Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

01 mars 2009

Dépopulation

 

 

Dans l’histoire de la langue, ce mot a deux sens. Il a le même sens que le nom latin depopulatio, dont il est emprunté : « ravage, dévastation » (in Dictionnaire latin français de Gaffiot, 1937). Dans ce sens, il est attesté au milieu du XIVe siècle. Il a aussi le sens de « diminution de population », attesté au XVe siècle, comme si ce mot était un dérivé de population, avec le préfixe dé – qui exprime une action contraire à celle du mot qu’il précède. Or, de ces deux sens, les lexicographes ne retiennent que le second, comme si le premier sens, celui de destruction d’une population, leur semblait trop atroce et comme indigne de la France ou de sa langue. Il entre dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1762 (quatrième édition) où il est défini ainsi : « État d’un pays dépeuplé » (La dépopulation d’une province) ; de même en 1798, 1832-35, 1932-35 (exemples nouveaux : Rechercher les causes de la dépopulation d’un pays, d’une province ; la dépopulation fait des progrès alarmants) et dans le neuvième édition (en cours de publication) : « Démographie, tendance à se dépeupler ; état d’une région dépeuplée » (Rechercher les causes de la dépopulation d’une région ; la dépopulation des campagnes). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) tient lui aussi la dépopulation pour un « état », dont on fait le constat et qui peut avoir diverses causes (exode rural, guerre, épidémies, etc.), et non pas pour un acte ou une série d’actes volontaires, obéissant à une volonté politique ou sociale : c’est « l’état d’un pays dépeuplé ou dont la population diminue ». La dépopulation des campagnes ou des départements de montagne est due au départ des anciens habitants, et non pas aux massacres dont ils auraient été la cible.

De tous les lexicographes classiques, Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) est le seul qui s’interroge sur ce mot et sur ce qu’il désigne : « La population, écrit-il, dont on parle tant depuis quelques années a mis en vogue dépopulation (en fait, le mot existe depuis le XIVe siècle) qui est son contraire, et l’a fait substituer à dépeuplement, déjà peu usité ». Il cite un extrait des Annales littéraires : « L’auteur du Mémoire sur la population examine d’abord les causes de la dépopulation » et il note qu’un historien de son temps, M. Raynal, « a fabriqué dépopulateur, qui peut aussi-bien être à la mode comme un autre », ce néologisme-là pouvant désigner un individu qui veut exterminer une population, comme l’atteste Littré, qui est le seul lexicographe ancien à la relever : « celui qui dépeuple » et qui illustre ce sens d’un extrait de L’Histoire philosophique de Raynal : « Ses sectateurs croyaient l’honorer en l’appelant le dieu des armées, le père du carnage, le dépopulateur, l’incendiaire ». Il est vrai aussi que, dans les extraits cités par Littré (« Historique » de dépopulation), les causes du phénomène sont le plus souvent les guerres et éventuellement les massacres ; Oresme (XIVe siècle : « pour chacune de ces quatre causes peut venir déluge particulier ou dépopulation ») ; XVe siècle (« la dépopulation des ouvriers tanneurs qui était provenue en la dicte ville (Coulommiers) à l’occasion des guerres ») ; Martial de Paris (Que de châteaux et faubourgs brulés, Que d’édifices mis par terre, Que de pays robés et pillés Par ceste malheureuse guerre ! Quel mal en est-il advenu ! Quelle dépopulation ! ») ; Duclos (« Si devons de ce avertir le roi en lui requérant et conseillant qu’il y mette remède et fasse faire justice et raison de ceux qui sont cause de la dépopulation du peuple »).

Ces exemples prouvent que la dépopulation peut avoir d’autres causes que l’exode rural ou les épidémies, comme en témoigne l’ouvrage de Gracchus Babeuf, publié en 1794, jacobin certes, mais hostile aux crimes de masse commis pendant la Terreur. Le titre est éloquent : Du système de dépopulation ou la vie et crimes de Carrier. De fait, dépopulation, dans cet ouvrage, désigne des crimes de masse, des massacres, une volonté de dépeupler un pays, la Vendée en l’occurrence et Nantes en particulier, en exterminant les enfants, les femmes, les vieillards, les hommes qui y habitent et qui n’ont pas l’heur de plaire aux députés qui gouvernent ; en bref, le mot désigne des actions populicides, puisque c’est au tout début de cet ouvrage que Babeuf emploie ce néologisme, qui n’a pas eu de postérité, bien qu’il ait été parfaitement ajusté pour dénoter les grands crimes du XXe siècle, en Chine, en URSS, en Allemagne, etc. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) relèvent ce sens : « action de dépeupler », qu’ils font précéder de la mention rare, mais l’extrait qui l’illustre (Goncourt, 1869 : Aux ravages des hommes s'étaient jointes les dépopulations des pestes) exonère les hommes de toute responsabilité dans la dépopulation constatée, alors que Babeuf la tient pour un « système », c’est-à-dire pour des crimes en série qui relèvent d’une volonté politique. Pour ces lexicographes, comme pour les académiciens, la dépopulation est la « diminution de la population (d’un pays, d’une région), le fait qu’un pays se dépeuple, l’état d’un pays dont la population va en diminuant », comme dans cet extrait du Journal de Léon Bloy : « La France est devenue un pays de fils uniques et un pays de fils uniques est destiné à périr ».

 

 

Les commentaires sont fermés.