Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

12 mars 2009

Arbitre

 

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) et, à leur suite, les académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, distinguent deux homonymes dans le nom arbitre et, en conséquence, ils répartissent les sens dans deux entrées séparées : la première consacrée à la personne qui règle des différends, la seconde à la faculté qu’ont les hommes de se déterminer librement. Pour justifier cette distinction, ils arguent que ces deux homonymes sont empruntés de deux mots latins différents : arbiter (génitif, arbitri), « témoin oculaire », « juge », « maître », et arbitrium (génitif, arbitrii), « arbitrage », « jugement, décision », « bon plaisir, pouvoir de faire quelque chose à sa guise ».

Les auteurs de dictionnaires anciens ne s’embarrassent pas de ces considérations et étudient dans un même article les divers sens de ce nom. Ainsi, dans la première, la quatrième, la cinquième, la sixième, la huitième éditions (1694, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, ce qui atteste la stabilité sémantique de ce mot en quelque trois siècles, la définition de 1694 étant reproduite quasiment telle quelle en 1932-35 : « Faculté de l’âme pour se déterminer à une chose plutôt qu’à une autre ; puissance qu’a la volonté de choisir », les académiciens ajoutant : « ce mot se joint toujours avec l’une de ces trois épithètes : franc arbitre, libre arbitre, libéral arbitre ; Dieu a donné aux hommes leur franc arbitre » ; « Celui que des personnes choisissent de part et d’autre pour terminer leur différend » (en cas d’échec, elles peuvent choisir un surarbitre, « celui qu’on choisit par dessus deux ou plusieurs arbitres pour décider une affaire, quand ils sont partagés » ; si nos arbitres ne peuvent s’accorder nous prendrons un surarbitre au sort) ; « Il signifie aussi quelquefois maître absolu » (Vous êtes l’arbitre de mon sort, de ma fortune ; Dieu est l’arbitre de la vie et de la mort). Les seules modifications, d’une édition à l’autre, se rapportent à l’ordre dans lequel les sens sont exposés (d’abord le sens moral de libre volonté, ensuite le sens juridique de juge de différends, cet ordre étant renversé à partir de la sixième édition de 1832-35), aux mentions qui précisent les emplois de libre arbitre à partir de la sixième édition (1832-35 : « en métaphysique » ; 1932-35 : « terme de philosophie » ; édition actuelle : « philosophie, vieux »), le terme étant jugé désuet dans ce sens philosophique et restreint au seul emploi de libre arbitre.

Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) expose les mêmes trois sens que les académiciens (« Celui que des personnes choisissent, de part et d’autre, pour terminer leur différend » ; « Maître absolu » ; « Faculté de l’âme pour se déterminer plutôt à une chose qu’à une autre ; puissance qui a la volonté de choisir »), mais il pense qu’il vaudrait mieux employer, pour exprimer le premier sens, le néologisme arbitrateur plutôt qu’arbitre : « pour terminer un différend à l’amiable, c’est arbitrateur qu’on peut dire, et non pas de arbitre », précisant que « l’Académie ne met point arbitrateur » et « qu’il diffère de l’arbitre, en ce que celui-ci doit garder les formalités de Justice et que celui-là est un amiable compositeur, à qui l’on donne pouvoir de se relâcher du droit » (c’est-à-dire de ne pas suivre à la lettre la loi). Dans l’édition de 1798, les académiciens font allusion au rôle que la Constitution de 1795 accorde à l’arbitre : « Elle déclare la décision de ces arbitres sans appel et sans recours en cassation, à moins que les parties ne l’aient expressément réservé » (De la justice civile, article 210 : « il ne peut être porté atteinte au droit de faire prononcer sur les différends par des arbitres du choix des parties » ; et article 211 : « la décision de ces arbitres est sans appel, et sans recours en cassation, si les parties ne l’ont expressément réservé »).

Le mot, stable pendant trois siècles, a subi, au XXe siècle, les effets de la modernité, de sorte que le sens juridique s’est étendu à de nouvelles réalités : la justice commerciale (arbitre-rapporteur, arbitre du commerce), les jeux, les armées, les sports (« personne chargée de veiller à la régularité de manœuvres militaires, de compétitions ou de jeux sportifs »), au figuré, à la conscience, à Dieu (ou l’arbitre souverain), à toute personne ou à toute collectivité ayant une autorité naturelle, à toute personne qui oriente ou régente le goût et la mode (arbitre des élégances, arbitre des lettres, etc.). dans le même temps, l’homonyme, comme terme de philosophie (« volonté au sens le plus général du mot (...) ; liberté morale, en tant que bonne volonté »), tombe peu à peu en désuétude, alors que, à l’opposé, une comparaison entre l’article arbitre I du Trésor de la langue française (1971-94) et le même sens de la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française fait apparaître, dans ce dernier dictionnaire, l’extension des emplois sportifs du mot arbitre désignant celui qui « juge », sans qu’il y ait de différend ou avant que les différends n’éclatent et ne se transforment en pugilats : « les décisions de l’arbitre sont souveraines ; un coup de sifflet de l’arbitre ; arbitre de touche, dans les jeux de ballon, arbitre qui contrôle les sorties de la balle hors du terrain (on dit aussi juge de touche) ; arbitre de ligne, au tennis, arbitre chargé de surveiller si la balle est bien tombée dans les limites règlementaires (on dit aussi juge de ligne) » ; « juge-arbitre (pluriel juges-arbitres), XXe siècle ; dans certains sports, en particulier au tennis, personne qui vérifie l’organisation des épreuves et juge en dernier ressort de l’application des règlements ». A quand les co-arbitres, les arbitres assistants, les assistants d'arbitres, les arbitres suppléants, les arbitres assis, les arbitres debout, les arbitres de chaise, de fauteuil, de banc, de vestiaires, les quatrième, cinquième, sixième arbitres, les arbitres vidéo, les arbitres d'arbitres ou les surarbitres, les arbitres de filet, etc. etc. etc. ? Le sport est une énorme industrie. Il est dans l’ordre des choses que cette industrie produise sans cesse de nouvelles normes, fabrique des mots à la chaîne et fasse siens des sens anciens qu’elle détourne.

 

Les commentaires sont fermés.