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31 mars 2009

Adhésion, adhérence

 

 

Ces deux mots sont l’un et l’autre empruntés du latin, l’un et l’autre attestés dans la seconde moitié du XIVe siècle, l’un et l’autre d’un sens proche : adhésion, terme de médecine, signifie « action de rattacher, de joindre quelque chose » (« bonne adhésion du nourrissement au membre ») ; adhérence, terne d’anatomie, signifie « union de certains tissus de caractère pathologique ». L’un et l’autre, ils ont pris un sens figuré au XVe siècle, adhésion celui de « soutien à un parti », adhérence « le fait d’être attaché à quelqu’un, allié avec lui ».

L’histoire de ces mots peut se ramener, résumée de façon cavalière, à une lente séparation de leurs emplois respectifs, séparation qui n’est effective que dans la langue actuelle. De ces deux mots, seul adhérence figure dans le Dictionnaire universel (1690) de Furetière et dans les trois premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1718, 1740), chez Furetière au seul sens figuré « d’attachement à un parti, à un sentiment » (« l’adhérence à l’hérésie emporte excommunication ») ; chez les académiciens dans les deux sens, propre (« attachement d’une chose à une autre », son poumon est adhérent aux côtes, et cette adhérence sera peut-être cause de sa mort) et figuré, « attachement d’esprit, de cœur, de volonté », emploi dans lequel « il ne se prend guère qu’en mauvaise part » (le père a gâté son fils par l’adhérence qu’il a eue à toutes ses volontés ; l’adhérence à l’hérésie est condamnée comme l’hérésie même). Tous les auteurs de dictionnaires définissent adhérence dans ces deux sens, comme Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788 : « Au propre, union étroite de deux corps, l’adhérence du poumon aux côtes, de la pierre à la vessie ; au figuré, attachement à un mauvais parti, adhérence au parti des rebelles, des hérétiques), sauf les académiciens dans la huitième édition (1932-35 : « union d’une chose qui tient à une autre » et « en termes de médecine, union accidentelle ou morbide de deux parties qui sont séparées à l’état normal ») et dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire : « liaison étroite entre deux corps solides » (l’adhérence d'un coquillage au rocher ; les pneus usés ne présentent plus qu'une faible adhérence au sol) et « accolement congénital, pathologique ou accidentel, de deux organes ou de deux tissus contigus normalement indépendants » (adhérence entre plèvre et diaphragme ; adhérences postopératoires). De fait, les académiciens, contrairement aux auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), qui relèvent encore chez les écrivains modernes des emplois figurés d’adhérence, tiennent pour désuet au XXe siècle le sens figuré d’adhérence. Il est vrai que ce mot s’est étendu, au sens propre, à de nombreux domaines techniques : automobile, chemins de fer, géophysique, médecine, métallurgie, et que le sens figuré est exprimé par adhésion, mot qui, justement, dans la toute dernière édition du Dictionnaire de l’Académie française a perdu son sens médical ou propre et n’a plus qu’un sens « figuré ».

Quant à adhésion, il n’entre dans les dictionnaires qu’en 1762 (quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française) : « union, jonction » (ces deux corps ont ensemble une adhésion qui les rend difficiles à séparer) et « action d’adhérer et, principalement, acte par lequel une puissance adhère à un traité qui lui est proposé ». Ces deux sens sont relevés par Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788 ; « au physique : adhésion de deux corps, eau figuré : adhésion à un traité, à une décision, à une protestation, etc. ») et les autres lexicographes des XVIIIe et XIXe siècles : ainsi Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 ; « union, accolement, l’adhésion de l’écorce avec le bois » et « figuré, action d'adhérer, de donner son assentiment ; donner son adhésion à quelqu’un, à un projet ») et les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « action de s’attacher physiquement et très étroitement (à une chose) » (vieilli ; synonyme : adhérence) ; alors que les académiciens, dans la neuvième édition de leur Dictionnaire, donnent à adhésion deux sens figurés : en droit international, « acte par lequel un État non partie à un traité se place sous l’empire de ses dispositions » et « fait d’adhérer à un groupe, à une organisation ; par extension, approbation ».

La confusion entre les deux mots est ancienne. Ainsi, dans L’Encyclopédie (1751-64), l’auteur de l’article traitant de l’union ou de la jonction physique des corps ou des matériaux emploie indifféremment adhérence ou adhésion. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) distingue les deux mots, dont il estime qu’ils ont, pour même sens, « union, jonction d’une chose qui tient à une autre » : « l’adhérence est l’état d’une chose qui adhère ; l’adhésion est l’action même d’adhérer. De là découle, quand il y a lieu de distinguer, la différence dans l’emploi des deux mots. L’adhérence, étant un état, est involontaire ; l’adhésion, étant une action, est volontaire ». Il semble que cette distinction s’est faite dans la langue du XXe siècle de façon plus tranchée : les sens propres ou techniques à adhérence, les sens figurés à adhésion. La distinction faite par Littré est reprise dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « il y a lieu de noter certaines distinctions entre adhérence et adhésion, deux termes souvent employés l’un pour l’autre. Adhérence indique davantage un état et adhésion la force qui produit cet état (…) D’autre part l’adhésion est un acte volontaire. L’adhésion évoque donc l’idée de force et d’acte volontaire, l’adhérence, celle d’un état et d’une certaine passivité ». Tout cela a déjà été dit par Littré. Ce qui est noté de neuf, c’est que « dans la langue contemporaine, adhérence est surtout un terme technique ». A cela, il n’y a rien à redire, la remarque est juste. Celle qui suit, en revanche, est assez peu convaincante : au « sens figuré, adhérence sert de substitut noble à l’emploi figuré et quelque peu familier du verbe coller à (la réalité, au passé, etc.) ». Le fait est qu’il a fallu près de six siècles pour que les sujets parlants conviennent d’un partage provisoire, assez net et à peu près cohérent entre ces deux mots, sans que quoi que ce soit de définitif soit acquis.

 


30 mars 2009

Concentration

 

 

 

 

 

L’article qui est consacré à concentration dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762) s’étend sur deux ou trois lignes ; celui de la neuvième édition (en cours de publication), dix fois plus long, comprend sept acceptions et emplois distincts, parfois très éloignés l’un de l’autre quand ils sont placés sur un éventail sémantique.

Ce mot est bien né – du moins pour exprimer la modernité. Il apparaît, en 1732, dans la langue de la science (physique et chimie), et dans ces emplois, il est emprunté de l’anglais. Science et anglais, voilà qui suffit pour y faire un triomphe. En 1732, les auteurs du Dictionnaire universel français et latin, dit « de Trévoux », le définissent ainsi : « mélange intime de deux substances » ; et les académiciens, en 1762, 1798, 1832-35, comme un « terme didactique », qui, en chimie, « se dit d’une opération par laquelle on rapproche sous un moindre volume les parties d’un corps qui étaient étendues dans un fluide », sens que les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) glosent en termes intelligibles, dans la rubrique « étymologie et histoire » de l’article concentration : « accroissement d’intensité au principe actif d’une solution ». Dans L’Encyclopédie (1751-64) de d’Alembert et Diderot, les opérations chimiques, nommées concentration, consistent à « rapprocher les parties d’un corps dissous dans une quantité de liqueur plus que suffisante pour sa dissolution (…) ; l’évaporation ou la distillation par laquelle on sépare de l’huile de vitriol une partie de l’eau dans laquelle l’acide est dissous ; la distillation, par laquelle on enlève à une teinture une partie de l’esprit de vin employé à la préparation de cette teinture ; la congélation, par laquelle on retire du vin ou du vinaigre une certaine quantité de leur eau ; l’affusion de l’acide vitriolique très déflegmé dans un acide moins avide d'eau, par exemple le nitreux ».

En fait, dans d’autres emplois, le nom concentration, au sens « d’action de concentrer, de réunir en un centre », attesté en 1750, est dérivé du verbe concentrer. Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) établit que concentration « ne se dit qu’au propre en physique », alors que « le verbe se dit aussi au figuré, comme réciproque et comme passif » : « on dit, d’un homme triste et mélancolique ou méditatif, qu’il se concentre ou qu’il est concentré en lui-même ». Le sens figuré, qui exprime ce sens-là du verbe, est attesté en 1831 dans le roman de Balzac, La peau de chagrin : « la rapide concentration de ses jouissances, de ses forces ou de ses idées », mais il n'est relevé que dans les dictionnaires du XXe siècle. Quant à Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), sur les quatre acceptions qu’il distingue, trois tiennent de la science (physique : « la concentration des rayons solaires au foyer d’une lentille ; chimie : « opération qui consiste à rapprocher les molécules d’un corps, en diminuant, par l’action de la chaleur ou autrement, la proportion du liquide qui les tient dissoutes » ; médecine : « concentration du pouls, état du pouls qui devient concentré »), la quatrième étant l’emploi de concentration dans le vocabulaire militaire (concentration des troupes, sens attesté en 1855) et dans le vocabulaire politique : « concentration du pouvoir », attesté en 1804 et relevé par les académiciens (1832-35) dans un exemple éloquent : « il s’emploie quelquefois figurément ; la concentration du pouvoir dans les mains d’un seul », qui semble illustrer des expériences politiques dramatiques. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), ces divers sens et emplois sont résumés en ces termes synthétiques : « Action de concentrer, ou de se concentrer, au propre et au figuré ; la concentration de la chaleur ; la concentration des rayons solaires au foyer d'une lentille ; la concentration de l'alcool ; la concentration des troupes ; la concentration du pouvoir dans les mains d'un seul ».

Aux XIXe et XXe siècles, le nom concentration s’étend à toutes sortes de réalités, qui n’ont que des rapports lointains et vagues avec la physique ou la chimie : l’activité de l’esprit, l’économie (concentration de capitaux, 1840) et à cette maladie moderne qu’a été l’enfermement dans un même lieu de dizaines de milliers d’hommes : camp de concentration (1920). Les très longs articles que les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) et, dans un degré moindre, les académiciens (neuvième édition, en cours) consacrent à concentration attestent la modernité de ce mot et des concepts qui le sous-tendent : la concentration des rayons solaires ; la concentration des capitaux ; la concentration de tous les pouvoirs dans une seule et même main ; la concentration de chaleur, la concentration d'êtres humains par millions ou centaines de mille dans les grands foyers industriels ; la concentration urbaine des populations ; les concentrations urbaines ; la concentration industrielle ; (en économie et en politique) la concentration des entreprises ; la concentration capitaliste ; la concentration de troupes, de forces ; un point de concentration ; un lieu de concentration ; camps de concentration, dont le synonyme serait « sous l’Allemagne nazie », camps d’extermination (du moins, selon les lexicographes progressistes, qui mettent dans le même sac concentration et extermination). Le sens figuré, propre aux activités de l’esprit, est ainsi défini : « Figuré, action de rassembler les forces de son esprit et de les porter sur un objet unique (souvent implicite) » et « par extension, action d’empêcher l’expansion de ses sentiments ou de ses pensées » (vieilli, action de contenir, de dissimuler ; action de se renfermer, de se recueillir). Le mot s’emploie toujours en chimie, mais aussi en minéralogie (élimination d’une partie de la gangue qui accompagne le minéral de valeur ; teneur du minerai en un certain élément ou en un certain minéral ») et, par métaphore, le mot « désigne une action, un processus, ou, plus souvent, le résultat de cette action » (« extrait, essence; condensé, réduction, comme dans cet exemple : « loin d'être synonyme de l’imaginaire, l’idéal est la concentration du vrai, l’essence du réel »).

Les emplois cités par les académiciens sont quasiment identiques. Comme ceux du Trésor de la langue française, ils dessinent le visage avenant des sociétés modernes du XXe siècle : concentration des feux de l'artillerie sur une position ennemie ; concentration de troupes ; concentrations humaines dans les métropoles ; concentration de l'habitat ; camp de concentration, camps de concentration nazis, en Allemagne et dans les pays occupés ; concentration financière, concentration industrielle, concentration économique, horizontale, verticale, concentration du pouvoir, des pouvoirs, le bruit nuit à la concentration intellectuelle.

 


29 mars 2009

Prégnant

 

 

Cet adjectif est dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), où il est défini ainsi : « violent, pressant », les académiciens précisant qu’il « n’a guère d’usage que dans ces phrases » (id est dans ces syntagmes) : « Douleurs prégnantes ; maux aigus, prégnants ». Mais il disparaît des éditions ultérieures, de la quatrième (1762) à la huitième (1932-35). Furetière (Dictionnaire universel, 1690) l’ignore, de même qu’il n’apparaît pas dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-64).

Littré le fait entrer dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) avec deux sens distincts. « Terme didactique », il signifie « qui porte en soi un germe de reproduction, en parlant d’une femelle » (exemple : « j’ai six brebis, dont trois prégnantes », ce doit être un berger savant que fait parler Littré); et « par extension », il a pour sens « violent, pressant » (c’est ainsi qu’il est défini dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française), Littré ajoutant, sans doute parce qu’il pense que ces deux sens ont un rapport l’un avec l’autre : violent ou pressant « comme le besoin d’accoucher », qu’il illustre d’un extrait des Mémoires de Saint-Simon (« la forte considération de raisons si prégnantes ») et d’un auteur de la fin du XVIe siècle : « Tous deux commencèrent à donner ordre aux affaires, desquelles les plus prégnantes d’alors étaient celles d’Angleterre ».

Prégnant est dans la langue française depuis au moins sept siècles. Il est attesté au XIIIe siècle au sens de « pleine » à propos d’une chienne qui porte des petits ; et il se dit aussi d’une femme enceinte. Dans cet emploi, il est emprunté du latin praegnans (de (g)nascor « naître ») qui a les mêmes sens que l’adjectif français, « pleine » et « enceinte ». Prégnant est aussi attesté dans la seconde moitié du XVIe siècle au sens de « pressant » (« prégnante et vive instance ») et au XVIIe siècle au sens de « violent » (à propos d’un sentiment), ces deux sens étant exposés dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694, cf. ci-dessus). Dans cet emploi, il est dérivé de l’ancien verbe priembre, « presser », qui continue le verbe latin premere, «presser, comprimer». Ces deux étymons distincts (« pleine » de nascor et « pressant » de premere) déterminent des sens différents et deux histoires parallèles. C’est pourquoi les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) décrivent cet adjectif dans deux entrées distinctes : « Vieux, qui est en état de gestation » (synonymes enceinte, pleine) » et « qui s’impose avec une grande force » (synonyme : pressant ; douleurs prégnantes ; se libérer d’une société technique de plus en plus prégnante) et « en particulier, qui s’impose à l’esprit d’une manière très forte » (narration singulièrement prégnante du texte actuel ; splendeur prégnante de vérité ; modalité la plus prégnante de la culture). C’est employé dans ce dernier sens (« qui s’impose à l’esprit d’une manière très forte ») que prégnant est moderne et que, de la VLF (ou vieille langue française), il a basculé dans la NLF. Bénéficiant du halo de mystère qui entoure les vieux mots désuets, il est devenu un des mots fétiches des psys de tout type et des consciencieux du social, qui ont besoin de magie pour prospérer. Il est le joyau de leur jargon : « qui s’impose à la perception sans contrôle possible » (la configuration orthoscopique est « prégnante », ce dont on est fort aise, et la forme prégnante de l'effort), le succès de cet adjectif étant en quelque sorte validé par la formation, en 1945, du nom dérivé prégnance, au sens de « capacité plus ou moins grande qu’ont les formes à s’imposer dans la perception d’un système de stimulations » (reconnaître…, avant la subsomption du contenu sous la forme, la prégnance symbolique de la forme dans le contenu ; que signifient cette prégnance significative et cet apprentissage de l'articulation ?). Pour connaître la réponse à cette question sublime, prière de consulter psys et socs.

 


25 mars 2009

Nationaliser, nationalisation

 

 

Voilà deux mots dont il n’est pas besoin d’être grand clerc pour deviner qu’ils sont modernes et même de la dernière modernité. Ils sont attestés à la toute fin du XVIIIe siècle, pendant les événements dits révolutionnaires, le verbe en 1792, le nom en 1796. Ils n’entrent dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la neuvième édition, celle qui est en cours de publication ; ils ne sont enregistrés ni dans la cinquième édition (1798), ni dans la sixième (1832-35), ni dans la septième (1878), ni dans la huitième (1932-35). Certes, les académiciens sont supposés « frileux », « réactionnaires » ou « nostalgiques de l’ordre ancien », mais cela n’est sans doute pas suffisant pour expliquer leur refus de définir nationaliser ou nationalisation, puisqu’ils définissent habituellement les mots désignant des réalités désagréables ou qui leur répugnent, à condition qu’ils soient entrés dans l’usage. Si nationaliser et nationalisation ne sont pas dans le Dictionnaire de l’Académie française avant l’édition actuelle, c’est sans doute parce que l’usage qui était fait de ces deux mots était, jusqu’en 1937 ou 1944, restreint et qu’ils ne sont devenus d’actualité qu’avec le Front populaire et le programme économique du CNR ou Conseil National de la Résistance (nationalisations de Renault, de banques, d’EDF), comme si nos lointains ancêtres tenaient, en dépit des réalités avérées dans les années 1789-1815, le fait de « déclarer propriété d’Etat » (sens attesté en 1793) un bien privé pour une monstruosité improbable (en bref, pour un vol pur et simple) dont se rendrait coupable l’Etat ou la nation. Ainsi, Littré, qui est le premier grand lexicographe à insérer ces deux mots dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), éprouve beaucoup d’embarras à en définir le sens, chassant de France la réalité nommée nationalisation (le mot « se dit, en Angleterre, de la proposition de mettre dans le domaine public certaines terres qui n’y sont pas ») et donnant au verbe nationaliser des significations vagues et ambiguës : « Néologisme ; rendre national », ou dont on se demande chez quel écrivain ou dans quels écrits Littré les a lues : « se nationaliser, verbe réfléchi, prendre les moeurs d’une nation » (on dira aujourd’hui s’intégrer ou s’assimiler) et « en parlant des choses, passer dans les usages d’un peuple » (s’acclimater).

Selon les académiciens (édition en cours de publication de leur Dictionnaire), les deux mots n’ont d’usage que dans le domaine de l’économie et, surtout, celui de l’économie politique : «Transférer à la collectivité nationale la propriété d’un bien, d’un moyen de production, d’un service ; procéder à sa nationalisation » et « action de transférer à la collectivité nationale la propriété totale ou partielle de certains biens, moyens de production et services ; résultat de cette action », illustrant ces définitions d’exemples qui attestent que les actions désignées par ces mots sont plus anciennes que leur entrée dans les dictionnaires : Nationaliser les biens du clergé ; nationaliser une entreprise. En revanche, les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), tout en décrivant les emplois modernes, dont les imbéciles diraient qu’ils, id est les emplois modernes, pas les imbéciles, sont incontournables (« transférer à l’État la propriété d’un bien », comme si l’Etat n’avait pas suffisamment de biens ; « action de transférer du privé au public la propriété de certains biens ou moyens de production; résultat de cette action »), continuent à relever des sens incongrus ou qui semblent désuets : « Etendre, rendre commun à toute une nation » ; « donner à un pays, à un groupe humain une structure qui le caractérise comme étant une nation » ; « donner à quelque chose des traits caractéristiques propres à une nation, qui différencient une nation d’une autre » (Quand elle traduit, la Comedia espagnole nationalise aussitôt ses emprunts, et des histoires italiennes ou françaises fait des drames ou des tableaux de moeurs espagnols, Brasillach, 1938) ; « rendre représentatif d’une nation » (Cette proposition est conforme aux principes de Juillet, c'était incarner le pays dans l’électorat, et conséquemment nationaliser les assemblées futures, Balzac, 1831) et « état de ce qui est propre à une nation, la caractérise » (Une des marques de la complète nationalisation d'un dieu est l'introduction de son nom dans les noms propres d'hommes, Renan, 1887). En un siècle, la modernité a peu à peu effacé les significations morales et spirituelles du verbe nationaliser et du nom nationalisation pour ne conserver que le sens économique et surtout celui qui est en usage en politique, l’économie et la politique étant les deux mamelles de la France moderne, ce avec quoi, justement, elle s’affiche comme moderne.

 


22 mars 2009

Effectif

 

 

Emprunté de l’adjectif latin effectivus, traduit dans le Dictionnaire latin français par « actif », « qui produit », « pratique » (à propos d’un art), « qui exprime un effet » (à propos d’une conjonction), effectif est attesté dans la seconde moitié du XVe siècle au sens de « qui a ou qui peut avoir un effet » et, deux siècles plus tard, en 1641, au sens de « réel ». Il est employé comme nom à partir de 1792, d’abord et longtemps seulement dans le vocabulaire militaire.

Dans les dictionnaires anciens, il est relevé avec le sens, relativement récent, par rapport à la première attestation en 1641, de « réel » ; Dictionnaire universel (Furetière, 1690) et L’Encyclopédie (1751-64) : « réel et positif » ; Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35) : « qui est réellement et de fait » ; Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) : « en parlant des choses, qui est réellement et de fait ; en parlant des personnes, qui fait ce qu’il dit, qui ne promet rien qu’il ne fasse » ; Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « qui existe effectivement, réellement ; réel, positif ». Les exemples éclairent cette définition, quelque peu obscure à dire vrai : « Une armée de 30000 hommes effectifs ; il a dix mille pistoles effectives dans son coffre ; il a payé en deniers effectifs ; On dit qu’un homme est effectif, que sa parole est effective pour dire que c’est un homme qui fait ce qu’il dit, qui ne promet rien qu’il ne le fasse » (Académie, 1694, 1762, 1798, 1832-35) ; « Dans le commerce, un payement effectif est celui qui se fait véritablement et en deniers comptants, ou effets équivalents » (L’Encyclopédie) ; « Une armée de trente mille hommes effectifs » ; « les plus grands rois ont eu rarement trois cent mille combattants effectifs » ; « un homme effectif, homme qui ne promet rien qu’il ne donne » (Littré, 1863-77) ; « Il a apporté dans cette affaire un capital non pas nominal, mais effectif ; son intervention est effective » (Académie, 1932-35).

Dans le Trésor de la langue française (1971-94) et dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication), les deux sens « qui produit un effet réel » et « qui est réellement disponible », comme dans « les deux bataillons formant ensemble treize cents hommes effectif », sont tenus pour vieillis, alors que le sens usuel continue le sens classique de « réel » : « en parlant d’un inanimé abstrait), dont on peut vérifier la réalité, dont la réalité est incontestable » ; concours, fonctionnement effectif ; direction, durée, participation effective ; il est effectif que, il est conforme à la réalité, il est certain que » (Trésor de la langue française) et « qui existe réellement, tangible ; il nous a apporté un concours effectif, une aide effective ; sa participation a été effective dès le lendemain de son engagement ; il dispose d'une autorité effective, qui n'est pas seulement morale ; valeurs effectives, espèces et autres biens meubles par opposition à valeurs fiduciaires » (Dictionnaire de l’Académie française, en cours).

Littré, qui était positiviste et agnostique, note pourtant le sens théologique de cet adjectif, ce que les académiciens, qui étaient, pour la plupart d’entre eux, de bons croyants, ne font pas ou omettent de faire : « terme de théologie », effectif signifie « qui produit des effets », comme dans cet exemple éclairant : « l’amour effectif, celui qui fait pratiquer la loi, par opposition à l’amour affectif qui ne produit que des sentiments » (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), sens que les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) glosent ainsi : « (en théologie), amour effectif, amour de Dieu qui se traduit par des actes » (antonyme : amour affectif). Ils font suivre la définition de cette remarque acide, qui résonne comme un reproche, « ce sens est attesté dans la plupart des dictionnaires généraux du XIXe et du XXe siècle, sauf dans celui de l’Académie », reproche dont les académiciens se dédouanent, en insérant enfin le sens théologique dans l’article effectif : « théologie, amour effectif, amour qu’on porte à Dieu et qui se traduit par des actes », tout en levant l’ambiguïté sémantique de la construction « amour de Dieu » en précisant « amour qu’on porte ». Il serait sans doute difficile de prouver que l’amour de Dieu pour ses créatures se vérifie dans des actes.

L’emploi d’effectif comme nom commun est attesté en 1792, au moment où la France, en guerre contre l’Europe tout entière, a besoin de soldats pour mener à terme ses conquêtes, incursions, campagnes. Ce sens entre dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35) : « Effectif s'emploie aussi comme substantif masculin, en termes d’administration militaire, pour désigner le nombre réel des soldats d’une armée, d’une troupe, par opposition au nombre que les règlements, etc., lui assignent, ou qu’on lui suppose » (L’effectif de son armée n’était que de vingt mille hommes ; l’effectif d’une compagnie). Deux des mamelles de la modernité sont nommées dans ce joyau sémantique : administration et militaire. Quand un pays fait dans la bureaucratie et qu’il déterre sans cesse la hache de guerre, il lui faut de la chair à canon, réelle et positive : c’est l’effectif, défini ainsi par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « nombre réel des soldats d’une armée, d’une troupe, par opposition à celui qu’assignent les règlements ou à celui qu’on annonce publiquement » et « terme de comptabilité militaire, relevé des contrôles annuels ». La modernité se pourvoit de nouvelles mamelles : comptabilité, contrôle, relevé. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le nom effectif reste confiné derrière les murs des casernes, d’où il ne sort que dans la seconde moitié du XXe siècle, comme l’attestent la définition du Trésor de la langue française (« nombre des individus appartenant à un ensemble ou sous-ensemble fini ») et la migration du mot vers l’administration scolaire (l’effectif global des instituteurs remplaçants ; la progression des effectifs scolaires), et la définition du Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition) : « par analogie, nombre d’individus qui composent une collectivité, un groupe » (L’effectif d'une classe de lycéens, d’un service ministériel ; réduire, grossir, gonfler les effectifs). Gonfler les effectifs, voilà qui résume la modernité.


21 mars 2009

Naturaliser

 

 

Dérivé de l’adjectif latin naturalis, « naturel », au sens « d’habitant originaire d’un pays » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, 1798), ce verbe est attesté à la fin du XVe siècle dans son sens actuel : « rendre par un acte légal un étranger citoyen d’une nation ». Au milieu du XVIe siècle, l’action de naturaliser s’étend à la langue (on naturalise aussi des mots, d’origine étrangère, s’entend) et, à la fin de ce même siècle, à une plante (c’est le sens « d’acclimater »). A la fin du XIXe siècle, le verbe s’emploie à propos de dépouilles d’animaux : « les préparer (…) pour leur rendre leur aspect naturel ».

Ces sens sont enregistrés dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « faire naturaliser quelqu’un, lui faire obtenir la nationalité d’un pays » ; « se faire naturaliser » ; « introduire des espèces animales ou végétales dans un milieu nouveau » (acclimater) ; ce verbe se dit « en parlant d’un mot étranger » ; « traiter les dépouilles d’animaux ou les végétaux de manière à leur conserver leur apparence naturelle » (synonyme : empailler) ; et dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française : « accorder à quelqu’un, par acte de l’autorité compétente d’un État, la nationalité de cet État et la jouissance des droits civils et politiques au même titre que les nationaux » ; « acclimater durablement une espèce animale ou végétale à un milieu nouveau où elle se reproduit naturellement » ; « par analogie : l’usage seul peut naturaliser les mots étrangers » ; « soumettre un animal mort, une plante, à diverses opérations qui leur conservent l’apparence de la vie et leur aspect naturel ».

De toute évidence, ce verbe, qu’il soit employé dans son sens propre, à propos de personnes, ou dans un sens étendu, ne soulève pas de difficulté, ni pour ce qui est du suffixe - iser, dont le sens est clair (il désigne un processus), ni pour ce qui est des sens dont naturaliser est porteur. Or, la consultation des anciens dictionnaires montre qu’il n’en est rien et que si l’action dénotée par ce verbe est devenue une formalité administrative, il en allait différemment dans l’ancienne France – du moins celle qui s’est perpétuée jusqu’au XXe siècle. Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), la définition se présente comme suit : « verbe actif (on dirait aujourd’hui transitif), rendre jouissant des mêmes droits et privilèges que les naturels du pays » (exemples : Il est étranger, il faut des lettres du Prince pour le naturaliser ; quand il sera mort ses biens iront au roi, s'il n'est pas naturalisé ; il s'est fait naturaliser français). Dans les éditions suivantes (1762, 1798, 1832-35), la définition de 1694 est reproduite avec quelques modifications de détail : c’est « donner à un étranger les mêmes droits et les mêmes privilèges dont les naturels du pays jouissent ». Les rédacteurs de L’Encyclopédie (1751-64), ce temple des Lumières, de d’Alembert Diderot, à qui les privilèges faisaient horreur, lient pourtant la naturalité aux privilèges : « La naturalisation est l’acte par lequel un étranger est naturalisé, c’est-à-dire qu’au moyen de cet acte, il est réputé et considéré de même que s’il était naturel du pays, et qu’il jouit de tous les mêmes privilèges ; ce droit s’acquiert par des lettres de naturalité ».

La difficulté, car il y en a une, tient à la présence des deux mots tabous ou honnis et dont la propagande moderne interdit ou déconseille l’emploi, étranger et privilèges, lesquels vont peu à peu disparaître des dictionnaires plus récents. Littré, dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77), supprime toute référence, malsonnante à dire vrai, aux privilèges et il se contente de droits, sans devoirs : « Accorder à un étranger les droits dont jouissent les naturels du pays », alors que les académiciens, dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, font disparaître toute allusion aux étrangers, à une époque où, pourtant, les organes de l’Inquisition actuelle, Halde, Mrap, la sauce raciste, etc. ne sévissaient pas encore contre les citoyens et que rien n’obligeait les académiciens à maintenir les mots, assez justes finalement, de privilèges et d’étrangers. Aujourd’hui, les organes de l’Inquisition s’acharnent à ne plus distinguer les naturels des étrangers. Ailleurs, les naturels sont toujours supérieurs en tout, et en particulier en privilèges, aux étrangers, surtout quand ceux-ci ont le malheur d’être français. A tous, mais en France seulement, les mêmes droits, sans distinction, ni discrimination évidemment, et sans contrepartie aucune de la part des étrangers. Cet acharnement nourrit aussi le soupçon. Sans cesse, les naturels sont suspectés de se réserver les « privilèges » de la naturalité et de vouloir en exclure les étrangers.

Ce verbe est d’autant plus ambigu que, pendant le XIXe siècle, il a été lié, par un de ses sens, à l’expansion de l’Occident dans le monde, comme en témoigne le sens relevé par les académiciens (sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française, 1832-35) : « il se dit, au sens moral, en parlant des sciences, des arts, des inventions, des institutions qu’on apporte dans un pays, et qui y prospèrent » (Les colons ont naturalisé dans le nouveau monde toutes les sciences et tous les arts de l'Europe) ; et par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « introduire dans un pays et y faire prospérer.... en parlant des sciences, des arts, des inventions, des choses d’esprit et des choses morales ».

Tous ces emplois ont rendu ce verbe suspect, son sens évidemment, et encore plus ce qu’il désigne, à savoir la naturalité française – réalité que les bien pensants aspirent à effacer pour toujours, faisant en sorte qu’il n’y ait plus que des étrangers ou de l’Autre en France.

 

19 mars 2009

Civière

 

 

Dans le Trésor de la langue française (1971-94), la civière est décrite ainsi : « appareil à brancards servant à transporter des personnes dont l’état nécessite la position allongée, blessés, malades, morts », les rédacteurs de ce Trésor ayant sans doute voulu écrire « dont l’état nécessite qu’ils soient allongés ». C’est de cette manière que chacun de nous se représente une civière. Or, la fonction attribuée à la civière, à savoir transporter des blessés, des morts ou des malades, est relativement nouvelle. Dans les dictionnaires anciens, la civière était tout autre chose, non pas pour ce qui est de la forme, mais pour ce qui est de la fonction : « Espèce de brancard sur lequel on porte à bras de la pierre, du fumier et des fardeaux » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35 ; Dictionnaire critique de la langue française de Féraud, 1788, qui ajoute : « Le peuple, en certaines provinces, dit une écivière au lieu de dire une civière ») ou « engin propre à transporter des fardeaux, qui a quatre bras et est porté par des hommes » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Dans les mêmes dictionnaires, un brancard est une « sorte de voiture dans laquelle on transporte un malade tout couché et qui est portée par deux chevaux ou mulets, l’un devant, l’autre derrière » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, 1798, Dictionnaire critique de la langue française, 1788, de Féraud). Ce n’est qu’à partir de la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française que le brancard cesse d’être décrit comme une voiture portée par des chevaux ou des mulets : « Espèce de civière à bras et à pieds sur laquelle on transporte un malade couché, ou des meubles, des objets fragiles, etc. » ; et, dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77) : « Litière à bras sur laquelle on transporte un malade ou des objets fragiles ».

Quant à la civière, c’est dans le Trésor de la langue française (cf. ci-dessus) que la fonction qu’elle remplit aujourd’hui est incluse dans la définition même. Certes, Littré, pour illustrer le sens « engin propre à transporter des fardeaux, qui a quatre bras et est porté par des hommes », cite un extrait du cardinal de Retz, auteur du XVIIe siècle, qui atteste que l’on pouvait utiliser la civière, et même la civière à fumier, pour transporter, quand le besoin pressait et que l’on ne disposait de brancard, un blessé, et même un noble de haut lignage comme Retz : « Brissac me mit sur une civière à fumier et il me fit porter par deux paysans ». Certes, les académiciens, dès 1694, illustre le sens de civière (« brancard sur lequel on porte à bras de la pierre, du fumier et des fardeaux ») par cet homme était fort blessé, on le remporta sur une civière, qui atteste que la fonction de la civière, sans doute faite de planches, et non de toile, n’était pas aussi clairement définie que ne l’indiquent les définitions. Le fait est que les deux sens ou les deux fonctions de la civière (transporter des pierres ou du fumier et transporter des blessés) sont toujours décrites par les lexicographes actuels : « Cadre de bois muni de brancards, sur lequel on transporte des fardeaux » et « dispositif analogue pour évacuer un blessé, un malade » (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication) ; « appareil couvert de toile et muni de quatre brancards, servant à transporter à bras d’hommes de grosses charges (fumier, grosses pierres, etc.) » et « en particulier, appareil à brancards servant à transporter des personnes dont l’état nécessite la position allongée, blessés, malades, morts » (Trésor de la langue française).

Quant à Diderot, dont on sait qu’il éprouvait un vif intérêt pour les techniques et même pour ce qu’il nomme économie rustique, il décrit, dans L’Encyclopédie (1751-64) la civière ainsi : « machine à porter des fardeaux. Imaginez deux forts morceaux de bois larges, droits, et équarris dans le milieu, recourbés un peu en S vers les extrémités, arrondis par les bouts, et assemblés par quatre, cinq, six, ou même davantage, bâtons ronds ou carrés, et reçus d’un bout dans des trous percés à égale distance à la partie équarrie et large d’un des forts morceaux de bois qu’on appelle un des bras, et de l’autre bout dans d’autres trous percés de la même manière à l’autre bras, en sorte que ces bâtons et les bras soient parallèles entre eux, et que les bras soient éloignés de manière qu’un homme puisse se placer entre eux, soit à un des bouts, soit à l’autre. On pose sur les bâtons 12, 34, 56 (voyez nos planches d’agriculture et de jardinage), les poids qu’on a à porter ; un ouvrier se met avec les bras a, A, sur la ligne a A ; un autre se met entre les bras b, B, sur la ligne b B ; ils prennent entre leurs mains les bras, l’un en a, A, et l’autre en b, B ; ils élèvent la civière, et ils portent le poids ; ou ils ont des bricoles ou bretelles, qu’ils passent sur leurs épaules ; ces bretelles ont des boucles en étriers à leurs extrémités ; ils passent les bras de la civière dans ces boucles et l’enlèvent avec leurs épaules, ce qui les soulage, quand les poids sont lourds. La civière est à l’usage des maçons, des jardiniers, etc. ». La description laborieuse et quelque peu poussive, incompréhensible sans les schémas qu’elle est censée expliquer, n’est pas digne du grand écrivain qu’est Diderot, mais elle témoigne de cette bonne volonté touchante (Diderot est un homme bon et éminemment moral, à n’en pas douter) qui le pousse à guinder la civière au niveau d’une œuvre rare.

Cette fonction explique aussi le proverbe, aujourd’hui désuet, cent ans bannière et cent ans civière, lequel marque, selon les académiciens (1694, 1762, 1798, 1832-35), « les révolutions et les changements de fortune qui arrivent dans les maisons ». Littré l’explique plus clairement que les académiciens : « il se dit pour exprimer que les plus illustres familles rentrent, à la longue, dans la foule vulgaire, en un mot que toutes les fortunes changent » ; en bref, après avoir eu leur bannière, les membres de cette famille transportent, comme leurs serfs l’ont fait jadis, leur fumier dans une civière.

 


18 mars 2009

Sédition

 

 

 

 

Emprunté du latin seditio, traduit dans le Dictionnaire latin français (Gaffiot, 1937) par « action d’aller à part, désunion, discorde ; (en politique et dans le domaine militaire), soulèvement, révolte, sédition », composé de sed- qui exprime la séparation et de -itio, action d’aller, le nom sédition est attesté au début du XIIIe siècle et il est enregistré dans tous les dictionnaires où il est défini à peu près toujours de la même manière : « soulèvement contre la puissance légitime » (Dictionnaire de l’Académie française, première édition, 1694). Le mot a ce seul sens qu’il a conservé du mot latin seditio, employé dans les domaines de la politique et de l’armée. Il est rare que des mots conservent le même sens, sans altération, pendant plus de vingt siècles. Certes, la définition varie légèrement d’une édition à l’autre, mais elle est presque toujours défavorable, comme si les lexicographes voulaient exprimer ainsi la répulsion que suscite en eux la sédition et qui perce dans les épithètes grande, furieuse, horrible qui qualifient ce mot dans les exemples des académiciens : « Emotion populaire, soulèvement contre la puissance légitime » (1694) ; « Emotion populaire, révolte, soulèvement contre la puissance légitime » (1762) ; « Emeute populaire, révolte, soulèvement contre la puissance établie » (1798) ; « Emeute populaire, révolte, soulèvement contre la puissance établie » (1832-35) ; « Trouble contre l’ordre public, contre l’autorité légale, qui est concerté, a des meneurs et n’est pas l’action d’un rassemblement fortuit » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ; « Emeute populaire, révolte, soulèvement contre la puissance établie » (1932-35) ; « Soulèvement concerté contre l’autorité établie » (Trésor de la langue française, 1971-94).

En huit siècles, le mot ne s’est étendu à aucune autre réalité que celle qu’il désignait à l’origine ; de même, il n’a pas été affecté d’une restriction de sens. Littré est le seul qui tente de cerner le concept qui sous-tend le sens du mot. Ce qui définit la sédition, c’est qu’elle s’attaque à une autorité légale certes et surtout qu’elle est concertée. Ce n’est pas seulement une émeute populaire ; elle ne doit rien au hasard, elle n’est pas fortuite, elle résultat d’un plan ou d’un complot, comme l’a compris Bossuet, dans ce sermon : « Dans les séditions populaires, un homme qui saura ménager avec art les esprits de la populace irritée, lui fera aisément tourner sa fureur contre ceux auxquels on pensait le moins ». Littré prend soin aussi de distinguer l’émeute, qui « se forme dans la rue et commence par un rassemblement fortuit, sans chef, sans dessein préalable », de la sédition, qui « est concertée, obéit à un mot d'ordre, a des meneurs et qui est l’action non pas d’un rassemblement, mais d’un parti ». En revanche, les rédacteurs du Trésor de la langue française citent de nombreux synonymes de sédition, à savoir agitation, discorde, émeute, insurrection, mutinerie, pronunciamento, putsch, rébellion, résistance, révolte, lesquels, outre qu’ils sont très divers et ne sont synonymes en rien, ne font que mettre de la confusion là où Littré apportait un peu de clarté. Si résistance et agitation sont des synonymes de sédition au même titre que putsch, mutinerie ou pronunciamento, alors n’importe qui tiendra les combats de la résistance en juin et juillet 1944 pour de la sédition et les défilés dans les rues, le 19 mars 2009, pour de la sédition aussi. Les résistants et les acteurs sociaux n’apprécieront sans doute pas d’être mis sur le même plan que Pinochet, Franco ou les colonels grecs. Le Trésor de la langue française est, dit-on, la Tour Eiffel du progressisme idéologique. Les synonymes de sédition en apportent la preuve.

 


17 mars 2009

Perfusion

 

 

 

 

En latin, le nom perfusio, traduit dans le Dictionnaire latin français (Félix Gaffiot, 1937) par « action de mouiller, de baigner », est attesté chez des écrivains savants : Pline et Celse, et chez l’écrivain chrétien Lactance.

En français, perfusion, qui en est emprunté, est attesté, comme terme didactique, de la fin du XIVe siècle à la fin du XVIe siècle, pour désigner l’action de répandre (par exemple l’argent), comme dans cet exemple : « l’argent ne peut être mieux gardé qu’en la main d’un tel peuple, ne plus prêt à avoir au besoin, au besoin, dis-je, non pas à une perfusion ». Ensuite, il semble qu’il disparaisse de l’usage, même de l’usage savant. Aucun auteur de dictionnaire ne le relève, ni les académiciens, ni Littré, ni Féraud, ni Furetière, ni les rédacteurs de L’Encyclopédie (1761-64). Il réapparaît en 1912 dans le Dictionnaire des termes techniques de médecine (cinquième édition), dans un tout autre domaine, celui de la médecine. Il est défini ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « Médecine, thérapeutique, injection lente, régulière et prolongée par voie intraveineuse, d’un liquide médicamenteux ou nutritif », les auteurs de ce Trésor ajoutant que le synonyme en est goutte à goutte, mais que ce synonyme est vieilli, ce dont ne conviennent pas les académiciens dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire : « on dit aussi goutte-à-goutte », écrivent-ils. Ce peut-être aussi « l’injection d’un liquide dans l’artère principale d’un organe afin d’assurer une sorte de lavage au fur et à mesure que le sang s’écoule dans les veines » (perfusion du foie ; perfusion intestinale épuratrice) ou, en pathologie et en physiologie expérimentale, « l’injection à la vitesse de la circulation sanguine d’un liquide de substitution du sang de manière à maintenir en vie un organe ou un élément anatomique isolé ». Quant aux académiciens, ils se contentent, dans l’édition en cours de leur Dictionnaire, de la seule définition médicale, la plus large possible, de façon à ce qu’elle recouvre tous les types de perfusion distingués dans le Trésor de la langue française : « injection lente et régulière d’un liquide médicamenteux ou nutritif, d’un sérum, d’un produit sanguin, dans un vaisseau, généralement une veine » et « par métonymie, le matériel servant à cette injection ».

Dans ces deux dictionnaires, il n’est pas fait allusion à la métaphore, assez courante ou dont on peut avoir le sentiment qu’elle est d’un emploi fréquent, surtout dans ces temps de crise, de la perfusion, à propos, non pas d’un patient, mais du budget d’un Etat, des finances d’un service public ou d’une entreprise ou d’une banque ou même d’un pays, sens qui est étrangement en accord avec l'action de répandre (l'argent public), c'est-à-dire de le dépenser sans compter, que désigne le nom perfusion en moyen français, ce qui a pour conséquence logique de mettre les finances publiques sous perfusion ou au goutte à goutte, comme dans ces fragments de phrase : avoir un budget sous perfusion ou mettre les finances d’un pays (bientôt la France ?) sous perfusion, ce qui semble attester, sinon que la métaphore est toujours vive, du moins qu’elle ne s’est pas encore lexicalisée ou figée en un sens figuré.

 

16 mars 2009

Commodité

 

 

Voilà un mot de l’ALF (ancienne langue française) dont les usagers de la NLF, de toute évidence, cherchent à se débarrasser ou qu’ils aimeraient faire disparaître dans les oubliettes de la langue. Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), la définition de commodité se décline en sept acceptions ou emplois différents ; Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en distingue encore six ; les académiciens (huitième et neuvième éditions, 1932-35 et aujourd’hui), deux seulement. De fait, l’histoire de ce mot pendant quatre siècles se résume à une longue contraction, les emplois se restreignant au fil des siècles.

Il est vrai que tous les sens de ce mot, emprunté du latin commoditas (« convenance, facilité, opportunité »), sont attestés avant la fin du XVIIe siècle : au singulier, en 1409 l’expression avoir commodité ; en 1553, le sens « occasion favorable pour faire quelque chose » ; en 1663 « service de voiture » (tenu pour vieux du XIXe siècle) ; au pluriel, au début du XVIe siècle, « richesses » ; en 1601 « aises » ; en 1659, dans la langue des Précieuses, les commodités de la conversation (« les fauteuils ») ; en 1673 chaise de commodité ; en 1677, « lieux d'aisances ». Plus aucun sens nouveau n’est attesté après 1677. Aussi l’article commodité de la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) est-il presque complet : « chose commode ; état, situation commode, moyen commode » (un carrosse est une grande commodité, d'une grande commodité ; les lieux dégagé font toute la commodité d’une maison ; il y a bien des commodités dans cette maison-là ; les commodités de la vie coûtent ; prendre la commodité du messager, du coche, du bateau ; avez-vous une commodité pour aller là ?) ; « on dit d’un homme qui est extrêmement à son aise qu’il a toutes ses commodités » ; « on dit proverbialement on n’a pas toutes ses commodités en ce monde » ; « on dit encore d’un homme qui prend ses aises dés qu’il trouve l’occasion qu’il prend sa commodité où il la trouve » ; « on appelle chaise de commodité une grande chaise à bras, dont le dos est un peu renversé et qui est bien garnie de matelas, afin qu’on y puisse être plus à son aise » ; « il signifie aussi le temps propre, l’occasion » (prenez votre commodité ; faites cela à votre commodité) ; « il se prend aussi pour la proximité des lieux où l’on peut aller » (la commodité de l’eau, de la fontaine, du bois, de l’église, de la promenade) ; « on appelle les aisements (ou le privé ; latrina selon Nicot, 1606) les commodités d’une maison ».

D’une édition à l’autre de ce dictionnaire, jusqu’à la sixième édition (1832-35), la définition de commodité est toujours ample et elle ne varie guère, sinon en précision : « voiture établie pour aller d’un lieu en un autre ; prendre la commodité du messager, du coche, du bateau » ; « les aisances, les privés d’une maison » (1762, 1798, 1832-35) ; « il se dit aussi en général de tout moyen qui facilite quelque chose ; je me sers de la commodité que m’offre le départ de Monsieur un tel, pour..... » (1798, 1832-35). Chez Littré, l’article commodité garde de son ampleur : « qualité de ce qui est commode » (le voisinage du parc nous procure la commodité de la promenade) ; « au pluriel, aises, agréments » (les commodités de la vie) ; « fortune aisée » (vieux en ce sens) ; « facilité qu’offre le caractère » (la commodité de l’humeur) ; « temps opportun, occasion » ; « service de voitures ; occasion de message » ; « au pluriel, lieux d’aisances ». C’est dans les huitième et neuvième éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35, aujourd’hui) que les emplois se rétractent. Il n’y en a plus que deux, dont le second est jugé désuet : « tout ce qui facilite l’usage d’une chose et la rend utile et agréable ; ou cet usage même rendu utile et agréable » et « commodités, au pluriel, s’est dit des lieux d’aisances » (1932-35) ; « qualité de ce qui est commode, de ce qui rend la vie facile » ; « au pluriel, éléments de confort, de bien-être » (les commodités de la vie (vieilli), les agréments de la vie) et « spécialement, les commodités, les lieux d’aisances » (édition en cours de publication), sens que les académiciens actuels, contrairement à leurs prédécesseurs, non plus que les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), ne tiennent pas pour vieilli ou désuet. L’article commodité de ce dernier dictionnaire est un peu plus ample que celui de la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française, mais cette ampleur restreinte est due en partie au relevé des sens vieillis, dont ceux-ci : « faculté, possibilité » (« il lui était impossible de vivre sans qu’elle lui donnât commodité de la voir », Nerval, 1854) ; « trop grande facilité » ; « richesses, biens, fortune ».

On aimerait que les écrivains et tous les Français que la modernité béate hérisse redonnent à ce vieux commodité un peu de son ancienne jeunesse et qu’ils le préfèrent, par exemple, à confort, à facilités ou à confort moderne.


14 mars 2009

Palabre

 

 

Il serait naïf de tenir palabre pour un mot africain ou d’origine africaine. En réalité, c’est un mot espagnol (palabra, dont la forme ancienne est parabra) issu du mot latin parabola, lequel a donné en français parabole et parole. La première attestation de palabre, en 1604, n’a pas de rapport avec l’Afrique, mais avec des habitudes culturelles propres à l’Espagne d’alors : une palabre ou un palabre (car le mot est parfois masculin) est une « parole grandiloquente ». C’est au XVIIIe siècle qu’il est employé dans des contextes africains : en 1728, avec le sens de « discours d’un nègre » (Nouvelle relation de l’Afrique occidentale) ; en 1752, au pluriel, avec le sens de « petits présents faits aux rois noirs par les commerçants européens » (Dictionnaire universel français et latin, dit de Trévoux) ; et en 1842, dans le Complément de la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française, il est relevé avec les sens de « conférence dans laquelle on offre ces présents » et de « discours long et inutile ». Quand il est entendu dans ce sens, ce mot d’origine espagnole est entré dans la langue française à la suite des contacts entre des négociants français et des Africains qui avaient pris l’habitude de commercer avec les Espagnols.

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ne relève pas le sens proprement espagnol attesté au début du XVIIe siècle, mais les sens attestés à compter de la seconde moitié du XVIIIe siècle : « discours long et inutile » ; « présent que les commerçants font aux petits rois de la côte d’Afrique » ; « conférence dans laquelle se font ces présents ». Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), comme dans les dictionnaires ultérieurs, il n’est plus fait allusion aux cadeaux faits par les marchands européens aux petits rois de la côte d’Afrique, sans doute parce que ces petits rois ont disparu et que, tout se vendant ou s’achetant, les marchands ne font plus de cadeau. Le mot, dont les académiciens notent alors qu’il est « des deux genres » (dans la neuvième édition, ils précisent que « le mot s’est rencontré au masculin », Maurois l’employant au masculin), a pour sens « pourparlers entre indigènes, ou avec eux, dans les pays exotiques » et « par extension, discussion longue et vaine ».

Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le mot est assigné à l’Afrique noire dans ce qu’elle a de spécifique ou d’authentique, une Afrique africaine qui ne serait pas polluée par les colons, ni par les armées européennes : c’est une « assemblée coutumière, généralement réservée aux hommes, où s’échangent les nouvelles, se discutent les affaires pendantes, se prennent les décisions importantes ; arbre à palabres, arbre sous lequel se réunissent les gens du village pour discuter » (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication : « palabre a désigné ensuite plus largement, dans l’Afrique subsaharienne, une réunion coutumière où les hommes débattent de sujets concernant la communauté villageoise : tenir une palabre ; souvent au pluriel ; arbre à palabres, sous lequel se tiennent ces assemblées »). Le sens commercial ou colonial, diraient certains, à tort, puisqu’il est apparu en 1752, plus d’un siècle avant que ne commence la colonisation de l’Afrique noire, a disparu du Trésor de la langue française, au profit du seul sens étendu : « discussion longue et difficile en vue d’un résultat précis » et « discussion interminable et souvent oiseuse », mais il est rétabli comme premier sens de palabre par les académiciens dans la neuvième édition de leur Dictionnaire : « discours préalable à une transaction commerciale entre les commerçants espagnols et les indigènes d’Afrique ». Ce rétablissement est juste, cet adjectif n’ayant rien à voir avec la justice, donc avec l’idéologie, qui oblige à cacher les transactions qui pourraient tenir de l’échange inégal, mais tout à avoir avec la justesse, c’est-à-dire avec la vérité de la langue. Qu’attend-on des lexicographes ? Non qu’ils se plient aux oukases de l’idéologie, mais qu’ils fassent sortir des prisons idéologiques l’intégrité de la langue.


 

13 mars 2009

Arbitrage

 

 

L’histoire du mot arbitrage, dérivé du verbe arbitrer, est homologue de celle du nom arbitre (cf. note précédente) : pendant de longs siècles, une grande stabilité et une forte unité sémantiques, puis, dans la langue moderne, une floraison de sens et d’emplois.

Le mot est attesté à la fin du XIIIe siècle au sens de « jugement prononcé par un arbitre ». C’est ce seul sens qui est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française de 1694 (première édition) à 1878 (septième édition). Il suffit de comparer la définition de 1694 (« jugement d’un différend par des arbitres » ; mettre quelque chose en arbitrage ; se soumettre à l’arbitrage ; subir l'arbitrage ; s’en tenir à l’arbitrage) au premier sens de la définition de la neuvième édition (en cours de publication : « procédure qui consiste à soumettre un différend à un ou plusieurs juges qui tiennent leur pouvoir d’une convention entre les parties ; décision qui en résulte » ; demander un arbitrage, se soumettre à un arbitrage, l’arbitrage est fréquemment utilisé en matière de conflits collectifs du travail) pour se convaincre de la réalité de cette stabilité. La consultation de L’Encyclopédie (1751-64 : « (en droit) jugement d’un tiers qui n’est établi ni par la loi ni par le magistrat, pour terminer un différend, mais que les parties ont choisi elles-mêmes »), du Dictionnaire critique de la langue française de Féraud (1788, Féraud reprend la définition du Dictionnaire de l’Académie française et celle du Dictionnaire de Richelet, 1680 : « décision de quelques personnes, qu’on a choisies d’un commun accord pour terminer une affaire ») et du Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77 : « jugement par arbitre ») confirme que, longtemps, l’histoire des hommes n’a pas affecté ce sens-là d’arbitrage.

L’emploi d’arbitrage dans le vocabulaire des banques d’affaires, de la spéculation boursière et des finances internationales est plus ancien qu’on ne pourrait le croire. Il est attesté en 1704 dans un ouvrage intitulé La Science des négociants : « Arbitrage, en matière de change, veut dire une combinaison ou assemblage que l’on fait de plusieurs changes pour connaître quelle place est plus avantageuse pour tirer remettre ». L’Encyclopédie y consacre un assez long article, signé du juriste Boucher d’Argis, qui, après avoir rappelé la définition de La Science des négociants, écrit : « Samuel Ricard, dans son Traité général de commerce, dit que les arbitrages ne sont autres qu’un pressentiment d’un avantage considérable qu’un commettant doit recevoir d’une remise ou d’une traite faite pour un lieu préférablement à un autre. M. de Montodegni définit l’arbitrage de change un troc que deux banquiers se sont mutuellement de leurs lettres de change sur différentes villes au prix et cours du change conditionné. Suivant M. J. P. Ricard, qui a donné une nouvelle édition du Traité des arbitrages, l’arbitrage est une négociation d’une somme en échange, à laquelle un banquier ne se détermine qu’après avoir examiné par plusieurs règles de quelle manière elle lui tournera mieux à compte. M. Savari pense que ces deux dernières définitions sont les mêmes pour le fond ».

A partir de 1832-35 (sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française), les lexicographes enregistrent ce sens : « arbitrage se dit aussi d’un calcul fondé sur le cours du change de diverses places, et qui sert de régulateur pour les opérations de banque ». Littré s’étend plus longuement encore sur ce sens : « Terme de banque, opération par laquelle on choisit la voie la plus avantageuse pour tirer ou remettre des lettres de change sur une place étrangère ; et aussi trafic qui consiste à acheter des effets sur une place où ils sont dépréciés, pour les revendre sur d’autres places où ils sont recherchés » et « En termes de bourse, opération par laquelle on échange une valeur de bourse contre une autre, en vendant l’une et achetant l’autre ». Il illustre même ce dernier emploi de cet exemple très clair : « si les actions du chemin de fer d’Orléans (le PO) sont présumées devoir hausser de dix pour cent au plus, et les actions du chemin de fer de Lyon (le PLM) de vingt pour cent, le spéculateur trouve avantage à vendre les actions d’Orléans qu’il détient, pour acheter des actions de Lyon ; il juge, il arbitre en faveur du chemin de fer de Lyon. On a fait des arbitrages en faveur de l’Orléans contre le Lyon ». N’est-il pas admirable cet intérêt soudain du positiviste Littré pour l’arbitrage, intérêt que semblent partager les académiciens (huitième édition, 1932-35) : « en termes de banque, calcul fondé sur le cours du change de diverses places et qui sert de régulateur pour les opérations de banque » et « opération de bourse par laquelle on échange une valeur contre une autre, en vendant l’une et achetant l’autre » ?

L’emploi d’arbitrage dans le vocabulaire sportif, au sens de « fonction d’arbitre, est attesté, selon les auteurs du Trésor de la langue française, en 1931, alors que, entendu au sens de « jugement d’arbitre », ce mot est entré dans la langue des sports et des jeux bien avant cette date.

En fait, ce sont les articles assez longs qui sont consacrés à arbitrage dans le Trésor de la langue française (1971-94) et dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication) qui attestent le succès de ce mot dans la langue moderne. C’est, comme dans la langue ancienne, un terme de droit (« règlement d’un différend par l’intervention d’un arbitre choisi par un tribunal ou par les parties en présence ») qui s’est étendu à la langue de la politique (« toute procédure de solution pacifique d'un différend, Arbitrage d'une assemblée, des partis, des pouvoirs publics »), au budget de l’Etat (« Procédure des arbitrages budgétairespar laquelle le chef de l’État, le premier ministre ou le ministre des finances répartissent les ressources budgétaires à chacun des ministères intéressés »), au droit international (« procédure par laquelle des États abandonnent le règlement de leurs différends à des arbitres choisis par eux »), au droit du travail (« règlement d’un conflit entre employeurs et salariés par l’intervention d’un arbitre étranger au conflit, dont la sentence, acceptée par les deux parties, est exécutoire »), à la philosophie (« faculté de juger, de décider, laisser à quelqu’un le plein arbitrage d'une chose »), à de nouvelles réalités de la bourse et du commerce (arbitrage sur monnaies, arbitrage comptant contre terme, arbitrage en reports) et dans tous les sports (« exercice des fonctions d’arbitre lors d’une rencontre sportive ; manière dont ces fonctions sont exercées ; une erreur d’arbitrage », Dictionnaire de l’Académie française, édition en cours de publication).

Jadis, les différends étaient réglés par un duel ou à coups de poing ou par une bataille rangée ou par un pamphlet perfide. Les corps s’affrontaient en public, situation qui est montrée dans les films et décrite dans la littérature. Aujourd’hui, ce sont des tiers qui tranchent, quitte à déclencher des avalanches de procédures et des recours en cascade. C’est sans doute cela ce qui est nommé progrès.

 


 

12 mars 2009

Arbitre

 

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) et, à leur suite, les académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, distinguent deux homonymes dans le nom arbitre et, en conséquence, ils répartissent les sens dans deux entrées séparées : la première consacrée à la personne qui règle des différends, la seconde à la faculté qu’ont les hommes de se déterminer librement. Pour justifier cette distinction, ils arguent que ces deux homonymes sont empruntés de deux mots latins différents : arbiter (génitif, arbitri), « témoin oculaire », « juge », « maître », et arbitrium (génitif, arbitrii), « arbitrage », « jugement, décision », « bon plaisir, pouvoir de faire quelque chose à sa guise ».

Les auteurs de dictionnaires anciens ne s’embarrassent pas de ces considérations et étudient dans un même article les divers sens de ce nom. Ainsi, dans la première, la quatrième, la cinquième, la sixième, la huitième éditions (1694, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, ce qui atteste la stabilité sémantique de ce mot en quelque trois siècles, la définition de 1694 étant reproduite quasiment telle quelle en 1932-35 : « Faculté de l’âme pour se déterminer à une chose plutôt qu’à une autre ; puissance qu’a la volonté de choisir », les académiciens ajoutant : « ce mot se joint toujours avec l’une de ces trois épithètes : franc arbitre, libre arbitre, libéral arbitre ; Dieu a donné aux hommes leur franc arbitre » ; « Celui que des personnes choisissent de part et d’autre pour terminer leur différend » (en cas d’échec, elles peuvent choisir un surarbitre, « celui qu’on choisit par dessus deux ou plusieurs arbitres pour décider une affaire, quand ils sont partagés » ; si nos arbitres ne peuvent s’accorder nous prendrons un surarbitre au sort) ; « Il signifie aussi quelquefois maître absolu » (Vous êtes l’arbitre de mon sort, de ma fortune ; Dieu est l’arbitre de la vie et de la mort). Les seules modifications, d’une édition à l’autre, se rapportent à l’ordre dans lequel les sens sont exposés (d’abord le sens moral de libre volonté, ensuite le sens juridique de juge de différends, cet ordre étant renversé à partir de la sixième édition de 1832-35), aux mentions qui précisent les emplois de libre arbitre à partir de la sixième édition (1832-35 : « en métaphysique » ; 1932-35 : « terme de philosophie » ; édition actuelle : « philosophie, vieux »), le terme étant jugé désuet dans ce sens philosophique et restreint au seul emploi de libre arbitre.

Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) expose les mêmes trois sens que les académiciens (« Celui que des personnes choisissent, de part et d’autre, pour terminer leur différend » ; « Maître absolu » ; « Faculté de l’âme pour se déterminer plutôt à une chose qu’à une autre ; puissance qui a la volonté de choisir »), mais il pense qu’il vaudrait mieux employer, pour exprimer le premier sens, le néologisme arbitrateur plutôt qu’arbitre : « pour terminer un différend à l’amiable, c’est arbitrateur qu’on peut dire, et non pas de arbitre », précisant que « l’Académie ne met point arbitrateur » et « qu’il diffère de l’arbitre, en ce que celui-ci doit garder les formalités de Justice et que celui-là est un amiable compositeur, à qui l’on donne pouvoir de se relâcher du droit » (c’est-à-dire de ne pas suivre à la lettre la loi). Dans l’édition de 1798, les académiciens font allusion au rôle que la Constitution de 1795 accorde à l’arbitre : « Elle déclare la décision de ces arbitres sans appel et sans recours en cassation, à moins que les parties ne l’aient expressément réservé » (De la justice civile, article 210 : « il ne peut être porté atteinte au droit de faire prononcer sur les différends par des arbitres du choix des parties » ; et article 211 : « la décision de ces arbitres est sans appel, et sans recours en cassation, si les parties ne l’ont expressément réservé »).

Le mot, stable pendant trois siècles, a subi, au XXe siècle, les effets de la modernité, de sorte que le sens juridique s’est étendu à de nouvelles réalités : la justice commerciale (arbitre-rapporteur, arbitre du commerce), les jeux, les armées, les sports (« personne chargée de veiller à la régularité de manœuvres militaires, de compétitions ou de jeux sportifs »), au figuré, à la conscience, à Dieu (ou l’arbitre souverain), à toute personne ou à toute collectivité ayant une autorité naturelle, à toute personne qui oriente ou régente le goût et la mode (arbitre des élégances, arbitre des lettres, etc.). dans le même temps, l’homonyme, comme terme de philosophie (« volonté au sens le plus général du mot (...) ; liberté morale, en tant que bonne volonté »), tombe peu à peu en désuétude, alors que, à l’opposé, une comparaison entre l’article arbitre I du Trésor de la langue française (1971-94) et le même sens de la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française fait apparaître, dans ce dernier dictionnaire, l’extension des emplois sportifs du mot arbitre désignant celui qui « juge », sans qu’il y ait de différend ou avant que les différends n’éclatent et ne se transforment en pugilats : « les décisions de l’arbitre sont souveraines ; un coup de sifflet de l’arbitre ; arbitre de touche, dans les jeux de ballon, arbitre qui contrôle les sorties de la balle hors du terrain (on dit aussi juge de touche) ; arbitre de ligne, au tennis, arbitre chargé de surveiller si la balle est bien tombée dans les limites règlementaires (on dit aussi juge de ligne) » ; « juge-arbitre (pluriel juges-arbitres), XXe siècle ; dans certains sports, en particulier au tennis, personne qui vérifie l’organisation des épreuves et juge en dernier ressort de l’application des règlements ». A quand les co-arbitres, les arbitres assistants, les assistants d'arbitres, les arbitres suppléants, les arbitres assis, les arbitres debout, les arbitres de chaise, de fauteuil, de banc, de vestiaires, les quatrième, cinquième, sixième arbitres, les arbitres vidéo, les arbitres d'arbitres ou les surarbitres, les arbitres de filet, etc. etc. etc. ? Le sport est une énorme industrie. Il est dans l’ordre des choses que cette industrie produise sans cesse de nouvelles normes, fabrique des mots à la chaîne et fasse siens des sens anciens qu’elle détourne.

 

11 mars 2009

Lampiste

 

 

Dérivé de lampe, ce nom est attesté la première fois en 1797 pour désigner un fabricant et installateur de lampes. C’est avec ce seul sens qu’il entre dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35) : « ouvrier qui fait et vend des lampes ». En 1860, Montalembert (Moines de l’Occident) l’emploie dans un nouveau sens, non pas celui ou celle qui fabrique ou vend les lampes, mais celui ou celle qui les entretient : « L’aïeule remplit dans un monastère de Bethléem, ainsi que sa fille, l’office de balayeuse, de cuisinière, de lampiste, ce qui ne les empêchait pas de reprendre avec persévérance leurs anciennes études grecques et hébraïques ». Ces sens sont relevés par Littré dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « Ouvrier qui fait et vend des lampes » ; « celui, celle qui a soin des lampes dans un monastère, dans les lycées, dans les pensions, dans les théâtres », ainsi que dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35 : « Ouvrier qui fait des lampes à réservoir ; celui qui les entretient ».

Aujourd’hui, ils sont tenus pour désuets dans la neuvième édition (en cours) de ce même dictionnaire : « Anciennement, personne qui fabriquait ou vendait des lampes à réservoir » et « Vieilli, personne chargée de l’allumage et de l’entretien des lampes et lanternes dans un établissement public » (« dans les chemins de fer, il désignait également un employé muni d’une lanterne, qui vérifiait l'état des roulements des convois et donnait le signal lumineux du départ »), alors que, dans le Trésor de la langue française (1971-94), seul le premier de ces sens est mentionné comme vieilli (« ouvrier qui fabrique et vend des lampes (à réservoir) »), le second sens (« personne chargée d’entretenir les lampes à huile ou à pétrole dans une collectivité (monastère, théâtre, pension, par exemple) », dont le synonyme, dans le vocabulaire du spectacle, est éclairagiste, n’étant pas précédé de cette mention. Dans les années 1970, lampiste était encore en usage dans la langue des chemins de fer et des mines : « employé qui tient la comptabilité des lampes, les répare et les entretient, s’occupe de l’éclairage ».

C’est en 1934 que le sens moderne est attesté pour la première fois dans les Propos d’Alain (« l’armée des lampistes »), sens qui est glosé ainsi dans le Trésor de la langue française : « par analogie, employé subalterne sur lequel retombe la responsabilité des fautes imputables à ses supérieurs » (Les instituteurs, ces malheureux lampistes de l'intellectualité, 1941 ; familier : « c’est toujours le lampiste qui trinque »), et dans ces termes dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française : « Figuré et populaire, subalterne qu’on fait passer pour responsable d’une faute commise par un de ses supérieurs » (on a condamné le lampiste). Que ce sens soit « figuré » n’est pas contestable ; mais il est quelque peu aventuré de le considérer comme « populaire » : ses emplois attestent qu’il n’en est rien, sauf à employer populaire dans le sens de propre au peuple français, sans distinction de classe.

 


10 mars 2009

Orientation

 

 

 

 

 

 

Encore un mot moderne. Il est attesté en 1834 (« action de porter sur une carte la direction des points cardinaux ») et il est enregistré pour la première fois dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77) et dans la septième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1878). Il est dérivé du verbe orienter, plus ancien, défini ainsi dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française : « marquer l’orient sur quelque chose » (orienter une carte ; un plan) ; « on dit s’orienter pour dire reconnaître l’orient et les trois autres points cardinaux du lieu où on est » (1694). A partir de 1840, le nom s’enrichit de sens nouveaux : « détermination des points cardinaux d’un lieu ; détermination de l’endroit où l’on se trouve » (1890 sens de l'orientation ; 1895 table d'orientation) ; « fait d’être orienté de telle ou telle façon » (1865, au figuré, « action de donner une direction déterminée »). Les emplois sociologiques, qui flamboient comme les oriflammes de la modernité verbale, datent de 1922 (orientation professionnelle) et de 1938 (orientation scolaire).

A peine le mot est-il entré dans les dictionnaires, les sens et emplois prolifèrent. Littré se contente de la définition suivante : « art de reconnaître l’endroit où l’on est, en déterminant les points cardinaux » (« position d’un objet relativement aux pôles ; terme d’astronomie, disposition convenable des appareils d’observation ; terme de marine, disposition convenable des vergues et des voiles »). L’article qui y est consacré dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) comprend cinq ou six acceptions : « détermination des points cardinaux du lieu où l’on se trouve » ; « tables d’orientation, tableaux de pierre placés dans des lieux le plus souvent élevés et qui, au moyen de lignes de direction, indiquent les points intéressants d’une ville ou d’une région » ; « position d’un objet relativement à l’orient, aux points cardinaux (orientation d’une église, d’un palais, d’un édifice) » ; « par extension, exposition en parlant d’une maison (orientation au Midi, au Nord) » ; « en termes de Marine, disposition convenable des voiles et des vergues » ; « il se prend aussi, figurément, dans le sens de direction (l’orientation de ses études, de sa carrière) ».

Le la est donné. Orientation est entré de plain-pied dans la modernité, comme l’atteste le long article (deux colonnes et demie, grand format) du Trésor de la langue française (1971-94), dans lequel, outre les sens exposés ci-dessus, sont relevés les emplois en astronautique (« position d’un engin spatial, déterminée par l’inclinaison de ses axes par rapport à un trièdre de référence »)et en mathématiques (orientation d'un arc géométrique, d’un espace vectoriel), les sens figurés (« action de donner une direction, une tendance déterminée à une activité ou une faculté spirituelle ou de s’orienter vers ; résultat de cette action » ; « orientation de leurs études et de leurs travaux » ; « orientation de quelque chose vers quelque chose » : l’orientation systématique de l’économie vers des productions de guerre), les emplois dans l’administration et le droit public (loi d’orientation : « texte organique de base définissant les principes, les objectifs et les étapes essentielles d’un ensemble de réformes »), en physiologie et en psychologie (« capacité de tout être vivant de se situer dans l’espace »), dans les sports de plein air (course, marche, parcours d’orientation), dans les sciences de l’éducation, la psychologie appliquée, le droit du travail (« ensemble des moyens mis en œuvre pour orienter un jeune, un adulte dans une voie scolaire ou professionnelle en fonction de ses aptitudes, de ses goûts et des débouchés » : orientation scolaire, professionnelle; conseil, cycle, test d’orientation, centre d’information et d’orientation, conseiller, conseillère d’orientation professionnelle ; « organisme, services s’occupant de l’orientation scolaire, professionnelle »). La modernité s’exprime dans des métastases sémantiques sans fin, dont la célèbre orientation sexuelle, toujours homo, est-il besoin de le préciser. L’orientation est aussi la « direction que prend une activité » (synonymes : inclination, infléchissement, tournure) et la « tendance doctrinale donnée à un ouvrage, un article, un exposé » (orientation politique, socialiste, donnée à des leçons).

La modernité se lit comme à livre ouvert dans ces innombrables sens qui ont proliféré en moins d’un siècle, comme si, aux citoyens désorientés d’un pays qui ne sait plus où est l’Orient ou l’Est (la Jérusalem), devenus zombies, il fallait prodiguer, comme pour pallier ces manques et leur indiquer leur position, tous les ersatz possibles et imaginables de l’Orient perdu.


09 mars 2009

Alimentation

 

 

Voilà encore un mot moderne. Certes, dérivé du verbe alimenter, il est attesté en 1412 au sens de « nourriture », mais il n’est enregistré dans les dictionnaires qu’à compter de 1832-35 (sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française) et il semble avoir été d’un emploi rare antérieurement, puisque Littré n’a pas trouvé en 1872 d’écrivain qui l’ait employé. En 1832-35, la définition est expédiée en un court fragment de phrase : « action de nourrir, de se nourrir », alors que les académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire distinguent trois sens et six emplois, et elle est illustrée de cet exemple assez sommaire à dire vrai : substituer un mode d’alimentation à un autre. Pourtant, ce qui nourrit la modernité de ce nom et explique son succès croissant au XXe siècle, c’est cette remarque-ci : « il ne s’emploie guère qu’en termes d’hygiène ». Le principe explicatif est lâché : hygiène, l’hygiène étant, depuis deux siècles, une des formes que prend la nouvelle religion immanente de l’Occident.

De l’hygiène, illustrée par cet exemple savantasse de Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « pour que l’alimentation soit suffisante, il faut qu’elle fournisse une quantité de principes assimilés égale à la quantité des principes désassimilés, ou, si l’individu croît encore, qu’elle soit en rapport avec les conditions de développement des jeunes sujets »), le nom bascule dans les sciences, naturellement, pourrait-on dire, si la nature y était pour quoi que ce fût dans ce phénomène. C’est aussi, selon Littré, un « terme de physique », dans l’expression alimentation des chaudières à vapeur, qui désigne le « renouvellement de l’eau ». Dans le Trésor de la langue française (1971-94), la définition prend de l’ampleur : c’est « l’action de fournir à un être vivant ou de se procurer à soi-même les éléments nécessaires à la croissance, à la conservation » ; « l’action de fournir à une chose, à une usine, à une machine... ce qui est nécessaire à son fonctionnement » ; « le résultat de cette action » ; « ce qui alimente, des produits alimentaires » (« boutiques d’alimentation, carte, ticket, commerce, magasin d’alimentation ») ; « industrie des produits alimentaires ; personnes qui y vivent » ; et au figuré, mais « rare », l’alimentation de l’âme, de l’esprit (« son esprit fatigué réclamait une nouvelle alimentation », Proust, 1922). En 1835, l’alimentation tenait de l’hygiène ; aujourd’hui, dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française, elle prospère dans le commerce, dans l’industrie, dans l’économie et dans les techniques : « l’ensemble des produits alimentaires » et les magasins où ces produits peuvent être achetés et les usines où ils sont fabriqués ; « l’approvisionnement régulier » (alimentation des marchés ; l’alimentation d'une ville en eau potable, d’une chaudière en mazout, d’un moteur en carburant ; l'alimentation électrique). Elle était affaire d’hygiène ; elle est affaire d’énergie. Ce qui était destiné aux hommes ou aux êtres vivants s’est étendu aux machines, aux moteurs, aux usines, comme si, entre les uns et les autres, il n’y avait plus de différence.

 


08 mars 2009

Irréligion

 

 

En latin, irreligio a pour sens (in Dictionnaire latin français, Hachette, 1937) « irréligion » et « impiété ». Le nom français qui en est emprunté est attesté en 1527 dans le Panégyrique de La Tremoïlle : « nos églises et biens seront défendus... de toutes irréligions, sacrilèges... ». La définition des dictionnaires ne varie pas au cours des siècles : c’est « manque de religion » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, 1798, 1832-35 ; Dictionnaire de la langue française de Littré, 1863-77 ; Trésor de la langue française, 1971-94 : « manque de religion, de conviction religieuse »). Seuls les académiciens, dans les huitième et neuvième éditions de leur Dictionnaire, s’écartent de cette définition, mais dans des limites étroites : « caractère de celui ou de ce qui est irréligieux » (1932-35) et « caractère de celui ou de ce qui est irréligieux ; le fait d’être irréligieux, l’état qui en résulte » (édition en cours de publication). Les lexicographes se contentent donc de paraphraser la morphologie de ce mot, qui est formé du préfixe de sens négatif in et du nom religion : c’est donc, mot à mot, un manque ou un défaut de religion.

Pour comprendre ce que désigne l’irréligion, il faut se reporter aux exemples qui illustrent les définitions : exemples artificiels, fabriqués par les lexicographes, ou extraits d’écrivains. C’est dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française ces trois exemples, qui se réduisent à deux ou à un seul dans les éditions suivantes : « En ce siècle-là, ce n’était que libertinage, qu’irréligion ; la débauche, les méchantes compagnies l’ont jeté dans l’irréligion ; ces personnes mangent de la viande pendant tout le carême sans nécessité, c’est une grande irréligion ». Chez les académiciens, l’irréligion n’est pas une affaire de foi ; elle a pour équivalent libertinage et elle se manifeste par la débauche ou le fait de ne pas faire maigre pendant le carême. Ce sont les (mauvaises) mœurs qui attestent l’irréligion : s’il en était ainsi aujourd’hui, en Occident, l’irréligion serait la religion de tout le monde. Mais à la différence des autres mots de la langue, ce mot reste d’un emploi très restreint pendant trois siècles.

Les écrivains, cités par Littré, ne rapportent pas aussi systématiquement que les académiciens l’irréligion aux mœurs. Pour le Grand Arnauld, « la négligence qu’on apporte à communier mène à l’impiété et à l’irréligion » ; selon Bossuet, « Dieu même n’a pas dédaigné de punir l’irréligion des peuples qui profanaient les temples qu’ils croyaient saints » ; Bourdaloue, « ces héros de l’ancien Testament se faisaient un mérite de pratiquer leur religion à la face même de l’irréligion » ; Massillon, « partout la piété des justes est blessée par les discours de l’irréligion ». A la fin du XVIIe siècle, l’irréligion indignait les académiciens ; il semble qu’elle laisse aujourd’hui les lexicographes indifférents, sauf, peut-être, dans cet exemple de la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, où il est fait allusion à la fonction sociale conservatrice de la religion : « entretenir l’esprit d’irréligion parmi les masses » (sous-entendu, au risque d’émanciper les masses). Les écrivains cités dans le Trésor de la langue française ont de l’irréligion une conception un peu moins morale que les académiciens. Ainsi Tocqueville s’en fait une conception sociale : « l’irréligion était répandue parmi les princes et les beaux esprits ; elle ne pénétrait guère encore dans le sein des classes moyennes et du peuple » (L’Ancien Régime et la Révolution, 1856), conscient sans doute que la religion est un pilier de l’ordre, lequel peut s’effriter ou d’effondrer s’il n’est plus soutenu par la religion ou si la religion n’est plus observée.

Il est vrai que le ciment social qu’offre la religion est remplacé aujourd’hui par un tout autre ciment, un vrai ciment colle, mi idéologique, mi nouvelle religion des droits de l’homme, et que l’irréligion consiste, non pas à manger de la viande pendant le carême, mais à rester indifférent aux grandes manifestations collectives de pseudo-solidarité avec les Palestiniens, les chômeurs, les SDF, les sans-papiers, les enseignants chercheurs en grève et en lutte, les ultra-marins de Guadeloupe, etc.


07 mars 2009

Populicide

 

 

De cet adjectif, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) précise que c’est un « néologisme du langage révolutionnaire ». Il compte parmi ces milliers de mots qui ont été formés pendant la Révolution, surtout lors des premières années de cet événement, de 1789 à 1798, dont certains spécimens fleurent bon le Mal moderne : terrorisme, nationalisme, vandalisme, bureaucratie. S’il avait survécu à la tourmente révolutionnaire, populicide aurait pu désigner, plus clairement que génocide (attesté en 1944), l’extermination programmée, quelles que soient les raisons alléguées, de toute une population ou d’une partie seulement de cette même population.

De fait, l’extermination de populations tout entières n’est pas le fait d’un quelconque tyran de l’Antiquité, ni des conquérants tatars, asiates ou mongols, ni des cavaliers d’Allah partis dans une razzia sans fin, mais de bons et vrais révolutionnaires français, moulinant de belles phrases, désireux de faire le bonheur de l'humanité, ayant fait des études solides, et pas seulement de sbires SS ou de commissaires politiques communistes, léninistes, trotskistes, castristes ou maoïstes. Cette réalité fait tache. Alors, plutôt que de la regarder en face, on (disons les intellos) préfère l’effacer ou l’oublier ou, comme le font parfois les mauvaises ménagères, la glisser furtivement sous les tapis.

Mme Walter (celle du métissage généralisé du français avec toutes les langues du monde, mais sans réciprocité), qui a fait publier en 1989, pour célébrer le bicentenaire de ce que vous savez, un ouvrage au titre éloquent, Des mots sans –culottes, n’inclut pas populicide dans la liste, assez longue, des mots « qui n’ont duré qu’un seul été », ni dans celle des mots qui « ont traversé la tempête », ni dans celle des mots « bons pour la guillotine » (mots désignant des réalités administratives, juridiques ou fiscales d’Ancien Régime). Il semble même qu’elle ne cite nulle part, dans cet ouvrage de plus de deux cents pages, populicide, comme si elle avait eu peur que la monstruosité de la chose désignée par le mot n’ébréchât le beau péan qu’elle rédige en faveur de la Révolution.

La tentation des quelques lexicographes qui ont condescendu à enregistrer ce mot sans-culottes est d’atténuer ce qu’il pourrait contenir de trop brutal. Littré se contente de la définition « qui cause la mort, la ruine du peuple », alors que Gracchus Babeuf, l’inventeur du mot, désigne par ce mot un système de dépopulation conçu par la Convention, c’est-à-dire une politique consciente d’extermination d’une population donnée, celle de la « Vendée » en l’occurrence, de 1793 à 1795, ou des quatre départements regroupés sous ce terme : Vendée, Loire-Atlantique, Deux-Sèvres, Maine-et-Loire, politique appliquée par J-B. Carrier et résultant d’une volonté affichée et raisonnée, comme l’atteste aussi l’emploi de populicide comme épithète de code dans cet extrait de Babeuf : « l’infâme Boissy-d’Anglas parut à la tribune, et fit adopter son code populicide ». Les académiciens, qui le relèvent dans le Supplément, publié en 1842, de la sixième édition (1832-35) de leur Dictionnaire, sont un peu moins timorés : pour eux, cet adjectif a pour sens « qui détruit un peuple », sans que l’identité du qui (une chose, une personne, des groupes de personnes, une épidémie, etc.) soit indiquée, alors que Babeuf, dans son Système de dépopulation (1795), qualifie de cette épithète les « actions » criminelles de Carier et de tous ceux qui ont décidé, en 1793, un populicide en Vendée.

02 mars 2009

Perfectionner

 

 

 

 

Dérivé du nom perfection, ce verbe, attesté dans la seconde moitié du XVe siècle, ne soulève apparemment pas de difficulté. Les deux emplois, le premier transitif (perfectionner quelque chose), le second pronominal (se perfectionner), sont attestés au XVIIe siècle et décrits dans tous les dictionnaires : par exemple, pour ce qui est du Dictionnaire de l’Académie française, de la première édition publiée en 1694 (« verbe actif, rendre parfait ; perfectionner un ouvrage ; la lecture des bons livres perfectionne bien un esprit ; il est aussi pronominal et signifie devenir plus parfait : la langue se perfectionne tous les jours ; les arts se sont bien perfectionnés ; cet ouvrier s'est bien perfectionné dans son art ; ce religieux se perfectionne de jour en jour dans la vie spirituelle) à la neuvième édition, en cours de publication : « faire progresser, améliorer la qualité de quelque chose ; perfectionner une science, une méthode d’analyse, la machine à vapeur, un ouvrage, son style, sa technique ; au participe passé, adjectif : un mécanisme très perfectionné » et « pronominal : faire des progrès, porter ses qualités à un plus haut niveau ; se perfectionner dans une discipline, en espagnol, aux échecs, par l’étude, par le travail ». Quelle que soit l’édition ou quel que soit le dictionnaire, la définition se décline en deux emplois : transitif et pronominal, et elle est expédiée en quelques lignes, même par Littré, encore plus succinct que les académiciens (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « Rendre parfait, plus parfait » et « se perfectionner, verbe réfléchi, devenir plus parfait »), bien que les dix extraits d’écrivains cités donnent plus d’ampleur aux emplois réels de ce verbe : perfectionner les jugements, le vin, la santé, la vie civile, le goût, l’éducation, la vertu se perfectionne dans l’infirmité, le raisonnement se perfectionne avec une extrême lenteur, la langue s'est perfectionnée.

Tout change dans le Trésor de la langue française (1971-94), dont les auteurs consacrent une colonne à chacun des mots suivants, perfectibilité, perfectible, perfectif, perfectionniste, trois à perfectionnement, quatre à perfection, quatre à perfectionner, comme s’ils voulaient épuiser tous les concepts qui se trouvent dans ces mots. La place prise par la définition du verbe est dix fois plus importante que dans le dictionnaire de Littré. Les divers sens distingués sont les suivants : « rendre parfait ou plus proche de la perfection » ; « vieilli, poursuivre jusqu'à son terme, porter à sa plénitude, parfaire (synonymes : achever, compléter, couronner, épanouir, finir, terminer ; antonymes : amorcer, attaquer, commencer, démarrer, entamer) » ; « emploi pronominal, synonyme s’épanouir » ; « développer, augmenter les qualités de quelqu’un ou de quelque chose dans un sens positif » ; « dans le domaine physique, matériel, faire acquérir les qualités permettant d’approcher ou d’atteindre la perfection physique » ; « emploi pronominal passif : les insectes se sont perfectionnés » ; « le complément direct désigne généralement une chose, donner à quelque chose les dernières finitions, doter quelque chose des dernières améliorations du progrès technique » (synonymes polir; (familier) fignoler, lécher, peaufiner ; antonymes abîmer, bâcler, ébaucher, esquisser) ; « emploi pronominal passif : les produits céramiques se sont perfectionnés » ; « dans le domaine esthétique, intellectuel, affectif, éthique, social, le complément direct désigne une personne, son aspect extérieur, sa vie psychique, etc. : porter au sommet de son accomplissement » (synonyme : enrichir) ; « emploi pronominal réfléchi, développer ses qualités (dans tel domaine), synonyme faire des progrès » ; « perfectionner quelqu’un ou se perfectionner dans (substantif désignant une matière) ; se perfectionner dans une langue étrangère » ; « le complément direct désigne une chose, accroître les qualités, la valeur de (quelque chose), rapprocher du modèle idéal » (synonymes : affiner, bonifier, épurer, parachever, raffiner ; antonymes : dégrader, détériorer, endommager, gâter, ruiner) ; « emploi absolu » ; « emploi pronominal passif » ; « avec une nuance ironique, le complément direct implique un jugement négatif ou est interprété dans un sens péjoratif : donner une plus grande intensité ou le maximum d’intensité à des caractères (considérés comme) négatifs » (« le progrès (...) perfectionne la douleur à proportion qu’il raffine la volupté », Baudelaire) ; « dans le domaine moral, religieux, le complément direct désigne une pers., un aspect de la vie intérieure, du comportement, etc. : faire progresser spirituellement, développer la vertu de (synonyme purifier ; antonymes avilir, corrompre) ; « en philosophie et en métaphysique, rare, le complément désigne l’homme, la nature, etc. : faire tendre au bien absolu, à l’idéal » (« perfectionner l’humanité, la nature, l’homme tout entier »).

Ces derniers exemples renferment la raison qui a incité les lexicographes du Trésor de la langue française à s’étendre aussi longuement sur perfectionner, comme ils s’étendent sur perfection et perfectionnement. Cette raison est tout idéologique, car perfectionner est bien, pour ce qui est des concepts qui le sous-tendent, l’oriflamme du progressisme ou de cette idéologie qui laisse accroire que les aujourd’hui valent bien mieux que les hier, que le progrès est infini, que les arts, la morale, les vertus, l’éducation, l’intelligence, le savoir, les facultés humaines, etc. et tout ce que l’on voudra d’autre, s’améliorent, s’amendent, se bonifient nécessairement avec le temps, l’histoire et les progrès sociaux, etc., que tout est perfectible. Nos ancêtres jugeaient, à tort sans doute, qu’il n’y avait de perfection qu’en Dieu ou que de Dieu ; les modernes ont renoncé à cette idée qu’ils jugent fausse et tiennent l’homme, la société, la science, l’histoire à la fois pour le lieu et le moteur de la perfection. La surabondance de sens prêtés à perfectionner par le Trésor de la langue française, qui est aussi le temple de la modernité linguistique, n’est que le simple effet de leur idéologie : pur simulacre ou leurre trompeur.

 


01 mars 2009

Dépopulation

 

 

Dans l’histoire de la langue, ce mot a deux sens. Il a le même sens que le nom latin depopulatio, dont il est emprunté : « ravage, dévastation » (in Dictionnaire latin français de Gaffiot, 1937). Dans ce sens, il est attesté au milieu du XIVe siècle. Il a aussi le sens de « diminution de population », attesté au XVe siècle, comme si ce mot était un dérivé de population, avec le préfixe dé – qui exprime une action contraire à celle du mot qu’il précède. Or, de ces deux sens, les lexicographes ne retiennent que le second, comme si le premier sens, celui de destruction d’une population, leur semblait trop atroce et comme indigne de la France ou de sa langue. Il entre dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1762 (quatrième édition) où il est défini ainsi : « État d’un pays dépeuplé » (La dépopulation d’une province) ; de même en 1798, 1832-35, 1932-35 (exemples nouveaux : Rechercher les causes de la dépopulation d’un pays, d’une province ; la dépopulation fait des progrès alarmants) et dans le neuvième édition (en cours de publication) : « Démographie, tendance à se dépeupler ; état d’une région dépeuplée » (Rechercher les causes de la dépopulation d’une région ; la dépopulation des campagnes). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) tient lui aussi la dépopulation pour un « état », dont on fait le constat et qui peut avoir diverses causes (exode rural, guerre, épidémies, etc.), et non pas pour un acte ou une série d’actes volontaires, obéissant à une volonté politique ou sociale : c’est « l’état d’un pays dépeuplé ou dont la population diminue ». La dépopulation des campagnes ou des départements de montagne est due au départ des anciens habitants, et non pas aux massacres dont ils auraient été la cible.

De tous les lexicographes classiques, Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) est le seul qui s’interroge sur ce mot et sur ce qu’il désigne : « La population, écrit-il, dont on parle tant depuis quelques années a mis en vogue dépopulation (en fait, le mot existe depuis le XIVe siècle) qui est son contraire, et l’a fait substituer à dépeuplement, déjà peu usité ». Il cite un extrait des Annales littéraires : « L’auteur du Mémoire sur la population examine d’abord les causes de la dépopulation » et il note qu’un historien de son temps, M. Raynal, « a fabriqué dépopulateur, qui peut aussi-bien être à la mode comme un autre », ce néologisme-là pouvant désigner un individu qui veut exterminer une population, comme l’atteste Littré, qui est le seul lexicographe ancien à la relever : « celui qui dépeuple » et qui illustre ce sens d’un extrait de L’Histoire philosophique de Raynal : « Ses sectateurs croyaient l’honorer en l’appelant le dieu des armées, le père du carnage, le dépopulateur, l’incendiaire ». Il est vrai aussi que, dans les extraits cités par Littré (« Historique » de dépopulation), les causes du phénomène sont le plus souvent les guerres et éventuellement les massacres ; Oresme (XIVe siècle : « pour chacune de ces quatre causes peut venir déluge particulier ou dépopulation ») ; XVe siècle (« la dépopulation des ouvriers tanneurs qui était provenue en la dicte ville (Coulommiers) à l’occasion des guerres ») ; Martial de Paris (Que de châteaux et faubourgs brulés, Que d’édifices mis par terre, Que de pays robés et pillés Par ceste malheureuse guerre ! Quel mal en est-il advenu ! Quelle dépopulation ! ») ; Duclos (« Si devons de ce avertir le roi en lui requérant et conseillant qu’il y mette remède et fasse faire justice et raison de ceux qui sont cause de la dépopulation du peuple »).

Ces exemples prouvent que la dépopulation peut avoir d’autres causes que l’exode rural ou les épidémies, comme en témoigne l’ouvrage de Gracchus Babeuf, publié en 1794, jacobin certes, mais hostile aux crimes de masse commis pendant la Terreur. Le titre est éloquent : Du système de dépopulation ou la vie et crimes de Carrier. De fait, dépopulation, dans cet ouvrage, désigne des crimes de masse, des massacres, une volonté de dépeupler un pays, la Vendée en l’occurrence et Nantes en particulier, en exterminant les enfants, les femmes, les vieillards, les hommes qui y habitent et qui n’ont pas l’heur de plaire aux députés qui gouvernent ; en bref, le mot désigne des actions populicides, puisque c’est au tout début de cet ouvrage que Babeuf emploie ce néologisme, qui n’a pas eu de postérité, bien qu’il ait été parfaitement ajusté pour dénoter les grands crimes du XXe siècle, en Chine, en URSS, en Allemagne, etc. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) relèvent ce sens : « action de dépeupler », qu’ils font précéder de la mention rare, mais l’extrait qui l’illustre (Goncourt, 1869 : Aux ravages des hommes s'étaient jointes les dépopulations des pestes) exonère les hommes de toute responsabilité dans la dépopulation constatée, alors que Babeuf la tient pour un « système », c’est-à-dire pour des crimes en série qui relèvent d’une volonté politique. Pour ces lexicographes, comme pour les académiciens, la dépopulation est la « diminution de la population (d’un pays, d’une région), le fait qu’un pays se dépeuple, l’état d’un pays dont la population va en diminuant », comme dans cet extrait du Journal de Léon Bloy : « La France est devenue un pays de fils uniques et un pays de fils uniques est destiné à périr ».