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27 avril 2009

Ecoute



 

 

La moraline moderne qui s’est substituée à l’ancienne morale, celle qui était fondée sur les mœurs, au point que l’on pensait alors, dans des temps très anciens et même reculés, qu’un peuple qui a des mœurs n’a pas besoin de lois, cette moraline a, comme disait Montaigne, « un dictionnaire tout à part elle » : elle a des mots qui y sont propres, des mots neufs, inédits, inouïs, dont le sens moralineux résulte d’un détournement de sens et qui signalent, par leur « radicale » nouveauté, la (prétendue) nouveauté de la moraline dont ils épousent les commandements. Ces mots sont, entre autres, rencontre, partage (coordonnés dans « rencontre et partage », ils en jettent), respect, accueil, écoute, qui ne sont modernes que quand ils sont suivis des mêmes compléments (mêmes, au sens où ils suintent la même moraline), tels « de l’autre », « avec l’autre », « de l’étranger », « avec l’étranger », « du migrant », « avec le migrant », « des sans-papiers », « avec les sans-papiers », etc.

Ecoute, dérivé du verbe écouter, est un vieux mot français, que les moralinateurs modernes se sont appropriés, comme les bourgeois voraces l’ont fait de la plus-value qu’ils tirent du travail de ceux qu’ils exploitent. Il est attesté à partir du début du XIIe siècle d’abord pour désigner une personne qui écoute (un « espion »), puis le lieu d’où l’on peut écouter (1401), enfin « l’action d’écouter, de faire le guet (1411).

Dans son Dictionnaire universel (1690), Furetière relève le sens attesté en 1401 (« lieu d’où l’on peut écouter »), dont la construction de collèges et de couvents a assuré le succès : « tribune secrète dans un couvent, un collège ». C’est ce sens qui est exposé dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française (de 1694 à la neuvième édition actuelle) : « Lieu d’où l’on écoute sans être vu » (remarque : « il est plus ordinaire au pluriel ; il était dans les écoutes en Sorbonne, dans la classe »). Cette définition est précédée dans la huitième édition (1932-35) de la mention : « terme d’architecture ancienne » (ce qui implique qu’il n’y a plus d’écoutes aménagées dans les bâtiments récents) et elle est illustrée, à partir de la sixième édition, de cet exemple : Il y avait en Sorbonne des écoutes où se tenaient les docteurs pour entendre les disputes publiques. A ce sens, les académiciens ajoutent un sens figuré : « on dit figurément être aux écoutes pour être attentif à ce qui se passera dans une affaire, afin d’en tirer ses avantages » (1694, 1762, 1798), lequel est exposé ainsi à compter de 1832-35 : « figuré et familier, être aux écoutes, être attentif à recueillir ce qui se dit ou ce qui se passe dans une affaire, afin d’en tirer avantage » (exemple : on parle d'une telle affaire, il y a bien des gens qui sont aux écoutes). Enfin, la définition est complétée de cet emploi : « on appelle dans les monastères de filles une sœur écoute la religieuse qu’on donne pour assistante à une autre qui va au parloir, afin d’écouter ce qu’on dit dans la conversation » (de 1694 à la neuvième édition actuelle, où la fonction que le mot désigne est tenue désuète : « en apposition, sœur écoute, religieuse qui accompagnait au parloir une autre religieuse »). A ces trois sens, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ajoute l’emploi d’écoute dans les armées (« terme d’art militaire, puits de mine ou galerie d’où l’on peut entendre si le mineur ennemi travaille et chemine ») et en vénerie : « terme de chasse, oreilles du sanglier ».

La langue des techniques (radio, téléphone, télécommunications, etc.) a élargi les emplois d’écoute, comme l’attestent les locutions relevées dans le Trésor de la langue française (1971-94) et dans le Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition) :  « être à l’écoute : écouter une émission de radio » ; « à l’écoute (de), en train d’écouter » ; « fait d’écouter (ou de surveiller) une émission radiophonique ou une conversation téléphonique ; écoutes téléphoniques ; service, table d’écoute ; se mettre à l’écoute ; poste d'écoute » ; « avoir l’écoute de, avoir l’oreille de, l’appui de » (Trésor de la langue française) ; « prendre l’écoute, se mettre à l’écoute, heure de grande écoute ; l’écoute d’une station, le public qui suit ordinairement ses émissions ; indice d’écoute, estimation, par sondage, de la proportion du public qui suit les programmes d'une station ou une émission déterminée ; table d’écoute, dispositif permettant de surveiller et d’enregistrer les communications téléphoniques à l’insu des interlocuteurs ; au pluriel, écoutes officielles, autorisées par la justice ; écoutes sauvages, illégales ; par métonymie, les écoutes, les enregistrements ou les résumés des conversations ainsi surveillées » (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication).

Dans aucun de ces dictionnaires, il n’est fait référence au sens d’écoute dans la moraline moderne, sinon de façon allusive, dans les emplois figurés de ce mot : « Expression, être à l’écoute, aux écoutes de, être attentif à ce qui est dit ; figuré, être à l’écoute de l’actualité, de l’opinion publique ». Dans les injonctions moralinatrices, l’émetteur des messages à écouter n’est pas l’actualité, ni l’opinion publique, mais l’autre, le pauvre, la victime, le salarié, le migrant, l’incendiaire de bibliothèques, l’immigré, les enfants d’immigrés, deuxième, troisième, quatrième, énième génération, les sans-papiers, etc. ; en bref, les nouveaux saints et les martyrs modernes, aux pieds de qui il est devenu obligatoire de se prosterner. C’est à leur écoute qu’il nous est intimé de nous mettre ou d’être en permanence et sans répit. Toute cette moraline sent le flic, l’indic, l’espion, le cagot, évidemment. Qui a un peu de culture sait que l’écoute est récurrente dans les livres religieux, et pas seulement dans les couvents ou dans les services de basse police. Le croyant écoute la parole de Dieu (et d’Allah, bien sûr) et il s’engage à la suivre, comme il suit un chemin tracé ou la voie juste (ou charia). C’est aussi un des fondements, avec le partage, l’accueil, le respect, la rencontre, de la nouvelle religion des modernes qui est à la religion ce que le topinambour est à la pomme de terre et les barbouzes à la police : un vil ersatz, comme le dit sans ambages les promoteurs des « groupes (groupuscules ?) Ecoute et Partage », lesquels « sont avant tout des lieux et des moments où chacun peut, librement et sans crainte d’être jugé, s’écouter ou écouter l’autre en profondeur et partager en vérité ce qui lui tient à cœur ». Amen et, ajoutera insolemment celui qui connaît l’histoire de France, comme Mitterrand quand il faisait écouter par les gendarmes les médisants de Paris et même le ravi Plenel.

 

 


Commentaires

Moralinodies et écouteries:
- chez Thucydide, on trouve cette parole exemplaire que les Athéniens lâchèrent in petto aux Lacédémoniens venus plaider leur cause : "Pourquoi respecter les lois, puisque nous sommes les plus forts ?". Ce qui a bien plu à Nietzsche et on le comprend.
- "Nous avons destiné beaucoup de Djinns (عَفَارِيت) et d’hommes pour l’Enfer. Ils ont des cœurs, mais ne comprennent pas. Ils ont des yeux, mais ne voient pas. Ils ont des oreilles, mais n’entendent pas. Ceux-là sont comme les bestiaux, même plus égarés encore. Tels sont les insouciants." ( Al-Aâraf, V. 179). Note personnelle : l’enfer est pavé de bonnes intentions et l’écoute est son prophète.

Écrit par : P.A.R. | 27 avril 2009

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