28 février 2009
Embryon
Embryon est un mot savant, emprunté au grec (le verbe grec est formé d’un préfixe em, qui a pour sens « dans », et du verbe bruein, qui signifie « croître ») et attesté chez Nicole Oresme (Nicole, alors, était un prénom masculin, le féminin étant Nicolette, comme dans Aucassin et Nicolette ; remplacé aujourd’hui par Nicolas) : « Embrion est une masse qui est au ventre de la mère » et « Une de ces puissances ou vertu.... est en toutes choses qui ont nourrissement, et es embrions et bêtes imparfaites ». Oresme est ce grand penseur méconnu du XIVe siècle (1370-72, Ethique), qui a été, entre autres mérites, l’un de ceux qui ont le plus enrichi la langue française par des emprunts au latin et au grec, langues qu’il connaissait parfaitement. Au fil des siècles, la teinture savante de ce mot, qui aurait pu le rendre désagréable, a fini par s’effacer, en dépit du y grec du mot, l’orthographe adoptée par les académiciens en 1694, à l’instar d’Oresme, qui a su franciser ce mot, étant embrion – preuve que le mot s’était acclimaté à la langue française.
La définition des différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française est relativement simple : c’est « fœtus qui commence à se former dans le ventre de la mère » (1694, 1762, Féraud 1788, 1798, 1832-35). Le sens propre est suivi du sens figuré : « on dit figurément ou par mépris d’un fort petit homme : ce n’est qu’un embryon » (1694, 1762, Féraud 1788, 1798, 1832-35, Littré 1863-77). A partir de la quatrième édition (1762), est ajouté l’emploi en botanique : « il se dit en botanique des plantes et des fruits qui ne sont pas encore développés dans les germes des semences et des boutons des arbres qui les contiennent », d’abord séparé et distinct du sens propre aux humains ou aux animaux (1798, 1832-35, Littré 1863-77, 1932-35, Trésor de la langue française 1971-94), puis les deux emplois étant définis dans la même phrase, ce que font, très audacieusement, les académiciens dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire : « Être résultant du premier développement de l’œuf, dans le règne animal et dans le règne végétal ».
Au XIXe siècle, triomphe le scientisme, cette idéologie qui consiste à accroire que la science va résoudre tous les malheurs (moraux, sociaux, philosophiques, géopolitiques, etc.) qui font la condition humaine depuis la nuit des temps. Les lexicographes en sont contaminés, qui assavantissent leurs définitions ou, pour ne pas parler comme Rabelais, qui les font de plus en plus savantes. Il suffit de comparer deux définitions du Dictionnaire de l’Académie française : en 1832-35, l’embryon est le « fœtus qui commence à se former dans le ventre de la mère », les académiciens précisant inutilement que c’est un terme d’anatomie », alors que le mot appartient au vocabulaire commun ; un siècle plus tard, dans la huitième édition, ce n’est plus un terme d’anatomie, mais « de physiologie » et il désigne le « germe en train de se développer à la suite de la conception chez les vivipares ». Les académiciens sont dépassés par les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94). Le mot n’appartient plus à la physiologie, mais à la biologie, science dans laquelle il signifie : « L’œuf à partir du moment où commence sa segmentation jusqu’au moment où il se libère des enveloppes vitellines ; dans l’espèce humaine, conventionnellement, l’embryon existe depuis la segmentation jusqu’à la huitième semaine du développement intra-utérin », le mot étant en usage à propos de l’espèce humaine comme de l’espèce animale. Il faut être soi-même biologiste pour comprendre ce qui est défini. Heureusement, la scientificité disparaît dans la définition botanique : « Jeune plante renfermée dans la graine ». Il n’est rien de plus clair. Les académiciens prouvent, dans la neuvième édition de leur Dictionnaire, qu’il est possible d’expliquer clairement un terme, dont ils prétendent qu’il appartient à la « biologie » : « Être résultant du premier développement de l’œuf, dans le règne animal et dans le règne végétal », surtout en l’illustrant de cet exemple : « Dans l’espèce humaine, l’embryon prend le nom de fœtus lors du troisième mois de la grossesse ». Littré avait donné l’exemple : « terme d’histoire naturelle ; germe fécondé et dans son premier état de développement au sein de la mère » (Dictionnaire de la langue française, 1863-77).
En fait, ce qui était source de difficultés dans la définition classique (« fœtus qui commence à se former dans le ventre de la mère »), c’est la confusion entre embryon et fœtus, ou, plus exactement, l’égalité posée entre ces deux mots, le premier étant défini par le second, alors que les réalités qu’ils désignent sont différentes l’une de l’autre. Littré s’évertue à les distinguer dans une remarque : « Étymologiquement, l’embryon est ce qui se développe dans le sein de la mère, le fœtus est ce qui est produit, engendré. Les médecins ont établi cette distinction-ci : l’embryon est l’être vivant, considéré au début de son développement ; le fœtus, ce même être considéré dans un état plus avancé, mais toujours dans le sein de la mère, et plus particulièrement, dans l’espèce humaine, cet être depuis le second mois de la grossesse jusqu'à la mise au monde ». Le débat porte en fait sur le moment à partir duquel l’embryon devient un fœtus : deuxième mois de grossesse selon Littré, troisième mois selon les académiciens (neuvième édition) et les auteurs du Trésor de la langue française – ce débat étant ancien, puisqu’il est exposé, avec force détails, dans L’Encyclopédie (1751-64) de d’Alembert et Diderot : « c’est le nom que les médecins grecs ont donné au fétus (fœtus dans l’orthographe moderne), parce qu’il est renfermé et prend accroissement dans la matrice : on n’est pas d’accord sur le temps pendant lequel on peut le désigner de ce nom. Quelques-uns, tels que Marcellus, prétendent qu’il lui convient pendant tout le tems qu’il est contenu dans ce viscère : d’autres, tels que Drelincourt, n’emploient le terme d’embryon que pour exprimer les rudiments du corps d’un animal renfermés dans un œuf dont le placenta n’a pas encore jeté des racines, pour l’implanter dans la matrice ; et dès que le placenta y est attaché, ils donnent à l’animalcule le nom de fétus. Boerhaave et M. Fizes, professeur de Montpellier, n’emploient aussi le terme d’embryon que pour l’animalcule dont l’accroissement commence dans la matrice ; dès qu’il est bien développé, ils l’appellent constamment fétus, et ne se servent plus du mot embryon, quoiqu’ils emploient celui de fétus comme synonyme d’embryon, et appellent également fétus l’animalcule dès les premiers temps après la conception ».
A partir de la fin du XIXe siècle, le sens figuré d’embryon (« fort petit homme ») n’est plus relevé dans les dictionnaires. Il l’est encore dans le Dictionnaire de la langue française de Littré, où il est complété par cet autre sens : « il se dit aussi de quelque chose qui est à l’état naissant » (exemple : « son livre n’est encore qu’en embryon »), mais il disparaît de la huitième (1932-35) et de la neuvième (en cours) éditions du Dictionnaire de l’Académie française : « Au figuré, il se dit de ce qui n’est pas achevé », comme dans les exemples un embryon de discours, d’idée, et « ce qui est à peine commencé (l’embryon d’un livre) ». Dans le Trésor de la langue française, ce sens figuré, « germe, point de départ, origine », est exposé avec force détails : « en parlant d’un groupe d’hommes ou d’une de leurs créations », « dans un contexte militaire » (embryon d’une nouvelle armée anglaise, embryon d’organisation, embryon de ce pouvoir central prolétarien), « en parlant d’un objet concret » (le premier embryon du phonographe), « dans le domaine littéraire » (embryon de roman, embryons d'épîtres), « dans le domaine des arts plastiques » (un embryon d'espace, l’embryon du réalisme, l’embryon de la plastique), « dans le domaine des connaissances intellectuelles » (embryon de conversation, embryon de l'idée, un embryon de culture politique), embryon, dans ce sens figuré-là, ayant même donné naissance à la locution adverbiale à l’état d'embryon (Les amis de l’ABC étaient peu nombreux ; c’était une société secrète à l’état d’embryon, Hugo ; Pour le Wagnérien, la musique n’existait pas avant les ouvrages de Wagner, ou plutôt elle n’existait qu’à l’état d’embryon ; Wagner l’a élevée à la hauteur d’un art, Saint-Saëns, 1885).
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27 février 2009
Centraliser
Comme le nom centralisation qui en est dérivé, ce verbe est un mot de la Révolution française. Il appartient donc en droit à la langue moderne ou à la NLF. Il est attesté pour la première fois en 1790 ou, selon d’autres historiens de la langue, en 1793 ou en 1794. Dans son ouvrage Néologie ou vocabulaire des mots nouveaux, à renouveler ou pris dans des acceptions nouvelles, publié en 1801, Louis-Sébastien Mercier indique que l’abbé Grégoire, l’inventeur de vandalisme, l’emploie dans un sens tout politique, à savoir « ramener à un centre, à une direction unique », ce qui peut être considéré comme une juste définition de toute révolution, qu’elle soit bolchevique ou socialiste nationale. Dans la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l’Académie française, la définition qui en est proposée est extrêmement vague : c’est « réunir dans un centre commun ». Aucun exemple ne l’illustre, qui aurait pu éclairer les lecteurs sur les choses ou les personnes (car le verbe est « actif », c’est-à-dire transitif) que l’on réunit dans « un centre commun », ni ce que peut être ce « centre » (un parti, un gouvernement, un organisme quelconque ?), dont il est dit qu’il est « commun » : à qui ? à quoi ? Il semble donc que les académiciens ne savent pas trop à quoi correspond exactement dans la réalité du monde l’action, « réunir dans un centre commun », désignée par ce néologisme, comme si, toute nouvelle, elle leur semblait quelque peu incongrue et incompatible avec la variété infinie des pays qui composent la France. Dans la sixième édition (1832-35), la définition n’est pas plus claire (« concentrer, réunir dans un même centre »), mais elle est illustré d’un exemple qui dit quelque chose aux modernes que nous sommes : centraliser l’administration. Il en va de même dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré. La définition est vague (« réunir dans un même centre »), mais elle est illustrée par des exemples parlants : « la fabrication de la monnaie a été centralisée à Paris » ; « l’action du pouvoir s’est centralisée » ; « à mesure qu’on s’élève dans la série des animaux, les fonctions du système nerveux se centralisent davantage ». Les académiciens, dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, prennent pour modèle Littré. La définition anodine (« réunir dans un même centre ») est éclairée par les exemples : centraliser l'administration ; la plupart des grands services publics sont centralisés à Paris ; c’est ici que tous les renseignements venant des pays étrangers sont centralisés et par cette remarque : « on dit par extension, et moins correctement, la France est un pays fortement centralisé » (« moins correctement », parce qu’un pays ou quelque autre étendue que ce soit ne peut être réuni dans un même centre : en fait, ce n’est pas le pays qui est centralisé, mais l’administration du pays), comme si, au fil des décennies, l’expérience du monde avait appris à ces lexicographes à comprendre en quoi consiste l’action de centraliser et surtout dans quels domaines, l’administration et la politique, elle a une validité.
Pourtant, en dépit de cela, les lexicographes actuels, les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) et les académiciens (neuvième édition, en cours, de leur Dictionnaire), continuent à répéter la définition canonique : « réunir en un même centre », pour les premiers, et « réunir dans un même centre », pour les seconds, comme s’il leur était difficile de se représenter le concept qui sous-tend ce verbe et y donne un sens. En revanche, les domaines d’application sont clairement définis dans le Trésor de la langue française : « Réunir en un même centre ; le complément désigne un pouvoir, généralement administratif ou politique » (exemple : « centraliser la conduite supérieure de la guerre au grand quartier général français », Joffre, Mémoires, 1931) ou « des renseignements, des écritures, etc. » (« centraliser dans une comptabilité toutes les opérations de recettes et de dépenses effectuées pour le compte de l’État par l’ensemble des comptables publics »). L’antonyme de centraliser est, surtout quand l’objet du verbe est le mot pouvoirs, est décentraliser. Les exemples cités par les académiciens sont un peu moins nombreux, mais ils illustrent clairement les emplois de ce verbe dans les domaines de la politique et de l’administration : « Ce service centralise les inscriptions, les commandes, les renseignements » et « spécialement », au sens de « réunir sous l’autorité d’un pouvoir central » : « La plupart des grands services publics sont centralisés à Paris ; une administration centralisée », et « par extension, un pays fortement centralisé ».
A ces emplois, les auteurs du Trésor de la langue française ajoutent ceux qu’ils ont relevés dans le « domaine abstrait de la vie psychique », où centraliser a pour synonyme concentrer, comme dans ces extraits de Gide (1930 : « un jeune homme aussi pur que je l’étais avec l’aide de Dieu, centralisant (...) sur une femme unique toutes ses aspirations latentes ») et de Michelet (Le Peuple, 1846 : « l’action, en tout genre, se centralise autour de quelque grande force, et bon gré malgré l’homme entre dans ce tourbillon »), ces extraits montrant que centraliser est sans doute mieux ajusté à la vie psychique (les aspirations du jeune homme se réunissent dans une même femme, comme les actions se centralisent dans une grande force) qu’à la vie publique et que l’emploi de ce verbe n’est pas limité au vocabulaire de la politique et à celui de l’administration, lesquels en France se confondent ou se réunissent en un même centre.
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26 février 2009
Animer
Emprunté du latin animare, dérivé du nom anima « principe vital, âme » et ayant pour sens « donner la vie », ce verbe est attesté au milieu du XIVe siècle chez Oresme (« donner la vie » dans un sens figuré) et en 1358 à la forme passive être animé à, au sens « d’être encouragé à, excité à ». A la fin du XVIe siècle, il est attesté au sens de « donner l’apparence de la vie » et de « donner le mouvement ».
Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), ce verbe actif (transitif) est défini ainsi : « Etre principe de vie dans un corps organisé », c’est-à-dire pourvu par Dieu d’organes (Il y a dans les corps vivants un principe, une essence, une forme qui les anime) et « mettre une âme dans un corps » (Dieu peut animer les pierres ; cela serait capable d’animer un mort, d’animer une statue). Tel est le sens propre, relevé par les académiciens en 1762 (« mettre l’âme, le principe de la vie dans un corps organisé », illustré de cet exemple éloquent : « les philosophes sont de différents avis sur le temps auquel Dieu anime l’embryon dans le ventre de la mère »), 1798, 1832-35 et en 1932-35, dans des termes différents, l’âme ayant été remplacée par la vie (« douer de vie un corps organisé »), par Féraud en 1788 et par Littré en 1863-77, lequel, dans les exemples qu’il cite, écarte toute signification métaphysique : « Donner l’âme, la vie » ; « Prométhée anima Pandore » et chez Racine : « Dieu commande au soleil d'animer la nature ». Alors que les académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, semblent avoir pris acte de la disparition du sens religieux ou métaphysique, se satisfaisant d’une définition minimale : « douer de vie » (selon la fable, Pygmalion anima une statue de femme qu'il avait façonnée et, par analogie, le sculpteur anime le marbre, le romancier anime ses personnages), les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) ont à cœur, non pas de ressusciter ce sens, mais de le définir assez précisément, même s’ils n’emploient pas le nom âme, peut-être pour que ce sens ne disparaisse par totalement de la languie : « en parlant de Dieu ou d’un principe métaphysique, donner vie, insuffler la vie », l’illustrant de cet extrait de Condorcet : « un esprit unique anime le monde ; il est présent partout, si même il n’est pas tout, s’il existe autre chose que lui ; les âmes humaines en sont des émanations » (1794), dont le contenu se démarque nettement du sens métaphysique dans lequel les théologiens employaient ce verbe, pour désigner l’action faite par Dieu d’unir une âme à un corps ou de donner une âme à un fœtus, ce qui se faisait dans les premières semaines de la conception. De l’esprit qui anime le monde, selon Condorcet, n’émanent que les âmes, et non la vie, ni l’union d’une âme et d’un corps.
Le verbe a des sens figurés, qui sont définis dès la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française : « il se dit figurément pour marquer la force que l’on donne à un discours par la manière de le prononcer » (cet avocat n’anime point ce qu’il dit ; animer un discours ; c’est un orateur bien froid, il ne s’anime point) et « il se dit aussi pour marquer la force et la beauté que les sculpteurs et les peintres donnent à leurs ouvrages » (un sculpteur qui anime toutes ses figures ; les tableaux de ce peintre sont animés). Les autres sens sont « encourager » (animer les soldats par son exemple ; les animer au combat) et « irriter » : « animer une personne contre une autre, c’est l’irriter contre elle ». A ces sens sont ajoutés dans les autres éditions du Dictionnaire de l’Académie française ou dans les autres dictionnaires de nouveaux emplois : « en parlant des saints, on dit que Dieu les anime de son esprit, pour dire que c’est lui qui les éclaire, qui les fortifie, qui les fait agir » ; « on dit aussi dans le même sens que le zèle de Dieu anime un homme, qu’un missionnaire est animé d’un saint zèle » (1762). C’est dans cette même édition qu’est relevé cet emploi moderne : « on dit à peu près dans ce même sens animer la conversation pour dire la rendre plus vive ». Dans la sixième édition (1832-35), est relevé cet autre emploi : « animer le teint, donner plus de vivacité aux couleurs du teint ; animer les yeux, les regards, leur donner plus d’éclat, de vivacité », tandis que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) définit un autre sens : « remplir d’ardeur, échauffer » (exemple : « une même passion anime tous les cœurs ») et qu’il est le premier à relever le sens de ce verbe en physique, pourtant attesté à la toute fin du XVIe siècle : « en physique, pousser, mouvoir » (exemple : « la force qui anime le boulet »).
Dans la langue moderne, ce verbe, par métaphore ou, comme on voudra, par métastase, s’étend à de nouvelles réalités : les dessins au cinéma (Dessin animé, film reproduisant une suite de dessins qui, grâce à des modifications successives, donnent, lors de la projection, l’illusion du mouvement et d’une action continue », Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication) ; les rues ou les maisons ou les revues ou les journaux ou les maisons d’édition ou la culture que l’on anime ou qui s’animent, comme la conversation, les discussions, les soirées entre amis ; et même les stages, les séminaires, les clubs de vacances (animer un stage, un séminaire, etc. , jouer le rôle, exercer la profession d’animateur dans un stage, etc. », Trésor de la langue française, 1971-94). Les théologiens pensaient, peut-être à tort (mais là n’est pas la question), que l’action désignée par le verbe animer était propre à Dieu qui mettait une âme dans un corps en gestation. Pour parler comme les consciencieux du social, on dira que, au cours des deux derniers siècles, ce verbe et ce qu’il désigne se sont démocratisés, comme le reste d’ailleurs, ce dont il faut ou faudrait se réjouir, puisque toute démocratisation, même celle du rien ou celle du désastre, est bonne par nature. Dieu disparu, n’importe qui prend sa place, même les Bac + 3 qui animent une ville ou un village en y divertissant les contribuables, c’est-à-dire en leur donnant l’âme qu’ils n’ont pas ou n’ont jamais eue, ou même les amuseurs qui animent les longues soirées des clubs de vacances pour faire accroire aux gentils membres que l’âme leur pousse sous les cocotiers.
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24 février 2009
Couverture
A l’entrée couverture de la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication), il est cité, pour illustrer cette acception, « le fait de couvrir un besoin, de répondre à une demande, de satisfaire une exigence », cet emploi : « Couverture sociale, ensemble des prestations prévues et accordées par la législation sociale ». Le sens est récent. Il semble qu’il n’ait guère plus de deux ou trois décennies. En tout cas, il n’est pas relevé dans le Trésor de la langue française (1971-94), qui est pourtant un des temples de la modernité, sous l’égide de laquelle prospèrent toutes les couvertures sociales imaginables, dont la célèbre CMU ou la non moins dispendieuse AME, la France accordant des soins gratuits à toute personne qui se donne la peine d’arriver clandestinement sur son territoire, ce qu’elle ne condescend pas à ses ressortissants et encore moins à ceux de ses ressortissants qui contribuent aux dépenses de santé. Cette générosité, inouïe dans le monde et dans l’histoire des hommes, est universellement connue de tous les malades du monde entier, imaginaires, potentiels, avérés, gravement atteints ou non, qui jugent anormal de payer leurs propres soins, mais normal de les faire payer par des étrangers, les Français en l’occurrence, qui n’en peuvent mais.
Dérivé du verbe couvrir, le mot est ancien. Il est attesté au XIIe siècle dans un sens militaire (« ce qui sert à couvrir, à protéger »), dans le bâtiment (« toit d’une maison »), dans l’ameublement (« pièce de tissu qu’on étend sur un lit ») et dans le sens figuré de « feinte » ou de « dissimulation » ; puis au XIVe siècle pour désigner ce dont on couvre un livre ». Ces sens sont relevés dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, par exemple dans la première édition de 1694 : « ce qui sert à couvrir quelque chose » (Couverture d'une maison ; couverture de lit ; couverture de mulet, de fourgon, couverture de charrette, de chariot, de chaises, de sièges, de livre ; la couverture en est de vélin, de veau, de basane, de maroquin, de chagrin) et « figuré, prétexte ». Dans la sixième édition, celle de 1832-35, est relevé pour la première fois cet emploi moderne : la couverture en termes de banque et de commerce est la « garantie donnée pour assurer un paiement » (Ce négociant me doit beaucoup, mais j'ai de bonnes couvertures ; j’ai tiré sur vous une lettre de change, acceptez-la ; je vous en enverrai la couverture, la provision, avant l’échéance). Dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré sont relevés les mêmes emplois : « toile, drap, étoffe quelconque qu’on étend ou qu’on dresse sur une chose pour la couvrir » ; « papier, peau, etc. qui sert à couvrir un livre » ; « absolument, la couverture d’un lit » ; « pièce d’étoffe en fil ou en laine, plus ou moins ornée, et attachée par un surfaix sur le corps des animaux et surtout des chevaux, pour les protéger contre le froid, la malpropreté, les insectes » ; « objet mauvais conducteur du calorique, employé par les jardiniers pour protéger les semis ou plantes contre le froid ou les rayons du soleil, et qui est fait de paille de litière, de feuilles, de branches sèches, de paillassons, de caisses en bois, de cloches » ; « ce qui forme la surface extérieure d’un toit » ; « le droit, en Espagne, de se couvrir devant le souverain, droit dont l’octroi est l'objet d'une certaine solennité » ; « prétexte, masque, faux-semblant » ; « terme de banque et de commerce ; provisions, cautions données pour assurer un payement ». A ce dernier sens, les académiciens ajoutent, dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), ceci : « il se dit, en termes de bourse, d’un dépôt de titres ou d’espèces, que l’agent de change exige du client qui donne des ordres pour des marchés à terme ». Le sens militaire est mentionné pour la première fois dans cette même édition : « Figuré, troupes de couverture, troupes qui sont placées à la frontière d’un pays pour la garder en cas d’attaque imprévue », sens que les auteurs du Trésor de la langue française définissent clairement ainsi : « Art militaire, protection (avec éventuellement dissimulation) des communications, d’une zone frontière, des troupes et des fortifications qui doivent subir le premier choc de l’ennemi ; par métonymie, dispositif spécialement étudié pour assurer cette protection ».
De cela, il appert que la très moderne couverture sociale, à laquelle les auteurs du Trésor de la langue française ne font pas référence entre 1971 et 1980, est esquissée dans l’emploi de couverture comme terme de banque, de commerce, de bourse, de finances publiques : « somme d’argent destinée à compenser un déficit en servant de protection contre ses conséquences fâcheuses » (couverture du déficit de la S.N.C.F., couverture des dépenses publiques ; assurer la couverture des coûts sociaux calculés d'après les progrès de la science et de la technique) ou « avance, en espèces ou en nature, donnée en vue de garantir une opération ». A partir du moment où elle est auréolée de son nimbe social, la couverture peut s’étendre à d’autres réalités, comme l’atteste la longue entrée qui y est consacrée dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française : « La production locale assure la couverture des besoins alimentaires de la population ; taux de couverture, proportion dans laquelle un besoin, un service est rempli » ; dans les télécommunications : « cet émetteur assure la couverture de la région, permet d’y recevoir les signaux, les programmes des stations de radio ou de télévision » et dans le journalisme : « le fait d’assurer la relation d’un évènement déterminé » (La couverture d'une conférence internationale, d'une rencontre sportive, par un correspondant permanent, par un envoyé spécial).
Il est une condition pour qu’une société mérite le qualificatif de moderne ou d’avancée : c’est que tout besoin, toute demande, toute exigence, quels qu’ils soient, soient satisfaits dans l’heure. La société moderne en France est une société qui a prévu toutes les couvertures imaginables pour combler les désirs de ses membres et même ceux de tous les hommes, qui se tiennent pour ses ayants-droit éternels.
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23 février 2009
Recruter, recrutement
Le verbe, dérivé irrégulièrement du nom recrue, est attesté en 1691 chez Racine, au sens de « compléter un corps de troupes » (Lettre à son fils : « vous pourriez apprendre dans les gazettes de Hollande certains termes qui ne valent rien, comme celui de recruter, dont vous vous servez, au lieu de quoi il faut dire faire des recrues ») et enregistré dans la deuxième édition (1718) du Dictionnaire de l’Académie française (1762 : « Faire des recrues pour remplacer les soldats, les cavaliers qui manquent dans une compagnie, dans un régiment »), alors que le nom recrutement qui en dérive est plus récent : attesté en 1789, il entre dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1832-35 (sixième édition), où il a pour sens « action de recruter ; aller en recrutement ; officier de recrutement ; la loi du recrutement, sur le recrutement ; le recrutement de l'armée ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), après avoir noté que « recruter est un néologisme qui s’est fait dans le XVIIe siècle, comme le montrent les passages suivants (la lettre de Racine à son fils, extrait cité ci-dessus ; et une lettre de Bayle, 1697 : « Vous me permettrez de vous dire que le mot de recruter est depuis longtemps fort en usage dans les pays étrangers, quand on y écrit ou que l’on y parle français ; Lafont, qui a mis les gazettes de Hollande françaises dans la plus haute réputation où elles aient été et qui vivait quelques années avant la guerre de 1672, se servait souvent de ce mot »), conclut ainsi : « Dans le XVIIe siècle, recruter était, comme on a vu, un néologisme condamné, à cause du t qui y est contre l’analogie ; aujourd’hui le mot est pleinement accepté, et ce qu’il avait de désagréable s’est effacé par l’usage ».
Dans la langue actuelle, le verbe et le nom ont conservé ce sens militaire : « lever des gens de guerre » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ; « lever des hommes pour le service militaire » (Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1932-35) ; « Armée, action de recruter des hommes de troupe ; ensemble des opérations destinées à fournir à l’armée son personnel » et « (sous l’Ancien Régime), compléter l’effectif (d’une troupe) en levant des recrues » (lever, racoler) : « (depuis l’établissement de la conscription militaire), constituer (une troupe) en levant des recrues » (enrégimenter, enrôler, incorporer, mobiliser), in Trésor de la langue française (1971-94).
L’Ancien Régime disparu, la conscription établie, les armées n’étant plus ce qu’elles étaient, les mots recruter et recrutement, ainsi que les phénomènes qu’ils désignent, ont migré vers le monde civil et ont eu d’abord des emplois figurés que les lexicographes ont jugés familiers. En 1829, recruter est attesté dans le sens figuré « d’attirer (des personnes) dans une association, dans un parti » et qui est ainsi défini dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35) : « il se dit, figurément et familièrement, en parlant des personnes qu’on attire dans une association, dans un parti » (Il recrute partout des associés et avec le pronom personnel : ce parti se recrute de gens malintentionnés ; cette société se recrute parmi des hommes à imagination exaltée). Littré reprend cette définition : « Figuré et familièrement, attirer dans une compagnie, dans une partie » (exemple : « Il recrutait avec ardeur des associés »), de même que les académiciens en 1932-35 (huitième édition de leur Dictionnaire) : « Il se dit aussi, figurément et familièrement, en parlant des personnes qu’on amène à faire partie d’une association, d’un parti, d’une école, etc. » (Il recrute partout des adhérents ; il cherche à recruter des disciples, des partisans). C’est dans cette édition-là, la seule édition publiée du XXe siècle, qu’est enregistré l’emploi de recruter à propos d’un corps politique : « il signifie aussi, quand on parle d’un corps politique, remplacer les membres qui lui manquent » (Le Sénat romain se recrutait parmi les grands fonctionnaires publics).
En réalité, le sens moderne est récent, les administrations et les entreprises, petites ou grandes, ayant été les dernières institutions, après les partis, les associations, les corps politiques, à emprunter à l’armée une partie de son vocabulaire : cadre, recrutement, recruter, etc. Mais le verbe comme le nom, quand ils sont employés dans ces contextes, n’appartiennent plus à la langue familière : au contraire même, c’est de l’ordre du très sérieux. Le recrutement est, dans le Trésor de la langue française (1971-94), « l’action de recruter du personnel pour un travail, des membres pour une association, un parti » (Recrutement d'ingénieurs, de professeurs, de spécialistes; sur titre, sur concours ; recrutement des travailleurs ; modalités de recrutement) et « le résultat de l’action de recruter » ou « l’ensemble des recrutés (notamment pour souligner leurs caractéristiques) », tandis que le verbe est défini ainsi : « par extension, amener (quelqu’un) à faire partie d’un groupe, d’une association, d’un parti (attirer, embrigader) » et « en particulier, engager (du personnel) pour un emploi » (embaucher ; recruter des collaborateurs, des journaliers ; domestiques recrutés à la diable). L’armée a beau être détestée par les modernes, elle n’en fournit pas moins des modèles sérieux et positifs à tout ce que les modernes ont de plus cher : institutions, organes, groupes, groupements, associations, partis, organismes, etc. qui définissent l’essence sociale de la modernité.
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22 février 2009
Recherche
Dérivé du verbe rechercher, ce nom est attesté au milieu du XVe siècle dans le sens de « perquisition, action de rechercher avec soin » : d’où la définition « enquête, perquisition », « chose curieusement recherchée », « examen, perquisition de la vie et des actions de quelqu’un » du Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1762, 1798, 1835, 1935), que les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) expriment ainsi : « Action de rechercher quelqu’un ou quelque chose de perdu, de disparu », « enquête sur la vie privée de quelqu’un, sur sa conduite, ses actions ; action de poursuivre quelqu’un par voie policière ou judiciaire », « action de chercher (pour trouver) quelque chose; efforts entrepris ».
En 1607 est attesté, chez Malherbe, ce sens : « action de courtiser une femme », que les académiciens, en 1694 et en 1762, 1798, 1835, 1935), définissent ainsi : « poursuite que l’on fait pour avoir une fille en mariage » et qui est mentionné comme vieilli (« démarches que l’on fait en vue de se marier ») dans le Trésor de la langue française. Quant au sens « soin affecté », attesté chez Montaigne, il est relevé, non pas dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), mais dans la quatrième et la cinquième comme un terme « de peinture » : « il se dit du soin avec lequel un artiste finit son ouvrage » ; et, selon les académiciens qui ont rédigé l’édition de 1798, il est aussi en usage « en morale » : « le mot de recherche emporte assez ordinairement une idée d’excès et de blâme » (Des recherches de volupté ; Tibère avait des recherches de dissimulation et de cruauté ; les recherches de l’amour-propre), définition dont le sens défavorable est atténué en 1835 : « (le mot) se dit en outre du soin, de l’art, du raffinement qu’on met dans certaines choses ; et il emporte assez ordinairement une idée de blâme » (Il y a de la recherche dans sa parure, dans ses meubles, dans ses repas ; cette femme est toujours mise avec recherche, avec une extrême recherche ; il y a trop de recherche dans son style ; ce peintre a mis plus de recherche dans l’exécution de son tableau qu’il n’avait mis de talent dans la composition ; il y a de la recherche dans la décoration de cette maison ; des recherches de volupté ; Tibère avait des recherches de dissimulation et de cruauté). La bourgeoisie a vraiment changé : en 1835, elle se défiait de la recherche, qu’elle blâmait comme une affectation ou un manque de naturel ; en 2009, elle tombe en pâmoison devant l’affectation extrême des appartements parisiens de MM. Bergé & Saint-Laurent, qui tiennent plus de lieux où sont exposées des œuvres d’art que de lieux où l’on vit et qui se situent à l’opposé du naturel bourgeois que semble apprécier Madame de Staël : « leurs maisons particulières sont très petites, et l’on n’y voit point la recherche de la magnificence ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) se montre fort bourgeois quand il définit la recherche : « raffinement (ordinairement avec une idée de blâme) » (exemples : « vêtu avec une extrême recherche » ; « certains tyrans ont eu des recherches de cruauté » ; et cet extrait de Buffon : « rien n’est plus opposé à la véritable éloquence que l’emploi de ces pensées fines et la recherche de ces idées légères, déliées, sans consistance, et qui, comme la feuille du métal battu, ne prennent de l’éclat qu’en perdant de la solidité »).
Il fallait ce préambule pour arriver à la recherche universitaire, dont il est question d’abondance tous les jours dans les gazettes. Le mot, entendu dans ce sens, n’est pas sémantiquement lié à rechercher, dont il dérive formellement, mais à chercher. Les fonctionnaires qui s’adonnent à la recherche ne sont pas des rechercheurs, comme ils devraient être nommés, mais des chercheurs, comme il y a des chercheurs d’or ou des chercheurs de trésors. Dans le sens de « travaux d’érudition et de science », recherche est relativement récent, du moins selon les auteurs du Trésor de la langue française : il ne serait attesté qu’à compter de 1815 et il est défini pour la première fois dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35) : « Il se dit souvent, surtout au pluriel, des travaux de science et d’érudition et de leurs résultats (Il a fait de profondes recherches sur ce point de chronologie ; ce livre est plein de recherches, de belles recherches, de recherches curieuses, intéressantes, savantes ; cet ouvrage est intitulé : Recherches sur...) ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) reprend cette définition presque dans les mêmes termes : « il se dit, surtout au pluriel, d’études sur quelques points de la science ou de l’érudition », citant des extraits de Fontenelle (« un véritable savant prend de l’amour pour l’objet perpétuel de ses recherches »), de Voltaire (« si l’on veut des recherches historiques, trouvera-t-on quelque chose de plus savant et du plus profond que les ouvrages de du Cange ? »), de Condillac (« aussi les Romains n’ont-ils eu ni géomètre, ni astronome, ni physicien ; Varron, le seul savant que la République ait produit, s’est borné à des recherches d’érudition »), de Barthélemy (« sous Périclès, les recherches philosophiques furent sévèrement proscrites par les Athéniens ») qui attestent que le mot, entendu dans ce sens, est plus ancien que ne l’établit le Trésor de la langue française. Récent ou moins récent, peu importe. Le fait est qu'il est moderne. Littré en expédie le sens (« études sur quelques points de la science ou de l’érudition ») en une phrase ; il en faut plusieurs, et longues, un siècle plus tard, aux rédacteurs du Trésor de la langue française pour épuiser non pas le sens, mais les sens, de recherche : « action de chercher pour trouver, pour dévoiler quelque chose de caché, d’ignoré » ; « au pluriel, travaux effectués requérant une réflexion approfondie, études entreprises par les savants, les érudits ; leurs résultats (Recherche de la cause, de l'effet, des conditions ; le sujet qu'il traite et auquel il a donné vingt ans de recherches) » ; « au singulier, parfois avec une majuscule, activités intellectuelles, travaux ayant pour objet la découverte, l’invention, la progression des connaissances nouvelles ; conception que l’on a de cette activité » (Recherche expérimentale, théorique ; développement, domaine de la recherche ; En serait-il ainsi, si la recherche scientifique s'était développée en morale comme elle l'a fait dans l'étude de la réalité physique ?; Le ministère chargé de la recherche en 1978 n’était compétent que pour la recherche fondamentale et la recherche appliquée. Tous les aspects technologiques de la recherche-développement lui échappaient !; Recherche appliquée, fondamentale, opérationnelle, orientée, pure ; Centre National de la Recherche Scientifique (sigle C.N.R.S.) ; métiers de la recherche, être ou travailler dans la recherche) ; « généralement au pluriel, réalisations concrètes de la recherche ; champ d’application, applications possibles de la recherche » (Recherches agronomiques, archéologiques, bactériologiques, ethnographiques, généalogiques, géographiques, géologiques, historiques, linguistiques).
Il y a trois siècles, dans l’ancienne France, la recherche était la « poursuite que l’on fait pour avoir une fille en mariage » ; aujourd’hui, le mot, quand il est employé au singulier, prend une majuscule : c’est la Recherche, et il est employé absolument, sans compléments. On comprend que ce nouvel absolu rende ceux qui sont censés le desservir (i.e. les chercheurs) aussi arrogants, sûrs de leur fait et attachés à leurs acquis.
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15 février 2009
Parcours
Ce qui est moderne dans ce mot, ce n’est pas sa forme, attestée dès le XIIIe siècle (il est emprunté du latin percursus, « action de parcourir »), ni même quelques emplois, désuets pour la plupart, dans le droit, mais les emplois, propres ou figurés, qui amplifient la signification de « trajet » attestée en 1845 (« itinéraire fixe suivi par un véhicule », le parcours des omnibus), puis en 1855 (« trajet que suit une eau courante » ; le parcours de la rivière), en 1845, dans la langue des chemins de fer (libre parcours), en 1856 dans les sports (« distance réglementaire qu’un concurrent doit parcourir dans une épreuve sportive » ; hippisme, puis cyclisme, golf, équitation), en 1910 en physique (parcours moyen des corpuscules) et en 1963 en cybernétique (retard de parcours).
Cela explique peut-être que ce mot n’entre dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la sixième édition, celle de 1832-35, où il est suivi de cette seule définition juridique, sommaire et succincte : « droit de mener paître, en un certain temps de l’année, ses troupeaux sur le terrain d’autrui ou sur un terrain commun ». C’est donc un terme de droit, attesté dans ce sens (« droit appartenant aux habitants de deux communes de faire paître leurs bestiaux sur les vaines pâtures des deux communes ») en 1459 dans le recueil des Coutumes du comté de Bourgogne et en 1804, dans l’expression droit au parcours et vaine pâture du Code civil (« le propriétaire qui veut se clore perd son droit au parcours et vaine pâture, en proportion du terrain qu’il y soustrait »). Pourtant, ce n’est pas la première attestation. Parcours est attesté en 1268, comme terme de droit féodal, pour désigner une « convention en vertu de laquelle les habitants de deux seigneuries pouvaient aller résider l’une dans l’autre sans perdre leur franchise », sens défini ainsi dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot : « (Droit féodal) Ce vieux mot que l’on trouve dans quelques coutumes signifie société, union entre certaines villes et certains villages. Le parcours est, selon Ragneau, une ancienne société entre villes et les pays de divers seigneurs pour la commodité du commerce. Pithou dans ses mémoires a dit : « quant au droit de société, qui a été autrefois entre quelques pays et villes de ce royaume, étant alors sous divers seigneurs pour la commodité du commerce, il était appelé droit de marche, de parcours et entre-cours, et non de pariage, comme aucuns ont voulu dire, dont nous avons exemple au parcours ancien de Champagne et de Barois, etc. ». Chopin, dans son traité du Domaine, a fait mention d’une ancienne transaction passée entre l’abbé de Mousson et le duc de Rethel, par laquelle les sujets furent liés et associés les uns avec les autres, et le parcours des hommes d’une seigneurie à l’autre... Le parcours contracté entre deux seigneurs était fait ou au sujet de leurs hommes de corps ou des bestiaux de leurs sujets. Quand il concernait les hommes de condition servile, c’était une société au moyen de laquelle l’homme de corps d’un seigneur pouvait aller s’établir dans le fief et la justice d’un autre, et prendre femme de sa condition dans la terre de l’autre seigneur, sans danger de formariage. Le parcours pour les bestiaux était une société entre deux seigneurs ou deux villages, au moyen de laquelle les sujets de l’un pouvaient mener paître leurs bestiaux dans les vains pâturages de l’autre ; ce parcours est encore en usage ».
Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) expose clairement ces sens juridiques : « Droit de parcours, ou, simplement, parcours, droit que possède tout propriétaire d’une commune, par suite de l’usage ou d’une aliénation régulière, de faire paître son bétail sur les terres non closes et non actuellement cultivées d’une autre commune » et « terme de féodalité ; droit de parcours et entre-cours, traité que faisaient des seigneurs voisins, en vertu duquel les vassaux libres pouvaient passer d’une seigneurie à une autre sans crainte d’être asservis » (« bourgeois de parcours, celui qui pouvait décliner la juridiction de son seigneur, et en appeler aux juges royaux »).
Littré est aussi le premier lexicographe qui relève les sens modernes : « Chemin que parcourt une voiture publique, un fleuve, etc. » : « le parcours des omnibus », « libre parcours, droit que chacun possède de faire circuler sur les chemins de fer des machines et des voitures en concurrence avec celles du concessionnaire de l’exploitation, en payant toutefois à ce dernier, pour l’usage de la voie, des prix déterminés par le tarif », droit que, semble-t-il, l’Union européenne a obligé la France à rétablir, puisque la circulation sur les voies n’est plus réservée aux trains de la seule SNCF. L’article qui est consacré à ce mot dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) est à peine plus étoffé que celui de 1832-35, si ce n’est que le sens juridique a laissé sa place au sens moderne de « trajet » (« chemin, trajet que fait une personne ou que l’on fait faire à une chose » et « il se dit spécialement du trajet déterminé que fait une voiture publique, de celui que fait un cheval dans une course »), alors que, dans l’article de la neuvième édition (en cours de publication), plus ample, six ou sept acceptions sont distinguées : « action de parcourir » ; « chemin que suit une personne, un animal, un véhicule » ; « itinéraire emprunté, trajet accompli pour se rendre d’un point à un autre » ; « au figuré, carrière, existence, évolution personnelle d’un individu » ; « locutions accident de parcours ou incident de parcours » ; « sports, un parcours de cross, de golf, de steeple-chase ; le parcours de l’étape franchit plusieurs cols » ; « armée, parcours du combattant, parcours d’entraînement hérissé d’obstacles divers que les fantassins en armes doivent accomplir dans un temps déterminé » et « au figuré, entreprise semée d’embûches » ; « anciennement, droit de parcours ou, elliptiquement, parcours, convention passée entre deux seigneurs voisins, qui permettait aux vassaux de l’un de s’établir sur les terres de l’autre, sans perdre leur franchise » et « droit en vertu duquel les troupeaux d’une commune avaient accès à la vaine pâture d’une commune voisine ».
Ces métastases sémantiques attestent, s’il en était besoin, la modernité de parcours, dont le triomphe est lié au succès dans la langue moderne des mots et métaphores dont le sens se rapporte à l’espace. Le triomphe de parcours se lit à livre ouvert dans le Trésor de la langue française (1971-94), où le sens juridique (« convention entre seigneurs voisins… » ; « droit d’envoyer paître le bétail… » ; « terrain clôturé où l’on fait paître les troupeaux en vertu de ce droit » ; « tout terrain, y compris les terrains forestiers, qui produit du fourrage naturel ») est mentionné comme vieux, alors que le sens de « trajet » ou « d’espace » s’épanouit en de multiples bourgeonnements : « déplacement déterminé accompli ou à accomplir d’un point à un autre » ; « espace correspondant, chemin, distance parcourue (…) par un véhicule, une chose dotée de mouvement ou par une personne (chemin, circuit, itinéraire, trajet ; « itinéraire fixe de voyageurs ou d’un véhicule de transport », « coût du transport sur l’itinéraire parcouru », « durée d’un trajet ») » ; « dans certaines épreuves sportives, distance parcourue ou à parcourir en un temps déterminé (par un coureur, un cheval, un véhicule de course) » ; « itinéraire matérialisé » (parcours d’une course, d’un rallye, de golf, de jumping, de steeple-chase ; parcours chronométré, temps de parcours, erreur de parcours ; parcours d'orientation, de santé) » ; « itinéraire d’escalade » ; parcours du combattant » ; et en physique, « distance parcourue par une particule quelconque entre l’origine et le point où sa vitesse est nulle », etc.
Il est deux sens encore plus modernes que les autres : celui de « cursus », en usage actuellement dans les universités en folie, et celui de « carrière », en usage dans la pub, la com., les media, les agences d’intérim, les cabinets de recrutement. L’emploi universitaire de parcours a une origine religieuse (ce qui est fort de café pour notre glorieux service public et laïque d’enseignement supérieur), laquelle est exposée ainsi dans le Trésor de la langue française : « (Au figuré, pédagogie, religion catholique) : parcours de catéchèse, catéchétique, programme pédagogique annuel de cheminement de la foi à parcourir par les enfants d’âge scolaire avec leurs parents, leurs catéchistes ; et par métonymie, recueil (de fiches), manuel exposant ce programme », et illustrée par cet extrait de La Croix (1983) : « Nous avons élaboré ces parcours pour des enfants vivant dans un monde d’interrogation et de doute face à la religion, mais où existent malgré tout des signes chrétiens (...). L’esprit général étant celui d’une pédagogie active ». On ne saurait mieux définir ce qu’est le parcours d’un étudiant dans les universités de France : « interrogation, doute, quelques signes de savoir », tout cela dans le cadre « d’une pédagogie active ». L’emploi « professionnel » de parcours au sens de « carrière » est commenté ainsi par les académiciens : « Le mot parcours est employé à tort pour désigner la carrière, l’existence, l’évolution personnelle d’un individu ». On ne saurait mieux dire en effet, ce qui n’empêche pas que, employé dans ce sens, parcours fasse saliver recruteurs et commerciaux, jusqu’à ce que les accidents de parcours programmés ne dissipent leurs songes.
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13 février 2009
Confession
En latin, confessio dont est emprunté confession, a pour sens « aveu ; action de convenir de » (Dictionnaire latin français, Gaffiot, 1937), tandis que, dans le latin de l’Eglise, le même mot a deux sens, comme en français : « aveu (de ses péchés à un prêtre » et « profession de foi ». Les deux sens du français apparaissent à deux moments distincts : « aveu de ses péchés » au Xe siècle (Oresme, XIVe siècle : « Si un prêtre sait par confession le crime d’un home, il ne peut tel homme punir ni excommunier » ; et, dans des contextes qui ne sont pas religieux : « aveu d’une faute » au XIIIe siècle) et « profession de foi » ou « déclaration de foi » dans la première fois du XVIe siècle, d’abord chez les protestants (Farel : « confession de foi laquelle tous bourgeois et habitants de Genève et sujets du pays doivent jurer de garder et tenir »).
Ces deux sens sont relevés dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française en 1694, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35 : « Aveu que l’on fait de quelque chose (la confession d’un criminel) ou « déclaration que le pénitent fait de ses péchés, soit à Dieu, soit publiquement, soit devant le prêtre » et « Confession de foi, déclaration, exposition faite de bouche ou par écrit de la foi que l’on professe » (la confession de foi de telles églises ; la confession d'Augsbourg ; la confession des Eglises d’Occident), sans que ce mot, entendu dans ce sens, soit réservé aux protestants. A partir de la sixième édition (1832-35), les académiciens ajoutent l’emploi de ce mot au pluriel dans les titres d’œuvres littéraires : « Confessions, au pluriel, a été donné pour titre, par différents auteurs, à des mémoires où ils font l’aveu des erreurs de leur vie » (Les Confessions de Saint Augustin, de J. J. Rousseau), le titre de l’ouvrage de Saint Augustin ayant été même traduit par Les Aveux (P.O.L., 2008). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) relève les mêmes emplois que les académiciens : « déclaration que l’on fait de ses péchés au prêtre catholique » (« Billet de confession, attestation par laquelle un prêtre certifie avoir entendu quelqu’un en confession et certificat de croyance à la bulle Unigenitus, donné à un malade pour recevoir les sacrements, lors des querelles suscitées par cette bulle, au milieu du XVIIIe siècle ; confession auriculaire ou privée, confession qui se fait à l’oreille du prêtre, par opposition à la confession publique qui a été usitée dans la primitive Église ») ; « aveu, déclaration d’un fait » (« la confession du crime ») ; « Action de confesser Jésus-Christ, de faire profession publique de la foi chrétienne » (« Confession de foi, ou, simplement, confession, liste ou dénombrement et déclaration des articles de la foi de l’Église romaine et des autres églises chrétiennes »). Ni les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), ni les académiciens dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire ne relèvent des significations nouvelles, sinon des extensions de sens : « famille religieuse » dans les diverses confessions chrétiennes (in Trésor de la langue française) et « religion que l’on professe et, par extension, Église à laquelle on appartient » (Dictionnaire de l’Académie française ; exemples : « les deux époux n’appartiennent pas à la même confession ; garantir la liberté de toutes les confessions ; toutes les confessions étaient représentées »).
Or, cette stabilité sémantique caractérisée par l’absence de tout changement de sens pendant quatre siècles, phénomène rare, cache mal de profonds changements dans la réalité. Combien de confessions l’Eglise catholique dénombre-t-elle chaque année ? Combien il y a un siècle ? Le mot est enregistré dans les dictionnaires avec force détails, alors que la chose semble s’être lentement évanouie de la réalité. Combien de Français seraient capables de donner le sens exact de cette phrase : « révéler un secret à quelqu’un sous le sceau de la confession » ? Ou même de cette expression proverbiale : « donner à quelqu’un le bon Dieu sans confession » ? Un mot peut être vivant alors que ce qu’il désigne est mort. Il en va de même de l’autre sens : profession de foi. Les éditions Gallimard ont publié en janvier un récit de Richard Millet, La Confession négative. Les rares journalistes qui l’ont lu et en ont rendu compte ont cru que, dans le titre, le mot confession signifiait « aveu » et que l’auteur se muait en pénitent avouant ses péchés. Il n’en est rien. Le mot confession n’a pas le sens « d’aveu », mais celui de « profession de foi », Richard Millet ou le narrateur de son récit professant sa foi dans la négativité, dans le refus du monde tel qu’il est représenté dans les media, dans le « non » à la bêtise et au mensonge. Bien entendu, suivant que l’on donne à confession la première ou la seconde signification, cette œuvre va être interprétée ou comme une repentance religieuse ou comme l’affirmation d’une conception libre et ambitieuse de la littérature.
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12 février 2009
Aveuglement
Dérivé de l’adjectif aveugle, ce nom est attesté à la fin du XIIe siècle au sens de « cécité » (comme dans cet extrait de d’Aubigné, XVIe siècle : « Il effraya les Turcomans par la prise, aveuglement (ce chef, fait prisonnier, a subi le supplice de l’aveuglement) et mort de leur chef » ; et, quasiment à la même époque, au sens figuré d’obscurcissement de la raison ou de perte de tout discernement, comme chez Calvin : « Celui qui présume avoir plus d’intelligence est d’autant plus aveugle qu’il ne reconnaît pas son aveuglement » ; « Hors de l’Eglise, il ne reste que ténèbres et aveuglement ». La métaphore (ce qui est dit sens figuré) a fini par primer sur le sens propre, si bien que les académiciens, dans la quatrième, la cinquième, la sixième éditions de leur Dictionnaire (1762, 1798) écrivent, à tort semble-t-il : « On dit aujourd’hui cécité au propre. Aveuglement ne se dit guère qu’au figuré ».
Les deux sens sont définis dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) : « Privation du sens de la vue » (exemples : « Dieu le frappa d’un aveuglement soudain » ; « il fut guéri de son aveuglement ») et « trouble, obscurcissement de la raison, causé par les passions ou par le péché » (exemples : « aveuglement étrange, volontaire, d’esprit, des pécheurs »). Dans cette édition de 1694, il est indiqué les causes de l’aveuglement (les passions et le péché) ; dans celle de 1762, les académiciens se contentent de décrire le phénomène : « trouble et obscurcissement de la raison », sans citer de causes, peut-être parce qu’elles sont trop nombreuses.
Pourtant, à partir de cette édition-là, le problème ne porte pas sur le sens figuré, ni sur les causes de l’aveuglement, mais sur le maintien ou non comme sens vivant d’aveuglement le sens propre. Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) cite Fontenelle qui, à propos de Cassini, devenu aveugle à l’âge de 80 ans, écrit : « M. Cassini avait l’esprit égal, tranquille... ; son aveuglement même ne lui avait rien ôté de sa gaieté ordinaire ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) se fonde sur l’emploi par de nombreux écrivains d’aveuglement entendu dans son sens propre (« cécité ») pour contester que ce mot soit sorti de l’usage : « Des grammairiens ont dit qu’aveuglement ne se disait pas au propre et qu’alors il fallait se servir de cécité. De bons auteurs s’en sont pourtant servis au propre ; et il n’y a pas de raison pour ne pas les imiter ». Ces bons auteurs sont Fontenelle, cité par Féraud (cf. supra), Buffon (« un opéré de la cataracte n’avait eu, pendant le temps de son aveuglement, que des idées faibles des couleurs »), Rotrou (« S’il faut souffrir, mes yeux, un si sensible outrage, / Qu’on m’ôte la puissance aussi bien que l’usage, / Vous aurez moins de peine en cet aveuglement »).
C’est sans doute la correction apportée par Littré qui a convaincu les académiciens de modifier leur jugement sur la désuétude d’aveuglement : « On dit plutôt aujourd’hui cécité » (Dictionnaire de l’Académie française, 1932-35) et « Aujourd’hui, on dit plutôt cécité » (neuvième édition, en cours de publication), alors que les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) mentionnent comme rare le sens propre, qui est double en quelque sorte, puisqu’il désigne l’action d’aveugler (« action de priver quelqu’un de la vue » et l’ancien supplice de l’aveuglement) et l’état qui suit cette action (« état d'un être privé du sens de la vue »), seul l’état ayant pour synonyme cécité.
Des extraits d’écrivains cités par Littré pour illustrer le sens figuré (« trouble, égarement, obscurcissement de la raison »), on peut inférer diverses causes d’aveuglement : « l’idolâtrie » (selon Bossuet), « une confiance insensée » (Bossuet), « l’amour » (Corneille), « l’ivresse » (Fénelon). Ce qui change dans la langue moderne, ce n’est pas le sens figuré, toujours le même (égarement, obscurcissement de la raison), mais les causes du phénomène et surtout les formes qu’il prend. Dans le Trésor de la langue française comme dans la neuvième édition du Dictionnaire de la langue française, ce qui définit l’aveuglement, c’est quelque chose de nouveau, non pas l’altération du jugement ou la perte de discernement, mais la privation de « sens critique » : « Au figuré, fait de priver quelqu’un de discernement de sens critique ; état d’une personne privée de discernement, de sens critique (notamment sous l’empire de la passion) » (Trésor de la langue française) et « Obscurcissement de la raison et du sens critique pouvant aller jusqu’à l’absence totale de jugement » (Dictionnaire de l’Académie française, édition en cours de publication). Ah, ce fameux sens critique, comme il fleure bon le progressisme bien pensant des profs d’histoire géo et autres intellos de masse ! C’est justement l’invocation incessante du sens critique (variante : « de l’esprit critique », lequel ne serait jamais aveugle par définition) qui a nourri, et qui continue à le faire, le pire des aveuglements collectifs de l’histoire de l’humanité, celui qui ne voit pas que les Lumières, pâles, blafardes et aux trois-quarts éteintes, n’éclairent plus personne et qu’elles ont fini par aveugler ceux qui s’y sont brûlé les yeux en les regardant trop fixement.
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11 février 2009
Brevet
Dérivé de l’adjectif et nom bref; brevet est attesté dans la seconde moitié du XIIe siècle au sens « d’écrit ». Au XIVe siècle, terme de droit, il désigne une « convention écrite » et à la fin du XVIIe siècle un « acte non scellé délivré au nom du roi ». Ces sens sont relevés dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), ainsi que dans les éditions suivantes publiées sous l’Ancien Régime : « Lettre courte en parchemin contenant quelque grâce, quelque privilège accordé par le Roi » (brevet de duc, de retenue, de conseiller d’Etat, d’affaire). Il est noté aussi l’emploi de brevet au sens de « billet, caractère ou paroles dont on se sert superstitieusement pour la guérison de plusieurs maladies », dont le synonyme est, selon Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), talisman, comme dans ces extraits de La Fontaine (« L’amoureuse Nérie Employa philtres et brevets »), de Corneille (« Et pour gagner Paris, il vendit par la plaine / Des brevets à chasser la fièvre et la migraine »), de Montaigne (« Montrant des brevets qu’il avait, attachés au col et au bras »), Littré précisant que brevet « est vieux en ce sens » et que « le talisman était ainsi appelé parce qu’il consistait en paroles écrites sur un bref ou brevet ». Les académiciens relèvent encore en 1694 le sens de « convention écrite », par exemple dans brevet d’apprentissage : « acte passé par-devant notaire, par lequel un apprenti et un maître s’engagent réciproquement, l’apprenti à apprendre un art ou métier, et le maître de le lui montrer pendant un certain temps, et à certaines conditions ».
Le brevet a un caractère royal ou étatique (le Roi étant alors l’Etat), ce que confirme la définition de la quatrième (1762) et de la cinquième (1798) éditions du Dictionnaire de l’Académie (« Sorte d’expédition non scellée, par laquelle le Roi accorde quelque grâce ou quelque titre de dignité ») ou l’article consacré à brevet dans L’Encyclopédie (1751-64) : « (Jurisprudence) acte expédié en parchemin par un secrétaire d’Etat, portant concession d’une grâce ou d’un don que le roi fait à quelqu’un, comme d’un bénéfice de nomination royale, d’une pension, d’un grade dans ses armées, ou autre chose semblable ». Le mot se dit aussi, ajoute l’auteur de l’article, « de plusieurs actes qui s’expédient par les commis des douanes ou les maitres et gardes et jurés des corps et communautés » ou du brevet de contrôle, « espèce de récépissé ou d’attestation que donnent les commis des bureaux des douanes, traites foraines, etc. à la sortie du royaume, à la place de l’acquit de paiement des droits que les conducteurs et voituriers leur remettent entre les mains ». En 1694, les académiciens définissent le brevet d’apprentissage comme un contrat d’apprentissage ; les encyclopédistes comme un diplôme : « acte qui se délivre à un apprenti après qu’il a servi le temps porté par les statuts de sa communauté, ou celui dont il est convenu par-devant notaires avec un maître, qui pourtant ne peut être moindre que celui qui est réglé par les statuts » et « on nomme aussi quelquefois brevet l’acte de réception à la maitrise; on dit plus proprement lettres de maîtrise ».
Le Roi étant devenu ce que l’on sait et l’Etat continuant sur son erre sans le roi ou avec un roi bourgeois, le sens royal de brevet devient caduc. Dans la sixième édition (1832-35), postrévolutionnaire, du Dictionnaire de l’Académie française et dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77), la définition est à l’imparfait : « (le mot) se disait proprement autrefois d’une sorte d’expédition non scellée par laquelle le roi accordait quelque grâce ou quelque titre de dignité (brevet d'une abbaye, de duc, de retenue, ducs à brevet, justaucorps à brevet) » et « autrefois acte non scellé qu’expédiait un secrétaire d’État et par lequel le roi accordait un don, une pension, un bénéfice, une grâce ou un titre de dignité » (Littré). Exit le roi, le gouvernement ou tout autre souverain le remplace : « Brevet se dit encore aujourd’hui de certains titres ou diplômes, délivrés au nom d’un gouvernement, d’un prince souverain, etc. » (brevet de pension, de colonel, de lieutenant, de capitaine, brevet d'invention : « que le gouvernement délivre à un inventeur, à l’auteur d’une nouvelle découverte, pour lui en assurer la propriété et l’exploitation exclusive, pendant un certain nombre d’années », attesté en 1791).
Dans le Dictionnaire de la langue française de Littré, commencent à apparaître les emplois scolaires ou pédagogiques, donc modernes, de ce mot. Ainsi un brevet de capacité est la « constatation d’une certaine aptitude chez un individu », le constat étant établi par des fonctionnaires. En revanche, au XXe siècle, ces emplois modernes s’étendent à d’innombrables réalités, l’Etat devenant la plus grande source de normes, règlements, diplômes, formations, etc. de l’histoire de l’humanité. Les académiciens, dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), le notent justement : un brevet est désormais le nom qui est donné « dans l’Université à certains diplômes de l’enseignement primaire et secondaire » (Brevet élémentaire, supérieur, de capacité). Le XXe siècle a inventé la culture, le génocide, les filières, l’information, mais aussi les brevets : « Documents attestant une qualification, une dignité, une spécialité, etc. ». Dans l’armée et l’éducation publique, c’est un « diplôme décerné à une personne par l’État ou ses représentants » (brevet d’officier, de capitaine, de commandeur de la Légion d'honneur) ou « qui atteste, après examen, des connaissances, généralement du niveau de technicien moyen ou supérieur, assorties d’une reconnaissance de qualification professionnelle » (brevet d’aptitude militaire, de chef de section ou de peloton, d'état-major, de langue étrangère, de spécialité, technique, d’enseignement commercial, élémentaire ou absolument le Brevet, d’études du premier cycle du second degré, professionnel, sportif populaire, supérieur, de technicien, d'apprentissage). L’industrie n’est pas en reste. Elle a ses brevets d’invention, d’addition, de perfectionnement, de fabrication, d'importation. Il faut croire que l’Etat est la garantie suprême en France, puisque brevet, mot qu’il a inventé et dont il a fait le succès, prend aussi le sens « d’assurance ou de garantie de qualité que l’on retire de la connaissance de quelqu’un et dont on lui reconnaît la légitime attribution », comme les brevets d’honnête homme, de vertu, de civisme, etc. (in Trésor de la langue française, 1971-94). L’article consacré à brevet dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française, est moins ample que celui du Trésor de la langue française, mais il est plus éloquent, par la proximité entre le sens 1, propre à l’Ancien Régime (« acte non scellé par lequel le roi conférait une dignité, un bénéfice, un titre non transmissible »), et le sens 2, tout moderne : « diplôme sanctionnant des études ou attestant des aptitudes », dans laquelle se lit, comme à livre ouvert, l’homologie entre l’ancienne monarchie et l’Etat moderne, l’une et l’autre seule source du droit, de la garantie, de l’autorité, qui atteste la permanence en profondeur, en dépit des variations de surface, d’une vraie souveraineté. Bien entendu, il serait inutilement insolent d'insinuer que, peut-être, dans ces assurances, garanties, attestations, diplômes, etc. approuvés et visés par l'Etat, se cache le sens de talisman, que Littré tenait pour vieux en 1872 mais qui pourrait avoir contaminé tous les emplois modernes de brevet.
14:14 Publié dans Vieille langue française | Lien permanent | Commentaires (7) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : culture, politique, société



