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15 avril 2009

Autochtone

 

 

Voilà un mot grec, attesté pour la première fois en 1559 dans la traduction que l’humaniste Amyot a faite de la Vie des hommes illustres de Plutarque : « Des premiers habitants qui tinrent le pays d’Attique, lesquels on a depuis appelés autochtones, qui vaut autant dire comme nés de la terre même, parce que il n’est point de mémoire qu’ils soient onques venus d’ailleurs ». A ce mot grec, qui signifie « issu du sol même » ou, comme l’écrit Amyot, « né de la terre même » et qu’ils auraient pu emprunter, les latins ont préféré indigène. Longtemps, le mot s’est dit des seuls Athéniens : « nom que les Grecs ont donné aux peuples qui se disaient originaires du pays qu’ils habitaient et qui se vantaient de n’être point venus d’ailleurs », est-il écrit dans L’Encyclopédie (1751-64) de d’Alembert et Diderot. En fait, autochtone ne signifie pas « originaire du pays que l’on habite », mais « né de la terre même », réalité qui n’a de sens que dans la mythologie, ainsi d’ailleurs que le précise l’auteur de cet article : « comme qui dirait natifs de la terre même », et qui ajoute : «Les Athéniens se glorifiaient d’être de ce nombre. Les Romains ont rendu ce mot par celui d’indigène, c’est-à-dire nés sur le lieu».

Une des difficultés soulevées par ce nom, employé comme adjectif aussi à partir du milieu du XIXe siècle, est la fluctuation de l’orthographe : autochtone (Académie, 1762, 1878 et suivantes), autocthone (Académie, 1798), autochthone (Académie 1762, 1832-35).

Le fait est que, à partir du moment où le mot entre dans le Dictionnaire de l’Académie française, en 1762, il a pour sens, non pas le sens mythologique grec (de la terre même), mais le sens moderne, encore que l’emploi en soit restreint à l’Antiquité grecque : « Nom que les Anciens donnaient aux premiers habitants d’un pays pour les distinguer des peuples venus d’ailleurs s’établir dans le même lieu » (1762, « ce terme a le même sens qu’aborigènes ») ; « Terme d’antiquité qui n’est usité qu’en parlant des Grecs, ou d’après eux, pour désigner les premiers habitants d’un pays, et les distinguer des peuples venus d’ailleurs s’établir dans le même lieu » (1798, 1832-35 : « Il est synonyme d’aborigène ; il est aussi quelquefois adjectif des deux genres ; un peuple autochthone »).

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) introduit dans la définition d’autochtone la notion moderne d’immigration, qu’il substitue à « peuples venus d’ailleurs » : « celui qui est du pays même, qui n’y est pas venu par immigration » (exemple : « plusieurs historiens pensent que les Américains ne sont pas autochthones et qu’ils sont venus d’Asie en Amérique »). Il distingue les trois mots qui sont souvent tenus pour synonymes : « Autochthone, qui est de la terre même ; indigène, qui est né dans le pays ; aborigène, qui est dès l’origine dans un pays. Indigène indique seulement les gens nés dans un pays ; idée à laquelle autochthone et aborigène ajoutent que le peuple dont il s’agit a été de tout temps dans le pays et n’y est pas venu par immigration. Les créoles sont indigènes des Antilles ; mais ils ne sont ni autochthones ni aborigènes. Entre autochthone et aborigène il n’y a que cette différence-ci, et qui est purement étymologique : autochthone rappelle à l’esprit l’opinion antique que l’homme naquit de la terre, tandis que aborigène n’implique rien sur la question d’origine ».

Les académiciens (huitième édition, 1932-35) reprennent la notion d’immigration, introduite par Littré : « celui qui est censé n’être pas venu par immigration dans le pays qu’il habite », tout en relativisant (« qui est censé n’être pas venu par immigration ») la notion d’autochtone (ou autochtonitude, dirait une Sénégalaise célèbre), comme si tous les autochtones de France y étaient « venus par immigration » et étaient tous des enfants d’immigrés, première, deuxième, etc. Chacun connaît le slogan, que l’élection de Sarkozy à la présidence de la république en 2007 a rendu d’un coup désuet, puisque l’entonner aurait pu être perçu, ô blasphème, comme un signe d’allégeance au nouveau président, enfant d’immigré, première génération.

Le fait est que, dans la France moderne, telle que la langue la dévoile, c’est par son antonyme « immigration » qu’est défini, comme un manque ou un défaut (l’autochtone n’est pas immigré), le fait d’être autochtone, comme l’atteste la définition du Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication) : « qui est originaire du pays qu’il habite, qui n’y est pas venu par immigration ». En revanche, les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) ne définissent pas autochtone par l’antonyme moderne, imposé par Littré, et se contentent de « originaire du lieu où il vit ». Le mot se dit de races, de peuples, de populations, etc. ; d’une personne (« originaire du lieu - pays, contrée, région, par affaiblissement ville, village - où elle habite et que ses ancêtres ont également habité ») ; d’un idiome, d’une langue, d’un dialecte (« parlé depuis très longtemps dans ce pays, cette région, etc. ») ; d’un lieu habité, d’un pays, d’une ville ou de l’une de ses parties (« constitué par les autochtones, habité principalement par les autochtones » : îles restées autochtones ; « propre à ses habitants » : l’esprit autochtone) ; de choses abstraites, acte, pensée, qualité, etc. (« propre à un pays, à une région, à ses habitants »).

Le sens étymologique – id est celui des deux mots grecs, autos « même » et khthon « terre » -, à savoir « qui est issu, sorti de la terre (même), du sol », est mentionné comme rare dans le Trésor de la langue française et l’emploi en est restreint aux seules plantes, en particulier à la vigne. On comprend à la lecture de l’extrait cité en exemple qu’il soit jugé rare. Voici cet extrait (Pesquidoux, 1925) : « je l’ai dit, notre vigne est toujours menacée. On le sait, les vieux plants autochtones, purs de souche, ont péri. Le vignoble français est reconstitué aujourd’hui soit en racinés-greffés, soit en hybrides ». Même le vignoble français est en phase, et cela dès 1920, avec la modernité nomade et sans frontières. Lui qui semble spécifique de la France, issu de son sol même, il a perdu ses autochtones.

 


 

Commentaires

Voilà une démonstration qui tendrait à apporter de l'eau au moulin des défenseurs du droit du sol contre les tenants du droit du sang, non ?

Écrit par : P.A.R. | 16 avril 2009

C'est ce que disent les auteurs de dictionnaires : ils sont perméables à la modernité, hélas.

Écrit par : Arouet Le Jeune | 17 avril 2009

Mais la modernité à parfois tendance à tremper sa plume dans une encre sympathétique.
1. Mon fils, sujet de la couronne orange, est classé au registre des "allochtones" parce que l'un des deux parents n'est pas du cru: donc il est Hollandais +/- quelque chose.
2. Sur le document que ma grand-mère a reçu en 1942 pour autoriser un voyage en Italie, il est écrit qu'elle est de nationalité suisse et de "race aryenne catholique": donc elle est Suisse +/- quelque-chose.
Sachant cela, lorsque l'Hexagonie (qui n'est ni une Monarchie constitutionnelle ni un Etat fasciste, mais une République une et indivisible) décrète que Monsieur Mamadou Diop est citoyen français à part entière, on devrait pouvoir se convaincre que ses ancêtres ont assisté au sacre d'Hugues Capet le 3 juillet 987 en la cathédrale de Noyon.

Écrit par : P.A.R. | 17 avril 2009

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