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21 mars 2009

Naturaliser

 

 

Dérivé de l’adjectif latin naturalis, « naturel », au sens « d’habitant originaire d’un pays » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, 1798), ce verbe est attesté à la fin du XVe siècle dans son sens actuel : « rendre par un acte légal un étranger citoyen d’une nation ». Au milieu du XVIe siècle, l’action de naturaliser s’étend à la langue (on naturalise aussi des mots, d’origine étrangère, s’entend) et, à la fin de ce même siècle, à une plante (c’est le sens « d’acclimater »). A la fin du XIXe siècle, le verbe s’emploie à propos de dépouilles d’animaux : « les préparer (…) pour leur rendre leur aspect naturel ».

Ces sens sont enregistrés dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « faire naturaliser quelqu’un, lui faire obtenir la nationalité d’un pays » ; « se faire naturaliser » ; « introduire des espèces animales ou végétales dans un milieu nouveau » (acclimater) ; ce verbe se dit « en parlant d’un mot étranger » ; « traiter les dépouilles d’animaux ou les végétaux de manière à leur conserver leur apparence naturelle » (synonyme : empailler) ; et dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française : « accorder à quelqu’un, par acte de l’autorité compétente d’un État, la nationalité de cet État et la jouissance des droits civils et politiques au même titre que les nationaux » ; « acclimater durablement une espèce animale ou végétale à un milieu nouveau où elle se reproduit naturellement » ; « par analogie : l’usage seul peut naturaliser les mots étrangers » ; « soumettre un animal mort, une plante, à diverses opérations qui leur conservent l’apparence de la vie et leur aspect naturel ».

De toute évidence, ce verbe, qu’il soit employé dans son sens propre, à propos de personnes, ou dans un sens étendu, ne soulève pas de difficulté, ni pour ce qui est du suffixe - iser, dont le sens est clair (il désigne un processus), ni pour ce qui est des sens dont naturaliser est porteur. Or, la consultation des anciens dictionnaires montre qu’il n’en est rien et que si l’action dénotée par ce verbe est devenue une formalité administrative, il en allait différemment dans l’ancienne France – du moins celle qui s’est perpétuée jusqu’au XXe siècle. Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), la définition se présente comme suit : « verbe actif (on dirait aujourd’hui transitif), rendre jouissant des mêmes droits et privilèges que les naturels du pays » (exemples : Il est étranger, il faut des lettres du Prince pour le naturaliser ; quand il sera mort ses biens iront au roi, s'il n'est pas naturalisé ; il s'est fait naturaliser français). Dans les éditions suivantes (1762, 1798, 1832-35), la définition de 1694 est reproduite avec quelques modifications de détail : c’est « donner à un étranger les mêmes droits et les mêmes privilèges dont les naturels du pays jouissent ». Les rédacteurs de L’Encyclopédie (1751-64), ce temple des Lumières, de d’Alembert Diderot, à qui les privilèges faisaient horreur, lient pourtant la naturalité aux privilèges : « La naturalisation est l’acte par lequel un étranger est naturalisé, c’est-à-dire qu’au moyen de cet acte, il est réputé et considéré de même que s’il était naturel du pays, et qu’il jouit de tous les mêmes privilèges ; ce droit s’acquiert par des lettres de naturalité ».

La difficulté, car il y en a une, tient à la présence des deux mots tabous ou honnis et dont la propagande moderne interdit ou déconseille l’emploi, étranger et privilèges, lesquels vont peu à peu disparaître des dictionnaires plus récents. Littré, dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77), supprime toute référence, malsonnante à dire vrai, aux privilèges et il se contente de droits, sans devoirs : « Accorder à un étranger les droits dont jouissent les naturels du pays », alors que les académiciens, dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, font disparaître toute allusion aux étrangers, à une époque où, pourtant, les organes de l’Inquisition actuelle, Halde, Mrap, la sauce raciste, etc. ne sévissaient pas encore contre les citoyens et que rien n’obligeait les académiciens à maintenir les mots, assez justes finalement, de privilèges et d’étrangers. Aujourd’hui, les organes de l’Inquisition s’acharnent à ne plus distinguer les naturels des étrangers. Ailleurs, les naturels sont toujours supérieurs en tout, et en particulier en privilèges, aux étrangers, surtout quand ceux-ci ont le malheur d’être français. A tous, mais en France seulement, les mêmes droits, sans distinction, ni discrimination évidemment, et sans contrepartie aucune de la part des étrangers. Cet acharnement nourrit aussi le soupçon. Sans cesse, les naturels sont suspectés de se réserver les « privilèges » de la naturalité et de vouloir en exclure les étrangers.

Ce verbe est d’autant plus ambigu que, pendant le XIXe siècle, il a été lié, par un de ses sens, à l’expansion de l’Occident dans le monde, comme en témoigne le sens relevé par les académiciens (sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française, 1832-35) : « il se dit, au sens moral, en parlant des sciences, des arts, des inventions, des institutions qu’on apporte dans un pays, et qui y prospèrent » (Les colons ont naturalisé dans le nouveau monde toutes les sciences et tous les arts de l'Europe) ; et par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « introduire dans un pays et y faire prospérer.... en parlant des sciences, des arts, des inventions, des choses d’esprit et des choses morales ».

Tous ces emplois ont rendu ce verbe suspect, son sens évidemment, et encore plus ce qu’il désigne, à savoir la naturalité française – réalité que les bien pensants aspirent à effacer pour toujours, faisant en sorte qu’il n’y ait plus que des étrangers ou de l’Autre en France.

 

Commentaires

Par ordonnance royale de 1820, le grand-père de mon arrière-arrière-grand-père a reçu confirmation de sa "naturalité" française, pour être né (en 1770) dans un bled qui a été français pendant les années révolutionnaires et impériales.

Écrit par : P.A.R. | 31 mars 2009

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