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28 février 2009

Embryon

 

 

Embryon est un mot savant, emprunté au grec (le verbe grec est formé d’un préfixe em, qui a pour sens « dans », et du verbe bruein, qui signifie « croître ») et attesté chez Nicole Oresme (Nicole, alors, était un prénom masculin, le féminin étant Nicolette, comme dans Aucassin et Nicolette ; remplacé aujourd’hui par Nicolas) : « Embrion est une masse qui est au ventre de la mère » et « Une de ces puissances ou vertu.... est en toutes choses qui ont nourrissement, et es embrions et bêtes imparfaites ». Oresme est ce grand penseur méconnu du XIVe siècle (1370-72, Ethique), qui a été, entre autres mérites, l’un de ceux qui ont le plus enrichi la langue française par des emprunts au latin et au grec, langues qu’il connaissait parfaitement. Au fil des siècles, la teinture savante de ce mot, qui aurait pu le rendre désagréable, a fini par s’effacer, en dépit du y grec du mot, l’orthographe adoptée par les académiciens en 1694, à l’instar d’Oresme, qui a su franciser ce mot, étant embrion – preuve que le mot s’était acclimaté à la langue française.

La définition des différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française est relativement simple : c’est « fœtus qui commence à se former dans le ventre de la mère » (1694, 1762, Féraud 1788, 1798, 1832-35). Le sens propre est suivi du sens figuré : « on dit figurément ou par mépris d’un fort petit homme : ce n’est qu’un embryon » (1694, 1762, Féraud 1788, 1798, 1832-35, Littré 1863-77). A partir de la quatrième édition (1762), est ajouté l’emploi en botanique : « il se dit en botanique des plantes et des fruits qui ne sont pas encore développés dans les germes des semences et des boutons des arbres qui les contiennent », d’abord séparé et distinct du sens propre aux humains ou aux animaux (1798, 1832-35, Littré 1863-77, 1932-35, Trésor de la langue française 1971-94), puis les deux emplois étant définis dans la même phrase, ce que font, très audacieusement, les académiciens dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire : « Être résultant du premier développement de l’œuf, dans le règne animal et dans le règne végétal ».

Au XIXe siècle, triomphe le scientisme, cette idéologie qui consiste à accroire que la science va résoudre tous les malheurs (moraux, sociaux, philosophiques, géopolitiques, etc.) qui font la condition humaine depuis la nuit des temps. Les lexicographes en sont contaminés, qui assavantissent leurs définitions ou, pour ne pas parler comme Rabelais, qui les font de plus en plus savantes. Il suffit de comparer deux définitions du Dictionnaire de l’Académie française : en 1832-35, l’embryon est le « fœtus qui commence à se former dans le ventre de la mère », les académiciens précisant inutilement que c’est un terme d’anatomie », alors que le mot appartient au vocabulaire commun ; un siècle plus tard, dans la huitième édition, ce n’est plus un terme d’anatomie, mais « de physiologie » et il désigne le « germe en train de se développer à la suite de la conception chez les vivipares ». Les académiciens sont dépassés par les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94). Le mot n’appartient plus à la physiologie, mais à la biologie, science dans laquelle il signifie : « L’œuf à partir du moment où commence sa segmentation jusqu’au moment où il se libère des enveloppes vitellines ; dans l’espèce humaine, conventionnellement, l’embryon existe depuis la segmentation jusqu’à la huitième semaine du développement intra-utérin », le mot étant en usage à propos de l’espèce humaine comme de l’espèce animale. Il faut être soi-même biologiste pour comprendre ce qui est défini. Heureusement, la scientificité disparaît dans la définition botanique : « Jeune plante renfermée dans la graine ». Il n’est rien de plus clair. Les académiciens prouvent, dans la neuvième édition de leur Dictionnaire, qu’il est possible d’expliquer clairement un terme, dont ils prétendent qu’il appartient à la « biologie » : « Être résultant du premier développement de l’œuf, dans le règne animal et dans le règne végétal », surtout en l’illustrant de cet exemple : « Dans l’espèce humaine, l’embryon prend le nom de fœtus lors du troisième mois de la grossesse ». Littré avait donné l’exemple : « terme d’histoire naturelle ; germe fécondé et dans son premier état de développement au sein de la mère » (Dictionnaire de la langue française, 1863-77).

En fait, ce qui était source de difficultés dans la définition classique (« fœtus qui commence à se former dans le ventre de la mère »), c’est la confusion entre embryon et fœtus, ou, plus exactement, l’égalité posée entre ces deux mots, le premier étant défini par le second, alors que les réalités qu’ils désignent sont différentes l’une de l’autre. Littré s’évertue à les distinguer dans une remarque : « Étymologiquement, l’embryon est ce qui se développe dans le sein de la mère, le fœtus est ce qui est produit, engendré. Les médecins ont établi cette distinction-ci : l’embryon est l’être vivant, considéré au début de son développement ; le fœtus, ce même être considéré dans un état plus avancé, mais toujours dans le sein de la mère, et plus particulièrement, dans l’espèce humaine, cet être depuis le second mois de la grossesse jusqu'à la mise au monde ». Le débat porte en fait sur le moment à partir duquel l’embryon devient un fœtus : deuxième mois de grossesse selon Littré, troisième mois selon les académiciens (neuvième édition) et les auteurs du Trésor de la langue française – ce débat étant ancien, puisqu’il est exposé, avec force détails, dans L’Encyclopédie (1751-64) de d’Alembert et Diderot : « c’est le nom que les médecins grecs ont donné au fétus (fœtus dans l’orthographe moderne), parce qu’il est renfermé et prend accroissement dans la matrice : on n’est pas d’accord sur le temps pendant lequel on peut le désigner de ce nom. Quelques-uns, tels que Marcellus, prétendent qu’il lui convient pendant tout le tems qu’il est contenu dans ce viscère : d’autres, tels que Drelincourt, n’emploient le terme d’embryon que pour exprimer les rudiments du corps d’un animal renfermés dans un œuf dont le placenta n’a pas encore jeté des racines, pour l’implanter dans la matrice ; et dès que le placenta y est attaché, ils donnent à l’animalcule le nom de fétus. Boerhaave et M. Fizes, professeur de Montpellier, n’emploient aussi le terme d’embryon que pour l’animalcule dont l’accroissement commence dans la matrice ; dès qu’il est bien développé, ils l’appellent constamment fétus, et ne se servent plus du mot embryon, quoiqu’ils emploient celui de fétus comme synonyme d’embryon, et appellent également fétus l’animalcule dès les premiers temps après la conception ».

A partir de la fin du XIXe siècle, le sens figuré d’embryon (« fort petit homme ») n’est plus relevé dans les dictionnaires. Il l’est encore dans le Dictionnaire de la langue française de Littré, où il est complété par cet autre sens : « il se dit aussi de quelque chose qui est à l’état naissant » (exemple : « son livre n’est encore qu’en embryon »), mais il disparaît de la huitième (1932-35) et de la neuvième (en cours) éditions du Dictionnaire de l’Académie française : « Au figuré, il se dit de ce qui n’est pas achevé », comme dans les exemples un embryon de discours, d’idée, et « ce qui est à peine commencé (l’embryon d’un livre) ». Dans le Trésor de la langue française, ce sens figuré, « germe, point de départ, origine », est exposé avec force détails : « en parlant d’un groupe d’hommes ou d’une de leurs créations », « dans un contexte militaire » (embryon d’une nouvelle armée anglaise, embryon d’organisation, embryon de ce pouvoir central prolétarien), « en parlant d’un objet concret » (le premier embryon du phonographe), « dans le domaine littéraire » (embryon de roman, embryons d'épîtres), « dans le domaine des arts plastiques » (un embryon d'espace, l’embryon du réalisme, l’embryon de la plastique), « dans le domaine des connaissances intellectuelles » (embryon de conversation, embryon de l'idée, un embryon de culture politique), embryon, dans ce sens figuré-là, ayant même donné naissance à la locution adverbiale à l’état d'embryon (Les amis de l’ABC étaient peu nombreux ; c’était une société secrète à l’état d’embryon, Hugo ; Pour le Wagnérien, la musique n’existait pas avant les ouvrages de Wagner, ou plutôt elle n’existait qu’à l’état d’embryon ; Wagner l’a élevée à la hauteur d’un art, Saint-Saëns, 1885).


Commentaires

Quemadmodum possums scire utrum vere simus an solum sentiamus nos esse ? (qui sommes-nous pour savoir si nous existons vraiment ou si nous pensons seulement que nous existons ?) Et qu'en pensent les embryons et les foetus ? Là est la question.

Écrit par : P.A.R. | 03 mars 2009

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