Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

28 février 2009

Embryon

 

 

Embryon est un mot savant, emprunté au grec (le verbe grec est formé d’un préfixe em, qui a pour sens « dans », et du verbe bruein, qui signifie « croître ») et attesté chez Nicole Oresme (Nicole, alors, était un prénom masculin, le féminin étant Nicolette, comme dans Aucassin et Nicolette ; remplacé aujourd’hui par Nicolas) : « Embrion est une masse qui est au ventre de la mère » et « Une de ces puissances ou vertu.... est en toutes choses qui ont nourrissement, et es embrions et bêtes imparfaites ». Oresme est ce grand penseur méconnu du XIVe siècle (1370-72, Ethique), qui a été, entre autres mérites, l’un de ceux qui ont le plus enrichi la langue française par des emprunts au latin et au grec, langues qu’il connaissait parfaitement. Au fil des siècles, la teinture savante de ce mot, qui aurait pu le rendre désagréable, a fini par s’effacer, en dépit du y grec du mot, l’orthographe adoptée par les académiciens en 1694, à l’instar d’Oresme, qui a su franciser ce mot, étant embrion – preuve que le mot s’était acclimaté à la langue française.

La définition des différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française est relativement simple : c’est « fœtus qui commence à se former dans le ventre de la mère » (1694, 1762, Féraud 1788, 1798, 1832-35). Le sens propre est suivi du sens figuré : « on dit figurément ou par mépris d’un fort petit homme : ce n’est qu’un embryon » (1694, 1762, Féraud 1788, 1798, 1832-35, Littré 1863-77). A partir de la quatrième édition (1762), est ajouté l’emploi en botanique : « il se dit en botanique des plantes et des fruits qui ne sont pas encore développés dans les germes des semences et des boutons des arbres qui les contiennent », d’abord séparé et distinct du sens propre aux humains ou aux animaux (1798, 1832-35, Littré 1863-77, 1932-35, Trésor de la langue française 1971-94), puis les deux emplois étant définis dans la même phrase, ce que font, très audacieusement, les académiciens dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire : « Être résultant du premier développement de l’œuf, dans le règne animal et dans le règne végétal ».

Au XIXe siècle, triomphe le scientisme, cette idéologie qui consiste à accroire que la science va résoudre tous les malheurs (moraux, sociaux, philosophiques, géopolitiques, etc.) qui font la condition humaine depuis la nuit des temps. Les lexicographes en sont contaminés, qui assavantissent leurs définitions ou, pour ne pas parler comme Rabelais, qui les font de plus en plus savantes. Il suffit de comparer deux définitions du Dictionnaire de l’Académie française : en 1832-35, l’embryon est le « fœtus qui commence à se former dans le ventre de la mère », les académiciens précisant inutilement que c’est un terme d’anatomie », alors que le mot appartient au vocabulaire commun ; un siècle plus tard, dans la huitième édition, ce n’est plus un terme d’anatomie, mais « de physiologie » et il désigne le « germe en train de se développer à la suite de la conception chez les vivipares ». Les académiciens sont dépassés par les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94). Le mot n’appartient plus à la physiologie, mais à la biologie, science dans laquelle il signifie : « L’œuf à partir du moment où commence sa segmentation jusqu’au moment où il se libère des enveloppes vitellines ; dans l’espèce humaine, conventionnellement, l’embryon existe depuis la segmentation jusqu’à la huitième semaine du développement intra-utérin », le mot étant en usage à propos de l’espèce humaine comme de l’espèce animale. Il faut être soi-même biologiste pour comprendre ce qui est défini. Heureusement, la scientificité disparaît dans la définition botanique : « Jeune plante renfermée dans la graine ». Il n’est rien de plus clair. Les académiciens prouvent, dans la neuvième édition de leur Dictionnaire, qu’il est possible d’expliquer clairement un terme, dont ils prétendent qu’il appartient à la « biologie » : « Être résultant du premier développement de l’œuf, dans le règne animal et dans le règne végétal », surtout en l’illustrant de cet exemple : « Dans l’espèce humaine, l’embryon prend le nom de fœtus lors du troisième mois de la grossesse ». Littré avait donné l’exemple : « terme d’histoire naturelle ; germe fécondé et dans son premier état de développement au sein de la mère » (Dictionnaire de la langue française, 1863-77).

En fait, ce qui était source de difficultés dans la définition classique (« fœtus qui commence à se former dans le ventre de la mère »), c’est la confusion entre embryon et fœtus, ou, plus exactement, l’égalité posée entre ces deux mots, le premier étant défini par le second, alors que les réalités qu’ils désignent sont différentes l’une de l’autre. Littré s’évertue à les distinguer dans une remarque : « Étymologiquement, l’embryon est ce qui se développe dans le sein de la mère, le fœtus est ce qui est produit, engendré. Les médecins ont établi cette distinction-ci : l’embryon est l’être vivant, considéré au début de son développement ; le fœtus, ce même être considéré dans un état plus avancé, mais toujours dans le sein de la mère, et plus particulièrement, dans l’espèce humaine, cet être depuis le second mois de la grossesse jusqu'à la mise au monde ». Le débat porte en fait sur le moment à partir duquel l’embryon devient un fœtus : deuxième mois de grossesse selon Littré, troisième mois selon les académiciens (neuvième édition) et les auteurs du Trésor de la langue française – ce débat étant ancien, puisqu’il est exposé, avec force détails, dans L’Encyclopédie (1751-64) de d’Alembert et Diderot : « c’est le nom que les médecins grecs ont donné au fétus (fœtus dans l’orthographe moderne), parce qu’il est renfermé et prend accroissement dans la matrice : on n’est pas d’accord sur le temps pendant lequel on peut le désigner de ce nom. Quelques-uns, tels que Marcellus, prétendent qu’il lui convient pendant tout le tems qu’il est contenu dans ce viscère : d’autres, tels que Drelincourt, n’emploient le terme d’embryon que pour exprimer les rudiments du corps d’un animal renfermés dans un œuf dont le placenta n’a pas encore jeté des racines, pour l’implanter dans la matrice ; et dès que le placenta y est attaché, ils donnent à l’animalcule le nom de fétus. Boerhaave et M. Fizes, professeur de Montpellier, n’emploient aussi le terme d’embryon que pour l’animalcule dont l’accroissement commence dans la matrice ; dès qu’il est bien développé, ils l’appellent constamment fétus, et ne se servent plus du mot embryon, quoiqu’ils emploient celui de fétus comme synonyme d’embryon, et appellent également fétus l’animalcule dès les premiers temps après la conception ».

A partir de la fin du XIXe siècle, le sens figuré d’embryon (« fort petit homme ») n’est plus relevé dans les dictionnaires. Il l’est encore dans le Dictionnaire de la langue française de Littré, où il est complété par cet autre sens : « il se dit aussi de quelque chose qui est à l’état naissant » (exemple : « son livre n’est encore qu’en embryon »), mais il disparaît de la huitième (1932-35) et de la neuvième (en cours) éditions du Dictionnaire de l’Académie française : « Au figuré, il se dit de ce qui n’est pas achevé », comme dans les exemples un embryon de discours, d’idée, et « ce qui est à peine commencé (l’embryon d’un livre) ». Dans le Trésor de la langue française, ce sens figuré, « germe, point de départ, origine », est exposé avec force détails : « en parlant d’un groupe d’hommes ou d’une de leurs créations », « dans un contexte militaire » (embryon d’une nouvelle armée anglaise, embryon d’organisation, embryon de ce pouvoir central prolétarien), « en parlant d’un objet concret » (le premier embryon du phonographe), « dans le domaine littéraire » (embryon de roman, embryons d'épîtres), « dans le domaine des arts plastiques » (un embryon d'espace, l’embryon du réalisme, l’embryon de la plastique), « dans le domaine des connaissances intellectuelles » (embryon de conversation, embryon de l'idée, un embryon de culture politique), embryon, dans ce sens figuré-là, ayant même donné naissance à la locution adverbiale à l’état d'embryon (Les amis de l’ABC étaient peu nombreux ; c’était une société secrète à l’état d’embryon, Hugo ; Pour le Wagnérien, la musique n’existait pas avant les ouvrages de Wagner, ou plutôt elle n’existait qu’à l’état d’embryon ; Wagner l’a élevée à la hauteur d’un art, Saint-Saëns, 1885).


27 février 2009

Centraliser

 

 

Comme le nom centralisation qui en est dérivé, ce verbe est un mot de la Révolution française. Il appartient donc en droit à la langue moderne ou à la NLF. Il est attesté pour la première fois en 1790 ou, selon d’autres historiens de la langue, en 1793 ou en 1794. Dans son ouvrage Néologie ou vocabulaire des mots nouveaux, à renouveler ou pris dans des acceptions nouvelles, publié en 1801, Louis-Sébastien Mercier indique que l’abbé Grégoire, l’inventeur de vandalisme, l’emploie dans un sens tout politique, à savoir « ramener à un centre, à une direction unique », ce qui peut être considéré comme une juste définition de toute révolution, qu’elle soit bolchevique ou socialiste nationale. Dans la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l’Académie française, la définition qui en est proposée est extrêmement vague : c’est « réunir dans un centre commun ». Aucun exemple ne l’illustre, qui aurait pu éclairer les lecteurs sur les choses ou les personnes (car le verbe est « actif », c’est-à-dire transitif) que l’on réunit dans « un centre commun », ni ce que peut être ce « centre » (un parti, un gouvernement, un organisme quelconque ?), dont il est dit qu’il est « commun » : à qui ? à quoi ? Il semble donc que les académiciens ne savent pas trop à quoi correspond exactement dans la réalité du monde l’action, « réunir dans un centre commun », désignée par ce néologisme, comme si, toute nouvelle, elle leur semblait quelque peu incongrue et incompatible avec la variété infinie des pays qui composent la France. Dans la sixième édition (1832-35), la définition n’est pas plus claire (« concentrer, réunir dans un même centre »), mais elle est illustré d’un exemple qui dit quelque chose aux modernes que nous sommes : centraliser l’administration. Il en va de même dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré. La définition est vague (« réunir dans un même centre »), mais elle est illustrée par des exemples parlants : « la fabrication de la monnaie a été centralisée à Paris » ; « l’action du pouvoir s’est centralisée » ; « à mesure qu’on s’élève dans la série des animaux, les fonctions du système nerveux se centralisent davantage ». Les académiciens, dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, prennent pour modèle Littré. La définition anodine (« réunir dans un même centre ») est éclairée par les exemples : centraliser l'administration ; la plupart des grands services publics sont centralisés à Paris ; c’est ici que tous les renseignements venant des pays étrangers sont centralisés et par cette remarque : « on dit par extension, et moins correctement, la France est un pays fortement centralisé » (« moins correctement », parce qu’un pays ou quelque autre étendue que ce soit ne peut être réuni dans un même centre : en fait, ce n’est pas le pays qui est centralisé, mais l’administration du pays), comme si, au fil des décennies, l’expérience du monde avait appris à ces lexicographes à comprendre en quoi consiste l’action de centraliser et surtout dans quels domaines, l’administration et la politique, elle a une validité.

Pourtant, en dépit de cela, les lexicographes actuels, les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) et les académiciens (neuvième édition, en cours, de leur Dictionnaire), continuent à répéter la définition canonique : « réunir en un même centre », pour les premiers, et « réunir dans un même centre », pour les seconds, comme s’il leur était difficile de se représenter le concept qui sous-tend ce verbe et y donne un sens. En revanche, les domaines d’application sont clairement définis dans le Trésor de la langue française : « Réunir en un même centre ; le complément désigne un pouvoir, généralement administratif ou politique » (exemple : « centraliser la conduite supérieure de la guerre au grand quartier général français », Joffre, Mémoires, 1931) ou « des renseignements, des écritures, etc. » (« centraliser dans une comptabilité toutes les opérations de recettes et de dépenses effectuées pour le compte de l’État par l’ensemble des comptables publics »). L’antonyme de centraliser est, surtout quand l’objet du verbe est le mot pouvoirs, est décentraliser. Les exemples cités par les académiciens sont un peu moins nombreux, mais ils illustrent clairement les emplois de ce verbe dans les domaines de la politique et de l’administration : « Ce service centralise les inscriptions, les commandes, les renseignements » et « spécialement », au sens de « réunir sous l’autorité d’un pouvoir central » : « La plupart des grands services publics sont centralisés à Paris ; une administration centralisée », et « par extension, un pays fortement centralisé ».

A ces emplois, les auteurs du Trésor de la langue française ajoutent ceux qu’ils ont relevés dans le « domaine abstrait de la vie psychique », où centraliser a pour synonyme concentrer, comme dans ces extraits de Gide (1930 : « un jeune homme aussi pur que je l’étais avec l’aide de Dieu, centralisant (...) sur une femme unique toutes ses aspirations latentes ») et de Michelet (Le Peuple, 1846 : « l’action, en tout genre, se centralise autour de quelque grande force, et bon gré malgré l’homme entre dans ce tourbillon »), ces extraits montrant que centraliser est sans doute mieux ajusté à la vie psychique (les aspirations du jeune homme se réunissent dans une même femme, comme les actions se centralisent dans une grande force) qu’à la vie publique et que l’emploi de ce verbe n’est pas limité au vocabulaire de la politique et à celui de l’administration, lesquels en France se confondent ou se réunissent en un même centre.

 


26 février 2009

Animer

 

 

Emprunté du latin animare, dérivé du nom anima « principe vital, âme » et ayant pour sens « donner la vie », ce verbe est attesté au milieu du XIVe siècle chez Oresme (« donner la vie » dans un sens figuré) et en 1358 à la forme passive être animé à, au sens « d’être encouragé à, excité à ». A la fin du XVIe siècle, il est attesté au sens de « donner l’apparence de la vie » et de « donner le mouvement ».

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), ce verbe actif (transitif) est défini ainsi : « Etre principe de vie dans un corps organisé », c’est-à-dire pourvu par Dieu d’organes (Il y a dans les corps vivants un principe, une essence, une forme qui les anime) et « mettre une âme dans un corps » (Dieu peut animer les pierres ; cela serait capable d’animer un mort, d’animer une statue). Tel est le sens propre, relevé par les académiciens en 1762 (« mettre l’âme, le principe de la vie dans un corps organisé », illustré de cet exemple éloquent : « les philosophes sont de différents avis sur le temps auquel Dieu anime l’embryon dans le ventre de la mère »), 1798, 1832-35 et en 1932-35, dans des termes différents, l’âme ayant été remplacée par la vie (« douer de vie un corps organisé »), par Féraud en 1788 et par Littré en 1863-77, lequel, dans les exemples qu’il cite, écarte toute signification métaphysique : « Donner l’âme, la vie » ; « Prométhée anima Pandore » et chez Racine : « Dieu commande au soleil d'animer la nature ». Alors que les académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, semblent avoir pris acte de la disparition du sens religieux ou métaphysique, se satisfaisant d’une définition minimale : « douer de vie » (selon la fable, Pygmalion anima une statue de femme qu'il avait façonnée et, par analogie, le sculpteur anime le marbre, le romancier anime ses personnages), les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) ont à cœur, non pas de ressusciter ce sens, mais de le définir assez précisément, même s’ils n’emploient pas le nom âme, peut-être pour que ce sens ne disparaisse par totalement de la languie : « en parlant de Dieu ou d’un principe métaphysique, donner vie, insuffler la vie », l’illustrant de cet extrait de Condorcet : « un esprit unique anime le monde ; il est présent partout, si même il n’est pas tout, s’il existe autre chose que lui ; les âmes humaines en sont des émanations » (1794), dont le contenu se démarque nettement du sens métaphysique dans lequel les théologiens employaient ce verbe, pour désigner l’action faite par Dieu d’unir une âme à un corps ou de donner une âme à un fœtus, ce qui se faisait dans les premières semaines de la conception. De l’esprit qui anime le monde, selon Condorcet, n’émanent que les âmes, et non la vie, ni l’union d’une âme et d’un corps.

Le verbe a des sens figurés, qui sont définis dès la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française : « il se dit figurément pour marquer la force que l’on donne à un discours par la manière de le prononcer » (cet avocat n’anime point ce qu’il dit ; animer un discours ; c’est un orateur bien froid, il ne s’anime point) et « il se dit aussi pour marquer la force et la beauté que les sculpteurs et les peintres donnent à leurs ouvrages » (un sculpteur qui anime toutes ses figures ; les tableaux de ce peintre sont animés). Les autres sens sont « encourager » (animer les soldats par son exemple ; les animer au combat) et « irriter » : « animer une personne contre une autre, c’est l’irriter contre elle ». A ces sens sont ajoutés dans les autres éditions du Dictionnaire de l’Académie française ou dans les autres dictionnaires de nouveaux emplois : « en parlant des saints, on dit que Dieu les anime de son esprit, pour dire que c’est lui qui les éclaire, qui les fortifie, qui les fait agir » ; « on dit aussi dans le même sens que le zèle de Dieu anime un homme, qu’un missionnaire est animé d’un saint zèle » (1762). C’est dans cette même édition qu’est relevé cet emploi moderne : « on dit à peu près dans ce même sens animer la conversation pour dire la rendre plus vive ». Dans la sixième édition (1832-35), est relevé cet autre emploi : « animer le teint, donner plus de vivacité aux couleurs du teint ; animer les yeux, les regards, leur donner plus d’éclat, de vivacité », tandis que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) définit un autre sens : « remplir d’ardeur, échauffer » (exemple : « une même passion anime tous les cœurs ») et qu’il est le premier à relever le sens de ce verbe en physique, pourtant attesté à la toute fin du XVIe siècle : « en physique, pousser, mouvoir » (exemple : « la force qui anime le boulet »).

Dans la langue moderne, ce verbe, par métaphore ou, comme on voudra, par métastase, s’étend à de nouvelles réalités : les dessins au cinéma (Dessin animé, film reproduisant une suite de dessins qui, grâce à des modifications successives, donnent, lors de la projection, l’illusion du mouvement et d’une action continue », Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication) ; les rues ou les maisons ou les revues ou les journaux ou les maisons d’édition ou la culture que l’on anime ou qui s’animent, comme la conversation, les discussions, les soirées entre amis ; et même les stages, les séminaires, les clubs de vacances (animer un stage, un séminaire, etc. , jouer le rôle, exercer la profession d’animateur dans un stage, etc. », Trésor de la langue française, 1971-94). Les théologiens pensaient, peut-être à tort (mais là n’est pas la question), que l’action désignée par le verbe animer était propre à Dieu qui mettait une âme dans un corps en gestation. Pour parler comme les consciencieux du social, on dira que, au cours des deux derniers siècles, ce verbe et ce qu’il désigne se sont démocratisés, comme le reste d’ailleurs, ce dont il faut ou faudrait se réjouir, puisque toute démocratisation, même celle du rien ou celle du désastre, est bonne par nature. Dieu disparu, n’importe qui prend sa place, même les Bac + 3 qui animent une ville ou un village en y divertissant les contribuables, c’est-à-dire en leur donnant l’âme qu’ils n’ont pas ou n’ont jamais eue, ou même les amuseurs qui animent les longues soirées des clubs de vacances pour faire accroire aux gentils membres que l’âme leur pousse sous les cocotiers.

 


24 février 2009

Couverture

 

 

A l’entrée couverture de la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication), il est cité, pour illustrer cette acception, « le fait de couvrir un besoin, de répondre à une demande, de satisfaire une exigence », cet emploi : « Couverture sociale, ensemble des prestations prévues et accordées par la législation sociale ». Le sens est récent. Il semble qu’il n’ait guère plus de deux ou trois décennies. En tout cas, il n’est pas relevé dans le Trésor de la langue française (1971-94), qui est pourtant un des temples de la modernité, sous l’égide de laquelle prospèrent toutes les couvertures sociales imaginables, dont la célèbre CMU ou la non moins dispendieuse AME, la France accordant des soins gratuits à toute personne qui se donne la peine d’arriver clandestinement sur son territoire, ce qu’elle ne condescend pas à ses ressortissants et encore moins à ceux de ses ressortissants qui contribuent aux dépenses de santé. Cette générosité, inouïe dans le monde et dans l’histoire des hommes, est universellement connue de tous les malades du monde entier, imaginaires, potentiels, avérés, gravement atteints ou non, qui jugent anormal de payer leurs propres soins, mais normal de les faire payer par des étrangers, les Français en l’occurrence, qui n’en peuvent mais.

Dérivé du verbe couvrir, le mot est ancien. Il est attesté au XIIe siècle dans un sens militaire (« ce qui sert à couvrir, à protéger »), dans le bâtiment (« toit d’une maison »), dans l’ameublement (« pièce de tissu qu’on étend sur un lit ») et dans le sens figuré de « feinte » ou de « dissimulation » ; puis au XIVe siècle pour désigner ce dont on couvre un livre ». Ces sens sont relevés dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, par exemple dans la première édition de 1694 : « ce qui sert à couvrir quelque chose » (Couverture d'une maison ; couverture de lit ; couverture de mulet, de fourgon, couverture de charrette, de chariot, de chaises, de sièges, de livre ; la couverture en est de vélin, de veau, de basane, de maroquin, de chagrin) et « figuré, prétexte ». Dans la sixième édition, celle de 1832-35, est relevé pour la première fois cet emploi moderne : la couverture en termes de banque et de commerce est la « garantie donnée pour assurer un paiement » (Ce négociant me doit beaucoup, mais j'ai de bonnes couvertures ; j’ai tiré sur vous une lettre de change, acceptez-la ; je vous en enverrai la couverture, la provision, avant l’échéance). Dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré sont relevés les mêmes emplois : « toile, drap, étoffe quelconque qu’on étend ou qu’on dresse sur une chose pour la couvrir » ; « papier, peau, etc. qui sert à couvrir un livre » ; « absolument, la couverture d’un lit » ; « pièce d’étoffe en fil ou en laine, plus ou moins ornée, et attachée par un surfaix sur le corps des animaux et surtout des chevaux, pour les protéger contre le froid, la malpropreté, les insectes » ; « objet mauvais conducteur du calorique, employé par les jardiniers pour protéger les semis ou plantes contre le froid ou les rayons du soleil, et qui est fait de paille de litière, de feuilles, de branches sèches, de paillassons, de caisses en bois, de cloches » ; « ce qui forme la surface extérieure d’un toit » ; « le droit, en Espagne, de se couvrir devant le souverain, droit dont l’octroi est l'objet d'une certaine solennité » ; « prétexte, masque, faux-semblant » ; « terme de banque et de commerce ; provisions, cautions données pour assurer un payement ». A ce dernier sens, les académiciens ajoutent, dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), ceci : « il se dit, en termes de bourse, d’un dépôt de titres ou d’espèces, que l’agent de change exige du client qui donne des ordres pour des marchés à terme ». Le sens militaire est mentionné pour la première fois dans cette même édition : « Figuré, troupes de couverture, troupes qui sont placées à la frontière d’un pays pour la garder en cas d’attaque imprévue », sens que les auteurs du Trésor de la langue française définissent clairement ainsi : « Art militaire, protection (avec éventuellement dissimulation) des communications, d’une zone frontière, des troupes et des fortifications qui doivent subir le premier choc de l’ennemi ; par métonymie, dispositif spécialement étudié pour assurer cette protection ».

De cela, il appert que la très moderne couverture sociale, à laquelle les auteurs du Trésor de la langue française ne font pas référence entre 1971 et 1980, est esquissée dans l’emploi de couverture comme terme de banque, de commerce, de bourse, de finances publiques : « somme d’argent destinée à compenser un déficit en servant de protection contre ses conséquences fâcheuses » (couverture du déficit de la S.N.C.F., couverture des dépenses publiques ; assurer la couverture des coûts sociaux calculés d'après les progrès de la science et de la technique) ou « avance, en espèces ou en nature, donnée en vue de garantir une opération ». A partir du moment où elle est auréolée de son nimbe social, la couverture peut s’étendre à d’autres réalités, comme l’atteste la longue entrée qui y est consacrée dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française : « La production locale assure la couverture des besoins alimentaires de la population ; taux de couverture, proportion dans laquelle un besoin, un service est rempli » ; dans les télécommunications : « cet émetteur assure la couverture de la région, permet d’y recevoir les signaux, les programmes des stations de radio ou de télévision » et dans le journalisme : « le fait d’assurer la relation d’un évènement déterminé » (La couverture d'une conférence internationale, d'une rencontre sportive, par un correspondant permanent, par un envoyé spécial).

Il est une condition pour qu’une société mérite le qualificatif de moderne ou d’avancée : c’est que tout besoin, toute demande, toute exigence, quels qu’ils soient, soient satisfaits dans l’heure. La société moderne en France est une société qui a prévu toutes les couvertures imaginables pour combler les désirs de ses membres et même ceux de tous les hommes, qui se tiennent pour ses ayants-droit éternels.


23 février 2009

Recruter, recrutement

 

 

Le verbe, dérivé irrégulièrement du nom recrue, est attesté en 1691 chez Racine, au sens de « compléter un corps de troupes » (Lettre à son fils : « vous pourriez apprendre dans les gazettes de Hollande certains termes qui ne valent rien, comme celui de recruter, dont vous vous servez, au lieu de quoi il faut dire faire des recrues ») et enregistré dans la deuxième édition (1718) du Dictionnaire de l’Académie française (1762 : « Faire des recrues pour remplacer les soldats, les cavaliers qui manquent dans une compagnie, dans un régiment »), alors que le nom recrutement qui en dérive est plus récent : attesté en 1789, il entre dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1832-35 (sixième édition), où il a pour sens « action de recruter ; aller en recrutement ; officier de recrutement ; la loi du recrutement, sur le recrutement ; le recrutement de l'armée ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), après avoir noté que « recruter est un néologisme qui s’est fait dans le XVIIe siècle, comme le montrent les passages suivants (la lettre de Racine à son fils, extrait cité ci-dessus ; et une lettre de Bayle, 1697 : « Vous me permettrez de vous dire que le mot de recruter est depuis longtemps fort en usage dans les pays étrangers, quand on y écrit ou que l’on y parle français ; Lafont, qui a mis les gazettes de Hollande françaises dans la plus haute réputation où elles aient été et qui vivait quelques années avant la guerre de 1672, se servait souvent de ce mot »), conclut ainsi : « Dans le XVIIe siècle, recruter était, comme on a vu, un néologisme condamné, à cause du t qui y est contre l’analogie ; aujourd’hui le mot est pleinement accepté, et ce qu’il avait de désagréable s’est effacé par l’usage ».

Dans la langue actuelle, le verbe et le nom ont conservé ce sens militaire : « lever des gens de guerre » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ; « lever des hommes pour le service militaire » (Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1932-35) ; « Armée, action de recruter des hommes de troupe ; ensemble des opérations destinées à fournir à l’armée son personnel » et « (sous l’Ancien Régime), compléter l’effectif (d’une troupe) en levant des recrues » (lever, racoler) : « (depuis l’établissement de la conscription militaire), constituer (une troupe) en levant des recrues » (enrégimenter, enrôler, incorporer, mobiliser), in Trésor de la langue française (1971-94).

L’Ancien Régime disparu, la conscription établie, les armées n’étant plus ce qu’elles étaient, les mots recruter et recrutement, ainsi que les phénomènes qu’ils désignent, ont migré vers le monde civil et ont eu d’abord des emplois figurés que les lexicographes ont jugés familiers. En 1829, recruter est attesté dans le sens figuré « d’attirer (des personnes) dans une association, dans un parti » et qui est ainsi défini dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35) : « il se dit, figurément et familièrement, en parlant des personnes qu’on attire dans une association, dans un parti » (Il recrute partout des associés et avec le pronom personnel : ce parti se recrute de gens malintentionnés ; cette société se recrute parmi des hommes à imagination exaltée). Littré reprend cette définition : « Figuré et familièrement, attirer dans une compagnie, dans une partie » (exemple : « Il recrutait avec ardeur des associés »), de même que les académiciens en 1932-35 (huitième édition de leur Dictionnaire) : « Il se dit aussi, figurément et familièrement, en parlant des personnes qu’on amène à faire partie d’une association, d’un parti, d’une école, etc. » (Il recrute partout des adhérents ; il cherche à recruter des disciples, des partisans). C’est dans cette édition-là, la seule édition publiée du XXe siècle, qu’est enregistré l’emploi de recruter à propos d’un corps politique : « il signifie aussi, quand on parle d’un corps politique, remplacer les membres qui lui manquent » (Le Sénat romain se recrutait parmi les grands fonctionnaires publics).

En réalité, le sens moderne est récent, les administrations et les entreprises, petites ou grandes, ayant été les dernières institutions, après les partis, les associations, les corps politiques, à emprunter à l’armée une partie de son vocabulaire : cadre, recrutement, recruter, etc. Mais le verbe comme le nom, quand ils sont employés dans ces contextes, n’appartiennent plus à la langue familière : au contraire même, c’est de l’ordre du très sérieux. Le recrutement est, dans le Trésor de la langue française (1971-94), « l’action de recruter du personnel pour un travail, des membres pour une association, un parti » (Recrutement d'ingénieurs, de professeurs, de spécialistes; sur titre, sur concours ; recrutement des travailleurs ; modalités de recrutement) et « le résultat de l’action de recruter » ou « l’ensemble des recrutés (notamment pour souligner leurs caractéristiques) », tandis que le verbe est défini ainsi : « par extension, amener (quelqu’un) à faire partie d’un groupe, d’une association, d’un parti (attirer, embrigader) » et « en particulier, engager (du personnel) pour un emploi » (embaucher ; recruter des collaborateurs, des journaliers ; domestiques recrutés à la diable). L’armée a beau être détestée par les modernes, elle n’en fournit pas moins des modèles sérieux et positifs à tout ce que les modernes ont de plus cher : institutions, organes, groupes, groupements, associations, partis, organismes, etc. qui définissent l’essence sociale de la modernité.


22 février 2009

Recherche

 

 

Dérivé du verbe rechercher, ce nom est attesté au milieu du XVe siècle dans le sens de « perquisition, action de rechercher avec soin » : d’où la définition « enquête, perquisition », « chose curieusement recherchée », « examen, perquisition de la vie et des actions de quelqu’un » du Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1762, 1798, 1835, 1935), que les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) expriment ainsi : « Action de rechercher quelqu’un ou quelque chose de perdu, de disparu », « enquête sur la vie privée de quelqu’un, sur sa conduite, ses actions ; action de poursuivre quelqu’un par voie policière ou judiciaire », « action de chercher (pour trouver) quelque chose; efforts entrepris ».

En 1607 est attesté, chez Malherbe, ce sens : « action de courtiser une femme », que les académiciens, en 1694 et en 1762, 1798, 1835, 1935), définissent ainsi : « poursuite que l’on fait pour avoir une fille en mariage » et qui est mentionné comme vieilli (« démarches que l’on fait en vue de se marier ») dans le Trésor de la langue française. Quant au sens « soin affecté », attesté chez Montaigne, il est relevé, non pas dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), mais dans la quatrième et la cinquième comme un terme « de peinture » : « il se dit du soin avec lequel un artiste finit son ouvrage » ; et, selon les académiciens qui ont rédigé l’édition de 1798, il est aussi en usage « en morale » : « le mot de recherche emporte assez ordinairement une idée d’excès et de blâme » (Des recherches de volupté ; Tibère avait des recherches de dissimulation et de cruauté ; les recherches de l’amour-propre), définition dont le sens défavorable est atténué en 1835 : « (le mot) se dit en outre du soin, de l’art, du raffinement qu’on met dans certaines choses ; et il emporte assez ordinairement une idée de blâme » (Il y a de la recherche dans sa parure, dans ses meubles, dans ses repas ; cette femme est toujours mise avec recherche, avec une extrême recherche ; il y a trop de recherche dans son style ; ce peintre a mis plus de recherche dans l’exécution de son tableau qu’il n’avait mis de talent dans la composition ; il y a de la recherche dans la décoration de cette maison ; des recherches de volupté ; Tibère avait des recherches de dissimulation et de cruauté). La bourgeoisie a vraiment changé : en 1835, elle se défiait de la recherche, qu’elle blâmait comme une affectation ou un manque de naturel ; en 2009, elle tombe en pâmoison devant l’affectation extrême des appartements parisiens de MM. Bergé & Saint-Laurent, qui tiennent plus de lieux où sont exposées des œuvres d’art que de lieux où l’on vit et qui se situent à l’opposé du naturel bourgeois que semble apprécier Madame de Staël : « leurs maisons particulières sont très petites, et l’on n’y voit point la recherche de la magnificence ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) se montre fort bourgeois quand il définit la recherche : « raffinement (ordinairement avec une idée de blâme) » (exemples : « vêtu avec une extrême recherche » ; « certains tyrans ont eu des recherches de cruauté » ; et cet extrait de Buffon : « rien n’est plus opposé à la véritable éloquence que l’emploi de ces pensées fines et la recherche de ces idées légères, déliées, sans consistance, et qui, comme la feuille du métal battu, ne prennent de l’éclat qu’en perdant de la solidité »).


Il fallait ce préambule pour arriver à la recherche universitaire, dont il est question d’abondance tous les jours dans les gazettes. Le mot, entendu dans ce sens, n’est pas sémantiquement lié à rechercher, dont il dérive formellement, mais à chercher. Les fonctionnaires qui s’adonnent à la recherche ne sont pas des rechercheurs, comme ils devraient être nommés, mais des chercheurs, comme il y a des chercheurs d’or ou des chercheurs de trésors. Dans le sens de « travaux d’érudition et de science », recherche est relativement récent, du moins selon les auteurs du Trésor de la langue française : il ne serait attesté qu’à compter de 1815 et il est défini pour la première fois dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35) : « Il se dit souvent, surtout au pluriel, des travaux de science et d’érudition et de leurs résultats (Il a fait de profondes recherches sur ce point de chronologie ; ce livre est plein de recherches, de belles recherches, de recherches curieuses, intéressantes, savantes ; cet ouvrage est intitulé : Recherches sur...) ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) reprend cette définition presque dans les mêmes termes : « il se dit, surtout au pluriel, d’études sur quelques points de la science ou de l’érudition », citant des extraits de Fontenelle (« un véritable savant prend de l’amour pour l’objet perpétuel de ses recherches »), de Voltaire (« si l’on veut des recherches historiques, trouvera-t-on quelque chose de plus savant et du plus profond que les ouvrages de du Cange ? »), de Condillac (« aussi les Romains n’ont-ils eu ni géomètre, ni astronome, ni physicien ; Varron, le seul savant que la République ait produit, s’est borné à des recherches d’érudition »), de Barthélemy (« sous Périclès, les recherches philosophiques furent sévèrement proscrites par les Athéniens ») qui attestent que le mot, entendu dans ce sens, est plus ancien que ne l’établit le Trésor de la langue française. Récent ou moins récent, peu importe. Le fait est qu'il est moderne. Littré en expédie le sens (« études sur quelques points de la science ou de l’érudition ») en une phrase ; il en faut plusieurs, et longues, un siècle plus tard, aux rédacteurs du Trésor de la langue française pour épuiser non pas le sens, mais les sens, de recherche : « action de chercher pour trouver, pour dévoiler quelque chose de caché, d’ignoré » ; « au pluriel, travaux effectués requérant une réflexion approfondie, études entreprises par les savants, les érudits ; leurs résultats (Recherche de la cause, de l'effet, des conditions ; le sujet qu'il traite et auquel il a donné vingt ans de recherches) » ; « au singulier, parfois avec une majuscule, activités intellectuelles, travaux ayant pour objet la découverte, l’invention, la progression des connaissances nouvelles ; conception que l’on a de cette activité » (Recherche expérimentale, théorique ; développement, domaine de la recherche ; En serait-il ainsi, si la recherche scientifique s'était développée en morale comme elle l'a fait dans l'étude de la réalité physique ?; Le ministère chargé de la recherche en 1978 n’était compétent que pour la recherche fondamentale et la recherche appliquée. Tous les aspects technologiques de la recherche-développement lui échappaient !; Recherche appliquée, fondamentale, opérationnelle, orientée, pure ; Centre National de la Recherche Scientifique (sigle C.N.R.S.) ; métiers de la recherche, être ou travailler dans la recherche) ; « généralement au pluriel, réalisations concrètes de la recherche ; champ d’application, applications possibles de la recherche » (Recherches agronomiques, archéologiques, bactériologiques, ethnographiques, généalogiques, géographiques, géologiques, historiques, linguistiques).

Il y a trois siècles, dans l’ancienne France, la recherche était la « poursuite que l’on fait pour avoir une fille en mariage » ; aujourd’hui, le mot, quand il est employé au singulier, prend une majuscule : c’est la Recherche, et il est employé absolument, sans compléments. On comprend que ce nouvel absolu rende ceux qui sont censés le desservir (i.e. les chercheurs) aussi arrogants, sûrs de leur fait et attachés à leurs acquis.

 


15 février 2009

Parcours

 

 

 

 

Ce qui est moderne dans ce mot, ce n’est pas sa forme, attestée dès le XIIIe siècle (il est emprunté du latin percursus, « action de parcourir »), ni même quelques emplois, désuets pour la plupart, dans le droit, mais les emplois, propres ou figurés, qui amplifient la signification de « trajet » attestée en 1845 (« itinéraire fixe suivi par un véhicule », le parcours des omnibus), puis en 1855 (« trajet que suit une eau courante » ; le parcours de la rivière), en 1845, dans la langue des chemins de fer (libre parcours), en 1856 dans les sports (« distance réglementaire qu’un concurrent doit parcourir dans une épreuve sportive » ; hippisme, puis cyclisme, golf, équitation), en 1910 en physique (parcours moyen des corpuscules) et en 1963 en cybernétique (retard de parcours).

Cela explique peut-être que ce mot n’entre dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la sixième édition, celle de 1832-35, où il est suivi de cette seule définition juridique, sommaire et succincte : « droit de mener paître, en un certain temps de l’année, ses troupeaux sur le terrain d’autrui ou sur un terrain commun ». C’est donc un terme de droit, attesté dans ce sens (« droit appartenant aux habitants de deux communes de faire paître leurs bestiaux sur les vaines pâtures des deux communes ») en 1459 dans le recueil des Coutumes du comté de Bourgogne et en 1804, dans l’expression droit au parcours et vaine pâture du Code civil le propriétaire qui veut se clore perd son droit au parcours et vaine pâture, en proportion du terrain qu’il y soustrait »). Pourtant, ce n’est pas la première attestation. Parcours est attesté en 1268, comme terme de droit féodal, pour désigner une « convention en vertu de laquelle les habitants de deux seigneuries pouvaient aller résider l’une dans l’autre sans perdre leur franchise », sens défini ainsi dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot : « (Droit féodal) Ce vieux mot que l’on trouve dans quelques coutumes signifie société, union entre certaines villes et certains villages. Le parcours est, selon Ragneau, une ancienne société entre villes et les pays de divers seigneurs pour la commodité du commerce. Pithou dans ses mémoires a dit : « quant au droit de société, qui a été autrefois entre quelques pays et villes de ce royaume, étant alors sous divers seigneurs pour la commodité du commerce, il était appelé droit de marche, de parcours et entre-cours, et non de pariage, comme aucuns ont voulu dire, dont nous avons exemple au parcours ancien de Champagne et de Barois, etc. ». Chopin, dans son traité du Domaine, a fait mention d’une ancienne transaction passée entre l’abbé de Mousson et le duc de Rethel, par laquelle les sujets furent liés et associés les uns avec les autres, et le parcours des hommes d’une seigneurie à l’autre... Le parcours contracté entre deux seigneurs était fait ou au sujet de leurs hommes de corps ou des bestiaux de leurs sujets. Quand il concernait les hommes de condition servile, c’était une société au moyen de laquelle l’homme de corps d’un seigneur pouvait aller s’établir dans le fief et la justice d’un autre, et prendre femme de sa condition dans la terre de l’autre seigneur, sans danger de formariage. Le parcours pour les bestiaux était une société entre deux seigneurs ou deux villages, au moyen de laquelle les sujets de l’un pouvaient mener paître leurs bestiaux dans les vains pâturages de l’autre ; ce parcours est encore en usage ».

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) expose clairement ces sens juridiques : « Droit de parcours, ou, simplement, parcours, droit que possède tout propriétaire d’une commune, par suite de l’usage ou d’une aliénation régulière, de faire paître son bétail sur les terres non closes et non actuellement cultivées d’une autre commune » et « terme de féodalité ; droit de parcours et entre-cours, traité que faisaient des seigneurs voisins, en vertu duquel les vassaux libres pouvaient passer d’une seigneurie à une autre sans crainte d’être asservis » (« bourgeois de parcours, celui qui pouvait décliner la juridiction de son seigneur, et en appeler aux juges royaux »).


Littré est aussi le premier lexicographe qui relève les sens modernes : « Chemin que parcourt une voiture publique, un fleuve, etc. » : « le parcours des omnibus », « libre parcours, droit que chacun possède de faire circuler sur les chemins de fer des machines et des voitures en concurrence avec celles du concessionnaire de l’exploitation, en payant toutefois à ce dernier, pour l’usage de la voie, des prix déterminés par le tarif », droit que, semble-t-il, l’Union européenne a obligé la France à rétablir, puisque la circulation sur les voies n’est plus réservée aux trains de la seule SNCF. L’article qui est consacré à ce mot dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) est à peine plus étoffé que celui de 1832-35, si ce n’est que le sens juridique a laissé sa place au sens moderne de « trajet » (« chemin, trajet que fait une personne ou que l’on fait faire à une chose » et « il se dit spécialement du trajet déterminé que fait une voiture publique, de celui que fait un cheval dans une course »), alors que, dans l’article de la neuvième édition (en cours de publication), plus ample, six ou sept acceptions sont distinguées : « action de parcourir » ; « chemin que suit une personne, un animal, un véhicule » ; « itinéraire emprunté, trajet accompli pour se rendre d’un point à un autre » ; « au figuré, carrière, existence, évolution personnelle d’un individu » ; « locutions accident de parcours ou incident de parcours » ; « sports, un parcours de cross, de golf, de steeple-chase ; le parcours de l’étape franchit plusieurs cols » ; « armée, parcours du combattant, parcours d’entraînement hérissé d’obstacles divers que les fantassins en armes doivent accomplir dans un temps déterminé » et « au figuré, entreprise semée d’embûches » ; « anciennement, droit de parcours ou, elliptiquement, parcours, convention passée entre deux seigneurs voisins, qui permettait aux vassaux de l’un de s’établir sur les terres de l’autre, sans perdre leur franchise » et « droit en vertu duquel les troupeaux d’une commune avaient accès à la vaine pâture d’une commune voisine ».

Ces métastases sémantiques attestent, s’il en était besoin, la modernité de parcours, dont le triomphe est lié au succès dans la langue moderne des mots et métaphores dont le sens se rapporte à l’espace. Le triomphe de parcours se lit à livre ouvert dans le Trésor de la langue française (1971-94), où le sens juridique (« convention entre seigneurs voisins… » ; « droit d’envoyer paître le bétail… » ; « terrain clôturé où l’on fait paître les troupeaux en vertu de ce droit » ; « tout terrain, y compris les terrains forestiers, qui produit du fourrage naturel ») est mentionné comme vieux, alors que le sens de « trajet » ou « d’espace » s’épanouit en de multiples bourgeonnements : « déplacement déterminé accompli ou à accomplir d’un point à un autre » ; « espace correspondant, chemin, distance parcourue (…) par un véhicule, une chose dotée de mouvement ou par une personne (chemin, circuit, itinéraire, trajet ; « itinéraire fixe de voyageurs ou d’un véhicule de transport », « coût du transport sur l’itinéraire parcouru », « durée d’un trajet ») » ; « dans certaines épreuves sportives, distance parcourue ou à parcourir en un temps déterminé (par un coureur, un cheval, un véhicule de course) » ; « itinéraire matérialisé » (parcours d’une course, d’un rallye, de golf, de jumping, de steeple-chase ; parcours chronométré, temps de parcours, erreur de parcours ; parcours d'orientation, de santé) » ; « itinéraire d’escalade » ; parcours du combattant » ; et en physique, « distance parcourue par une particule quelconque entre l’origine et le point où sa vitesse est nulle », etc.


Il est deux sens encore plus modernes que les autres : celui de « cursus », en usage actuellement dans les universités en folie, et celui de « carrière », en usage dans la pub, la com., les media, les agences d’intérim, les cabinets de recrutement. L’emploi universitaire de parcours a une origine religieuse (ce qui est fort de café pour notre glorieux service public et laïque d’enseignement supérieur), laquelle est exposée ainsi dans le Trésor de la langue française : « (Au figuré, pédagogie, religion catholique) : parcours de catéchèse, catéchétique, programme pédagogique annuel de cheminement de la foi à parcourir par les enfants d’âge scolaire avec leurs parents, leurs catéchistes ; et par métonymie, recueil (de fiches), manuel exposant ce programme », et illustrée par cet extrait de La Croix (1983) : « Nous avons élaboré ces parcours pour des enfants vivant dans un monde d’interrogation et de doute face à la religion, mais où existent malgré tout des signes chrétiens (...). L’esprit général étant celui d’une pédagogie active ». On ne saurait mieux définir ce qu’est le parcours d’un étudiant dans les universités de France : « interrogation, doute, quelques signes de savoir », tout cela dans le cadre « d’une pédagogie active ». L’emploi « professionnel » de parcours au sens de « carrière » est commenté ainsi par les académiciens : « Le mot parcours est employé à tort pour désigner la carrière, l’existence, l’évolution personnelle d’un individu ». On ne saurait mieux dire en effet, ce qui n’empêche pas que, employé dans ce sens, parcours fasse saliver recruteurs et commerciaux, jusqu’à ce que les accidents de parcours programmés ne dissipent leurs songes.

 

 


13 février 2009

Confession

 

En latin, confessio dont est emprunté confession, a pour sens « aveu ; action de convenir de » (Dictionnaire latin français, Gaffiot, 1937), tandis que, dans le latin de l’Eglise, le même mot a deux sens, comme en français : « aveu (de ses péchés à un prêtre » et « profession de foi ». Les deux sens du français apparaissent à deux moments distincts : « aveu de ses péchés » au Xe siècle (Oresme, XIVe siècle : « Si un prêtre sait par confession le crime d’un home, il ne peut tel homme punir ni excommunier » ; et, dans des contextes qui ne sont pas religieux : « aveu d’une faute » au XIIIe siècle) et « profession de foi » ou « déclaration de foi » dans la première fois du XVIe siècle, d’abord chez les protestants (Farel : « confession de foi laquelle tous bourgeois et habitants de Genève et sujets du pays doivent jurer de garder et tenir »).

Ces deux sens sont relevés dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française en 1694, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35 : « Aveu que l’on fait de quelque chose (la confession d’un criminel) ou « déclaration que le pénitent fait de ses péchés, soit à Dieu, soit publiquement, soit devant le prêtre » et « Confession de foi, déclaration, exposition faite de bouche ou par écrit de la foi que l’on professe » (la confession de foi de telles églises ; la confession d'Augsbourg ; la confession des Eglises d’Occident), sans que ce mot, entendu dans ce sens, soit réservé aux protestants. A partir de la sixième édition (1832-35), les académiciens ajoutent l’emploi de ce mot au pluriel dans les titres d’œuvres littéraires : « Confessions, au pluriel, a été donné pour titre, par différents auteurs, à des mémoires où ils font l’aveu des erreurs de leur vie » (Les Confessions de Saint Augustin, de J. J. Rousseau), le titre de l’ouvrage de Saint Augustin ayant été même traduit par Les Aveux (P.O.L., 2008). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) relève les mêmes emplois que les académiciens : « déclaration que l’on fait de ses péchés au prêtre catholique » (« Billet de confession, attestation par laquelle un prêtre certifie avoir entendu quelqu’un en confession et certificat de croyance à la bulle Unigenitus, donné à un malade pour recevoir les sacrements, lors des querelles suscitées par cette bulle, au milieu du XVIIIe siècle ; confession auriculaire ou privée, confession qui se fait à l’oreille du prêtre, par opposition à la confession publique qui a été usitée dans la primitive Église ») ; « aveu, déclaration d’un fait » (« la confession du crime ») ; « Action de confesser Jésus-Christ, de faire profession publique de la foi chrétienne » (« Confession de foi, ou, simplement, confession, liste ou dénombrement et déclaration des articles de la foi de l’Église romaine et des autres églises chrétiennes »). Ni les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), ni les académiciens dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire ne relèvent des significations nouvelles, sinon des extensions de sens : « famille religieuse » dans les diverses confessions chrétiennes (in Trésor de la langue française) et « religion que l’on professe et, par extension, Église à laquelle on appartient » (Dictionnaire de l’Académie française ; exemples : « les deux époux n’appartiennent pas à la même confession ; garantir la liberté de toutes les confessions ; toutes les confessions étaient représentées »).

Or, cette stabilité sémantique caractérisée par l’absence de tout changement de sens pendant quatre siècles, phénomène rare, cache mal de profonds changements dans la réalité. Combien de confessions l’Eglise catholique dénombre-t-elle chaque année ? Combien il y a un siècle ? Le mot est enregistré dans les dictionnaires avec force détails, alors que la chose semble s’être lentement évanouie de la réalité. Combien de Français seraient capables de donner le sens exact de cette phrase : « révéler un secret à quelqu’un sous le sceau de la confession » ? Ou même de cette expression proverbiale : « donner à quelqu’un le bon Dieu sans confession » ? Un mot peut être vivant alors que ce qu’il désigne est mort. Il en va de même de l’autre sens : profession de foi. Les éditions Gallimard ont publié en janvier un récit de Richard Millet, La Confession négative. Les rares journalistes qui l’ont lu et en ont rendu compte ont cru que, dans le titre, le mot confession signifiait « aveu » et que l’auteur se muait en pénitent avouant ses péchés. Il n’en est rien. Le mot confession n’a pas le sens « d’aveu », mais celui de « profession de foi », Richard Millet ou le narrateur de son récit professant sa foi dans la négativité, dans le refus du monde tel qu’il est représenté dans les media, dans le « non » à la bêtise et au mensonge. Bien entendu, suivant que l’on donne à confession la première ou la seconde signification, cette œuvre va être interprétée ou comme une repentance religieuse ou comme l’affirmation d’une conception libre et ambitieuse de la littérature.

 

 

12 février 2009

Aveuglement

 

 

Dérivé de l’adjectif aveugle, ce nom est attesté à la fin du XIIe siècle au sens de « cécité » (comme dans cet extrait de d’Aubigné, XVIe siècle : « Il effraya les Turcomans par la prise, aveuglement (ce chef, fait prisonnier, a subi le supplice de l’aveuglement) et mort de leur chef » ; et, quasiment à la même époque, au sens figuré d’obscurcissement de la raison ou de perte de tout discernement, comme chez Calvin : « Celui qui présume avoir plus d’intelligence est d’autant plus aveugle qu’il ne reconnaît pas son aveuglement » ; « Hors de l’Eglise, il ne reste que ténèbres et aveuglement ». La métaphore (ce qui est dit sens figuré) a fini par primer sur le sens propre, si bien que les académiciens, dans la quatrième, la cinquième, la sixième éditions de leur Dictionnaire (1762, 1798) écrivent, à tort semble-t-il : « On dit aujourd’hui cécité au propre. Aveuglement ne se dit guère qu’au figuré ».

Les deux sens sont définis dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) : « Privation du sens de la vue » (exemples : « Dieu le frappa d’un aveuglement soudain » ; « il fut guéri de son aveuglement ») et « trouble, obscurcissement de la raison, causé par les passions ou par le péché » (exemples : « aveuglement étrange, volontaire, d’esprit, des pécheurs »). Dans cette édition de 1694, il est indiqué les causes de l’aveuglement (les passions et le péché) ; dans celle de 1762, les académiciens se contentent de décrire le phénomène : « trouble et obscurcissement de la raison », sans citer de causes, peut-être parce qu’elles sont trop nombreuses.

Pourtant, à partir de cette édition-là, le problème ne porte pas sur le sens figuré, ni sur les causes de l’aveuglement, mais sur le maintien ou non comme sens vivant d’aveuglement le sens propre. Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) cite Fontenelle qui, à propos de Cassini, devenu aveugle à l’âge de 80 ans, écrit : « M. Cassini avait l’esprit égal, tranquille... ; son aveuglement même ne lui avait rien ôté de sa gaieté ordinaire ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) se fonde sur l’emploi par de nombreux écrivains d’aveuglement entendu dans son sens propre (« cécité ») pour contester que ce mot soit sorti de l’usage : « Des grammairiens ont dit qu’aveuglement ne se disait pas au propre et qu’alors il fallait se servir de cécité. De bons auteurs s’en sont pourtant servis au propre ; et il n’y a pas de raison pour ne pas les imiter ». Ces bons auteurs sont Fontenelle, cité par Féraud (cf. supra), Buffon (« un opéré de la cataracte n’avait eu, pendant le temps de son aveuglement, que des idées faibles des couleurs »), Rotrou (« S’il faut souffrir, mes yeux, un si sensible outrage, / Qu’on m’ôte la puissance aussi bien que l’usage, / Vous aurez moins de peine en cet aveuglement »).

C’est sans doute la correction apportée par Littré qui a convaincu les académiciens de modifier leur jugement sur la désuétude d’aveuglement : « On dit plutôt aujourd’hui cécité » (Dictionnaire de l’Académie française, 1932-35) et « Aujourd’hui, on dit plutôt cécité » (neuvième édition, en cours de publication), alors que les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) mentionnent comme rare le sens propre, qui est double en quelque sorte, puisqu’il désigne l’action d’aveugler (« action de priver quelqu’un de la vue » et l’ancien supplice de l’aveuglement) et l’état qui suit cette action (« état d'un être privé du sens de la vue »), seul l’état ayant pour synonyme cécité.

Des extraits d’écrivains cités par Littré pour illustrer le sens figuré (« trouble, égarement, obscurcissement de la raison »), on peut inférer diverses causes d’aveuglement : « l’idolâtrie » (selon Bossuet), « une confiance insensée » (Bossuet), « l’amour » (Corneille), « l’ivresse » (Fénelon). Ce qui change dans la langue moderne, ce n’est pas le sens figuré, toujours le même (égarement, obscurcissement de la raison), mais les causes du phénomène et surtout les formes qu’il prend. Dans le Trésor de la langue française comme dans la neuvième édition du Dictionnaire de la langue française, ce qui définit l’aveuglement, c’est quelque chose de nouveau, non pas l’altération du jugement ou la perte de discernement, mais la privation de « sens critique » : « Au figuré, fait de priver quelqu’un de discernement de sens critique ; état d’une personne privée de discernement, de sens critique (notamment sous l’empire de la passion) » (Trésor de la langue française) et « Obscurcissement de la raison et du sens critique pouvant aller jusqu’à l’absence totale de jugement » (Dictionnaire de l’Académie française, édition en cours de publication). Ah, ce fameux sens critique, comme il fleure bon le progressisme bien pensant des profs d’histoire géo et autres intellos de masse ! C’est justement l’invocation incessante du sens critique (variante : « de l’esprit critique », lequel ne serait jamais aveugle par définition) qui a nourri, et qui continue à le faire, le pire des aveuglements collectifs de l’histoire de l’humanité, celui qui ne voit pas que les Lumières, pâles, blafardes et aux trois-quarts éteintes, n’éclairent plus personne et qu’elles ont fini par aveugler ceux qui s’y sont brûlé les yeux en les regardant trop fixement.

 


11 février 2009

Brevet

 

 

 

Dérivé de l’adjectif et nom bref; brevet est attesté dans la seconde moitié du XIIe siècle au sens « d’écrit ». Au XIVe siècle, terme de droit, il désigne une « convention écrite » et à la fin du XVIIe siècle un « acte non scellé délivré au nom du roi ». Ces sens sont relevés dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), ainsi que dans les éditions suivantes publiées sous l’Ancien Régime : « Lettre courte en parchemin contenant quelque grâce, quelque privilège accordé par le Roi » (brevet de duc, de retenue, de conseiller d’Etat, d’affaire). Il est noté aussi l’emploi de brevet au sens de « billet, caractère ou paroles dont on se sert superstitieusement pour la guérison de plusieurs maladies », dont le synonyme est, selon Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), talisman, comme dans ces extraits de La Fontaine (« L’amoureuse Nérie Employa philtres et brevets »), de Corneille (« Et pour gagner Paris, il vendit par la plaine / Des brevets à chasser la fièvre et la migraine »), de Montaigne (« Montrant des brevets qu’il avait, attachés au col et au bras »), Littré précisant que brevet « est vieux en ce sens » et que « le talisman était ainsi appelé parce qu’il consistait en paroles écrites sur un bref ou brevet ». Les académiciens relèvent encore en 1694 le sens de « convention écrite », par exemple dans brevet d’apprentissage : « acte passé par-devant notaire, par lequel un apprenti et un maître s’engagent réciproquement, l’apprenti à apprendre un art ou métier, et le maître de le lui montrer pendant un certain temps, et à certaines conditions ».

Le brevet a un caractère royal ou étatique (le Roi étant alors l’Etat), ce que confirme la définition de la quatrième (1762) et de la cinquième (1798) éditions du Dictionnaire de l’Académie (« Sorte d’expédition non scellée, par laquelle le Roi accorde quelque grâce ou quelque titre de dignité ») ou l’article consacré à brevet dans L’Encyclopédie (1751-64) : « (Jurisprudence) acte expédié en parchemin par un secrétaire d’Etat, portant concession d’une grâce ou d’un don que le roi fait à quelqu’un, comme d’un bénéfice de nomination royale, d’une pension, d’un grade dans ses armées, ou autre chose semblable ». Le mot se dit aussi, ajoute l’auteur de l’article, « de plusieurs actes qui s’expédient par les commis des douanes ou les maitres et gardes et jurés des corps et communautés » ou du brevet de contrôle, « espèce de récépissé ou d’attestation que donnent les commis des bureaux des douanes, traites foraines, etc. à la sortie du royaume, à la place de l’acquit de paiement des droits que les conducteurs et voituriers leur remettent entre les mains ». En 1694, les académiciens définissent le brevet d’apprentissage comme un contrat d’apprentissage ; les encyclopédistes comme un diplôme : « acte qui se délivre à un apprenti après qu’il a servi le temps porté par les statuts de sa communauté, ou celui dont il est convenu par-devant notaires avec un maître, qui pourtant ne peut être moindre que celui qui est réglé par les statuts » et « on nomme aussi quelquefois brevet l’acte de réception à la maitrise; on dit plus proprement lettres de maîtrise ».

Le Roi étant devenu ce que l’on sait et l’Etat continuant sur son erre sans le roi ou avec un roi bourgeois, le sens royal de brevet devient caduc. Dans la sixième édition (1832-35), postrévolutionnaire, du Dictionnaire de l’Académie française et dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77), la définition est à l’imparfait : « (le mot) se disait proprement autrefois d’une sorte d’expédition non scellée par laquelle le roi accordait quelque grâce ou quelque titre de dignité (brevet d'une abbaye, de duc, de retenue, ducs à brevet, justaucorps à brevet) » et « autrefois acte non scellé qu’expédiait un secrétaire d’État et par lequel le roi accordait un don, une pension, un bénéfice, une grâce ou un titre de dignité » (Littré). Exit le roi, le gouvernement ou tout autre souverain le remplace : « Brevet se dit encore aujourd’hui de certains titres ou diplômes, délivrés au nom d’un gouvernement, d’un prince souverain, etc. » (brevet de pension, de colonel, de lieutenant, de capitaine, brevet d'invention : « que le gouvernement délivre à un inventeur, à l’auteur d’une nouvelle découverte, pour lui en assurer la propriété et l’exploitation exclusive, pendant un certain nombre d’années », attesté en 1791).

Dans le Dictionnaire de la langue française de Littré, commencent à apparaître les emplois scolaires ou pédagogiques, donc modernes, de ce mot. Ainsi un brevet de capacité est la « constatation d’une certaine aptitude chez un individu », le constat étant établi par des fonctionnaires. En revanche, au XXe siècle, ces emplois modernes s’étendent à d’innombrables réalités, l’Etat devenant la plus grande source de normes, règlements, diplômes, formations, etc. de l’histoire de l’humanité. Les académiciens, dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), le notent justement : un brevet est désormais le nom qui est donné « dans l’Université à certains diplômes de l’enseignement primaire et secondaire » (Brevet élémentaire, supérieur, de capacité). Le XXe siècle a inventé la culture, le génocide, les filières, l’information, mais aussi les brevets : « Documents attestant une qualification, une dignité, une spécialité, etc. ». Dans l’armée et l’éducation publique, c’est un « diplôme décerné à une personne par l’État ou ses représentants » (brevet d’officier, de capitaine, de commandeur de la Légion d'honneur) ou « qui atteste, après examen, des connaissances, généralement du niveau de technicien moyen ou supérieur, assorties d’une reconnaissance de qualification professionnelle » (brevet d’aptitude militaire, de chef de section ou de peloton, d'état-major, de langue étrangère, de spécialité, technique, d’enseignement commercial, élémentaire ou absolument le Brevet, d’études du premier cycle du second degré, professionnel, sportif populaire, supérieur, de technicien, d'apprentissage). L’industrie n’est pas en reste. Elle a ses brevets d’invention, d’addition, de perfectionnement, de fabrication, d'importation. Il faut croire que l’Etat est la garantie suprême en France, puisque brevet, mot qu’il a inventé et dont il a fait le succès, prend aussi le sens « d’assurance ou de garantie de qualité que l’on retire de la connaissance de quelqu’un et dont on lui reconnaît la légitime attribution », comme les brevets d’honnête homme, de vertu, de civisme, etc. (in Trésor de la langue française, 1971-94). L’article consacré à brevet dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française, est moins ample que celui du Trésor de la langue française, mais il est plus éloquent, par la proximité entre le sens 1, propre à l’Ancien Régime (« acte non scellé par lequel le roi conférait une dignité, un bénéfice, un titre non transmissible »), et le sens 2, tout moderne : « diplôme sanctionnant des études ou attestant des aptitudes », dans laquelle se lit, comme à livre ouvert, l’homologie entre l’ancienne monarchie et l’Etat moderne, l’une et l’autre seule source du droit, de la garantie, de l’autorité, qui atteste la permanence en profondeur, en dépit des variations de surface, d’une vraie souveraineté. Bien entendu, il serait inutilement insolent d'insinuer que, peut-être, dans ces assurances, garanties, attestations, diplômes, etc. approuvés et visés par l'Etat, se cache le sens de talisman, que Littré tenait pour vieux en 1872 mais qui pourrait avoir contaminé tous les emplois modernes de brevet.

 

 


10 février 2009

Délation

 

 

 

 

Ce mot, emprunté du latin delatio, dans la définition duquel Gaffiot (Dictionnaire latin français, 1937) distingue deux sens, « dénonciation, rapport, accusation » et, sous l’empire, « délation », est attesté pour la première fois chez Robert Estienne en 1549. Nicot (Trésor de la langue française, 1606) et les lexicographes postérieurs ont tous défini ce mot de façon défavorable, surtout dans les exemples : « (Dictionnaire de l’Académie française, 1694) Accusation secrète, dénonciation ; On n’eut aucun égard à sa délation ; il ne faut pas décider de la vie d’un homme sur une simple délation) » ; « (1762, 1798) Accusation, dénonciation ; cet empereur eut trop d’égard aux délations) » ; « (1832-35) Accusation, dénonciation ; habitude de dénoncer ; Les délations se multiplièrent, les tyrans ont toujours encouragé la délation) » ; « (1932-35)Dénonciation faite dans un mauvais dessein », définition suivie d’exemples qui se rapportent tous aux tyrannies ou aux dictatures : « Sous l’empire romain, la délation était un moyen de gouvernement ; les tyrans ont toujours encouragé la délation ; les délations se multiplièrent sous ce prince ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) a bien compris que, des deux sens latins, le français a retenu le second, le sens politique ou judiciaire : « Dénonciation, mais toujours en mauvaise part », alors que Montaigne l’emploie dans le premier sens latin, sens certes critique, mais qui n’est pas infamant : « Je (c’est Socrate qui est censé parler) m’enferre en la délation de mes accusateurs, qui est que je fais plus l’entendu que les autres, comme ayant quelque connaissance plus cachée des choses qui sont au dessus et au dessous de nous ».

La délation est considérée en France comme l’acte le plus vil et le plus bas qui soit, comme l’attestent la définition du Trésor de la langue française (1971-94) dont les auteurs renchérissent, par rapport aux lexicographes des XVIIe et XVIIIe siècles, sur l’infamie de cet acte : « Dénonciation, généralement secrète, dictée par des motifs vils et méprisables », l’illustrant par un extrait : « Quelques-uns s’étaient fait prendre par imprudence ; mais la plupart furent les victimes de cette manie de délation qui régnait sur l’Allemagne à un degré impossible à décrire. Voisins jaloux, rivales éconduites, parents même venaient-ils à connaître quelque intrigue, vite une lettre partait pour la Gestapo » (Ambrière, 1946), et la définition de la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française : « Dénonciation inspirée par l'intérêt, la haine, le désir de nuire ou le sectarisme » (exemples : Les tyrans ont toujours encouragé la délation ; être victime d’une délation) ».

Le mot est un stigmate, comme une marque imprimée au fer rougi sur la peau d’un individu. Son usage est lié à des situations historiques ou politiques particulières, celle de la France occupée, le Premier Empire et la Première République pendant lesquels la délation a été une des activités favorites des esprits vils, prêts à faire couper en deux n’importe qui pour assouvir une haine recuite, les tyrannies orientales et de l’Antiquité. Dans un Etat de droit ou dans un pays démocratique, en théorie, il n’y a pas de délation, tout juste des accusations, fondées ou non, peu importe. L’emploi de ce mot devrait être rare ou inexistant dans la France actuelle qui, jusqu’à plus ample informé, est une république et est dotée depuis un siècle et demi d’institutions démocratiques. La délation, c’est à Cuba, en Corée du Nord ou en Arabie saoudite. Or, c’est en France que, sans cesse, l’imputation de délation est martelée, à tout propos et à tout instant, et par ceux-là mêmes dont l’activité essentielle, dans le cadre d’associations lucratives sans autre but qu’accusatoire, est d’accuser, de dénoncer, de montrer du doigt, de menacer de procès, d’intimider, de vilipender. En bref, délation est du papier tournesol. Ceux qui l’emploient à longueur de journée révèlent qu'ils feraient de vrais et bons délateurs dans les situations analogues à celle de 1794. Qu’y faire ? Puisqu’ils y prennent du plaisir et que c’est dans leur nature.

 


09 février 2009

Humour

 

 

Le mot humour est la forme qu’a prise en Angleterre le vieux mot humeur, emprunté assez tôt par les Anglais et réutilisé en français sous sa forme anglaise à partir de la fin du XVIIe siècle (1693, 1725, 1728 : « mots piquants à double entente que les Anglais appellent humours » ; 1745 : « De notre mot d’humeur, les Anglais ont fait celui d’humour »). Dans L’Encyclopédie (1751-65) de d’Alembert et Diderot, un article, assez pertinent, quand on le lit deux siècles et demi après qu’il a été rédigé, est consacré à l’humour. En voici un long extrait : « (Morale) les Anglais se servent de ce mot pour désigner une plaisanterie originale, peu commune et d’un tour singulier. Parmi les auteurs de cette nation, personne n’a eu de l'humour, ou de cette plaisanterie originale, à un plus haut point que Swift, qui, par le tour qu’il savait donner à ses plaisanteries, produisit quelquefois, parmi ses compatriotes, des effets qu’on n’aurait jamais pu attendre des ouvrages les plus sérieux et les mieux raisonnés. C’est ainsi qu’en conseillant aux Anglais de manger avec des choux-fleurs les petits enfants des Irlandais, il fit rentrer en lui-même le gouvernement anglais, prêt à leur ôter les dernières ressources de commerce qui leur restassent ; cette brochure a pour titre Proposition modeste pour faire fleurir le royaume d'Irlande, etc. Le voyage de Gulliver, du même auteur, est une satire remplie d’humour... ». L’Encyclopédie prend à rebrousse-poil les idées reçues et en refussant de tenir l’humour pour une forme d’esprit ou de plaisanterie qui serait spécifique de la « culture » de l’Angleterre ou qui définirait les mentalités anglaises : « Au reste, les Anglais ne sont point les seuls qui aient eu l'humour en partage. Swift a tiré de très grands secours des œuvres de Rabelais et de Cyrano de Bergerac. Les mémoires du chevalier de Grammont sont pleins d’humour et peuvent passer pour un chef-d'œuvre en ce genre ; et même en général cette sorte de plaisanterie paraît plus propre au génie léger et folâtre du Français qu’à la tournure d’esprit, sérieuse et raisonnée, des Anglais ». L’humour ne serait donc pas une marque déposée par les Anglais et les Français seraient encore plus justifiés que les Anglais à revendiquer la paternité de l’humour.

L’histoire de la langue donne raison aux auteurs de L’Encyclopédie. Humeur, d’où tout est parti, a les mêmes significations, dans la langue classique, qu’humour. Au XVIIe siècle, ce mot a pris le sens de « tempérament enjoué, gaîté, aptitude à voir ou à faire voir le comique des choses », sens dans lequel Corneille l’emploie dans la Suite du Menteur (1643) : « Cet homme a de l’humeur. - C’est un vieux domestique, qui, comme vous voyez, n’est pas mélancolique », et que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) définit ainsi : « Penchant à la plaisanterie, originalité facétieuse, à peu près dans le sens de l’anglais humour, qui est d’ailleurs un emprunt fait à la langue française », l’illustrant de ces extraits de Corneille (L’Illusion comique : « Où vous retirez-vous ? - Matamore : Le fat n'est pas vaillant ; Mais il a quelque humeur qui le rend insolent »), de Scarron (« De ce qu’elles ont moins, c’est dont plus je les loue : Aux sottes, de l’esprit ; aux vieilles, de l’humeur »), de Voltaire (« Les Anglais ont un terme pour signifier cette plaisanterie, ce vrai comique, cette gaieté, cette urbanité, ces saillies qui échappent à un homme sans qu’il s’en doute ; et ils rendent cette idée par le mot humeur, humour, qu’ils prononcent yumor »), Voltaire ajoutant ceci, qui abonde dans le sens de L’Encyclopédie : « ils croient qu’ils ont seuls cette humeur, que les autres nations n’ont point de terme pour exprimer ce caractère d’esprit ; cependant c’est un ancien mot de notre langue, employé en ce sens dans plusieurs comédies de Corneille ». Littré remarque que « humeur a vieilli en le sens d’humour ; cependant le voisinage du mot anglais humour lui a redonné faveur ; et déjà Diderot avait recommencé à l’employer : « Toute la scène du confessionnal voulait être mieux dessinée ; cela demandait plus d’humeur, plus de force » ; Sainte-Beuve aussi : « La gaieté, chez M. de Chateaubriand, n’a rien de naturel et de doux ; c’est une sorte d’humeur ou de fantaisie qui se joue sur un fond triste ».

Quoi qu’il en soit, les premiers lexicographes, qui enregistrent humour avec retard, Littré en 1872, les académiciens dans la huitième édition de leur Dictionnaire, en 1935, tiennent l’humour pour spécifique de l’esprit anglais et contribuent ainsi à donner du crédit au mythe forgé par les Anglais eux-mêmes (cf. ci-dessus, Voltaire). Alors que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) insiste sur l’anglicité du mot (« iou-meur ; quelques-uns prononcent à la française : u-mour, mot anglais qui signifie gaieté d’imagination, veine comique ; humour est le français humeur, pris anciennement en ce sens et revenu aujourd’hui en usage »), mais sans en faire explicitement un invariant de la culture anglaise, les académiciens donnent dans le panneau de l’essentialisation culturelle (ou ethnique) : « (Dictionnaire de l’Académie française, 1932-35) Mot emprunté de l’anglais ; forme d’ironie à la fois plaisante et sérieuse, sentimentale et satirique, qui paraît appartenir particulièrement à l’esprit anglais » (exemples : l’inévitable humour britannique et des propos pleins d’humour) ». Ce travers est heureusement évité par les lexicographes actuels, qui s’en tiennent à une définition universelle : « Forme d’esprit railleuse qui attire l’attention, avec détachement, sur les aspects plaisants ou insolites de la réalité » (Trésor de la langue française, 1971-94) et « Forme originale d’esprit, à la fois plaisante et sérieuse, qui s’attache à souligner, avec détachement mais sans amertume, les aspects ridicules, absurdes ou insolites de la réalité » (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication). Les exemples et les écrivains cités ne se rapportent pas à l’Angleterre ou à sa « culture », sauf l’inévitable humour britannique ou cet extrait de Hugo (Les Misérables : « Et les sarcasmes, les saillies, les quolibets, cette chose française qu’on appelle l’entrain, cette chose anglaise qu’on appelle l’humour, le bon et le mauvais goût, les bonnes et les mauvaises raisons, toutes les folles fusées du dialogue, montant à la fois et se croisant de tous les points de la salle, faisaient au-dessus des têtes une sorte de bombardement joyeux »). Des écrivains français tiennent l’humour pour un des fondements de leur art. Ainsi Jules Renard (Journal, 1910) : « Humour : pudeur, jeu d’esprit. C’est la propreté morale et quotidienne de l’esprit. Je me fais une haute idée morale et littéraire de l’humour (...). L’humour, c’est en somme la raison. L’homme régularisé. Aucune définition ne m’a suffi. D'ailleurs, il y a de tout dans l’humour ». Certes, comme le notent les rédacteurs du Trésor de la langue française, il existe un humour anglais, mais aussi un humour juif, un humour méridional, un humour paysan, un humour noir, qui tiennent autant de l’humeur française, telle qu’elle est définie par Littré, que de l’humour anglais et s’épanouissent en dehors des codes supposés premiers et purs de l’humour anglais ou britannique.


08 février 2009

Séide

 

 

Le premier lexicographe à enregistrer dans son dictionnaire le nom séide est Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77). La définition est extrêmement défavorable, ce qui atteste l’horreur que les personnes désignées par ce nom peuvent susciter chez les Français : « Sectateur dévoué, fanatique, capable de commettre un crime par zèle religieux, etc. » Les académiciens qui font entrer ce mot dans la septième édition de leur Dictionnaire (1878) en proposent une définition tout aussi défavorable : « Sectaire fanatique, aveuglément dévoué à un chef politique ou religieux », notant que le mot s’étend hors de la religion et affecte aussi la politique (« chef politique », les séides d’un démagogue), ce dont on peut inférer la proximité de ces deux univers ou le remplacement du premier (la religion) par le second (la politique) comme seul horizon idéologique de la France du XXe siècle. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), même s’ils n’emploient pas pour définir séide des mots aussi méprisants que sectateur ou sectaire, y donnent un sens tout aussi péjoratif que celui des dictionnaires antérieurs : « Personne qui manifeste un dévouement aveugle et fanatique à l’égard d’un maître, d’un chef, d’un parti, d’une secte », confirmant l’extension de ce nom hors de la religion. Les synonymes en sont « fanatique, partisan, sectateur ». Il est précisé que ce mot est « généralement péjoratif, particulièrement en politique », comme le montre le dérivé séidisme, attesté pour la première fois en 1819 chez Stendhal et dont le sens est autant, sinon plus, dépréciatif que séide : « Attachement aveugle et fanatique à quelqu’un, à un parti, à une idéologie », comme dans cet extrait du Journal d’un poète de Vigny (1834) : « L’homme, créature inachevée, tient encore du singe et du chien. Imitation et servitude, séidisme dans les plus fiers ».

Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) notent cependant que, selon le grammairien Dupré (1972), séide « semble prendre en français actuel la valeur atténuée de complice, acolyte », comme si les sectateurs et sectaires qu’il désigne se faisaient plus rares dans la France moderne. Mais il est possible, sinon probable, que cet affaiblissement sémantique soit passager ou provisoire, car ce mot est arabe et islamique. Littré en indique l’origine : c’est le nom propre d’un personnage de la tragédie de Voltaire, Mahomet ou le fanatisme, injouable aujourd’hui et qui a même été interdite de représentation il y a une dizaine d’années dans la très tolérante Suisse. Ce Séide-là, écrit Littré, « est dévoué au prophète jusqu’au point de commettre un assassinat par son ordre ». Dans le Supplément de 1877, il précise que « séide ne vient pas de l’arabe seyid, « seigneur », qui a donné cid, mais de Zeid, nom d’un affranchi de Mahomet ». Le mot est donc devenu un nom commun par antonomase, phénomène qui est clairement expliqué dans la Trésor de la langue française (rubrique « étymologie et histoire » de l’article séide) : « Emploi comme nom commun de Séide, nom d’un personnage de la tragédie Mahomet, de Voltaire (1742), inspiré d’un personnage réel, Zayd ibn Harita, affranchi et fils adoptif de Mahomet (VIIe siècle). Dans la tragédie de Voltaire, ce personnage est un serviteur fanatique, aveuglément dévoué à son maître au point de commettre un crime ».


Il serait dommageable pour la juste compréhension du monde que le nom séide sorte de l’usage ou qu’il devienne un synonyme affaibli d’acolyte et qu’il cesse de désigner les fanatiques de l’islam qu’il désigne chez Voltaire. Il compte, avec matraque entre autres, parmi les joyaux que la langue de l’islam a déposés dans la langue française. Compte tenu de la faveur dans laquelle les membres des colonies islamiques établies en France tiennent leurs grands ancêtres, sectaires et fanatiques, criminels par zèle religieux, on aimerait espérer que séide et séidisme retrouvent de leur vigueur passée et désignent sans équivoque les personnes que ces deux mots désignaient naguère. Ne nous faisons pas trop d’illusions. Dans les associations subventionnées de France, il y assez d’inquisiteurs, de vigilants ou de commissaires idéologiques, des Goering et des Beria en herbe, même parmi les journalistes, les intellos et les hommes politiques, pour rendre caduc séide ou pour en interdire l’emploi au nom de la tolérance, de la laïcité, de la paix civile et de la bonne marche des affaires.

 

 

06 février 2009

Centralisation

 

Dérivé du verbe centraliser (attesté pour la première fois en 1790 et en 1794) ou de l’adjectif central, ce nom, attesté avant 1794, est, comme le verbe d’ailleurs, un mot de la grande et glorieuse Révolution française. Cette paternité confirme indirectement, s’il en était besoin, les interprétations que Tocqueville, puis Furet, ont faites de la Révolution : non pas une rupture, mais la continuation de l’œuvre politique de l’ancien Régime, en particulier du renforcement de l’Etat central, processus qui a commencé sous Louis XIII.

Saint-Just est l’un des premiers à employer ce mot, qui, comme centraliser, est enregistré, à peine en usage, dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798), ce qui prouve que les académiciens ont été, il y a un peu plus de deux siècles, des modernes ou des modernes en herbe, prêts à faire entrer dans leur dictionnaire tous les mots, même les perdreaux de l’année. L’emploi est limité à un seul contexte : centralisation des pouvoirs et la définition qui en est donnée en 1798 est éloquente et lumineuse, alors que celle des éditions qui suivent l’est beaucoup moins. C’est, soyez attentifs, la « réunion de l’autorité dans un petit nombre de mains », « mains » qui n’ont été désignées par personne et qui ont accaparé, sans mandat de qui que ce soit, la justice, la police, l’armée pour imposer, quitte à user de la terreur, leur politique. Ainsi en usent les dictatures. La centralisation ainsi définie annonce la célèbre centralisation, dite sans rire démocratique, de l’URSS, grâce à laquelle a été réalisée la dictature du prolétariat, c’est-à-dire « la réunion de l’autorité dans un petit nombre de mains », celles de Lénine ou de Staline ou de Beria. Jamais l’exercice du pouvoir pendant la Révolution n’a été résumé avec autant de lucidité et même de cynisme que par ce fragment de définition. Qu’a été la Terreur, sinon l’autorité accaparée par quelques individus ? Et le Directoire ? Et le Consulat ? Et l’Empire ? Il fut un temps où les lexicographes décrivaient sans fard leur époque. Quelques mots leur suffisaient.

Dans les éditions suivantes, les académiciens renoncent à cette définition. Il est vrai que le cauchemar de la révolution s’est dissipé. C’est, dans la sixième édition (1832-35), « l’action de réunir dans un même centre », laquelle action n’est illustrée d’aucun exemple, alors que dans la huitième édition, un siècle plus tard (1932-35), la même définition est suivie d’exemples parlants : « action de réunir dans un même centre ; il se dit particulièrement de l’action de rattacher à un gouvernement central toutes les forces d’un État » (La centralisation administrative, la centralisation politique). Il est vrai que, de ce point de vue, les académiciens, en 1932-35, répètent la définition de Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « Réunion dans un même centre ; centralisation administrative, réunion, au centre du gouvernement, de toutes les affaires administratives ; centralisation politique, réunion de toutes les forces d’un État entre les mains du chef du gouvernement » , Littré précisant qu’on « désigne en général par centralisation un régime qui soumet la gestion des intérêts locaux à la direction ou au contrôle de l’autorité centrale ou de ses agents immédiats ». De fait, la centralisation est aussi un régime d’administration des affaires publiques, lequel est différent de la confiscation par « quelques mains » de l’autorité. C’est le sens que retiennent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « Réunion en un même centre des organes administratifs d’un pouvoir, généralement politique » ou « de renseignements, d'écritures, etc. », tandis que les académiciens, rendus prudents sans doute par les thuriféraires de la décentralisation, dont l’obsession est de rétablir le pouvoir des féodaux (une autorité détenue par quelques personnes), se contentent d’une définition neutre : « action de centraliser ; résultat de cette action » (La centralisation des renseignements par un service informatique) et « spécialement, action de rattacher à un organisme, à un gouvernement central les pouvoirs de décision » (Centralisation politique, une excessive centralisation administrative).

En 1899, le très républicain Clemenceau se montre lucide sur l’Etat nouveau que lui et ses amis républicains ont établi : « Nous n’avons pas plus tôt parlé d’établir la liberté dans l’État que nous l’étouffons sous la multiple tyrannie anonyme d’une centralisation, qui tue l’initiative humaine et ne laisse de volonté que dans l’irresponsable bureaucratie ». On ne saurait mieux décrire la modernité.

 

 

05 février 2009

Information

 

 

En latin, informatio, dérivé du verbe informare (« façonner, former, disposer, organiser, former dans l’esprit, se représenter par la pensée »), a pour sens « esquisse, dessin, idée, conception ». Le nom français information, attesté à la fin du XIIIe siècle et dérivé du verbe informer, n’a rien conservé des sens du latin informatio, sinon dans les emplois qui en sont faits en philosophie, tels que les définissent Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « terme de philosophie, action de donner une forme », sens illustré par cet extrait : « L’homme est l’information suprême et comme la vivante synthèse des forces créatrices du globe ») et les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94 : « Philosophie, action de donner ou de recevoir une forme » ; exemple de Proudhon, 1849 : « Dieu est la force universelle, pénétrée d’intelligence, qui produit par une information d’elle-même, les êtres de tous les règnes, depuis le fluide impondérable jusqu’à l’homme »).

Information est attesté en 1274 au sens « d’enquête faite en matière criminelle par les officiers de police », défini ainsi dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) : « Terme de pratique ; enquête faite par justice » et qui « ne se dit guère qu’en matière criminelle » (Faire une information, des informations ; supprimer, décréter les informations ; prendre droit par les informations, retirer les informations du greffe), les éditions suivantes reproduisant avec quelques modification cette définition : « Terme de pratique ; acte judiciaire qui contient les dépositions des témoins sur un fait ; en ce sens il ne se dit qu’en matière criminelle » ; « on appelle en matière civile information de vie et mœurs celle qui se fait de la conduite et des mœurs de quelqu’un qui doit être reçu dans une charge, dans une dignité » ; et « on appelle information en matière criminelle ce qui s’appelle enquête en matière civile » (1762, 1798). Dans la sixième édition de ce même dictionnaire (1832-35), après avoir défini information comme un « terme de jurisprudence » (« acte judiciaire où l’on rédige les dépositions des témoins sur un fait, en matière criminelle ») et précisé que « c’est ce qu’on nomme enquête en matière civile », les académiciens ajoutent : « ce sens est maintenant peu usité » et ils renvoient les lecteurs au mot qui, désormais, le remplace : « voyez instruction ». Il semble que, sur ce point, ils se soient abusés : information n’est pas sorti de l’usage en 1820 ou 1830 comme terme de jurisprudence. Littré le relève, sans préciser qu’il est vieilli : « Instruction à laquelle on procède pour la recherche ou la constatation d’un crime ou d’un délit (ainsi dite parce qu’on forme, on construit l’ensemble des renseignements – ce en quoi Littré, en voulant retrouver à tout prix dans le sens du mot le sens latin, s’abuse) » et « particulièrement, acte judiciaire où l’on rédige les dépositions des témoins sur un fait, en matière criminelle » ; de même que les académiciens en 1932-35 (« il signifie spécialement enquête faite, en matière criminelle, par les officiers de police, à l’occasion d’un crime, d’un délit ; il se dit aussi de l’ensemble de la procédure faite par le juge d’instruction ») ou dans la neuvième édition en cours de publication (« droit, enquête menée par le juge d’instruction ou par des officiers de police judiciaire en vue d’établir la preuve d’une infraction et d’en découvrir les auteurs » ; exemples : Information judiciaire ; procéder à une information ; demander un supplément d'information ; ouvrir, clore une information ; information contre X) et les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « Droit, instruction judiciaire diligentée par le juge d’instruction ou par des officiers de police judiciaire agissant sur commissions rogatoires, pour obtenir la preuve d’une infraction et en découvrir les auteurs »).

Dans la seconde moitié du XIVe siècle, information est employé au pluriel dans un nouveau sens, qui est comme l’extension à la vie quotidienne du sens judiciaire et policier : « renseignements que l’on obtient sur quelqu’un » et que les lexicographes glosent ainsi : « On dit aussi aller aux informations, prendre des informations pour dire simplement faire des recherches, afin de découvrir la vérité de quelque fait, de quelque bruit qui court » (Dictionnaire de l’Académie française, 1762, 1798) ; « dans le langage commun, action de s’informer ; prendre des informations, aller aux informations » (Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1788) ; « information se dit aussi, dans le langage ordinaire, des recherches que l’on fait pour s’assurer de la vérité d’une chose, pour connaître la conduite, les mœurs d’une personne, etc. ; et il s’emploie ordinairement au pluriel » (Dictionnaire de l’Académie française, 1832-35, 1932-35) ; « Particulièrement, dans le langage général, action de prendre des renseignements (il se dit surtout au pluriel) » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication), la définition est réduite au minimum : « renseignement qu’on donne ou qu’on obtient ».

Le sens moderne (« renseignement ou nouvelle que l’on porte à la connaissance d’un public »), celui des medias ou celui dont les medias ont la paternité ou sont la cause, n’est attesté qu’à la fin du XIXe siècle, chez Zola, écrivain que fascinait la presse. Il est absent de la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française et exprimé ainsi dans la neuvième : « Spécialement, action de porter des nouvelles à la connaissance du public, de faire part des évènements, des faits marquants de l’actualité (Un grand quotidien d’information ; liberté d’information ; les métiers de l’information ; les techniques, les moyens d’information) ; « par métonymie, fait ou évènement dont font état une agence ou un organe de presse, la radio, la télévision » (informations générales, politiques, économiques, sportives ; une information de dernière heure ; bulletin d’information ; le directeur de l’information) et « par extension, au pluriel, informations radiodiffusées, télévisées ou, simplement, informations, émission de radio ou de télévision donnant les nouvelles du jour ».

Dans la langue des XVIIe, XVIIIe, XIXe siècles, le mot a deux sens et les articles de dictionnaires qui les définissent sont courts. Il en va tout autrement dans la langue moderne. L’article que les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) consacrent à ce mot occupe trois colonnes grand format, soit une page et demie – cinq ou six fois plus de lignes que dans le dictionnaire de Littré. Ce dernier distingue trois acceptions ; les rédacteurs du Trésor de la langue française, dix : outre celles de la langue commune, celles de la philosophie, du droit, de la théorie de l’information (« élément de connaissance susceptible d’être représenté à l’aide de conventions pour être conservé, traité ou communiqué » ; « c’est la symbolisation qui facilite la transmission de l’information et qui est à l’origine des études sur la « théorie de l’information » ; cette théorie, fondée sur les travaux de C.E. Shannon dès 1948, permet le calcul de l’entropie, c’est-à-dire de la quantité d’information apportée par un signal, un message ou une source donnée »), de la biologie (« ensemble d’instructions constituant le programme génétique : la synthèse des protéines semble s’effectuer grâce à un code porté par des acides ribonucléiques (ARN) particuliers, les ARN messagers, qui reçoivent eux-mêmes leur information des ADN »). Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), sont relevées deux acceptions ; trois quarts de siècle plus tard, les académiciens en distinguent autant que dans le Trésor de la langue française.

Pour rendre compte de ces faits, les consciencieux du social ont une explication toute prête : la société du XXe siècle ayant pour socle le savoir ou la connaissance, dont l’information est une variante, il est dans la nature des choses que le nom information, qui est l’oriflamme de ces réalités, soit d’un usage si répandu et se soit étendu à tous les domaines, que nourrissent le savoir et la connaissance : sciences, sciences sociales, presse, medias, télévision, etc. En bref, quand ils entendent le mot information, ils sortent leur social. Laissons-les à leurs illusions et à leurs propres mythes. Ce que révèle le triomphe moderne du nom information est d’un tout autre ordre. L’information n’est pas le savoir, ni la connaissance ; souvent même, elle est un obstacle au savoir ou à la connaissance ; parfois, elle en est l’antonyme parfait. L’information est plus souvent appariée à l’ignorance crasse qu’aux lumières de la connaissance. La réalité est que c’est un terme propre au droit et de police qui s’est étendu hors des limites étroites des enquêtes judiciaires pour innerver tout le corps social, comme si l’obsession de ce corps était, peut-être pour renforcer sa cohésion et assurer sa survie, l’enquête généralisée sur tous ses membres, l’observation de tous par tous, le renseignement sur tout et tous, l’imposition à tous des mêmes normes, le fichage généralisé de tout le monde et du monde entier, les medias ne faisant qu’exprimer d’une manière dégradée et dérisoire et à chaque minute de la journée cette obsession totalitaire qui, étant donné sa nature, peut être qualifiée d’administrative, de juridique, de pénale, de policière. Pauvres journalistes, ils passent pour les agents du savoir qui émancipe, ils ne sont que les fourriers de la surveillance généralisée.

 


04 février 2009

Brodequin

 

 

 

 

 

Au début du XIVe siècle, est attesté le nom broissequin désignant une sorte d’étoffe (Froissart, XVe siècle : « Le roi Richard mort, il fut couché sur une litière, dedans un char couvert de brodequin tout noir ») ; et, à la fin du XVe siècle, brouzequin, désignant une chaussure ancienne couvrant le pied et une partie de la jambe (Marguerite de Navarre, XVIe siècle : « après qu’il eut fermé la porte et ôté sa robe et ses brodequins fourrés, s’en alla se mettre au lit »). Les deux mots sont sans doute un seul et même mot : on a nommé les chausses de la matière dont elles étaient faites, la forme brodequin étant due à l’analogie avec le verbe broder. Diverses hypothèses ont été avancées pour expliquer l’origine de ce mot (emprunt au néerlandais ou à l’espagnol ou à l’arabe), mais aucune n’est recevable.

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694), le mot a deux acceptions : « espèce de chaussure qui couvre le pied et une partie de la jambe » et « espèce de question (id est de torture) qu’on donne aux criminels » (exemples : donner les brodequins à un criminel ; il a eu les brodequins), les académiciens ajoutant qu’en « ce sens il ne se dit qu’au pluriel », définition qui, dans la quatrième édition (1762) de ce même dictionnaire, est exprimée dans une description presque réaliste : « Brodequins au pluriel se dit d’une sorte de question qu’on donne avec des planches et des coins, dont on se sert pour serrer fortement les jambes d’un accusé ». La question (comprendre la torture) étant interdite, du moins dans les procédures judiciaires, après 1789, la définition du mot brodequins est exprimée au passé dans le Dictionnaire de l’Académie française (1832-35 et 1932-35 : « au pluriel, il s’est dit d’une sorte de question qui se donnait avec des planches et des coins dont on serrait fortement les jambes de l’accusé »), dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77 : « au pluriel, nom d’une espèce de torture, où l’on serrait les jambes du criminel entre des pièces de bois, avec des coins, sur lesquels on frappait pour augmenter le serrement ») et dans le Trésor de la langue française (1971-94 : « Au pluriel, par métonymie et par ironie, dans l’ancien droit criminel, supplice des brodequins : question que l’on donnait en serrant fortement les jambes et les pieds de l’accusé entre des planches », supplice que Balzac décrit ainsi en 1850 : « Ensuite il y a les brodequins : chaque jambe est entre deux planches ; on approche la droite contre la gauche ; on serre avec des liens ; et dès qu’il n’y a plus de jeu, tu prends ton maillet, et, à tour de bras à hauteur des genoux et des chevilles, tu enfonces des coins, comme si tu fendais du bois, jusqu’à ce que les os en craquent ; à l’ordinaire c’est quatre, sinon l’on double la dose »).
En 1762, dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française, la chaussure nommée brodequin est décrite avec plus de précision : « sorte de chaussure antique qui couvre le pied et une partie de la jambe, et qui n’est en usage que dans de certaines grandes cérémonies » (Mettre les sandales et les brodequins à un évêque ; on chausse des brodequins aux rois à leur sacre), définition que reproduisent Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), les académiciens (1798, 1832-35), les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) faisant de brodequin un terme d’habillement dans l’Antiquité, qu’ils illustrent de cet extrait de Fromentin : « quand elles ne vont pas pieds nus, elles ont pour chaussure un brodequin ou bas de cuir lacé, piqué de soie de couleur, de maroquin rouge et tout à fait semblable au brodequin, moitié asiatique et moitié grec, que certains maîtres de la Renaissance donnent à leurs figures de femmes ».

Dans les éditions de 1762 et de 1798 de leur Dictionnaire, les académiciens affirment, à tort, de toute évidence, que le brodequin « est aussi une chaussure dont se servent les comédiens quand ils jouent des tragédies », erreur qui est rectifiée dans les éditions de 1832-35 et de 1932-35 (« Le brodequin était, chez les anciens, la chaussure ordinaire des acteurs, lorsqu’ils jouaient la comédie ; on représente Thalie chaussée de brodequins » et « il se dit quelquefois au figuré, pour opposer la comédie à la tragédie. Chausser le brodequin, composer une comédie ou de faire acteur dans la comédie. Quitter le brodequin pour prendre le cothurne, etc. ») ; dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77 : « chaussure à l’usage des acteurs qui jouaient la comédie » ; « figuré, la comédie », comme dans la Satire X de Boileau : « Mais quoi ! je chausse ici le cothurne tragique ; Reprenons au plus tôt le brodequin comique ») et dans le Trésor de la langue française (1971-94 : « Théâtre, chaussure des acteurs de comédie, par opposition à cothurne, symbole du genre tragique »).

L’existence de chaussures qui ne sont pas de cérémonie ou qui ne sont pas propres à l’Antiquité est signalée pour la première fois dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35 : « espèce de bottines, ouvertes et lacées par devant, en usage surtout pour les femmes et les enfants »), dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77 : « bottines à l’usage des femmes et des enfants »). Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), la forme et la destination du brodequin changent : « chaussure de peau ou d’étoffe qui couvre le pied et le bas de la jambe et se lace sur le dessus du pied », tandis que le sens établi en 1832-35 et par Littré (« chaussure fine de peau ou d’étoffe parfois brodée, enveloppant le pied et la jambe portée le plus souvent par les femmes et les enfants ») est tenu pour vieux par les rédacteurs du Trésor de la langue française, le brodequin étant dans les années 1960-70, usuellement, une « grosse chaussure montante de marche, emboîtant la cheville, lacée sur le cou-de-pied et portée en particulier par les militaires » et, dans un emploi familier, « toute chaussure grossière », sens que confirme les académiciens dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire : « forte chaussure montante, destinée à la marche, se laçant sur le cou-de-pied et la cheville » (exemples : les brodequins à clous d’un fantassin ; des brodequins de chasse).

 


 

 

02 février 2009

Humoriste

 

 

C’est en 1762, dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française qu’humoriste, adjectif et nom, apparaît pour la première fois. Il y est défini ainsi : « adjectif de tous genres qui se dit dans le style familier d’un homme qui a de l’humeur, avec lequel il est difficile de vivre » et « il se prend aussi substantivement pour signifier les médecins galénistes ». Dans la neuvième édition, en cours de publication, de ce même dictionnaire, il a pour seul sens : « nom (XVIIIe siècle), emprunté de l’anglais humorist, de même sens ; personne qui a le don de l’humour et qui l’exerce dans différents domaines » (exemples : ces propos sont d'un humoriste ; Alphonse Allais, Tristan Bernard sont de célèbres humoristes ; adjectif, un écrivain, un dessinateur humoriste). En un peu plus de deux siècles, le sens a évolué dans d’importantes proportions, au point qu’aujourd’hui, le mot a un sens quasiment contraire à celui qu’il avait jadis et que, désignant, en 1578, lorsqu’il est attesté pour la première fois, un homme sujet à des sautes d’humeur et de caractère difficile, il désigne aujourd’hui un amuseur public. Jadis, on n’avait pas envie de rire, ni de sourire, ni de s’amuser, quand on était en compagnie d’un humoriste ; de nos jours, seuls les humoristes (dans l’ancien sens du mot) ne rient pas aux saillies des humoristes (dans le nouveau sens du mot).

Le sens attesté en 1578 (« il se dit dans le style familier d’un homme qui a de l’humeur, avec lequel il est difficile de vivre ») se maintient comme le premier sens du mot dans les cinquième (1798), sixième (1832-35) et septième (1878) éditions du Dictionnaire de l’Académie française, la huitième édition (1932-35) ne contenant pas d’entrée humoriste. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) le cite d’abord (« qui a souvent de l’humeur, difficile à vivre »), ajoutant qu’il est « peu usité en ce sens », l’illustrant de quelques extraits éloquents de La Harpe (« Le philosophe Saint-Lambert, naturellement sévère et même un peu humoriste ») et de Delille (« Cet humoriste / Dont la hargneuse déraison / Dans la société vient verser son poison »). Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) mentionnent le sens comme vieux, que le mot désigne « celui ou celle qui est souvent sujet à l’humeur » ou « celui ou celle qui se laisse guider par son humeur », et cela, bien que de nombreux grands écrivains l’aient employé dans ces deux sens ; Maine de Biran : « ma disposition est mauvaise, lâche, humoriste; je suis ennuyé de tout » ; Balzac : « se faire mélancolique avec les humoristes, gaie avec les insouciants, politique avec les ambitieux, écouter avec une apparente admiration les bavards » ; Joubert : « plus un peuple est humoriste, plus il est vif et brusque, plus il a d’accent. Son accent annonce en quoi il est peu contenu. Les courtisans, habitués à se contraindre, n’ont point d’accent »… Le mot est emprunté de l’italien umorista, qui désignant les membres de l’Academia degli Umoristi, qui sont présentés ainsi dans L’Encyclopédie (1751-65) de d’Alembert et Diderot, l’article humoriste de cet ouvrage reprenant quasiment tel quel l’article homonyme du Dictionnaire universel français et latin, vulgairement dit de Trévoux (1704-1774) : « (Littérature) nom des membres d’une fameuse académie de Rome. L’académie des Humoristes a été fondée par Paul Marcius, qui se servit de Gaspard Silvianus pour rassembler les gens de lettres qu’il y avait à Rome et en former cette société, comme dit Janus Nicius dans l’éloge de Silvianus. La devise de l’académie des Humoristes est une nuée, qui, s’étant élevée des eaux salées de la mer, retombe en pluie douce avec cet hémistiche de Lucrèce, lib. VI. redit agmine dulci. Jérôme Alexandre, humoriste, a fait trois discours sur cette devise. Les obsèques de M. Peiresc furent célébrées dans l’académie des Humoristes, dont il était, en plus de quarante sortes de langues (cf. Gassendi, vie de Peiresc)». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) présente ainsi, assez sobrement, les humoristes : « substantif masculin, membre d’une académie de Rome, fondée par Paul Mancini, et qui prit pour devise la chute d’une douce rosée » ; et, pour compléter cette présentation, il cite ce long extrait de l’Histoire de l’Académie de Pellisson : « ceux qui ont parlé de l’académie des humoristes de Rome disent qu’elle naquit fortuitement aux noces de Lorenzo Mancini ; que plusieurs personnes d’entre les conviés se mirent à réciter des sonnets, des comédies, des discours, ce qui leur fit donner le nom de belli humori ; qu’enfin, ayant pris goût à ces exercices, ils résolurent de former une académie de belles-lettres, qu’alors ils changèrent le nom de belli humori en celui d’humoristi ».

Nom, humoriste désigne aussi dans la vieille langue les « médecins galénistes », c’est-à-dire les partisans des thèses de Galien, qui sont exposées en ces termes dans L’Encyclopédie : « (médecine) nom sous lequel sont désignés, surtout dans les écrits de Van Helmont, les médecins de la secte galénique, dont la doctrine consistait principalement à attribuer la plupart des maladies aux seuls vices des humeurs, qu’ils faisaient consister dans leur intempérie ou leurs qualités viciées, lorsqu’elles ne se tempèrent pas les unes les autres, et qu’il y en a de dominantes ». Ce sens est exposé dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1762 et 1878 : « il se prend aussi substantivement pour signifier les médecins galénistes, qui attribuent la plupart des maladies au seul vice des humeurs » (1798) et « il se dit aussi des médecins qui attribuent principalement aux humeurs les divers phénomènes de la vie, soit dans l’état de santé, soit dans l’état de maladie » (1832-35) ; et par Littré dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « terme de médecine, qui appartient à un système dans lequel on attribue la cause des maladies à l’altération primitive des humeurs » (« les théories humoristes ») et « substantif masculin, les humoristes, les partisans de ce système ». La théorie des humeurs devenue caduque et sans objet, les médecins galénistes ont disparu, ainsi que le mot qui les désignait, comme l’atteste l’article humoriste du Trésor de la langue française : « Médecine ancienne, celui, celle qui est partisan de l’humorisme ». Entendu dans ce sens, ce mot est emprunté du latin savant de la médecine classique, le nom humorista ayant été fabriqué par le médecin flamand Van Helmont (1577-1644).

Quant au sens actuel, il est emprunté, comme l’indiquent les académiciens dans la neuvième édition de leur Dictionnaire, de l’anglais humorist, sans doute emprunté d’humoriste, et attesté en anglais dès la fin du XVIe siècle dans le sens de « personne facétieuse, enjouée, ayant le sens du comique » ; l’emprunt français étant, quant à lui, attesté dans un dictionnaire bilingue, publié à Strasbourg en 1793, lequel, selon les rédacteurs du Trésor de la langue française (article humoriste), « rend le mieux l’acception et ajoute expressément la signification de launigt, oder Laune habend , « enjoué, ayant de la bonne humeur » ; ainsi dans « un homme humoriste, un trait humoriste, un ouvrage rempli de traits et de pensées humoristes, des saillies humoristes ». En 1842, l’adjectif est employé comme substantif. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est le premier à enregistrer ce sens : « enclin à une sorte de gaieté railleuse et originale ; écrivain humoriste, celui qui traite avec gaieté une matière sérieuse ; celui qui a de la fantaisie, une vivacité originale » (exemple : « Henri Heine est un écrivain humoriste »).

C’est aujourd’hui, dans le Trésor de la langue française et dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (cf. supra), le sens usuel, selon les rédacteurs du Trésor de la langue française, d’humoriste et même, selon les académiciens, le seul sens de ce nom : « celui, celle qui a de l’humour, qui le pratique » et « par extension, adjectif (en parlant d’un phénomène naturel, physique ou psychologique), qui est empreint d’humour ». La facilité avec laquelle ce sens anglais a été adopté par les Français s’explique par le fait que le nom humeur, duquel est emprunté le nom anglais humour, a, parmi les huit acceptions que relève Littré, celle-ci : « penchant à la plaisanterie, originalité facétieuse, à peu près dans le sens de l’anglais humour, qui est d’ailleurs un emprunt fait à la langue française ». Sont cités des extraits de Corneille, de Scarron (« De ce qu’elles ont moins, c’est dont plus je les loue : Aux sottes, de l’esprit ; aux vieilles, de l’humeur ») et de Voltaire : « Les Anglais ont un terme pour signifier cette plaisanterie, ce vrai comique, cette gaieté, cette urbanité, ces saillies qui échappent à un homme sans qu’il s’en doute ; et ils rendent cette idée par le mot humeur, humour, qu’ils prononcent /yumor/, et ils croient qu’ils ont seuls cette humeur, que les autres nations n’ont point de terme pour exprimer ce caractère d’esprit ; cependant c’est un ancien mot de notre langue, employé en ce sens dans plusieurs comédies de Corneille ». Littré ajoute : « Humeur a vieilli en ce sens ; cependant le voisinage du mot anglais humour lui a redonné faveur ; et déjà Diderot avait recommencé à l’employer : toute la scène du confessionnal voulait être mieux dessinée ; cela demandait plus d’humeur, plus de force ».

 

 

01 février 2009

Efficacité, prévision, énergie

 

 

Ces trois noms ont été empruntés au latin entre la fin du XIIIe siècle (prévision, 1278) et le tout début du XVIe siècle (énergie, 1500), pendant deux siècles au cours desquels les « légistes », les clercs, les écrivains, les docteurs de l’université, les religieux, les penseurs, etc. enrichissent la langue française en empruntant de très nombreux mots au latin : latin classique, bas latin et latin d’église. Ce sont des mots « savants » ; et comme alors, et sans doute jusqu’au XVIIIe siècle, la plus haute science, parmi les sciences enseignées à l’université, était la science de Dieu ou théologie, il n’y a rien d’anormal qu’ils soient d’abord employés dans des contextes religieux, et en relation avec la science qui explique le monde, l’homme, les sociétés : la théologie. C’est ce que notent les auteurs de dictionnaires (Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1832-35) et Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), en particulier dans les exemples qui illustrent les définitions : efficacité, ou « force, vertu de quelque cause pour produire son effet », « se dit principalement de la grâce » (« efficacité de le grâce, des prières, des sacrements ») ; « prévision (ou « vue des choses futures ») n’a d’usage que dans le dogmatique », « « il ne se dit que de Dieu » (« la prévision de Dieu ») ; « énergie (ou « force agissante ») se dit principalement du discours, de la parole » : « L’Ecriture Sainte a une grande énergie ; il y a dans les Prophètes des expressions d’une grande énergie ». Même Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ou les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), quand ils définissent les sens historiques, rares ou disparus, rappellent le lien entre ces mots et la théologie. Ainsi, à propos d’énergie : « terme de théologie, une Puissance de la Divinité » (Littré) et « théologie, rare, puissance d’agir de la divinité ; par métonymie, cet agir lui-même » (Trésor de la langue française).

Ces mots s’étendent à d’autres domaines que la religion à la fin du XVIIIe siècle (efficacité, énergie, 1798) et au début du XIXe siècle (prévision, 1832-35), comme cela apparaît dans les exemples par lesquels les académiciens illustrent ces nouveaux emplois et sens : « l’efficacité d’un remède » (Dictionnaire de l’Académie française, 1798) ; « énergie se dit aussi de la conduite dans les choses publiques et privées » (emploi enregistré pour la première fois dans l’édition révolutionnaire de 1798) ; « prévisions se dit quelquefois au pluriel pour conjectures » (1832-35). L’exemple, « l’événement a justifié toutes mes prévisions », atteste que la « vue des choses futures » n’est pas réservée à Dieu et que l’homme aussi est en mesure de faire des prévisions. Dans les dictionnaires publiés au cours des XIXe et XXe siècles, les articles consacrés à ces mots prennent de plus en plus d’ampleur, au point que les articles du Trésor de la langue française sont de quatre à cinq plus longs que les articles du Dictionnaire de l’Académie française ou même que ceux de Littré. Il est vrai que ces mots ne cessent de s’étendre au XXe siècle à de nouveaux domaines, qui sont liés à la science (médecine, physique, physiologie, techniques, armement, économie, météorologie) ou au social (finances publiques, grèves, mouvement ouvrier)…

Cette évolution sémantique peut être mise en parallèle avec les événements politiques qui ont bouleversé la France à compter de 1789 (par exemple, les nouveaux emplois d’efficacité et d’énergie sont enregistrés en 1798, pendant la Révolution) et avec les mutations d’ampleur inouïe qui ont donné à la société française son visage actuel : individualisme croissant, l’homme autonome devenant la seule source de la loi et capable de remplacer Dieu dans la « vue des choses futures » ou les « sacrements », les « prières », la « grâce » dans l’ordre de l’efficacité ou les Prophètes dans l’expression de l’énergie. En se développant, les sciences et les techniques ont accaparé une partie du vocabulaire savant de la théologie : énergie (musculaire, nucléaire, thermique, etc.), prévision (en météorologie ou en économie, etc.), efficacité (d’une théorie, de mesures, de décisions), en même temps que s’affaiblissait la religion, qui ne fournit plus d’explications nouvelles sur l’homme, la société, l’univers, au détriment des idéologies et des sciences sociales.

La langue est du papier de tournesol. Elle révèle des séismes souterrains, dont le principal est le remplacement de la théologie par les idéologies scientistes et les sciences sociales pour expliquer aux hommes le sens de leur présence sur la terre.