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14 avril 2009

Collectif



 

 

Dans le site internet du journal Le Monde, il est écrit dans un titre d’article, le 11 avril 2009, à 14 h 17, ceci : « un collectif inconnu en matière d’aide aux étrangers va intervenir en rétention ». Ce titre est un condensé de NLF : collectif, intervenir, l’emploi étrange de la préposition en. Seuls des initiés peuvent se représenter les choses du monde dénotées par ces mots. Des collectifs fleurissent partout : un collectif contre la vie chère, un collectif pour la vie bon marché, un collectif pour que le Ministère de l’Intérieur se transforme en distributeur de papier pour clandestins, un collectif contre les impôts, etc. etc. etc. La France est devenue le pays des collectifs, qui sont, ne nous leurrons pas, les prodromes du cauchemar de la collectivisation, dont quelques peuples zombies sont sortis récemment, affaiblis à jamais et hébétés.

Le mot collectif n’est pas moderne. Ou, s’il l’est, c’est dans les seules prémices de collectivisation. Il est emprunté du latin collectivus, qui a trois sens : « recueilli » (cf. collectus, de colligere), comme dans collectivus humor (Sénèque, « eau de citerne », eau de pluie que l’on a recueillie) ; « collectif », terme de grammaire (Priscien, collectivus nomen, « nom collectif ») et « qui est fondé sur le raisonnement » (terme de rhétorique, Quintilien). Le français a retenu le deuxième sens. Collectif est attesté au XIIIe siècle comme épithète de nom : c’est le terme de grammaire. A partir de la fin du XVe siècle, il prend un tout nouveau sens, qui est devenu le principal de ses sens modernes : « qui réunit plusieurs personnes » (« l’église collective »). Il commence à être employé comme nom par Louis de Bonald, le penseur contrerévolutionnaire. Voici un exemple éloquent : « il confond le général et le collectif, c’est-à-dire l’esprit et la matière » (1802), le général tenant de l’esprit, le collectif de la matière, ce dont on se serait douté, vu la dilection des matérialistes forcenés pour tout ce qui est collectif, collectivité et collectivités ou collectivisation.

Dans les cinq premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1798, c’est un terme de grammaire, comme chez Priscien ou comme dans la première attestation du XIIIe siècle : « adjectif, terme de grammaire, qui au singulier désigne une multitude » (1694, exemples : nom collectif ; peuple, armée sont termes collectifs) ; « terme de grammaire, par lequel on désigne plusieurs personnes, ou plusieurs choses, sous un nom singulier » (1762, 1798 : Peuple, multitude, armée, sont des termes collectifs). Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) consacre à ce terme de grammaire un long article, dans lequel il distingue deux sortes de noms collectifs, les collectifs généraux (peuple, armée, multitude), employant de fait collectif comme un nom (« les collectifs généraux ») et les collectifs partitifs, « qui n’expriment qu’une partie de la collection, la plupart, partie, nombre, amas, etc. ».

A compter de la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), la définition de collectif s’étoffe. Outre le terme de grammaire (qui « se dit de tout mot au singulier qui désigne plusieurs personnes ou plusieurs choses » ; peuple, multitude, armée, sont des termes collectifs ; un nom collectif ; et dans cet emploi, « on dit quelquefois substantivement un collectif, les collectifs »), les académiciens relèvent aussi le sens attesté à la fin du XVe siècle : « qui renferme, qui embrasse plusieurs personnes ou plusieurs choses » (un être collectif ; un tout collectif – sic -), alors que « d’une manière collective » signifie « en considérant les objets dont on parle comme ne formant qu’un tout ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) renverse l’ordre dans lequel les deux sens sont cités en 1832-35. Le premier sens cité (qui est le dernier historiquement apparu) est « qui contient un ensemble de personnes ou de choses, qui appartient à un ensemble de personnes ou de faits » (« un  tout collectif, la puissance collective, d’une manière collective »), alors que, employé substantivement, il est « masculin », comme dans cet extrait de Chateaubriand : « Transporter le raisonnement de l’individuel au collectif, de l’homme au peuple ». Le second sens est celui du terme de grammaire : « qui, exprimant la réunion de plusieurs individus de la même espèce, présente à l’esprit l’idée d’une collection » - « noms collectifs », « sens collectif, valeur collective », et substantivement, « un collectif, les collectifs », le collectif de Littré, est-il besoin de préciser, n’ayant rien en commun avec celui du Monde : c’est un nom collectif, et non un groupuscule d’excités ou d’agitateurs. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le sens non grammatical s’amplifie. Ce n’est pas seulement « qui renferme, qui embrasse plusieurs personnes ou plusieurs choses », c’est aussi « qui est fait par plusieurs personnes ou qui se compose d’objets de même nature, ou de même destination, ou d’êtres de même nature ou de mêmes intérêts » (travail collectif ; œuvre collective ; groupe collectif) et cet exemple qui résonne comme une injonction moderne : « être collectif ».

Dans la langue moderne, l’adjectif et le nom s’étendent sans cesse à de nouvelles réalités, ce dont les habiles (comme dirait Pascal), qui savent comment va le monde, ne s’étonnent pas, puisque l’ancienne religion transcendantale a été peu à peu remplacée au cours des deux derniers siècles par une nouvelle religion, obligatoire, toute immanente, qui a pour seul horizon la « société », le social, les liens, la solidarité obligatoire, etc. : en bref, tout ce qui est collectif et dans lequel les hommes se fondent pour mieux disparaître et ne réapparaître que dans des groupes, touts, collectifs, blocs, équipes…, comme le dévoile Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) au sujet du dérivé collectivité, attesté en 1836, autre vocable de la NLF : « dans le langage socialiste, possession en commun », illustré par cet extrait du Journal officiel, 1872 : « la collectivité, car il semble qu’il y ait dans ce mot de communisme quelque chose qui effraye si naturellement nos populations, que ceux-là qui sont communistes cherchent à se déguiser sous un autre nom ; ils se disent collectivistes ».

Le Trésor de la langue française (1971-94), où sont enregistrés tous les emplois modernes de collectif, témoigne du succès de ce mot dans les sciences humaines et sociales, qui sont à la nouvelle religion ce que la théologie était à l’ancienne. Au sens de « qui concerne un ensemble limité, mais d’une certaine étendue, caractérisé par des traits communs ou considérés comme tels » et dont l’antonyme est individuel, collectif est en usage en linguistique (nom moderne de la grammaire) et en logique ; au sens de « qui concerne une collectivité (sic) de personnes », comme dans lien collectif, il est en usage en psycho-sociologie (inconscient collectif, conscience, représentation collective, psychologie collective) ; au sens de « qui est le fait, l’œuvre de plusieurs individus » (suicide collectif ; essor, exercice, jugement collectif ; activité, participation collective ; idéal, rêve collectif ; efforts, hommages, progrès collectifs ; prières collectives ; plaisirs, sports collectifs), il est en usage en sociologie (art collectif, œuvre collective ; comportement(s) collectif(s) ; entraînement collectif ; crime, enthousiasme collectif ; ivresse, psychose collective), dans les sports, dans le droit (propriété, jouissance collective ; pouvoir collectif ; responsabilité collective ; contrat collectif ; convention collective ; organismes collectifs), dans l’urbanisme moderne (un collectif est un « immeuble collectif d’habitation »), etc.

Quant au nom, il s’emploie en chorégraphie (collectif scénique), dans les finances publiques (collectif budgétaire, collectif de régularisation ou collectif) et dans l’inévitable sociologie (en NLF, on dirait dans « l’incontournable science sociale »), avec ce sens, qui n’est pas celui dans lequel il est employé par les rédacteurs du journal Le Monde : « ensemble de personnes travaillant sur les lieux d’une même entreprise », et qu’illustre un extrait d’un hebdomadaire du Parti communiste, France nouvelle, heureusement disparu (pas encore le Parti, ni la France, mais l’hebdomadaire), qu’Arouet le Jeune ne résiste pas au plaisir de citer comme un condensé de bêtise moderne : « l’essentiel était pour notre collectif de travailler ensemble sur un vaste chantier, à partir des questions posées et non de réponses a priori ». Dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, plus récente de moins de deux décennies, est relevé un sens que les auteurs du Trésor de la langue française ignorent. Dans la langue de la politique, un collectif est un « organe de décision composé de plusieurs personnes » (exemples : le collectif d'un parti politique, d'un syndicat), qui n’est pas tout à fait le sens dans lequel collectif est employé aujourd’hui dans les media et surtout dans l’agit-prop, où il désigne un groupe (« un organe de décision ») de quelques militants, tous plus excités les uns que les autres (ils se battent, ils bougent, ils luttent, ils combattent, ils s’activent, ils se mobilisent, ils montent au front, ils s’engouffrent dans toutes les brèches, ils avancent, ils réclament des avancées, etc.), ou un regroupement de quelques associations subventionnées réunissant chacune quelques militants, encore plus convaincus de la justesse de leur cause qu’une colonne de djihadistes, groupe ou regroupement dont le seul objectif est de faire exister dans l’agitation permanente ses propres militants, afin qu’ils cessent de n’être rien, uniquement en soufflant sur les braises froides de la lutte finale.



Commentaires

Revisité hier Notre-Dame-de-Lorette
( le cimetière aux tombes musulmanes 2
fois profanées )

super beau temps en Artois

trouvé cette très belle et fidèle vidéo
( quasi 8 minutes )

pour ceux qui veulent connaitre à distance

http://decadence-europa.over-blog.com/article-30184295.html

belle vue au loin
Arras
Mont St-éloi
Vimy Ridge
Lens et terrils
Givenchy
-

Écrit par : AA | 13 avril 2009

L'homme étant un animal grégaire, il y a peu d'espoir de le voir quitter la rassurante odeur du troupeau pour prendre conscience des influences pernicieuses qu'il a sur lui.
Gustave Le Bon et Georges Palante en ont fait le tableau il y a bien longtemps, mais le conformisme social a un pouvoir magnétique puissant et la raison se laisse trop facilement corrompre.
Ah, Monsieur Amédée, j'opine à penser qu'il n'y rien de plus délicat et créateur de sentiments élevés que la lumière du Nord. Vingt-deux degrés hier à Rotterdam: mon fils et son "collectif estudiantin", qui habitent au milieu de la Meuse, n'ont eu qu'à poser six paires de rames pour emmener leur Noordereiland en balade.

Écrit par : P.A.R. | 14 avril 2009

SOULOIR ( verbe )
en triant des documents ( pour le papier récupérable et scanneriser les autres )
et avant de partir travailler en Bretagne ce jour

je trouve cet article ( Le monde )( j'avais acheté pour le livre hebdomadaire sur des peintres )
( je ne lis pas ce journal de pinzulus " pointus "
trissotins créateur de céphalées )

mot magnifique et son extinction résume la marche vers la NLF et la Sarlolangue de cour.

ce verbe m'a plu de suite.

Écrit par : AA | 15 avril 2009

monsieur PAR
mon fils cadet va rentrer fin avril
de
3 mois aux USA ( californie)(Seattle)

puis 3 mois au Québec
qui a été très froid cette année en
janvier
février Mars

oui , le NORD est beau
et les rives de la Maas doivent être bien agréables
pour votre rejeton .
a Ciao

Écrit par : AA | 15 avril 2009

Ah, don Amedeo ! La Californie....
Nombril du monde pour les gens de ma génération. Omphalos ultime. Dès que j'en ai eu les moyens, j'ai sauté dans un aéroplane (Jefferson ?) et c'était encore plus beau qu'en rêve.
Le coucher du soleil sur le Pacifique: vous avez envie de le suivre à la nage.
La Meuse a son charme aussi, avec cette odeur légèrement sucrée d'effluves pétrolières qui s'insinue partout entre Rotterdam et Hoek van Holland.

Écrit par : P.A.R. | 15 avril 2009

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