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30 mars 2009

Concentration

 

 

 

 

 

L’article qui est consacré à concentration dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762) s’étend sur deux ou trois lignes ; celui de la neuvième édition (en cours de publication), dix fois plus long, comprend sept acceptions et emplois distincts, parfois très éloignés l’un de l’autre quand ils sont placés sur un éventail sémantique.

Ce mot est bien né – du moins pour exprimer la modernité. Il apparaît, en 1732, dans la langue de la science (physique et chimie), et dans ces emplois, il est emprunté de l’anglais. Science et anglais, voilà qui suffit pour y faire un triomphe. En 1732, les auteurs du Dictionnaire universel français et latin, dit « de Trévoux », le définissent ainsi : « mélange intime de deux substances » ; et les académiciens, en 1762, 1798, 1832-35, comme un « terme didactique », qui, en chimie, « se dit d’une opération par laquelle on rapproche sous un moindre volume les parties d’un corps qui étaient étendues dans un fluide », sens que les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) glosent en termes intelligibles, dans la rubrique « étymologie et histoire » de l’article concentration : « accroissement d’intensité au principe actif d’une solution ». Dans L’Encyclopédie (1751-64) de d’Alembert et Diderot, les opérations chimiques, nommées concentration, consistent à « rapprocher les parties d’un corps dissous dans une quantité de liqueur plus que suffisante pour sa dissolution (…) ; l’évaporation ou la distillation par laquelle on sépare de l’huile de vitriol une partie de l’eau dans laquelle l’acide est dissous ; la distillation, par laquelle on enlève à une teinture une partie de l’esprit de vin employé à la préparation de cette teinture ; la congélation, par laquelle on retire du vin ou du vinaigre une certaine quantité de leur eau ; l’affusion de l’acide vitriolique très déflegmé dans un acide moins avide d'eau, par exemple le nitreux ».

En fait, dans d’autres emplois, le nom concentration, au sens « d’action de concentrer, de réunir en un centre », attesté en 1750, est dérivé du verbe concentrer. Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) établit que concentration « ne se dit qu’au propre en physique », alors que « le verbe se dit aussi au figuré, comme réciproque et comme passif » : « on dit, d’un homme triste et mélancolique ou méditatif, qu’il se concentre ou qu’il est concentré en lui-même ». Le sens figuré, qui exprime ce sens-là du verbe, est attesté en 1831 dans le roman de Balzac, La peau de chagrin : « la rapide concentration de ses jouissances, de ses forces ou de ses idées », mais il n'est relevé que dans les dictionnaires du XXe siècle. Quant à Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), sur les quatre acceptions qu’il distingue, trois tiennent de la science (physique : « la concentration des rayons solaires au foyer d’une lentille ; chimie : « opération qui consiste à rapprocher les molécules d’un corps, en diminuant, par l’action de la chaleur ou autrement, la proportion du liquide qui les tient dissoutes » ; médecine : « concentration du pouls, état du pouls qui devient concentré »), la quatrième étant l’emploi de concentration dans le vocabulaire militaire (concentration des troupes, sens attesté en 1855) et dans le vocabulaire politique : « concentration du pouvoir », attesté en 1804 et relevé par les académiciens (1832-35) dans un exemple éloquent : « il s’emploie quelquefois figurément ; la concentration du pouvoir dans les mains d’un seul », qui semble illustrer des expériences politiques dramatiques. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), ces divers sens et emplois sont résumés en ces termes synthétiques : « Action de concentrer, ou de se concentrer, au propre et au figuré ; la concentration de la chaleur ; la concentration des rayons solaires au foyer d'une lentille ; la concentration de l'alcool ; la concentration des troupes ; la concentration du pouvoir dans les mains d'un seul ».

Aux XIXe et XXe siècles, le nom concentration s’étend à toutes sortes de réalités, qui n’ont que des rapports lointains et vagues avec la physique ou la chimie : l’activité de l’esprit, l’économie (concentration de capitaux, 1840) et à cette maladie moderne qu’a été l’enfermement dans un même lieu de dizaines de milliers d’hommes : camp de concentration (1920). Les très longs articles que les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) et, dans un degré moindre, les académiciens (neuvième édition, en cours) consacrent à concentration attestent la modernité de ce mot et des concepts qui le sous-tendent : la concentration des rayons solaires ; la concentration des capitaux ; la concentration de tous les pouvoirs dans une seule et même main ; la concentration de chaleur, la concentration d'êtres humains par millions ou centaines de mille dans les grands foyers industriels ; la concentration urbaine des populations ; les concentrations urbaines ; la concentration industrielle ; (en économie et en politique) la concentration des entreprises ; la concentration capitaliste ; la concentration de troupes, de forces ; un point de concentration ; un lieu de concentration ; camps de concentration, dont le synonyme serait « sous l’Allemagne nazie », camps d’extermination (du moins, selon les lexicographes progressistes, qui mettent dans le même sac concentration et extermination). Le sens figuré, propre aux activités de l’esprit, est ainsi défini : « Figuré, action de rassembler les forces de son esprit et de les porter sur un objet unique (souvent implicite) » et « par extension, action d’empêcher l’expansion de ses sentiments ou de ses pensées » (vieilli, action de contenir, de dissimuler ; action de se renfermer, de se recueillir). Le mot s’emploie toujours en chimie, mais aussi en minéralogie (élimination d’une partie de la gangue qui accompagne le minéral de valeur ; teneur du minerai en un certain élément ou en un certain minéral ») et, par métaphore, le mot « désigne une action, un processus, ou, plus souvent, le résultat de cette action » (« extrait, essence; condensé, réduction, comme dans cet exemple : « loin d'être synonyme de l’imaginaire, l’idéal est la concentration du vrai, l’essence du réel »).

Les emplois cités par les académiciens sont quasiment identiques. Comme ceux du Trésor de la langue française, ils dessinent le visage avenant des sociétés modernes du XXe siècle : concentration des feux de l'artillerie sur une position ennemie ; concentration de troupes ; concentrations humaines dans les métropoles ; concentration de l'habitat ; camp de concentration, camps de concentration nazis, en Allemagne et dans les pays occupés ; concentration financière, concentration industrielle, concentration économique, horizontale, verticale, concentration du pouvoir, des pouvoirs, le bruit nuit à la concentration intellectuelle.

 


Commentaires

Votre nouveau rogaton envoyé de Ferney arrive au moment où, sur l'étrange lucarne, je regarde les images du bon peuple de France, entouré de ses talapoins à cocardes, célébrer la consubstantiation du rien faire et gagner plus en un défilé citoyen autant que solidaire.
La concentration, c'est un peu comme la "pénétration", synonyme de mon temps d'acuité, de clairvoyance ou de perspicacité, et qui ne se trouve plus aujourd'hui que dans les libelles d'auteurs érotomanes.

Écrit par : P.A.R. | 31 mars 2009

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