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23 février 2009

Recruter, recrutement

 

 

Le verbe, dérivé irrégulièrement du nom recrue, est attesté en 1691 chez Racine, au sens de « compléter un corps de troupes » (Lettre à son fils : « vous pourriez apprendre dans les gazettes de Hollande certains termes qui ne valent rien, comme celui de recruter, dont vous vous servez, au lieu de quoi il faut dire faire des recrues ») et enregistré dans la deuxième édition (1718) du Dictionnaire de l’Académie française (1762 : « Faire des recrues pour remplacer les soldats, les cavaliers qui manquent dans une compagnie, dans un régiment »), alors que le nom recrutement qui en dérive est plus récent : attesté en 1789, il entre dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1832-35 (sixième édition), où il a pour sens « action de recruter ; aller en recrutement ; officier de recrutement ; la loi du recrutement, sur le recrutement ; le recrutement de l'armée ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), après avoir noté que « recruter est un néologisme qui s’est fait dans le XVIIe siècle, comme le montrent les passages suivants (la lettre de Racine à son fils, extrait cité ci-dessus ; et une lettre de Bayle, 1697 : « Vous me permettrez de vous dire que le mot de recruter est depuis longtemps fort en usage dans les pays étrangers, quand on y écrit ou que l’on y parle français ; Lafont, qui a mis les gazettes de Hollande françaises dans la plus haute réputation où elles aient été et qui vivait quelques années avant la guerre de 1672, se servait souvent de ce mot »), conclut ainsi : « Dans le XVIIe siècle, recruter était, comme on a vu, un néologisme condamné, à cause du t qui y est contre l’analogie ; aujourd’hui le mot est pleinement accepté, et ce qu’il avait de désagréable s’est effacé par l’usage ».

Dans la langue actuelle, le verbe et le nom ont conservé ce sens militaire : « lever des gens de guerre » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ; « lever des hommes pour le service militaire » (Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1932-35) ; « Armée, action de recruter des hommes de troupe ; ensemble des opérations destinées à fournir à l’armée son personnel » et « (sous l’Ancien Régime), compléter l’effectif (d’une troupe) en levant des recrues » (lever, racoler) : « (depuis l’établissement de la conscription militaire), constituer (une troupe) en levant des recrues » (enrégimenter, enrôler, incorporer, mobiliser), in Trésor de la langue française (1971-94).

L’Ancien Régime disparu, la conscription établie, les armées n’étant plus ce qu’elles étaient, les mots recruter et recrutement, ainsi que les phénomènes qu’ils désignent, ont migré vers le monde civil et ont eu d’abord des emplois figurés que les lexicographes ont jugés familiers. En 1829, recruter est attesté dans le sens figuré « d’attirer (des personnes) dans une association, dans un parti » et qui est ainsi défini dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35) : « il se dit, figurément et familièrement, en parlant des personnes qu’on attire dans une association, dans un parti » (Il recrute partout des associés et avec le pronom personnel : ce parti se recrute de gens malintentionnés ; cette société se recrute parmi des hommes à imagination exaltée). Littré reprend cette définition : « Figuré et familièrement, attirer dans une compagnie, dans une partie » (exemple : « Il recrutait avec ardeur des associés »), de même que les académiciens en 1932-35 (huitième édition de leur Dictionnaire) : « Il se dit aussi, figurément et familièrement, en parlant des personnes qu’on amène à faire partie d’une association, d’un parti, d’une école, etc. » (Il recrute partout des adhérents ; il cherche à recruter des disciples, des partisans). C’est dans cette édition-là, la seule édition publiée du XXe siècle, qu’est enregistré l’emploi de recruter à propos d’un corps politique : « il signifie aussi, quand on parle d’un corps politique, remplacer les membres qui lui manquent » (Le Sénat romain se recrutait parmi les grands fonctionnaires publics).

En réalité, le sens moderne est récent, les administrations et les entreprises, petites ou grandes, ayant été les dernières institutions, après les partis, les associations, les corps politiques, à emprunter à l’armée une partie de son vocabulaire : cadre, recrutement, recruter, etc. Mais le verbe comme le nom, quand ils sont employés dans ces contextes, n’appartiennent plus à la langue familière : au contraire même, c’est de l’ordre du très sérieux. Le recrutement est, dans le Trésor de la langue française (1971-94), « l’action de recruter du personnel pour un travail, des membres pour une association, un parti » (Recrutement d'ingénieurs, de professeurs, de spécialistes; sur titre, sur concours ; recrutement des travailleurs ; modalités de recrutement) et « le résultat de l’action de recruter » ou « l’ensemble des recrutés (notamment pour souligner leurs caractéristiques) », tandis que le verbe est défini ainsi : « par extension, amener (quelqu’un) à faire partie d’un groupe, d’une association, d’un parti (attirer, embrigader) » et « en particulier, engager (du personnel) pour un emploi » (embaucher ; recruter des collaborateurs, des journaliers ; domestiques recrutés à la diable). L’armée a beau être détestée par les modernes, elle n’en fournit pas moins des modèles sérieux et positifs à tout ce que les modernes ont de plus cher : institutions, organes, groupes, groupements, associations, partis, organismes, etc. qui définissent l’essence sociale de la modernité.


Commentaires

Je vous le dit d'entrée de jeu, il ne faut accorder aucun crédit à tout se qui se fomente sur le plan des idées nouvelles dans les lointaines Provinces Unies: ces gens sont beaucoup trop libres et ça pourrait nous coller une autre révolution. Et puis, entre nous gens de lettres, comment pourrait-on accorder notre confiance à ceux qui disent "marechaussee" (et encore sans accent !) à la place de "gendarmerie" ?

Malgré qu'il en ait, les plus belles heures d'une carrière tout entière vouée à l'organisation des belles et grandes entreprises qui ont fait la fierté de notre génération, se sont passées à la lecture d'ouvrages de stratégie militaire aussi réputés que "Le livre des cinq anneaux", de Musashi Miyamoto (écrit en 1645 et toujours bestseller à la librairie Barnes & Noble de la 5e Avenue en 1983), ou encore "孙子兵法", de Sunzi (VIe-Ve s. av. J. C.), sans oublier notre prussique Hans von Clausewitz, que l'on vend maintenant dans les gares.

Monsieur Amédée, qui a fait ses premières armes au prytanée de La Flèche - et qui n'a rien perdu de sa combativité -, prépare tous ses déplacements en fonction d'un ordre de bataille conçu au sein d'un état-major et où s'ajustent harmonieusement les mouvements d'une grande symphonie intitulés: stratégie, plan d'action, engagement sur le terrain, etc.

Loin de renier tous les acquis d'une civilisation pour laquelle nous avons contribué à bâtir cet édifice vertigineux, dont Monsieur Arouet vient jour après jour nous décrire les audaces, je vais faire comme le dit Guang Chengzi à la fin de son discours au légendaire Empereur Jaune : "Tout ce qui naît de la terre retourne à la terre. Je vais vous quitter, franchir les portes de l’infini, participer du soleil et de la lune, durer comme le ciel et la terre. Si l’on m’aborde, je disparaîtrai ; si l’on me fuit, je l’ignorerai. Lorsque les humains seront morts, moi seul survivrai".

On reste en contact.

Écrit par : P.A.R. | 24 février 2009

ERRATUM

Le livre est posé là, sur la cheminée, entre les bustes de Bismarck et de Moltke l'Ancien, et c'est de Carl von Clausewitz (pas Hans).

Écrit par : P.A.R. | 24 février 2009

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