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12 février 2009

Aveuglement

 

 

Dérivé de l’adjectif aveugle, ce nom est attesté à la fin du XIIe siècle au sens de « cécité » (comme dans cet extrait de d’Aubigné, XVIe siècle : « Il effraya les Turcomans par la prise, aveuglement (ce chef, fait prisonnier, a subi le supplice de l’aveuglement) et mort de leur chef » ; et, quasiment à la même époque, au sens figuré d’obscurcissement de la raison ou de perte de tout discernement, comme chez Calvin : « Celui qui présume avoir plus d’intelligence est d’autant plus aveugle qu’il ne reconnaît pas son aveuglement » ; « Hors de l’Eglise, il ne reste que ténèbres et aveuglement ». La métaphore (ce qui est dit sens figuré) a fini par primer sur le sens propre, si bien que les académiciens, dans la quatrième, la cinquième, la sixième éditions de leur Dictionnaire (1762, 1798) écrivent, à tort semble-t-il : « On dit aujourd’hui cécité au propre. Aveuglement ne se dit guère qu’au figuré ».

Les deux sens sont définis dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) : « Privation du sens de la vue » (exemples : « Dieu le frappa d’un aveuglement soudain » ; « il fut guéri de son aveuglement ») et « trouble, obscurcissement de la raison, causé par les passions ou par le péché » (exemples : « aveuglement étrange, volontaire, d’esprit, des pécheurs »). Dans cette édition de 1694, il est indiqué les causes de l’aveuglement (les passions et le péché) ; dans celle de 1762, les académiciens se contentent de décrire le phénomène : « trouble et obscurcissement de la raison », sans citer de causes, peut-être parce qu’elles sont trop nombreuses.

Pourtant, à partir de cette édition-là, le problème ne porte pas sur le sens figuré, ni sur les causes de l’aveuglement, mais sur le maintien ou non comme sens vivant d’aveuglement le sens propre. Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) cite Fontenelle qui, à propos de Cassini, devenu aveugle à l’âge de 80 ans, écrit : « M. Cassini avait l’esprit égal, tranquille... ; son aveuglement même ne lui avait rien ôté de sa gaieté ordinaire ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) se fonde sur l’emploi par de nombreux écrivains d’aveuglement entendu dans son sens propre (« cécité ») pour contester que ce mot soit sorti de l’usage : « Des grammairiens ont dit qu’aveuglement ne se disait pas au propre et qu’alors il fallait se servir de cécité. De bons auteurs s’en sont pourtant servis au propre ; et il n’y a pas de raison pour ne pas les imiter ». Ces bons auteurs sont Fontenelle, cité par Féraud (cf. supra), Buffon (« un opéré de la cataracte n’avait eu, pendant le temps de son aveuglement, que des idées faibles des couleurs »), Rotrou (« S’il faut souffrir, mes yeux, un si sensible outrage, / Qu’on m’ôte la puissance aussi bien que l’usage, / Vous aurez moins de peine en cet aveuglement »).

C’est sans doute la correction apportée par Littré qui a convaincu les académiciens de modifier leur jugement sur la désuétude d’aveuglement : « On dit plutôt aujourd’hui cécité » (Dictionnaire de l’Académie française, 1932-35) et « Aujourd’hui, on dit plutôt cécité » (neuvième édition, en cours de publication), alors que les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) mentionnent comme rare le sens propre, qui est double en quelque sorte, puisqu’il désigne l’action d’aveugler (« action de priver quelqu’un de la vue » et l’ancien supplice de l’aveuglement) et l’état qui suit cette action (« état d'un être privé du sens de la vue »), seul l’état ayant pour synonyme cécité.

Des extraits d’écrivains cités par Littré pour illustrer le sens figuré (« trouble, égarement, obscurcissement de la raison »), on peut inférer diverses causes d’aveuglement : « l’idolâtrie » (selon Bossuet), « une confiance insensée » (Bossuet), « l’amour » (Corneille), « l’ivresse » (Fénelon). Ce qui change dans la langue moderne, ce n’est pas le sens figuré, toujours le même (égarement, obscurcissement de la raison), mais les causes du phénomène et surtout les formes qu’il prend. Dans le Trésor de la langue française comme dans la neuvième édition du Dictionnaire de la langue française, ce qui définit l’aveuglement, c’est quelque chose de nouveau, non pas l’altération du jugement ou la perte de discernement, mais la privation de « sens critique » : « Au figuré, fait de priver quelqu’un de discernement de sens critique ; état d’une personne privée de discernement, de sens critique (notamment sous l’empire de la passion) » (Trésor de la langue française) et « Obscurcissement de la raison et du sens critique pouvant aller jusqu’à l’absence totale de jugement » (Dictionnaire de l’Académie française, édition en cours de publication). Ah, ce fameux sens critique, comme il fleure bon le progressisme bien pensant des profs d’histoire géo et autres intellos de masse ! C’est justement l’invocation incessante du sens critique (variante : « de l’esprit critique », lequel ne serait jamais aveugle par définition) qui a nourri, et qui continue à le faire, le pire des aveuglements collectifs de l’histoire de l’humanité, celui qui ne voit pas que les Lumières, pâles, blafardes et aux trois-quarts éteintes, n’éclairent plus personne et qu’elles ont fini par aveugler ceux qui s’y sont brûlé les yeux en les regardant trop fixement.

 


Commentaires

Messieurs Nietzsche et Arouet ont une fois de plus raison: le dyonisiaque est bouffé par l'apollinien et les clercs ont fait main basse sur le langage.

Si je puis me permettre un avis, il serait plus civil de remplacer "aveuglement" par "déficience visuelle" ("pathologie ophtalmique" pour ceux qui ont passé leurs vacances dans un Club en Grèce), car "non-voyance" pourrait amener une nouvelle ambiguïté peu compatible avec le souci de rationnalité de notre siècle.

Écrit par : P.A.R. | 12 février 2009

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