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17 avril 2009

Matérialisme

Dérivé savant de l’adjectif matériel; ce nom est attesté dans la traduction d’une œuvre de Leibniz en 1702 au sens de « doctrine philosophique qui ramène tout à la matière », alors qu’il existait déjà en anglais, où il a été formé à la fin du XVIIe siècle. Il entre dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la quatrième édition (1762), où il est tenu d’abord pour une « opinion » (1762, 1798), puis pour un « système » (1832-35), enfin pour une « doctrine philosophique » (1932-35 et neuvième édition, en cours de publication). Le contenu de cette opinion ou de ce système ou de cette doctrine est expédié en quelques mots : « opinion de ceux qui n’admettent point d’autre substance que la matière » (1762, 1798) ; « système de ceux qui pensent que tout est matière » (1832-35) ; « doctrine philosophique qui ramène tout à la matière » (1932-35) ; « doctrine philosophique selon laquelle la seule réalité est la matière, dont sont issus les phénomènes vitaux et psychiques » (édition en cours). En bref, le matérialisme est défini par la matière qu’il présuppose ou dont il présuppose qui est première, ce qui fait de ces définitions de belles tautologies.

Certes, le nom substance (1762, 1798) peut mettre les lecteurs de dictionnaires sur la voie d’une juste compréhension, mais il faut ouvrir les dictionnaires à l’entrée substance : « Terme de philosophie, est-il écrit dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), être qui subsiste par lui-même, à la différence de l’accident qui ne subsiste qu’étant adhérant à un sujet », ce que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) glose ainsi, en se fondant sur l’étymologie du mot : « ne connaissant les êtres que par leurs qualités, nous plaçons sous ces qualités un sujet, que nous disons sub-stans, se tenant dessous ». Substance, la matière se suffirait à elle-même, elle serait à elle-même sa propre fin et le matérialisme est la doctrine qui pose cela.

On conçoit que cette doctrine ait heurté quelques lexicographes, comme Féraud, qui, en dépit de l’épithète critique dont il qualifie son Dictionnaire critique de la langue française (1788), répugne à toute audace en matière de métaphysique. Le matérialisme « est l’absurde opinion de ceux qui n’admettent point d’autre substance que la matière », cette autre substance pouvant être l’esprit ou l’âme. Féraud n’est sans doute pas un philosophe, mais il est le seul des lexicographes de l’âge classique (XVIIIe et XIXe siècles) qui relève le second sens, plus spécifiquement philosophique de ce nom : « dans un sens plus resserré, on le dit de ceux qui tiennent que l’âme est matérielle » (« la matérialité de l’âme est une opinion aussi absurde que pernicieuse »). Dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-64), où, dit-on, s’épanouit le matérialisme moderne, il n’y a pas d’entrée consacrée à ce nom, seulement à matérialistes. Le mot, contrairement à ce que l’on pourrait penser, est un mot de la théologie. Oui, les premiers matérialistes ou les premiers à être nommés ainsi ont été des théologiens. C’est le « nom » d’une « secte » : « l’ancienne église appelait matérialistes ceux qui, prévenus par la philosophie qu’il ne se fait rien de rien, recouraient à une matière éternelle sur laquelle Dieu avait travaillé, au lieu de s’en tenir au système de la création, qui n’admet que Dieu seul comme cause unique de l’existence de toutes choses. Tertullien a solidement et fortement combattu l’erreur des matérialistes dans son traité contre Hermogène, qui était de ce nombre ». Aujourd’hui, les spécialistes d’astrophysique et les théoriciens du bing bang donneraient en partie raison à Tertullien contre Hermogène : la matière n’est pas là de toute éternité, le monde a, un jour, commencé (c’était il y a très longtemps) et, un autre jour, il finira (pas d’affolement, c’est pour dans quelques milliards d’années). Les Encyclopédistes, ne faisant pas un dictionnaire de théologie, ne se limitent pas à la théologie ; ils exposent aussi le sens philosophique, celui qu’a relevé Féraud : « On donne encore aujourd’hui le nom de matérialistes à ceux qui soutiennent ou que l’âme de l’homme est matière ou que la matière est éternelle et qu’elle est Dieu ; ou que Dieu n’est qu’une âme universelle répandue dans la matière, qui la meut et la dispose, soit pour produire les êtres, soit pour former les divers arrangements que nous voyons dans l’univers ». En matière de philosophie, cette conception relève encore de la théologie.  

Littré, dans son Dictionnaire de la langue française, 1863-77), s’efforce de définir le mot de façon plus intelligible que ne le font les académiciens (« terme de philosophie ; système de ceux qui pensent que tout est matière et qu’il n’y a point de substance immatérielle »), mais il continue à définir le matérialisme par la matière qu’il présuppose. Les extraits d’écrivains cités ne sont guère plus éclairants ; Voltaire : « il me paraît qu’en général il y a beaucoup d’injustice et bien peu de philosophie à taxer de matérialisme l’opinion que les sens sont les seules portes des idées ; l’apôtre de la raison, le sage Locke, n’a pas dit autre chose, et Aristote l’avait dit avant lui » ; Chateaubriand : « ne doit-on pas craindre que cette fureur de ramener nos connaissances à des signes physiques ne conduise la jeunesse au matérialisme ? ». Littré a été longtemps le premier des disciples de Comte. Il connaît donc sur le bout des doigts le catéchisme de son mètre à panser, qui tient le matérialisme pour une erreur de raisonnement : « dans le langage de la philosophie positive, le matérialisme est cette erreur de logique qui consiste à expliquer certains phénomènes s’accomplissant d’après des lois plus particulières à l’aide de celles qui servent à relier entre eux des phénomènes d’un ordre plus général ; ce qui est une sorte d’importation, dans une science plus complexe, des idées appartenant à une science moins compliquée ». On eût aimé lire un exemple qui illustrât cela. Littré nous en a privés.

Il faut croire que le matérialisme est étranger à la pensée française, sinon à la pensée française éternelle, du moins à la pensée française des siècles classiques, puisqu’il faut attendre les années 1970 pour lire, dans le Trésor de la langue française (1971-94), une définition à peu près compréhensible du matérialisme et surtout pour apprendre qu’il existe diverses variétés de matérialisme. D’abord, la définition. C’est la « doctrine qui, rejetant l’existence d’un principe spirituel, ramène toute réalité à la matière et à ses modifications » (antonyme : spiritualisme) et c’est aussi la « forme particulière de cette doctrine » : matérialisme démocritéen, de Condillac, d’Épicure, de Marx ; « le Sensualisme de Condillac, l’Intérêt bien entendu d’Helvétius, le Matérialisme atomistique de nos savants, l’Utilitarisme de Bentham, tout cela était dans Épicure », Leroux, 1840 (les majuscules sont de lui) ; « le matérialisme mécaniste ou classique, scientifique, traditionnel est la doctrine professée par des philosophes de l’Antiquité et des temps modernes pour lesquels la pensée se ramène à des faits purement matériels (essentiellement mécaniques) ou en constitue un épiphénomène. Le matérialisme mécaniste nie les sources internes du mouvement des choses, leur changement qualitatif, les bonds dans le développement, le développement de l’inférieur au supérieur, du simple au complexe. La philosophie de Démocrite contenait déjà des rudiments du matérialisme mécaniste qui s’épanouit aux XVIIe et XVIIIe siècles », 1955. Il existe d’autres formes de matérialisme qui sont propres à la « philosophie marxiste », dixit le TLF – en réalité, cette philosophie n’est que de l’idéologie. Le « matérialisme dialectique ou contemporain, marxiste » est la « forme de cette doctrine mise au point par Marx et Engels et qui, introduisant les processus dialectiques dans la matière, admet au terme des processus quantitatifs des changements qualitatifs ou de nature, et par là l’existence d’un psychisme, qui n’est sans doute qu’un produit de la matière, mais réellement distinct des phénomènes d’ordre matériel ». Ce matérialisme-là, dont les candides sont en droit de se demander s’il est du lard ou du cochon, pure magie ou dérangement mental, a été la religion unique et officielle de l’URSS, au point que, lisez bien !, « des programmes comme celui de Colman, la fréquence de travaux orientés systématiquement vers des synthèses nouvelles montrent une volonté consciente de la part des jeunes mathématiciens soviétiques d’utiliser le matérialisme dialectique comme un outil dans la recherche », l’outil en question tenant du marteau sans tête dépourvu de manche. Cette religion n’a pas été la seule religion de cet empire disparu. Elle a été renforcée par le matérialisme historique, qui ne vaut pas mieux que son alter ego gogo : « le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus d’ensemble de la vie sociale, politique et spirituelle », dixit Marx. Dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, ces objets historiques sont définis. Comme ces tératologies sont révolues et évanouies, les académiciens n’étaient pas obligés de les signaler : c’eût été à leur honneur de ne pas le faire. Ils l’ont fait pourtant. Ils aspirent sans doute à obtenir leur brevet de progressisme, eux qui sont, quoi qu’ils écrivent, pensent ou fassent, accusés de ringardisme ou de surnager dans le monde moderne comme les épaves d’un monde disparu. Certes, ils y mettent moins d’entrain ou moins de conviction que les lexicographes progressistes du TLF : « matérialisme dialectique, système épistémologique de Marx et d’Engels, appliquant au matérialisme classique la dialectique de Hegel » ; « matérialisme historique, philosophie de l’histoire de Marx et d’Engels, faisant dériver l’évolution de la société humaine des facteurs économiques, des luttes de classes et des conflits entre modes de production et structures sociales » et « par extension, se dit de la pensée de toute école historique privilégiant le rôle des phénomènes économiques ».

Heureusement, l’histoire se fait hors des dictionnaires. Les deux ou trois milliards d’êtres humains qui végétaient sous cette démente bêtise en sont libérés ; mais, dans les années 1970, quand le Trésor de la langue française a commencé à être publié, la Bête au ventre fécond inspirait encore des milliards de ças prêts à se prosterner devant Elle. Aujourd’hui, ces ças ne sont plus que quelques milliers dans les universités d’Occident.

Le sens non philosophique (ou dégradé) de matérialisme est attesté dans Le Lys dans la vallée (Balzac, 1836) : c’est « l’existence exclusivement matérielle ». Or, ce sens n’est relevé ni par Littré, ni par les académiciens (1878, 1932-35). Dans le Trésor de la langue française, il est défini ainsi : « attitude générale ou comportement de celui qui s’attache avec jouissance aux biens, aux valeurs et aux plaisirs matériels » (antonyme : idéalisme ; matérialisme des sens, d’une vie grossière, le bas matérialisme de notre époque), ce que les académiciens (neuvième édition) glosent ainsi : « attachement exclusif ou excessif aux jouissances que procure la possession des biens matériels » (un grossier matérialisme). Le matérialisme a disparu en tant que philosophie ou acte de pensée, mais il survit grâce à la « société de consommation ». Il a cessé d’être une idéologie ou une religion ; il n’est plus que le comportement moutonnier et imbécile de milliards de consommateurs.

 


Commentaires

Consummatum est.

Hélas, les pauvres en esprit et en talents (parabole), n'ayant plus les moyens "matériels" de consommer de la matière, vers quoi vont-ils tourner leur appétit d'absolu et leur besoin d'ivresse ?

Il y a plus de 2'300 ans, la pensée chinoise supprimait la notion de dieux/Dieu héritée du chamanisme et la remplaçait par celle de "Ciel", liée à une approche cosmologique de l'existence. Ce qui n'a jamais empêché les Chinois de toutes les époques d'être superstitieux; mais quel peuple ne l'est pas du moment qu'on lui donne la possibilité d'espérer ou de se rassurer par tout support efficient ?

Pour bien gouverner, il faut du pain et des jeux; pour le reste, des images et des chants suffisent.

Écrit par : P.A.R. | 17 avril 2009

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