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25 mars 2009

Nationaliser, nationalisation

 

 

Voilà deux mots dont il n’est pas besoin d’être grand clerc pour deviner qu’ils sont modernes et même de la dernière modernité. Ils sont attestés à la toute fin du XVIIIe siècle, pendant les événements dits révolutionnaires, le verbe en 1792, le nom en 1796. Ils n’entrent dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la neuvième édition, celle qui est en cours de publication ; ils ne sont enregistrés ni dans la cinquième édition (1798), ni dans la sixième (1832-35), ni dans la septième (1878), ni dans la huitième (1932-35). Certes, les académiciens sont supposés « frileux », « réactionnaires » ou « nostalgiques de l’ordre ancien », mais cela n’est sans doute pas suffisant pour expliquer leur refus de définir nationaliser ou nationalisation, puisqu’ils définissent habituellement les mots désignant des réalités désagréables ou qui leur répugnent, à condition qu’ils soient entrés dans l’usage. Si nationaliser et nationalisation ne sont pas dans le Dictionnaire de l’Académie française avant l’édition actuelle, c’est sans doute parce que l’usage qui était fait de ces deux mots était, jusqu’en 1937 ou 1944, restreint et qu’ils ne sont devenus d’actualité qu’avec le Front populaire et le programme économique du CNR ou Conseil National de la Résistance (nationalisations de Renault, de banques, d’EDF), comme si nos lointains ancêtres tenaient, en dépit des réalités avérées dans les années 1789-1815, le fait de « déclarer propriété d’Etat » (sens attesté en 1793) un bien privé pour une monstruosité improbable (en bref, pour un vol pur et simple) dont se rendrait coupable l’Etat ou la nation. Ainsi, Littré, qui est le premier grand lexicographe à insérer ces deux mots dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), éprouve beaucoup d’embarras à en définir le sens, chassant de France la réalité nommée nationalisation (le mot « se dit, en Angleterre, de la proposition de mettre dans le domaine public certaines terres qui n’y sont pas ») et donnant au verbe nationaliser des significations vagues et ambiguës : « Néologisme ; rendre national », ou dont on se demande chez quel écrivain ou dans quels écrits Littré les a lues : « se nationaliser, verbe réfléchi, prendre les moeurs d’une nation » (on dira aujourd’hui s’intégrer ou s’assimiler) et « en parlant des choses, passer dans les usages d’un peuple » (s’acclimater).

Selon les académiciens (édition en cours de publication de leur Dictionnaire), les deux mots n’ont d’usage que dans le domaine de l’économie et, surtout, celui de l’économie politique : «Transférer à la collectivité nationale la propriété d’un bien, d’un moyen de production, d’un service ; procéder à sa nationalisation » et « action de transférer à la collectivité nationale la propriété totale ou partielle de certains biens, moyens de production et services ; résultat de cette action », illustrant ces définitions d’exemples qui attestent que les actions désignées par ces mots sont plus anciennes que leur entrée dans les dictionnaires : Nationaliser les biens du clergé ; nationaliser une entreprise. En revanche, les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), tout en décrivant les emplois modernes, dont les imbéciles diraient qu’ils, id est les emplois modernes, pas les imbéciles, sont incontournables (« transférer à l’État la propriété d’un bien », comme si l’Etat n’avait pas suffisamment de biens ; « action de transférer du privé au public la propriété de certains biens ou moyens de production; résultat de cette action »), continuent à relever des sens incongrus ou qui semblent désuets : « Etendre, rendre commun à toute une nation » ; « donner à un pays, à un groupe humain une structure qui le caractérise comme étant une nation » ; « donner à quelque chose des traits caractéristiques propres à une nation, qui différencient une nation d’une autre » (Quand elle traduit, la Comedia espagnole nationalise aussitôt ses emprunts, et des histoires italiennes ou françaises fait des drames ou des tableaux de moeurs espagnols, Brasillach, 1938) ; « rendre représentatif d’une nation » (Cette proposition est conforme aux principes de Juillet, c'était incarner le pays dans l’électorat, et conséquemment nationaliser les assemblées futures, Balzac, 1831) et « état de ce qui est propre à une nation, la caractérise » (Une des marques de la complète nationalisation d'un dieu est l'introduction de son nom dans les noms propres d'hommes, Renan, 1887). En un siècle, la modernité a peu à peu effacé les significations morales et spirituelles du verbe nationaliser et du nom nationalisation pour ne conserver que le sens économique et surtout celui qui est en usage en politique, l’économie et la politique étant les deux mamelles de la France moderne, ce avec quoi, justement, elle s’affiche comme moderne.

 


Commentaires

Trouvé au hasard du net pour stimuler l'adrénaline de Messieurs Arouet et Amédée (d'ailleurs on va fêter ce dernier lundi prochain, n'oubliez pas de lui adresser vos messages).

ORL = Observation Réfléchie de la Langue française (autre sigle possible : ORLF); depuis la parution des Programmes de 2002, appellation officielle d'un ensemble de disciplines regroupant la grammaire, la conjugaison, l'orthographe et le vocabulaire au Cycle 3 de l'école élémentaire française.

Nous ne savions pas la langue française en si piteux état qu'il faille la mettre en observation. On n'envisage pas tout de même les soins palliatifs ? rassurez-moi. Par prudence, je continue d'apprendre le mandarin.

Écrit par : P.A.R. | 27 mars 2009

lundi 30 de mars
merci mr PAR

bien revenu d'un travail dans le Warndt
( ou je fus off-line pour le WWW )

Amédée

" popularité 20ème siècle "
http://www.orange.fr/bin/frame.cgi?u=http%3A//genealogie.orange.fr/v2/services-prenom/firstnames_info.asp%3Fprenom%3DAmedee

traduit bien l'évolution " médiocratique" ( ??? ) ou
" médiacratique (??? )

Écrit par : AA+ à plus ! | 30 mars 2009

Je le savais, Amédée en tant qu'évêque de Lausanne y a laissé d'excellents souvenirs et une nombreuse descendance.

Écrit par : P.A.R. | 01 avril 2009

Les commentaires sont fermés.