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21 avril 2009

Réappropriation

 

 

Appropriation et surtout le nom qui en est dérivé, réappropriation, sont furieusement modernes ou, pour parler moderne, sont tendance : naguère, on aurait dit « in », « dans le vent » ou « à la mode ». Il n’est pas d’événement festif, organisé par la commission « événements culturels » d’une quelconque commune de France, qui ne comprenne pas d’opération de réappropriation de la rue, de la ville, du centre ville, des berges de la Seine ou de la Garonne ou du Rhône ou de la Saône, etc. par les citoyens (habitants, promeneurs, pousseurs de landau, patineurs, amoureux, etc.), qui contribuent ainsi, le cœur en fête, à leur propre asservissement.

Réappropriation est même si moderne qu’il n’est pas dans le Trésor de la langue française (1971-94). Pour en comprendre le sens ou, plus exactement, pour cerner ce en quoi il est moderne, il faut donc se rabattre sur la matrice. Appropriation est attesté au XIVe siècle au sens « d’action naturelle par laquelle les aliments pénètrent dans l’organisme ». C’est un terme de médecine, emprunté du latin tardif, où il signifie « assimilation par l’organisme ». Le nom, au début du XVIe siècle, est attesté comme terme de rhétorique au sens « d’adaptation de mots » et, au XVIIe siècle, il désigne l’action de s’attribuer des biens (Dictionnaire universel, 1690, Furetière : « action par laquelle on s’approprie ; les ambitieux et les avares ne cherchent qu’à se faire l’appropriation du bien d’autrui »). Dans le Dictionnaire de l’Académie française, à compter de la quatrième édition (1762), il a deux sens (1762, 1798, 1832-35) : « action de s’approprier une chose » (l’appropriation d’une terre) et « en termes de chimie, état où sont mis deux corps qui ne peuvent s’unir ensemble que par le concours d’un troisième corps, qui dispose les deux premiers à s’unir », ce second sens étant la survivance du sens médical attesté au XIVe siècle.

En 1866, dans le Larousse du XIXe siècle, il est enregistré avec le sens « d’action de rendre propre, net » (« l’appropriation de mon cabinet ne m'a pas demandé moins de deux heures »), sens que Littré expose d’abord dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « action d’approprier, de rendre propre à » (« l’appropriation d’un local au service des malades ») et qu’il fait suivre des deux autres sens : « action de s’approprier une chose » et « terme de chimie ancienne ; disposition de deux corps à se combiner par l’addition d'un troisième », ce dernier disparaissant des septième, huitième et neuvième éditions du Dictionnaire de l’Académie française. Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) répartissent les sens dans deux ensembles, suivant que « l’idée dominante » est « l’adaptation » ou la « propriété » : « action d’adapter quelque chose à un usage déterminé » (« appropriation des choses passées au temps présent », « appropriation du style homérique à un récit moderne », « appropriation de certains animaux à nos besoins de culture et de transport ») et « action de s’approprier une chose, d’en faire sa propriété » (« appropriation privée des moyens de production »), répartition que les académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, simplifient en « action d’approprier » et « action de s’approprier », retenant la seule syntaxe du verbe (« approprier quelque chose à quelque chose » v. « s’approprier quelque chose ») comme critère distinctif.

Pour comprendre le succès de réappropriation dans la langue des festivités modernes, il faut passer par le marxisme qui a inventé jadis la célèbre appropriation (par la bourgeoisie, vorace cela va sans dire, ou par le Grand Capital, encore plus vorace) des moyens de production ou même l’appropriation par les bourgeois de la plus-value tirée du travail des prolétaires. L’exploitation privant les travailleurs du fruit légitime de leur travail, ceux-ci sont incités à se réapproprier ce que le Capital, les bourgeois, les nantis, les dominants, les exploiteurs, etc. leur ont ou auraient dérobé : ce n’est pas la restitution par le pillage à la manière des maoïstes qui, au début des années 1970, dévalisaient les commerces de cigares, de caviar, de champagne et de foie gras, pour faire la fête gratis, mais un succédané : on décrète la réappropriation des berges de la Seine qui auraient été accaparées par le Capital et on les transforme en plages publiques ouvertes à tous ; avant la réappropriation, elles étaient des lieux de promenade, après la réappropriation, elles deviennent des lieux de farniente. La même réappropriation s’applique aux parcs publics, au centre historique des villes, aux rues, qu’elles soient commerçantes ou non, aux quartiers piétonniers, aux anciens quartiers ouvriers, aux usines à l’abandon, aux friches industrielles, aux villages désertés, aux mines et aux terrils, et même à la mémoire, à l’histoire, au patrimoine, etc. etc. etc. Tout peut devenir la cible d’une opération de réappropriation. Pour cela, il suffit qu’une commune se dote d’une commission « événements socioculturels » (ou autres) et qu’elle place à la tête de cette commission, non pas des fonctionnaires municipaux plan-plan ou pépères, mais des concepteurs en événementiel (cet adjectif rimant assez justement avec démentiel), venus du Marais ou de la pub com et qui soient subversifs, dérangeants, anticonformistes avec l’argent public – surtout l’argent des pauvres qu’il est aisé de s’approprier par le leurre de la réappropriation. Ainsi, les citoyens n’y voient que du feu et les bénéficiaires des juteuses réappropriations, ceux qui accaparent la plus-value tirée du travail du peuple, eux, gardent leur bonne conscience aussi pure et immaculée que la conception de la Vierge.

 

 

Commentaires

Il y a un article super génial à propos des "espaces ouverts urbains" sur WIKI. On y évoque, avec toute la sensibilité d'un poète symboliste, les manières les plus actuelles de se les approprier dans un esprit solidaire et citoyen: analyse picturale, séquentielle, sémantique, par graphe de visibilité ou par projection sphérique.
Puis les sociologues succèdent aux urbanistes, car ces lieux "rendus" au public médusé sont vite envahis par les dealers, squatters, casseurs, déviants, marginaux, clochards, satanistes, loups-garous, zombies, aliens, ostrogoths, gnostiques, bogomiles, etc., qui se les approprient à leur usage exclusif.
L'étape suivante est du ressort des Droit-de-l'hommistes et des ONG; mais je préfère en rester là car je sens (par procuration) monter le malaise de notre hôte.

Écrit par : P.A.R. | 21 avril 2009

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