus. La devise de l’académie des Humoristes est une nuée, qui, s’étant élevée des eaux salées de la mer, retombe en pluie douce avec cet hémistiche de Lucrèce, lib. VI. redit agmine dulci. Jérôme Alexandre, humoriste, a fait trois discours sur cette devise. Les obsèques de M. Peiresc furent célébrées dans l’académie des Humoristes, dont il était, en plus de quarante sortes de langues (cf. Gassendi, vie de Peiresc)». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) présente ainsi, assez sobrement, les humoristes : « substantif masculin, membre d’une académie de Rome, fondée par Paul Mancini, et qui prit pour devise la chute d’une douce rosée » ; et, pour compléter cette présentation, il cite ce long extrait de l’Histoire de l’Académie de Pellisson : « ceux qui ont parlé de l’académie des humoristes de Rome disent qu’elle naquit fortuitement aux noces de Lorenzo Mancini ; que plusieurs personnes d’entre les conviés se mirent à réciter des sonnets, des comédies, des discours, ce qui leur fit donner le nom de belli humori ; qu’enfin, ayant pris goût à ces exercices, ils résolurent de former une académie de belles-lettres, qu’alors ils changèrent le nom de belli humori en celui d’humoristi ».

Nom, humoriste désigne aussi dans la vieille langue les « médecins galénistes », c’est-à-dire les partisans des thèses de Galien, qui sont exposées en ces termes dans L’Encyclopédie : « (médecine) nom sous lequel sont désignés, surtout dans les écrits de Van Helmont, les médecins de la secte galénique, dont la doctrine consistait principalement à attribuer la plupart des maladies aux seuls vices des humeurs, qu’ils faisaient consister dans leur intempérie ou leurs qualités viciées, lorsqu’elles ne se tempèrent pas les unes les autres, et qu’il y en a de dominantes ». Ce sens est exposé dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1762 et 1878 : « il se prend aussi substantivement pour signifier les médecins galénistes, qui attribuent la plupart des maladies au seul vice des humeurs » (1798) et « il se dit aussi des médecins qui attribuent principalement aux humeurs les divers phénomènes de la vie, soit dans l’état de santé, soit dans l’état de maladie » (1832-35) ; et par Littré dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « terme de médecine, qui appartient à un système dans lequel on attribue la cause des maladies à l’altération primitive des humeurs » (« les théories humoristes ») et « substantif masculin, les humoristes, les partisans de ce système ». La théorie des humeurs devenue caduque et sans objet, les médecins galénistes ont disparu, ainsi que le mot qui les désignait, comme l’atteste l’article humoriste du Trésor de la langue française : « Médecine ancienne, celui, celle qui est partisan de l’humorisme ». Entendu dans ce sens, ce mot est emprunté du latin savant de la médecine classique, le nom humorista ayant été fabriqué par le médecin flamand Van Helmont (1577-1644).

Quant au sens actuel, il est emprunté, comme l’indiquent les académiciens dans la neuvième édition de leur Dictionnaire, de l’anglais humorist, sans doute emprunté d’humoriste, et attesté en anglais dès la fin du XVIe siècle dans le sens de « personne facétieuse, enjouée, ayant le sens du comique » ; l’emprunt français étant, quant à lui, attesté dans un dictionnaire bilingue, publié à Strasbourg en 1793, lequel, selon les rédacteurs du Trésor de la langue française (article humoriste), « rend le mieux l’acception et ajoute expressément la signification de launigt, oder Laune habend , « enjoué, ayant de la bonne humeur » ; ainsi dans « un homme humoriste, un trait humoriste, un ouvrage rempli de traits et de pensées humoristes, des saillies humoristes ». En 1842, l’adjectif est employé comme substantif. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est le premier à enregistrer ce sens : « enclin à une sorte de gaieté railleuse et originale ; écrivain humoriste, celui qui traite avec gaieté une matière sérieuse ; celui qui a de la fantaisie, une vivacité originale » (exemple : « Henri Heine est un écrivain humoriste »).

C’est aujourd’hui, dans le Trésor de la langue française et dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (cf. supra), le sens usuel, selon les rédacteurs du Trésor de la langue française, d’humoriste et même, selon les académiciens, le seul sens de ce nom : « celui, celle qui a de l’humour, qui le pratique » et « par extension, adjectif (en parlant d’un phénomène naturel, physique ou psychologique), qui est empreint d’humour ». La facilité avec laquelle ce sens anglais a été adopté par les Français s’explique par le fait que le nom humeur, duquel est emprunté le nom anglais humour, a, parmi les huit acceptions que relève Littré, celle-ci : « penchant à la plaisanterie, originalité facétieuse, à peu près dans le sens de l’anglais humour, qui est d’ailleurs un emprunt fait à la langue française ». Sont cités des extraits de Corneille, de Scarron (« De ce qu’elles ont moins, c’est dont plus je les loue : Aux sottes, de l’esprit ; aux vieilles, de l’humeur ») et de Voltaire : « Les Anglais ont un terme pour signifier cette plaisanterie, ce vrai comique, cette gaieté, cette urbanité, ces saillies qui échappent à un homme sans qu’il s’en doute ; et ils rendent cette idée par le mot humeur, humour, qu’ils prononcent /yumor/, et ils croient qu’ils ont seuls cette humeur, que les autres nations n’ont point de terme pour exprimer ce caractère d’esprit ; cependant c’est un ancien mot de notre langue, employé en ce sens dans plusieurs comédies de Corneille ». Littré ajoute : « Humeur a vieilli en ce sens ; cependant le voisinage du mot anglais humour lui a redonné faveur ; et déjà Diderot avait recommencé à l’employer : toute la scène du confessionnal voulait être mieux dessinée ; cela demandait plus d’humeur, plus de force ».

 

 

Commentaires

A propos d'humoristes, nous dissertions le 22 septembre 2008 sur la mort de Dieu en nous référant à Nietzsche (1844-1900), qui aurait dit-on repris le thème de Heinrich Heine (1797-1856).
Mais, je découvre que le dénommé Johann Paul Friedrich Richter (1763-1825), qualifié d'"humoriste" par la littérature allemande, aurait l'antériorité de cette révélation, mise en un poème intitulé "Le Songe", traduit par Germaine de Staël (1766-1817). Ceci aurait inspiré à Gérard de Nerval (1808-1855) son poème "Le Christ au Mont-des-Oliviers", en ajoutant que lui-même avait traduit en français les poèmes de Heine.
Le réseau est démasqué. Mais ce qui va surtout faire tiquer François Marie, c'est que cet humoriste de Richter se faisait appeler "Jean-Paul" en hommage à "Jean-Jacques" (qui vous savez).

Voici enfin le fameux poème:
"J'ai parcouru les mondes, je suis monté dans les soleils et j'ai volé avec les voies lactées à travers les solitudes célestes ; mais il n'y a point de Dieu. Je suis redescendu aussi loin que l'être jette son ombre, j'ai regardé dans l'abîme et j'ai crié "Père, où es-tu?", mais je n'ai entendu que l'éternelle tempête que nul ne gouverne ; l'arc-en-ciel éclatant des êtres était là sans soleil aucun qui le créât, et s'y écoulait goutte à goutte. Lorsque je levai mon regard sur le monde immense, y cherchant l'oeil divin, l'univers fixa sur moi une orbite caverneuse, vide, sans fond ; l'Eternité était sur le chaos et le rongeait et se dévorait elle-même".

A comparer avec celui de Nerval, mais je ne veux pas monopoliser les octets de Monsieur Arouet.

Écrit par : P.A.R. | 02 février 2009

Quoique....

Tout à fait entre nous, les galénistes sont des gens qui écoutent France-Culture sur un poste à galène (Monsieur Amédée en connaît). Les autres sont des galiénistes, praticiens à la mode de Galien, dont l'enseignement nous a été transmis par les Arabes (grands humoristes s'il en est). Mais les plus grands galiéno-humoristes de notre temps sont encore les communistes, qui ont largement saigné la population du globe au cours du XXe siècle avec le succès que l'on connaît, pour la maintenir svelte.

Écrit par : P.A.R. | 02 février 2009

1

notons que le célèbre GALIEN est appelé GALEN in british!

2 ça caille et neige au " pays des gueules jaunes , que j'ai retrouvé , le vent hurle à la mort

Écrit par : amédée | 02 février 2009

Vous avez toute ma compassion d'arpenter ces plaines à betteraves et à obus non éclatés par des temps à ne pas mettre un Husky dehors.

Écrit par : P.A:R. | 02 février 2009

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