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18 avril 2009

Collectivité




Ce mot est l’un des plus modernes qui soient. Dérivé de collectif, non pas au sens qu’a cet adjectif quand il est un terme de grammaire, mais entendu dans un sens social, donc moderne, collectivité est attesté dans les années 1830. Théophile Gautier désigne avec ce nom en 1849 des individus groupés dans un but commun ; Proudhon, en 1852, l’emploie dans le sens de « caractère de ce qui est collectif » (collectif pris dans un sens social et non pas grammatical) ; en 1871, c’est « l’état social où la propriété en commun est substituée à la propriété individuelle ».
Il entre dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré comme un « néologisme ». Littré relève les trois sens qu’il a pris en moins de quarante ans d’existence, preuve, s’il en était besoin, que la modernité, notre modernité, celle qui est infligée à la langue, a commencé au XIXe siècle. C’est « qualité, caractère de ce qui est collectif » ; « formation collective, union collective » ; et, « dans le langage socialiste, possession en commun ». Ce qu’il y a d’éloquent et de révélateur, ce sont les exemples qui illustrent ces sens, extraits, pour quatre d’entre eux, du Journal officiel et, pour le cinquième, de la Gazette des tribunaux – ce qui signe l’origine juridique et administrative, donc moderne, de ce mot. Pour ce qui est du premier sens, ce sont : « Individus, les pétitionnaires ne peuvent s'approprier les privilèges de la collectivité nationale » et « la commune de Montmorency objectait que la collectivité des habitants n’avait tiré aucun profit de la perte subie par le demandeur » ; du deuxième sens, «beaucoup de bons esprits pensèrent que l’heure était venue d’emprunter aux pays voisins le régime des collectivités, destinées à protéger les ouvriers désormais trop isolés, trop faibles pour défendre eux-mêmes leurs intérêts » ; et du troisième : « la collectivité, car il semble qu’il y ait dans ce mot de communisme quelque chose qui effraye si naturellement nos populations, que ceux-là qui sont communistes cherchent à se déguiser sous un autre nom ; ils se disent collectivistes (…)» et « il y a des sociétés qui vivent sans être en communauté et dans lesquelles vous avez, permettez-moi de vous le dire, la collectivité de la terre ». Littré note que « ce mot, qui, à son origine, a été critiqué, est devenu d’un usage fort commun », ce qu’il justifie par sa formation conforme aux règles morphologiques du français : « il est, du reste, formé régulièrement de collectif ». Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), seul le deuxième sens relevé par Littré, « formation collective, union collective », est exposé : « ensemble d’individus rassemblés ou groupés par une ressemblance naturelle ou une communauté d’intérêts ».

Cette réduction des trois sens à un seul n’est pas le signe d’un appauvrissement sémantique, au contraire, mais plutôt de la supposée frilosité, comme on dit dans la branchouille intellote, des académiciens vis-à-vis de l’invention verbale, surtout quand elle relève de la tératologie ou du délire. En effet, dans la langue actuelle, collectivité a les trois sens distingués par Littré, comme l’atteste l’assez long article qui est consacré à ce mot dans le Trésor de la langue française (1971-94). Certes, employé au singulier et au sens de « caractère collectif de quelque chose », collectivité est tenu pour vieux, ce qui confirme la loi du vieillissement précoce de tout ce qui est moderne, que ce mot ait le sens de « caractère de ce qui constitue un ensemble indissociable » (comme chez Proudhon en 1852 : « seule, l’Assemblée nationale, prise dans la collectivité et l’indivisibilité de ses votes, est révolutionnaire ») ou le sens de « mise en commun », « appropriation commune » (comme dans le Journal officiel de 1872, cité par Littré : « il y a des sociétés qui vivent sans être en communauté et dans lesquelles vous avez (...) la collectivité de la terre ») ou que, « par métonymie », il désigne la « doctrine prônant l’appropriation collective des moyens de production et des biens de consommation non immédiate » (collectivisme). En revanche, quand une collectivité regroupe des individus, alors le mot est on ne plus moderne, actuel, dans le vent. C’est alors « l’ensemble, généralement assez dense, d’individus groupés naturellement ou rassemblés pour une certaine durée par des sentiments, des intérêts, des droits ou des devoirs communs perçus comme distincts de ceux des individus qui le composent et tendant à s’exprimer dans une organisation commune » (ce n’est plus le mot qui est défini, mais la chose désignée par le mot qui est décrite), comme dans collectivité humaine, nationale, vie en collectivité, membre d'une collectivité, les antonymes étant individu, personne, particulier. Le droit administratif a fait la fortune de collectivité, au sens «d’ensemble organisé d’individus ainsi rassemblés et constituant une personne morale portant parfois un nom collectif » (collectivité publique, privée, locale et, au pluriel, les célèbres collectivités locales, expertes en prélèvements obligatoires incessants et qui tiennent les citoyens pour taillables a merci, collectivités énumérées dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française : La commune, le département, la région sont des collectivités territoriales. Il semble que les académiciens aient oublié, dans cet inventaire, les communautés de communes ou « comcoms », dans le jargon bureaucratique, les innombrables syndicats d’économie mixte, l’Etat et l’Union européenne, laquelle, bien qu’elle ne soit pas locale, sauf du point de vue de Sirius, n’en est pas moins territoriale.

 

 

Commentaires

Il n'y aura jamais de Nouvelle Langue Chinoise. Ces gens-là sont francs du collier: pas d'atermoiements, de faux-fuyants, de tergiversations. Avec eux, vous savez tout de suite à quelle sauce vous serez mangé.

Ainsi, le caractère 集 (Jí), qui signifie "rassembler, réunir", ouvre la porte à un grand nombre d'expressions qui en découlent et qui ont le mérite de s'expliquer tout en se complétant. La toute première, qui tombe sous le sens: qui se ressemble s'assemble, donc 集会 = se ressembler. Un fois qu'on se trouve réunis entre gens de bonne compagnie, autant faire la foire: 集市 = marché, foire. Mais il suffit d'un atrabiliaire vindicatif dans l'assemblée pour que les choses commencent à tourner au vinaigre: 集体 = collectivité; puis c'est l'engrenage infernal: 集体主义 = collectivisme, 集权制 = centralisme, 集中营 = camp de concentration....

Et tout ça à cause d'une innocente petite fourmi comme 集 . Mais au moins, vous êtes prévenu pour la prochaine fois que vous la rencontrerez.

Écrit par : P.A.R. | 20 avril 2009

Excellent. Merci.

Écrit par : Arouet Le Jeune | 20 avril 2009

Les commentaires sont fermés.