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09 février 2009

Humour

 

 

Le mot humour est la forme qu’a prise en Angleterre le vieux mot humeur, emprunté assez tôt par les Anglais et réutilisé en français sous sa forme anglaise à partir de la fin du XVIIe siècle (1693, 1725, 1728 : « mots piquants à double entente que les Anglais appellent humours » ; 1745 : « De notre mot d’humeur, les Anglais ont fait celui d’humour »). Dans L’Encyclopédie (1751-65) de d’Alembert et Diderot, un article, assez pertinent, quand on le lit deux siècles et demi après qu’il a été rédigé, est consacré à l’humour. En voici un long extrait : « (Morale) les Anglais se servent de ce mot pour désigner une plaisanterie originale, peu commune et d’un tour singulier. Parmi les auteurs de cette nation, personne n’a eu de l'humour, ou de cette plaisanterie originale, à un plus haut point que Swift, qui, par le tour qu’il savait donner à ses plaisanteries, produisit quelquefois, parmi ses compatriotes, des effets qu’on n’aurait jamais pu attendre des ouvrages les plus sérieux et les mieux raisonnés. C’est ainsi qu’en conseillant aux Anglais de manger avec des choux-fleurs les petits enfants des Irlandais, il fit rentrer en lui-même le gouvernement anglais, prêt à leur ôter les dernières ressources de commerce qui leur restassent ; cette brochure a pour titre Proposition modeste pour faire fleurir le royaume d'Irlande, etc. Le voyage de Gulliver, du même auteur, est une satire remplie d’humour... ». L’Encyclopédie prend à rebrousse-poil les idées reçues et en refussant de tenir l’humour pour une forme d’esprit ou de plaisanterie qui serait spécifique de la « culture » de l’Angleterre ou qui définirait les mentalités anglaises : « Au reste, les Anglais ne sont point les seuls qui aient eu l'humour en partage. Swift a tiré de très grands secours des œuvres de Rabelais et de Cyrano de Bergerac. Les mémoires du chevalier de Grammont sont pleins d’humour et peuvent passer pour un chef-d'œuvre en ce genre ; et même en général cette sorte de plaisanterie paraît plus propre au génie léger et folâtre du Français qu’à la tournure d’esprit, sérieuse et raisonnée, des Anglais ». L’humour ne serait donc pas une marque déposée par les Anglais et les Français seraient encore plus justifiés que les Anglais à revendiquer la paternité de l’humour.

L’histoire de la langue donne raison aux auteurs de L’Encyclopédie. Humeur, d’où tout est parti, a les mêmes significations, dans la langue classique, qu’humour. Au XVIIe siècle, ce mot a pris le sens de « tempérament enjoué, gaîté, aptitude à voir ou à faire voir le comique des choses », sens dans lequel Corneille l’emploie dans la Suite du Menteur (1643) : « Cet homme a de l’humeur. - C’est un vieux domestique, qui, comme vous voyez, n’est pas mélancolique », et que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) définit ainsi : « Penchant à la plaisanterie, originalité facétieuse, à peu près dans le sens de l’anglais humour, qui est d’ailleurs un emprunt fait à la langue française », l’illustrant de ces extraits de Corneille (L’Illusion comique : « Où vous retirez-vous ? - Matamore : Le fat n'est pas vaillant ; Mais il a quelque humeur qui le rend insolent »), de Scarron (« De ce qu’elles ont moins, c’est dont plus je les loue : Aux sottes, de l’esprit ; aux vieilles, de l’humeur »), de Voltaire (« Les Anglais ont un terme pour signifier cette plaisanterie, ce vrai comique, cette gaieté, cette urbanité, ces saillies qui échappent à un homme sans qu’il s’en doute ; et ils rendent cette idée par le mot humeur, humour, qu’ils prononcent yumor »), Voltaire ajoutant ceci, qui abonde dans le sens de L’Encyclopédie : « ils croient qu’ils ont seuls cette humeur, que les autres nations n’ont point de terme pour exprimer ce caractère d’esprit ; cependant c’est un ancien mot de notre langue, employé en ce sens dans plusieurs comédies de Corneille ». Littré remarque que « humeur a vieilli en le sens d’humour ; cependant le voisinage du mot anglais humour lui a redonné faveur ; et déjà Diderot avait recommencé à l’employer : « Toute la scène du confessionnal voulait être mieux dessinée ; cela demandait plus d’humeur, plus de force » ; Sainte-Beuve aussi : « La gaieté, chez M. de Chateaubriand, n’a rien de naturel et de doux ; c’est une sorte d’humeur ou de fantaisie qui se joue sur un fond triste ».

Quoi qu’il en soit, les premiers lexicographes, qui enregistrent humour avec retard, Littré en 1872, les académiciens dans la huitième édition de leur Dictionnaire, en 1935, tiennent l’humour pour spécifique de l’esprit anglais et contribuent ainsi à donner du crédit au mythe forgé par les Anglais eux-mêmes (cf. ci-dessus, Voltaire). Alors que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) insiste sur l’anglicité du mot (« iou-meur ; quelques-uns prononcent à la française : u-mour, mot anglais qui signifie gaieté d’imagination, veine comique ; humour est le français humeur, pris anciennement en ce sens et revenu aujourd’hui en usage »), mais sans en faire explicitement un invariant de la culture anglaise, les académiciens donnent dans le panneau de l’essentialisation culturelle (ou ethnique) : « (Dictionnaire de l’Académie française, 1932-35) Mot emprunté de l’anglais ; forme d’ironie à la fois plaisante et sérieuse, sentimentale et satirique, qui paraît appartenir particulièrement à l’esprit anglais » (exemples : l’inévitable humour britannique et des propos pleins d’humour) ». Ce travers est heureusement évité par les lexicographes actuels, qui s’en tiennent à une définition universelle : « Forme d’esprit railleuse qui attire l’attention, avec détachement, sur les aspects plaisants ou insolites de la réalité » (Trésor de la langue française, 1971-94) et « Forme originale d’esprit, à la fois plaisante et sérieuse, qui s’attache à souligner, avec détachement mais sans amertume, les aspects ridicules, absurdes ou insolites de la réalité » (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication). Les exemples et les écrivains cités ne se rapportent pas à l’Angleterre ou à sa « culture », sauf l’inévitable humour britannique ou cet extrait de Hugo (Les Misérables : « Et les sarcasmes, les saillies, les quolibets, cette chose française qu’on appelle l’entrain, cette chose anglaise qu’on appelle l’humour, le bon et le mauvais goût, les bonnes et les mauvaises raisons, toutes les folles fusées du dialogue, montant à la fois et se croisant de tous les points de la salle, faisaient au-dessus des têtes une sorte de bombardement joyeux »). Des écrivains français tiennent l’humour pour un des fondements de leur art. Ainsi Jules Renard (Journal, 1910) : « Humour : pudeur, jeu d’esprit. C’est la propreté morale et quotidienne de l’esprit. Je me fais une haute idée morale et littéraire de l’humour (...). L’humour, c’est en somme la raison. L’homme régularisé. Aucune définition ne m’a suffi. D'ailleurs, il y a de tout dans l’humour ». Certes, comme le notent les rédacteurs du Trésor de la langue française, il existe un humour anglais, mais aussi un humour juif, un humour méridional, un humour paysan, un humour noir, qui tiennent autant de l’humeur française, telle qu’elle est définie par Littré, que de l’humour anglais et s’épanouissent en dehors des codes supposés premiers et purs de l’humour anglais ou britannique.


Commentaires

Quoi qu'il en soit, l'humour se meurt, mon bon Maître. Aujourd'hui il faut chercher le mot d'esprit, le trait brillant; on pêche tout juste quelque boutade forcée ou une vague saillie spasmodique. Qui a le front populaire, ne peut avoir le nez bourbonien.
Par contre, au peuple qui a inventé le snobisme, il faut reconnaître le génie du deuxième degré, introuvable chez les méridionaux contemporains; un génie celtique décelé chez Shakespeare mais, dans votre beau et grand pays, disparu avec les charrettes de Prairial ou de Thermidor, sous la chemise rouge.

Écrit par : P.A.R. | 09 février 2009

Des explications qui pourraient mettre de mauvaise humeur tous ceux qui pensent que la France doit plus au monde qu'elle n'a rayonné.

Écrit par : Maximilien FRICHE | 10 février 2009

YYYYYYYYYYYYYYESSS !!!!!!
Ceci se situe au-delà du 2e degré, car on se rapproche du Paradoxe de Simpson.

Peut être même êtes-vous parent au 3e degré de Max Frisch, dont Wiki nous livre cette épitaphe: "Membre du Groupe d'Olten, il est considéré comme faisant partie des écrivains les plus importants de la littérature allemande de l'après-guerre. Dans son œuvre, Frisch a particulièrement prêté attention aux problématiques d'identité personnelle, de morale et d'engagement politique. L'ironie est une caractéristique significative de ses publications d'après guerre."

A part ça, plus personne n'ose manifester sa mauvaise humeur en ces pages: François Marie Arouet a une garde anti-cacouacs formée à Bagdad et porte des protections philosophiques intimes contre les maladies honteuses transmises par le net (même s'il fait désormais de la pub pour un site de rencontres italien).

Écrit par : P.A.R. | 10 février 2009

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