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24 février 2009

Couverture

 

 

A l’entrée couverture de la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication), il est cité, pour illustrer cette acception, « le fait de couvrir un besoin, de répondre à une demande, de satisfaire une exigence », cet emploi : « Couverture sociale, ensemble des prestations prévues et accordées par la législation sociale ». Le sens est récent. Il semble qu’il n’ait guère plus de deux ou trois décennies. En tout cas, il n’est pas relevé dans le Trésor de la langue française (1971-94), qui est pourtant un des temples de la modernité, sous l’égide de laquelle prospèrent toutes les couvertures sociales imaginables, dont la célèbre CMU ou la non moins dispendieuse AME, la France accordant des soins gratuits à toute personne qui se donne la peine d’arriver clandestinement sur son territoire, ce qu’elle ne condescend pas à ses ressortissants et encore moins à ceux de ses ressortissants qui contribuent aux dépenses de santé. Cette générosité, inouïe dans le monde et dans l’histoire des hommes, est universellement connue de tous les malades du monde entier, imaginaires, potentiels, avérés, gravement atteints ou non, qui jugent anormal de payer leurs propres soins, mais normal de les faire payer par des étrangers, les Français en l’occurrence, qui n’en peuvent mais.

Dérivé du verbe couvrir, le mot est ancien. Il est attesté au XIIe siècle dans un sens militaire (« ce qui sert à couvrir, à protéger »), dans le bâtiment (« toit d’une maison »), dans l’ameublement (« pièce de tissu qu’on étend sur un lit ») et dans le sens figuré de « feinte » ou de « dissimulation » ; puis au XIVe siècle pour désigner ce dont on couvre un livre ». Ces sens sont relevés dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, par exemple dans la première édition de 1694 : « ce qui sert à couvrir quelque chose » (Couverture d'une maison ; couverture de lit ; couverture de mulet, de fourgon, couverture de charrette, de chariot, de chaises, de sièges, de livre ; la couverture en est de vélin, de veau, de basane, de maroquin, de chagrin) et « figuré, prétexte ». Dans la sixième édition, celle de 1832-35, est relevé pour la première fois cet emploi moderne : la couverture en termes de banque et de commerce est la « garantie donnée pour assurer un paiement » (Ce négociant me doit beaucoup, mais j'ai de bonnes couvertures ; j’ai tiré sur vous une lettre de change, acceptez-la ; je vous en enverrai la couverture, la provision, avant l’échéance). Dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré sont relevés les mêmes emplois : « toile, drap, étoffe quelconque qu’on étend ou qu’on dresse sur une chose pour la couvrir » ; « papier, peau, etc. qui sert à couvrir un livre » ; « absolument, la couverture d’un lit » ; « pièce d’étoffe en fil ou en laine, plus ou moins ornée, et attachée par un surfaix sur le corps des animaux et surtout des chevaux, pour les protéger contre le froid, la malpropreté, les insectes » ; « objet mauvais conducteur du calorique, employé par les jardiniers pour protéger les semis ou plantes contre le froid ou les rayons du soleil, et qui est fait de paille de litière, de feuilles, de branches sèches, de paillassons, de caisses en bois, de cloches » ; « ce qui forme la surface extérieure d’un toit » ; « le droit, en Espagne, de se couvrir devant le souverain, droit dont l’octroi est l'objet d'une certaine solennité » ; « prétexte, masque, faux-semblant » ; « terme de banque et de commerce ; provisions, cautions données pour assurer un payement ». A ce dernier sens, les académiciens ajoutent, dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), ceci : « il se dit, en termes de bourse, d’un dépôt de titres ou d’espèces, que l’agent de change exige du client qui donne des ordres pour des marchés à terme ». Le sens militaire est mentionné pour la première fois dans cette même édition : « Figuré, troupes de couverture, troupes qui sont placées à la frontière d’un pays pour la garder en cas d’attaque imprévue », sens que les auteurs du Trésor de la langue française définissent clairement ainsi : « Art militaire, protection (avec éventuellement dissimulation) des communications, d’une zone frontière, des troupes et des fortifications qui doivent subir le premier choc de l’ennemi ; par métonymie, dispositif spécialement étudié pour assurer cette protection ».

De cela, il appert que la très moderne couverture sociale, à laquelle les auteurs du Trésor de la langue française ne font pas référence entre 1971 et 1980, est esquissée dans l’emploi de couverture comme terme de banque, de commerce, de bourse, de finances publiques : « somme d’argent destinée à compenser un déficit en servant de protection contre ses conséquences fâcheuses » (couverture du déficit de la S.N.C.F., couverture des dépenses publiques ; assurer la couverture des coûts sociaux calculés d'après les progrès de la science et de la technique) ou « avance, en espèces ou en nature, donnée en vue de garantir une opération ». A partir du moment où elle est auréolée de son nimbe social, la couverture peut s’étendre à d’autres réalités, comme l’atteste la longue entrée qui y est consacrée dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française : « La production locale assure la couverture des besoins alimentaires de la population ; taux de couverture, proportion dans laquelle un besoin, un service est rempli » ; dans les télécommunications : « cet émetteur assure la couverture de la région, permet d’y recevoir les signaux, les programmes des stations de radio ou de télévision » et dans le journalisme : « le fait d’assurer la relation d’un évènement déterminé » (La couverture d'une conférence internationale, d'une rencontre sportive, par un correspondant permanent, par un envoyé spécial).

Il est une condition pour qu’une société mérite le qualificatif de moderne ou d’avancée : c’est que tout besoin, toute demande, toute exigence, quels qu’ils soient, soient satisfaits dans l’heure. La société moderne en France est une société qui a prévu toutes les couvertures imaginables pour combler les désirs de ses membres et même ceux de tous les hommes, qui se tiennent pour ses ayants-droit éternels.


Commentaires

Et, par pudeur ou par lassitude, vous n'avez même pas osé évoquer la "couverture autoroutière" (je l'ai entendu à la télé, donc c'est vrai) de votre beau pays, qui va son bonhomme de chemin (?) en profanant tous les paysages.

Cela dit, à force de saper les fondements de la société dans laquelle vous pompez votre oxygène, viendra bien un jour où l'on vous mettra poliment à la porte sous prétexte de rationalité socio-économique, socio-culturelle, socio-etc. (tous les prétextes sont bons qui débutent par socio). Je vais donc vous réserver une place à l'abri de la queue du Grand Dragon; après quelques soubresauts sur à peine un siècle, il va bien finir par se rendormir pour au moins deux mille ans.

Écrit par : P.A.R. | 24 février 2009

Cher ami, vous avez plus d'humour et plus de lucidité que je ne saurais en avoir. Oui, j'accepte bien volontiers un petit abri quelque part, mais dans 30 ou 40 ans...

Écrit par : Arouet Le Jeune | 24 février 2009

Alors, vous verrez la question avec mon fils: moi, je me serai déjà fondu dans le Tao universel...

Écrit par : P.A.R. | 24 février 2009

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