30 avril 2009
Immarcescible
En latin, Tertullien, écrivain chrétien de Carthage (IIIe siècle), emploie immarcescibilis (il est le seul à employer cet adjectif selon Gaffiot, in Dictionnaire latin français, Hachette, 1937) au sens de « qui ne se flétrit point ». Cet adjectif est dérivé du verbe latin marcescere, « se flétrir, se fâner ». Il est attesté en 1482 dans des contextes religieux, vies de saints et Mystères : divinité inmarcessible, haute puissance immarcessible, en gloire immarcessible, grande rétribution de vie éternelle et de couronne de gloire immarcessible. Dans le Dictionnaire de l’Académie française, où il est enregistré à compter de la quatrième édition (1762), il est écrit avec deux s, immarcessible, jusqu’en 1878. On peut se demander aussi dans quelle mesure ce « terme didactique » est familier aux académiciens : en 1762, la définition, de toute évidence inexacte, est « qui est incorruptible » ; en 1798 et dans les éditions suivantes, elle est corrigée en « qui ne peut se flétrir », mais aucun exemple ne l’illustre, de sorte que l’on ne sait quelles réalités du monde peuvent être qualifiées de cette épithète. Il en va de même chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « terme didactique, qui ne peut se flétrir »), qui rétablit l’orthographe juste, au sens où elle est conforme à l’étymon latin : « l’Académie écrit immarcessible par deux ss ; mais c'est évidemment une faute, le mot venant de marcescere ».
Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), il est précisé, de ce « terme didactique », qu’il se dit « au propre et au figuré » ; donc des végétaux et de réalités qui ne sont pas des végétaux. Mais aucun exemple n’illustre ce sens. Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) le mentionnent comme littéraire et ils en illustrent l’emploi de trois extraits d’écrivains ; Queneau (Loin de Rueil, 1944 : les lois immarcescibles de l'optique géométrique – on peut se demander si Queneau n’a pas employé cet adjectif de façon volontairement impropre) ; Arnoux (1961 : un souvenir (...) immarcescible (...) un de ces souvenirs si solides, si présents qu’on a pour ainsi dire jamais besoin d’y penser) ; Moréas (1884 : « Ainsi, je t’ai créé de la suprême essence, / Fantôme immarcessible au front d’astres nimbé, / Pour me purifier de la concupiscence, / Pour consoler mon cœur dans l’opprobre tombé »). De toute évidence, cet adjectif a des « connotations » (comme on dit) religieuses ou mystiques, ce dont témoigne cet exemple cité par les académiciens (neuvième édition, en cours de publication) : la couronne immarcescible des martyrs. Il se dit surtout de réalités de la religion (divinité, couronne des martyrs, espérance, foi) ou de hautes réalités, semblables à celles de la religion : un optimisme immarcescible, écrivent les académiciens. Hors de ces contextes, l’emploi de cet adjectif, tel qu’il s’observe dans la presse à prétentions « culturelles » - en un mot la presse cultureuse – ne peut être que le fait de matamores de l’expression.
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28 avril 2009
Convivialité
Le mot est attesté en 1816 dans un récit de voyage (Voyage d'un Français en Angleterre). Littré le tient à tort pour un dérivé de l’adjectif convivial. En fait, comme le confirme la première attestation au sujet de l'Angleterre, il est emprunté de l’anglais conviviality (attesté en 1791), lequel est défini ainsi dans le Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English (1974) : « merry-making ; being convivial (gay, fond of chatting, merry-making) ».
Dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), Littré en fait un « mot de Brillat-Savarin », qui a pour sens « goût des réunions joyeuses et des festins », Brillat-Savarin (1755-1826) ayant écrit : « la gourmandise est un des principaux liens de la société ; c’est elle qui étend graduellement cet esprit de convivialité qui réunit chaque jour les divers états, les fond en un seul tout, anime la conversation, et adoucit les angles de l’inégalité conventionnelle » (Physiologie du goût, 1825). Ce mot n’apparaît ni dans la septième édition (1878), ni dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française. En revanche, quand il est employé dans le sens qui est le sien chez Littré (« goût des réunions joyeuses et des festins »), il est jugé vieilli dans le Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication), jugement dont s’abstiennent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94, « goût des réunions et des festins »), publié deux ou trois décennies antérieurement, il est vrai.
Pourtant, ce qui fait la modernité de ce mot, ce n’est pas seulement l’attestation relativement récente (il a moins de deux siècles), ni l’origine anglaise, mais le nouveau sens, dans lequel il est employé par le philosophe jésuite Ivan Illich, très brillant et hostile à toute forme d’institutionnalisation sociale ou intellectuelle. En 1973, est publié en français l’ouvrage qui porte comme titre La Convivialité et dans lequel Illich fait de ce mot et du « concept » qu’il désigne le fondement d’un ordre nouveau, comme cela est clairement exprimé dans le Trésor de la langue française (1971-94), où le mot, entendu dans ce nouveau sens, est tenu pour un néologisme : « l’ensemble des rapports autonomes et créateurs entre les personnes d’une part, et des rapports entre les personnes et leur environnement d’autre part ». Ce n’est pas une définition, c’est, avec les mots fétiches de la modernité et les mots phares de la NLF, ensemble, autonome, créateur, personnes, rapports, environnement, un condensé du grand programme moderne. Les académiciens (neuvième édition) sont, comme il se doit, moins lyriques dans la définition qu’ils proposent de la convivialité. Ils s’en tiennent à « caractère d’une société qui favorise les échanges, les relations franches et amicales entre les personnes, entre les groupes ». Pourtant, entre les mots, on lit l’esquisse de l’utopie moderne, celle des gogos qui croient qu’une société peut être autre chose qu’un agrégat d’intérêts divergents ou contraires et d’appétits féroces, que seul l’Etat, quand il existe, est en mesure de contenir pour imposer un semblant d’intérêt général ou de bien public. Le péan écrit par un vrai croyant qui, dans Wikipédia, chante les infinis mérites de la convivialité selon Illich est, de ce point de vue, parfaitement en accord avec l’illusion moderne. Citons quelques extraits pour le fun : « L’acte de manger a beaucoup d’implications sociales et affectives (…) Du repas pris en commun à l’art de vivre en commun, la « convivialité » d’Ivan Illich passe à une réflexion critique sur la société d’où les citoyens sont absents (…) Ainsi, l’école uniformise et rejette au lieu de former, la voiture immobilise au lieu de transporter, la médecine ne soigne plus mais rend malade, l’énergie n’assure plus le confort mais met en danger (…) Illich définit trois critères indispensables pour qu’une instrumentation ou une institution soit considérée comme juste ou conviviale : elle ne doit pas dégrader l’autonomie personnelle en se rendant indispensable ; elle ne suscite ni esclave, ni maître ; elle élargit le rayon d’action personnelle ». Amen…
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27 avril 2009
Ecoute
La moraline moderne qui s’est substituée à l’ancienne morale, celle qui était fondée sur les mœurs, au point que l’on pensait alors, dans des temps très anciens et même reculés, qu’un peuple qui a des mœurs n’a pas besoin de lois, cette moraline a, comme disait Montaigne, « un dictionnaire tout à part elle » : elle a des mots qui y sont propres, des mots neufs, inédits, inouïs, dont le sens moralineux résulte d’un détournement de sens et qui signalent, par leur « radicale » nouveauté, la (prétendue) nouveauté de la moraline dont ils épousent les commandements. Ces mots sont, entre autres, rencontre, partage (coordonnés dans « rencontre et partage », ils en jettent), respect, accueil, écoute, qui ne sont modernes que quand ils sont suivis des mêmes compléments (mêmes, au sens où ils suintent la même moraline), tels « de l’autre », « avec l’autre », « de l’étranger », « avec l’étranger », « du migrant », « avec le migrant », « des sans-papiers », « avec les sans-papiers », etc.
Ecoute, dérivé du verbe écouter, est un vieux mot français, que les moralinateurs modernes se sont appropriés, comme les bourgeois voraces l’ont fait de la plus-value qu’ils tirent du travail de ceux qu’ils exploitent. Il est attesté à partir du début du XIIe siècle d’abord pour désigner une personne qui écoute (un « espion »), puis le lieu d’où l’on peut écouter (1401), enfin « l’action d’écouter, de faire le guet (1411).
Dans son Dictionnaire universel (1690), Furetière relève le sens attesté en 1401 (« lieu d’où l’on peut écouter »), dont la construction de collèges et de couvents a assuré le succès : « tribune secrète dans un couvent, un collège ». C’est ce sens qui est exposé dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française (de 1694 à la neuvième édition actuelle) : « Lieu d’où l’on écoute sans être vu » (remarque : « il est plus ordinaire au pluriel ; il était dans les écoutes en Sorbonne, dans la classe »). Cette définition est précédée dans la huitième édition (1932-35) de la mention : « terme d’architecture ancienne » (ce qui implique qu’il n’y a plus d’écoutes aménagées dans les bâtiments récents) et elle est illustrée, à partir de la sixième édition, de cet exemple : Il y avait en Sorbonne des écoutes où se tenaient les docteurs pour entendre les disputes publiques. A ce sens, les académiciens ajoutent un sens figuré : « on dit figurément être aux écoutes pour être attentif à ce qui se passera dans une affaire, afin d’en tirer ses avantages » (1694, 1762, 1798), lequel est exposé ainsi à compter de 1832-35 : « figuré et familier, être aux écoutes, être attentif à recueillir ce qui se dit ou ce qui se passe dans une affaire, afin d’en tirer avantage » (exemple : on parle d'une telle affaire, il y a bien des gens qui sont aux écoutes). Enfin, la définition est complétée de cet emploi : « on appelle dans les monastères de filles une sœur écoute la religieuse qu’on donne pour assistante à une autre qui va au parloir, afin d’écouter ce qu’on dit dans la conversation » (de 1694 à la neuvième édition actuelle, où la fonction que le mot désigne est tenue désuète : « en apposition, sœur écoute, religieuse qui accompagnait au parloir une autre religieuse »). A ces trois sens, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ajoute l’emploi d’écoute dans les armées (« terme d’art militaire, puits de mine ou galerie d’où l’on peut entendre si le mineur ennemi travaille et chemine ») et en vénerie : « terme de chasse, oreilles du sanglier ».
La langue des techniques (radio, téléphone, télécommunications, etc.) a élargi les emplois d’écoute, comme l’attestent les locutions relevées dans le Trésor de la langue française (1971-94) et dans le Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition) : « être à l’écoute : écouter une émission de radio » ; « à l’écoute (de), en train d’écouter » ; « fait d’écouter (ou de surveiller) une émission radiophonique ou une conversation téléphonique ; écoutes téléphoniques ; service, table d’écoute ; se mettre à l’écoute ; poste d'écoute » ; « avoir l’écoute de, avoir l’oreille de, l’appui de » (Trésor de la langue française) ; « prendre l’écoute, se mettre à l’écoute, heure de grande écoute ; l’écoute d’une station, le public qui suit ordinairement ses émissions ; indice d’écoute, estimation, par sondage, de la proportion du public qui suit les programmes d'une station ou une émission déterminée ; table d’écoute, dispositif permettant de surveiller et d’enregistrer les communications téléphoniques à l’insu des interlocuteurs ; au pluriel, écoutes officielles, autorisées par la justice ; écoutes sauvages, illégales ; par métonymie, les écoutes, les enregistrements ou les résumés des conversations ainsi surveillées » (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication).
Dans aucun de ces dictionnaires, il n’est fait référence au sens d’écoute dans la moraline moderne, sinon de façon allusive, dans les emplois figurés de ce mot : « Expression, être à l’écoute, aux écoutes de, être attentif à ce qui est dit ; figuré, être à l’écoute de l’actualité, de l’opinion publique ». Dans les injonctions moralinatrices, l’émetteur des messages à écouter n’est pas l’actualité, ni l’opinion publique, mais l’autre, le pauvre, la victime, le salarié, le migrant, l’incendiaire de bibliothèques, l’immigré, les enfants d’immigrés, deuxième, troisième, quatrième, énième génération, les sans-papiers, etc. ; en bref, les nouveaux saints et les martyrs modernes, aux pieds de qui il est devenu obligatoire de se prosterner. C’est à leur écoute qu’il nous est intimé de nous mettre ou d’être en permanence et sans répit. Toute cette moraline sent le flic, l’indic, l’espion, le cagot, évidemment. Qui a un peu de culture sait que l’écoute est récurrente dans les livres religieux, et pas seulement dans les couvents ou dans les services de basse police. Le croyant écoute la parole de Dieu (et d’Allah, bien sûr) et il s’engage à la suivre, comme il suit un chemin tracé ou la voie juste (ou charia). C’est aussi un des fondements, avec le partage, l’accueil, le respect, la rencontre, de la nouvelle religion des modernes qui est à la religion ce que le topinambour est à la pomme de terre et les barbouzes à la police : un vil ersatz, comme le dit sans ambages les promoteurs des « groupes (groupuscules ?) Ecoute et Partage », lesquels « sont avant tout des lieux et des moments où chacun peut, librement et sans crainte d’être jugé, s’écouter ou écouter l’autre en profondeur et partager en vérité ce qui lui tient à cœur ». Amen et, ajoutera insolemment celui qui connaît l’histoire de France, comme Mitterrand quand il faisait écouter par les gendarmes les médisants de Paris et même le ravi Plenel.
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26 avril 2009
Objectivité
Dérivé d’objectif, ce nom est attesté au tout début du XIXe siècle dans un ouvrage sur Kant, au sens de « caractère de ce qui existe indépendamment de la pensée » et, dans le Dictionnaire universel de Boiste, au sens de « caractère de ce qui existe en tant qu’objet ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) le relève comme un « terme de philosophie moderne », au sens de « qualité de ce qui est objectif » et « d’existence des objets en dehors de nous », et comme un « terme néologique de littérature et de beaux-arts », au sens de « perfection du style, du dessin, de l'exécution en général, qui fait qu’un objet d’art prend une existence individuelle et un caractère tout à fait indépendant des idées particulières de l’auteur » (exemple : « l’objectivité est très puissante dans Shakespeare, dans Molière »), ce dernier sens « néologique » n’apparaissant pas dans le Dictionnaire de l’Académie française (1932-35). Pour les académiciens, c’est un « terme de philosophie », dont les deux sens sont « qualité de ce qui est objectif, existence des objets en dehors de nous » (c’est la définition de Littré qui est reprise) et « soumission de l’esprit à l’objet dans la recherche scientifique », qui est le sens de ce mot dans une expression comme objectivité scientifique, qui peut être tenue pour redondante (la « subjectivité scientifique » n’a jamais eu d’existence – sauf dans la science sociale). Dans le Trésor de la langue française (1971-94), l’objectivité philosophique est glosée ainsi : « qualité de ce qui existe en soi, indépendamment du sujet pensant » l’objectivité dans les sciences, ainsi : « qualité de ce qui donne une représentation fidèle de la chose observée » (« telle est donc la première condition de l’objectivité : ce qui est objectif doit être commun à plusieurs esprits, et par conséquent pouvoir être transmis de l’un à l’autre, et comme cette transmission ne peut se faire que par ce « discours » qui inspire tant de défiance à M. Le Roy, nous sommes bien forcés de conclure: pas de discours, pas d’objectivité », Poincaré, 1905). Ces deux types d’objectivité sont définis à peu près dans les mêmes termes par les académiciens (neuvième édition, en cours de publication) : « caractère de ce qui est objectif, de ce qui existe indépendamment de l’esprit » et « qualité de ce qui donne une représentation fidèle d’un objet de connaissance ».
Au XXe siècle, le mot déborde du vocabulaire spécialisé de la philosophie ou de la science et s’établit dans la langue commune. En 1903, Romain Rolland emploie objectivité dans un sens banal, hors de toute science ou de toute prétention à la science : « disposition d’esprit de celui qui voit les choses sans passion ni parti pris », que les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) définissent ainsi : « fait d’être dépourvu de partialité » et les académiciens (neuvième édition, en cours de publication), en ces termes : « qualité d’une personne impartiale, dénuée de parti pris dans ses opinions, dans ses jugements » (exemples : l’objectivité d’un historien ; ce journaliste manque d’objectivité ; en toute objectivité, on ne peut lui donner tort). Cette évolution n’étonnera personne. Vu le prestige en France de la philosophie de Kant et le prestige encore plus grand qu’y a acquis la science, il était dans l’ordre des choses que les journalistes et les gens des media se revêtent des oripeaux de l’objectivité, pour changer le vil plomb de leurs partis pris en pur or de science.
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25 avril 2009
Plaque minéralogique
La minéralogie étant la « science qui étudie les minéraux » (Trésor de la langue française, 1971-94) ou la « science qui a pour objet l’étude des minéraux » (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition) et minéralogique l’adjectif qui en est dérivé (« qui ressortit à la minéralogie », Trésor de la langue française, et « relatif à la minéralogie », Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition), on ne comprend pas pourquoi les plaques d’immatriculation des véhicules à moteur sont nommées plaques minéralogiques, ces plaques, certes métalliques, n’ayant aucun rapport avec la science qui étudie les minéraux.
L’explication qui est avancée est la suivante. Elles sont dites minéralogiques, parce qu’elles sont ou étaient à l’origine éditées par le service des Mines qui dépendait du Ministère de l’Industrie. C’est ainsi qu’est glosé minéralogique dans le Trésor de la langue française : « qui concerne le service des Mines » (« arrondissement minéralogique : division administrative du service des Mines, chargée notamment de s’occuper des mines, des carrières et des véhicules automobiles » et numéro, plaque minéralogique : « numéro, plaque d'immatriculation d'un véhicule automobile, autrefois délivré(e) par le service des Mines ») ; et dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française : « relatif au service des Mines », « numéro minéralogique, numéro d’immatriculation des véhicules automobiles qui, à l’origine, était attribué par l’administration des Mines » (exemples : plaque minéralogique ; on dit aussi numéro d'immatriculation, plaque d'immatriculation).
Tout cela est bel et bon. Mais pourquoi ce qui est relatif au service des Mines, c’est-à-dire à une division de l’administration française, certes prestigieuse, et non un département du CNRS ou un laboratoire d’une grande université scientifique, a été dit minéralogique et non pas minier ou de ces néologismes aventurés : minieuse ou miniaire ? La réponse est donnée par l’histoire de la langue, et en particulier par le sens qu’a eu le nom minéralogie au XVIIIe siècle et qu’il a perdu dans la langue moderne.
Minéralogie est composé de l’adjectif et nom minéral et de l’élément grec – logie, qui signifie « traité ou « science ». Il est attesté en 1649 au sens de « science qui s’occupe des sels minéraux » et en 1753, chez le baron d’Holbach, au sens de « science qui s’occupe des minéraux ». En réalité, c’est la définition de la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762) qui met sur la voie : « terme didactique ; science, connaissance des minéraux, et de la manière de les tirer du sein de la terre » (1762 et 1798). L’important est la « manière de les tirer du sein de la terre », laquelle relève de la technique et non plus de la science, des ingénieurs et non plus des savants. C’est de ce dernier sens que se sont souvenus les fonctionnaires quand ils ont constitué des services chargés de recenser les mines et d’en surveiller l’exploitation pour dériver un adjectif qui se rapporterait à cette activité : non pas minier, qui aurait fait ouvrier, mais minéralogique, relevé au sens de « qui concerne la minéralogie » (dans le sens classique de ce nom, comme l’atteste l’exemple carte minéralogique) dans la cinquième et dans la sixième éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1798 et 1832-35).
Dans les dictionnaires des XIXe et XXe siècles, la définition de minéralogie est lestée de tout ce qui se rapporte à la « manière de tirer les minéraux du sein de la terre » et elle est centrée sur la seule science : « partie de l’histoire naturelle qui traite des minéraux ; traité, ouvrage de minéralogie » (Dictionnaire de l’Académie française, 1832-35, 1932-35) ; « science qui a pour objet l’étude des minéraux » (neuvième édition, en cours de publication) ; « partie de l’histoire naturelle qui traite des minéraux, c’est-à-dire des combinaisons non organiques des éléments telles qu’elles se trouvent dans la nature » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ; « Géologie, science qui étudie les minéraux » (Trésor de la langue française, 1971-94). Cette réduction ou amputation sémantique explique que minéralogique quand il est épithète de plaque, carte, numéro, service, arrondissement soit devenu opaque.
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23 avril 2009
Tolérer
Emprunté du latin classique tolerare, « supporter, endurer », tolérer est attesté à la fin du XIVe siècle et aux XVe et XVIe siècles, il a trois sens : « supporter quelque chose de désagréable ou quelqu’un » ; « supporter chez autrui ce qu’on n’approuve pas » (des abus, par exemple) ; « supporter une épreuve physique ».
Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1762, 1798, 1832-35), seul le deuxième de ces trois sens est relevé : « souffrir, avoir de l’indulgence par quelque considération pour des abus » (exemples : on tolère toute sorte de religions en ce pays-là ; il y a des Etats chrétiens où l’on tolère les Juifs, où l’on tolère l’exercice du judaïsme ; Dieu tolère les impies pour un temps ; il ne faut pas que les princes tolèrent les mauvais juges ; tolérer un petit mal, pour en éviter un plus grand). Le mot qui revient dans les définitions des siècles classiques est bien, employé comme un adjectif attribut et qui, par sa présence, signe en quelque sorte l’appartenance de ce verbe et des actions qu’il représente à l’Empire du Bien, comme dit Muray, même si bien est précédé de l’adverbe négatif et que les choses qui doivent être tolérées soient qualifiées de « pas bien » : « avoir de l’indulgence pour des choses qui d’elles-mêmes ne sont pas bien » (1694), « supporter des choses qui d’elles-mêmes ne sont pas bien » (1762, 1798), « supporter des choses qui d’elles-mêmes ne sont pas bien ou que l’on croit n’être pas bien ». Le grand combat du Bien contre le Mal a commencé bien avant l’époque actuelle ou, pour dire les choses plus exactement, aujourd’hui, la modernité ayant aboli le Mal, c’est le Bien qui règne partout nécessairement : il n’y a plus ni lutte, ni combat. Dans les siècles classiques, le Mal n’était pas aboli, il n’était pas nié non plus ; il était seulement toléré, on le souffrait, on était incité à se montrer indulgent à son endroit.
Même le positiviste Littré, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), sépare le bien du mal, défini en l’occurrence par l’absence de bien. Tolérer, c’est « avoir de l’indulgence pour des choses qui ne sont pas bien ou que l’on ne croit pas bien », mais que Littré, à la différence des académiciens, distingue de tolérer, au sens d’exercer la tolérance religieuse. Il relève aussi le sens médical que prend tolérer : « en termes de médecine », c’est « avoir de la tolérance pour un médicament » (exemple : « le tartre stibié ne fut pas toléré ») et il prend soin de distinguer tolérer de souffrir : « on tolère les choses lorsque, les connaissant et ayant le pouvoir en main, on ne les empêche pas ; on les souffre lorsqu’on ne s’y oppose pas, faisant semblant de les ignorer, ou ne pouvant les empêcher. Dans tolérer il y a un fonds d’indulgence ; dans souffrir il y a un fonds de patience ».
La référence à ce qui est bien ou à ce qui n’est pas bien disparaît dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française : tolérer, c’est « supporter » (des médicaments, des crudités) ; « ne pas réprimer certains abus, supporter chez autrui ce que l’on n’approuve pas » (il y a des pays où l’on autorise l’exercice de tous les cultes et d’autres où l’on ne fait que le tolérer) ; « il se dit dans un sens analogue en parlant des personnes » (tolérer quelqu’un), ainsi que dans les dictionnaires actuels, ce qui se conçoit, puisque, le Mal étant aboli, il n’est plus nécessaire de faire référence au Bien – lequel est implicite.
Un des mérites (souvent involontaires) des auteurs de dictionnaires est de décaper les illusions que suscitent les idéologies. Dans les croyances modernes, tolérer, c’est le nec plus ultra, c’est ce qui se fait de mieux en matière de politique, c’est l’Everest de la morale. Or, la langue dément cela. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), tolérer est récuré. Quand ce verbe a pour sujet un être humain, il a pour sens « ne pas user, souvent avec condescendance, du pouvoir, de l’autorité que l’on détient pour interdire quelque chose, pour empêcher de faire quelque chose ». La source de la tolérance, c’est la condescendance, comme Littré l’écrit à juste titre (cf. ci-dessus) : « on tolère les choses lorsque, les connaissant et ayant le pouvoir en main, on ne les empêche pas » ou comme dans ce beau spécimen de tolérance : « Tout en proclamant l’égalité des âmes, le christianisme a longtemps toléré l’esclavage comme une forme sociale dont il lui suffirait de corriger l’esprit » (1957). En bref, c’est « faire preuve de mansuétude, d’indulgence », même à l’encontre de ce qui est intolérable.
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21 avril 2009
Réappropriation
Appropriation et surtout le nom qui en est dérivé, réappropriation, sont furieusement modernes ou, pour parler moderne, sont tendance : naguère, on aurait dit « in », « dans le vent » ou « à la mode ». Il n’est pas d’événement festif, organisé par la commission « événements culturels » d’une quelconque commune de France, qui ne comprenne pas d’opération de réappropriation de la rue, de la ville, du centre ville, des berges de la Seine ou de la Garonne ou du Rhône ou de la Saône, etc. par les citoyens (habitants, promeneurs, pousseurs de landau, patineurs, amoureux, etc.), qui contribuent ainsi, le cœur en fête, à leur propre asservissement.
Réappropriation est même si moderne qu’il n’est pas dans le Trésor de la langue française (1971-94). Pour en comprendre le sens ou, plus exactement, pour cerner ce en quoi il est moderne, il faut donc se rabattre sur la matrice. Appropriation est attesté au XIVe siècle au sens « d’action naturelle par laquelle les aliments pénètrent dans l’organisme ». C’est un terme de médecine, emprunté du latin tardif, où il signifie « assimilation par l’organisme ». Le nom, au début du XVIe siècle, est attesté comme terme de rhétorique au sens « d’adaptation de mots » et, au XVIIe siècle, il désigne l’action de s’attribuer des biens (Dictionnaire universel, 1690, Furetière : « action par laquelle on s’approprie ; les ambitieux et les avares ne cherchent qu’à se faire l’appropriation du bien d’autrui »). Dans le Dictionnaire de l’Académie française, à compter de la quatrième édition (1762), il a deux sens (1762, 1798, 1832-35) : « action de s’approprier une chose » (l’appropriation d’une terre) et « en termes de chimie, état où sont mis deux corps qui ne peuvent s’unir ensemble que par le concours d’un troisième corps, qui dispose les deux premiers à s’unir », ce second sens étant la survivance du sens médical attesté au XIVe siècle.
En 1866, dans le Larousse du XIXe siècle, il est enregistré avec le sens « d’action de rendre propre, net » (« l’appropriation de mon cabinet ne m'a pas demandé moins de deux heures »), sens que Littré expose d’abord dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « action d’approprier, de rendre propre à » (« l’appropriation d’un local au service des malades ») et qu’il fait suivre des deux autres sens : « action de s’approprier une chose » et « terme de chimie ancienne ; disposition de deux corps à se combiner par l’addition d'un troisième », ce dernier disparaissant des septième, huitième et neuvième éditions du Dictionnaire de l’Académie française. Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) répartissent les sens dans deux ensembles, suivant que « l’idée dominante » est « l’adaptation » ou la « propriété » : « action d’adapter quelque chose à un usage déterminé » (« appropriation des choses passées au temps présent », « appropriation du style homérique à un récit moderne », « appropriation de certains animaux à nos besoins de culture et de transport ») et « action de s’approprier une chose, d’en faire sa propriété » (« appropriation privée des moyens de production »), répartition que les académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, simplifient en « action d’approprier » et « action de s’approprier », retenant la seule syntaxe du verbe (« approprier quelque chose à quelque chose » v. « s’approprier quelque chose ») comme critère distinctif.
Pour comprendre le succès de réappropriation dans la langue des festivités modernes, il faut passer par le marxisme qui a inventé jadis la célèbre appropriation (par la bourgeoisie, vorace cela va sans dire, ou par le Grand Capital, encore plus vorace) des moyens de production ou même l’appropriation par les bourgeois de la plus-value tirée du travail des prolétaires. L’exploitation privant les travailleurs du fruit légitime de leur travail, ceux-ci sont incités à se réapproprier ce que le Capital, les bourgeois, les nantis, les dominants, les exploiteurs, etc. leur ont ou auraient dérobé : ce n’est pas la restitution par le pillage à la manière des maoïstes qui, au début des années 1970, dévalisaient les commerces de cigares, de caviar, de champagne et de foie gras, pour faire la fête gratis, mais un succédané : on décrète la réappropriation des berges de la Seine qui auraient été accaparées par le Capital et on les transforme en plages publiques ouvertes à tous ; avant la réappropriation, elles étaient des lieux de promenade, après la réappropriation, elles deviennent des lieux de farniente. La même réappropriation s’applique aux parcs publics, au centre historique des villes, aux rues, qu’elles soient commerçantes ou non, aux quartiers piétonniers, aux anciens quartiers ouvriers, aux usines à l’abandon, aux friches industrielles, aux villages désertés, aux mines et aux terrils, et même à la mémoire, à l’histoire, au patrimoine, etc. etc. etc. Tout peut devenir la cible d’une opération de réappropriation. Pour cela, il suffit qu’une commune se dote d’une commission « événements socioculturels » (ou autres) et qu’elle place à la tête de cette commission, non pas des fonctionnaires municipaux plan-plan ou pépères, mais des concepteurs en événementiel (cet adjectif rimant assez justement avec démentiel), venus du Marais ou de la pub com et qui soient subversifs, dérangeants, anticonformistes avec l’argent public – surtout l’argent des pauvres qu’il est aisé de s’approprier par le leurre de la réappropriation. Ainsi, les citoyens n’y voient que du feu et les bénéficiaires des juteuses réappropriations, ceux qui accaparent la plus-value tirée du travail du peuple, eux, gardent leur bonne conscience aussi pure et immaculée que la conception de la Vierge.
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20 avril 2009
Décence
George Orwell ou, plus exactement, les traducteurs et les commentateurs de son œuvre, dont J-Cl Michéa, ont furieusement contribué au succès actuel de la notion (ou du terme) de « décence » ou de « décence ordinaire » ou de « décence commune », tous mots qui traduisent l’expression, chère à Orxell, de common decency. S’il est un mot français qui a toujours eu, depuis six siècles (il est attesté au XIVe siècle), un sens clair – et généralement un seul sens -, c’est le nom décence, emprunté du latin decentia, traduit dans le Dictionnaire latin français par « convenance » et dérivé de decens, « convenable, séant, décent, bienséant ». Autrement dit, pendant vingt-siècles, du latin classique au français actuel, que ce soit sous la forme decentia, descence ou décence, le mot a conservé le même sens et a désigné, dans la morale humaine, une même « valeur » - ce à quoi les hommes, quelque religion qu’ils aient professée, accordent ou ont accordé du prix.
De la première édition (1694) à la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française, il est ainsi défini : « Bienséance, honnêteté extérieure » (exemples : Il n’est pas de la décence de faire telle chose ; cela n'est pas dans la décence). En 1798 (cinquième édition), la définition est un peu plus ample (« bienséance, honnêteté extérieure, convenance avec les lieux, les temps et les personnes »), mais les exemples sont identiques. Ce qui est nouveau, c’est l’idée que les formes de la décence s’adaptent « aux lieux, aux temps, aux personnes » ; elles ne sont pas éternellement les mêmes, mais elles changent suivant les climats, les siècles et même en fonction des personnes ; autrement dit, elles sont relatives. Les académiciens reprennent cette idée dans la sixième édition (1832-35) : « honnêteté extérieure ; bienséance qu'on doit observer quant aux lieux, aux temps et aux personnes » (mêmes exemples que dans les éditions antérieures), et ils distinguent le principe de l’application qui en est fait dans la société : « il se dit, particulièrement, de la bienséance en ce qui concerne la pudeur » (exemples : avoir un maintien plein de décence ; mettre de la décence dans ses expressions ; cette femme est toujours vêtue avec beaucoup de décence ; garder la décence).
Chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), la relativité de la décence est amplifiée, signe que Littré a conscience que tous les hommes n’accordent pas le même prix à la décence ou aux mêmes formes de décence et que cette valeur peut ne pas être uniforme à une époque donnée : « honnêteté qu’on doit garder dans les actions, les discours, les habits, la contenance, etc. et dont la règle est prise non seulement des préceptes de la morale, mais encore de l’âge, de la condition, du caractère dont on est, du temps et du lieu où l’on se trouve, des personnes avec lesquelles on vit ». Est cité un extrait du Siècle de Louis XIV, dans lequel Voltaire tient les femmes pour les principaux promoteurs de cette valeur : « la décence, dont on fut redevable principalement aux femmes qui rassemblèrent la société chez elles, rendit les esprits plus agréables, et la lecture les rendit à la longue plus solides ». La décence s’observe aussi, selon Littré, dans les façons de parler et les manières de faire : « honnêteté dans le langage, les manières, en ce qui concerne la pudeur » (exemple : « il a une grande décence dans ses expressions et dans son extérieur »). Enfin, le mot aurait un sens affaibli et signifierait aussi « façon convenable », comme chez Voltaire : « il voulait que tous les curés eussent un nombre de quarante écus suffisant pour les faire vivre avec décence ».
Comme il le fait parfois pour distinguer des synonymes ou des mots de sens proche, Littré distingue la décence de la bienséance et de la convenance : « La décence désigne ce qui est honorable ; la bienséance, ce qui sied bien ; la convenance, ce qui convient. Quand on pèche contre la décence, on commet une action qui mérite un blâme moral ; quand on pèche contre la bienséance ou la convenance, on commet une action qui mérite un blâme moins grave et qui ne porte pas sur la moralité. La distinction entre la bienséance et la convenance est plus subtile ; pourtant elle est indiquée par l’étymologie. Bienséance dit plus que convenance ; s’il est bienséant de faire une chose, cela implique qu’il est convenable de la faire ; mais s’il est convenable de faire une chose, cela n’implique pas qu’elle soit bienséante ; il y a dans bienséant le mot bien qui n’est pas dans convenable. Les convenances n’exigent pas tout ce qu’exigent les bienséances. Une femme est habillée avec décence quand elle l’est sans immodestie ; avec bienséance, lorsqu’elle l’est comme l’exige la circonstance où elle doit figurer ; avec convenance, lorsqu’il n’y a rien qui choque dans son habillement ». Que retenir de cela ? Pas grand-chose, sinon que Littré, quand il abandonne le terrain de la langue, est un professeur de vertu hors pair : un vrai positiviste en somme.
Dès le XVIIIe siècle, le mot a un sens solidement établi ; les auteurs de dictionnaires du XXe siècle ne font que répéter les définitions de leurs prédécesseurs : Dictionnaire de l’Académie française (1932-35 : « Bienséance en ce qui concerne les lieux, les temps et les personnes » ; « il se dit, particulièrement, de la bienséance en ce qui concerne les bonnes mœurs ») ; Trésor de la langue française (1971-94 : « réserve et mesure dans le comportement » ; « spécialement, respect des normes morales et des convenances, notamment en matière sexuelle, dans la tenue, les actes et les paroles ») ; Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication) : « bienséance, respect des convenances, retenue dans la conduite et le maintien » ; « bienséance dans le domaine des mœurs ; pudeur ». En anglais, decency a le même sens que décence : “the quality of being decent (right and suitable; respectful ; modest, not likely to shock or embarrass others); (regard for the) general opinion as to what is decent” (Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English, 1974).
De fait, il n’est pas de mot ou de concept plus conservateur que décence, lequel est resté le même, en dépit des bouleversements sociaux, politiques, humains, linguistiques, artistiques, etc. de tout ordre et d’ampleur sans précédent, qui ont affecté Rome, l’empire romain, la Gaule romanisée, le monde franc, la France, l’Ancien Régime, la République, etc. pendant vingt-cinq siècles. Si on devait choisir un emblème de la pérennité a-historique, c’est pour décence qu’il faudrait opter. La common decency, chère à Orwell et à tous ceux qui font connaître son œuvre et sa pensée, n’est en rien différente de la « bienséance » ou de « l’honnêteté extérieure » des académiciens en 1694, de la descence du XIVe siècle ou de la decentia de Cicéron. C’est quelque chose (une valeur, une façon de se tenir à table, des manières de société, des façons de parler, etc.) qui va de soi et que les hommes inculquent à leurs enfants dès leur plus jeune âge. Orwell, on le sait sans doute, et ses commentateurs les plus fervents (Michéa) ont été des marxistes léninistes convaincus, tendance trotskiste, et ils le sont restés jusqu’à leur mort. Orwell assume tout du marxisme léninisme trotskisme, sauf les crimes que Staline a commis contre les communistes : le coup d’Etat d’octobre 1917 le fait tomber en pâmoison ; il admire l’extermination des « insectes nuisibles » (politique de Lénine et de Trotski) ; il approuve le génocide ukrainien (1932-33) ; il a été en Espagne, pendant la guerre civile, dans le « bon » camp, etc. Or, c’est ce « penseur » qui exhume la décence ordinaire ou commune, celle qui est connue de tous depuis la nuit des temps, des placards du vieux bon sens humain, bourgeois et vaguement religieux, où elle était reléguée, pour en faire un « concept moderne » ou pour délimiter le nouvel horizon politique, moral, social. Non, on ne rêve pas. Les marxistes léninistes, après avoir fait la lutte des classes, approuvé la dictature du prolétariat, rêvé de mettre tous les bourgeois, tous les curés, tous les professeurs de morale, tous les soldats, tous les paysans, tous les ouvriers, etc. à la lanterne ou de les enfermer au Goulag, reviennent à la décence – c’est-à-dire à ce dont ils manquent le plus et qui leur a toujours fait défaut. Il faut vraiment que le marxisme léninisme ne soit plus qu’une épave ballottée par les courants pour qu’il s’agrippe à des banches aussi pourries, dans l’espoir illusoire, sans doute, d’éviter la noyade inéluctable. Le plus comique de l’affaire n’est pas le retour à la décence, mais le retour à la décence pure, absolue, éternelle, celle d’avant le relativisme des Lumières, celle d’avant la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l’Académie française, celle qui est valable en tout lieu, à tout moment, pour qui que ce soit, sans tenir compte, ni des réalités humaines, ni des contingences sociales, ni de l’histoire. Il faut vraiment être tombé bien bas pour aspirer au retour impossible de ce que l’on a extirpé de l’humanité pendant plus d’un siècle. Il faut être vraiment indécemment vil ou sans que soit fixée la moindre borne à sa propre indécence pour ressusciter avec la bonne conscience de M. Prudhomme ce que l’on a détruit avec la bonne conscience de MM Marx, Lénine et Trotski.
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18 avril 2009
Collectivité
Ce mot est l’un des plus modernes qui soient. Dérivé de collectif, non pas au sens qu’a cet adjectif quand il est un terme de grammaire, mais entendu dans un sens social, donc moderne, collectivité est attesté dans les années 1830. Théophile Gautier désigne avec ce nom en 1849 des individus groupés dans un but commun ; Proudhon, en 1852, l’emploie dans le sens de « caractère de ce qui est collectif » (collectif pris dans un sens social et non pas grammatical) ; en 1871, c’est « l’état social où la propriété en commun est substituée à la propriété individuelle ».
Il entre dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré comme un « néologisme ». Littré relève les trois sens qu’il a pris en moins de quarante ans d’existence, preuve, s’il en était besoin, que la modernité, notre modernité, celle qui est infligée à la langue, a commencé au XIXe siècle. C’est « qualité, caractère de ce qui est collectif » ; « formation collective, union collective » ; et, « dans le langage socialiste, possession en commun ». Ce qu’il y a d’éloquent et de révélateur, ce sont les exemples qui illustrent ces sens, extraits, pour quatre d’entre eux, du Journal officiel et, pour le cinquième, de la Gazette des tribunaux – ce qui signe l’origine juridique et administrative, donc moderne, de ce mot. Pour ce qui est du premier sens, ce sont : « Individus, les pétitionnaires ne peuvent s'approprier les privilèges de la collectivité nationale » et « la commune de Montmorency objectait que la collectivité des habitants n’avait tiré aucun profit de la perte subie par le demandeur » ; du deuxième sens, «beaucoup de bons esprits pensèrent que l’heure était venue d’emprunter aux pays voisins le régime des collectivités, destinées à protéger les ouvriers désormais trop isolés, trop faibles pour défendre eux-mêmes leurs intérêts » ; et du troisième : « la collectivité, car il semble qu’il y ait dans ce mot de communisme quelque chose qui effraye si naturellement nos populations, que ceux-là qui sont communistes cherchent à se déguiser sous un autre nom ; ils se disent collectivistes (…)» et « il y a des sociétés qui vivent sans être en communauté et dans lesquelles vous avez, permettez-moi de vous le dire, la collectivité de la terre ». Littré note que « ce mot, qui, à son origine, a été critiqué, est devenu d’un usage fort commun », ce qu’il justifie par sa formation conforme aux règles morphologiques du français : « il est, du reste, formé régulièrement de collectif ». Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), seul le deuxième sens relevé par Littré, « formation collective, union collective », est exposé : « ensemble d’individus rassemblés ou groupés par une ressemblance naturelle ou une communauté d’intérêts ».
Cette réduction des trois sens à un seul n’est pas le signe d’un appauvrissement sémantique, au contraire, mais plutôt de la supposée frilosité, comme on dit dans la branchouille intellote, des académiciens vis-à-vis de l’invention verbale, surtout quand elle relève de la tératologie ou du délire. En effet, dans la langue actuelle, collectivité a les trois sens distingués par Littré, comme l’atteste l’assez long article qui est consacré à ce mot dans le Trésor de la langue française (1971-94). Certes, employé au singulier et au sens de « caractère collectif de quelque chose », collectivité est tenu pour vieux, ce qui confirme la loi du vieillissement précoce de tout ce qui est moderne, que ce mot ait le sens de « caractère de ce qui constitue un ensemble indissociable » (comme chez Proudhon en 1852 : « seule, l’Assemblée nationale, prise dans la collectivité et l’indivisibilité de ses votes, est révolutionnaire ») ou le sens de « mise en commun », « appropriation commune » (comme dans le Journal officiel de 1872, cité par Littré : « il y a des sociétés qui vivent sans être en communauté et dans lesquelles vous avez (...) la collectivité de la terre ») ou que, « par métonymie », il désigne la « doctrine prônant l’appropriation collective des moyens de production et des biens de consommation non immédiate » (collectivisme). En revanche, quand une collectivité regroupe des individus, alors le mot est on ne plus moderne, actuel, dans le vent. C’est alors « l’ensemble, généralement assez dense, d’individus groupés naturellement ou rassemblés pour une certaine durée par des sentiments, des intérêts, des droits ou des devoirs communs perçus comme distincts de ceux des individus qui le composent et tendant à s’exprimer dans une organisation commune » (ce n’est plus le mot qui est défini, mais la chose désignée par le mot qui est décrite), comme dans collectivité humaine, nationale, vie en collectivité, membre d'une collectivité, les antonymes étant individu, personne, particulier. Le droit administratif a fait la fortune de collectivité, au sens «d’ensemble organisé d’individus ainsi rassemblés et constituant une personne morale portant parfois un nom collectif » (collectivité publique, privée, locale et, au pluriel, les célèbres collectivités locales, expertes en prélèvements obligatoires incessants et qui tiennent les citoyens pour taillables a merci, collectivités énumérées dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française : La commune, le département, la région sont des collectivités territoriales. Il semble que les académiciens aient oublié, dans cet inventaire, les communautés de communes ou « comcoms », dans le jargon bureaucratique, les innombrables syndicats d’économie mixte, l’Etat et l’Union européenne, laquelle, bien qu’elle ne soit pas locale, sauf du point de vue de Sirius, n’en est pas moins territoriale.
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17 avril 2009
Matérialisme
Dérivé savant de l’adjectif matériel; ce nom est attesté dans la traduction d’une œuvre de Leibniz en 1702 au sens de « doctrine philosophique qui ramène tout à la matière », alors qu’il existait déjà en anglais, où il a été formé à la fin du XVIIe siècle. Il entre dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la quatrième édition (1762), où il est tenu d’abord pour une « opinion » (1762, 1798), puis pour un « système » (1832-35), enfin pour une « doctrine philosophique » (1932-35 et neuvième édition, en cours de publication). Le contenu de cette opinion ou de ce système ou de cette doctrine est expédié en quelques mots : « opinion de ceux qui n’admettent point d’autre substance que la matière » (1762, 1798) ; « système de ceux qui pensent que tout est matière » (1832-35) ; « doctrine philosophique qui ramène tout à la matière » (1932-35) ; « doctrine philosophique selon laquelle la seule réalité est la matière, dont sont issus les phénomènes vitaux et psychiques » (édition en cours). En bref, le matérialisme est défini par la matière qu’il présuppose ou dont il présuppose qui est première, ce qui fait de ces définitions de belles tautologies.
Certes, le nom substance (1762, 1798) peut mettre les lecteurs de dictionnaires sur la voie d’une juste compréhension, mais il faut ouvrir les dictionnaires à l’entrée substance : « Terme de philosophie, est-il écrit dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), être qui subsiste par lui-même, à la différence de l’accident qui ne subsiste qu’étant adhérant à un sujet », ce que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) glose ainsi, en se fondant sur l’étymologie du mot : « ne connaissant les êtres que par leurs qualités, nous plaçons sous ces qualités un sujet, que nous disons sub-stans, se tenant dessous ». Substance, la matière se suffirait à elle-même, elle serait à elle-même sa propre fin et le matérialisme est la doctrine qui pose cela.
On conçoit que cette doctrine ait heurté quelques lexicographes, comme Féraud, qui, en dépit de l’épithète critique dont il qualifie son Dictionnaire critique de la langue française (1788), répugne à toute audace en matière de métaphysique. Le matérialisme « est l’absurde opinion de ceux qui n’admettent point d’autre substance que la matière », cette autre substance pouvant être l’esprit ou l’âme. Féraud n’est sans doute pas un philosophe, mais il est le seul des lexicographes de l’âge classique (XVIIIe et XIXe siècles) qui relève le second sens, plus spécifiquement philosophique de ce nom : « dans un sens plus resserré, on le dit de ceux qui tiennent que l’âme est matérielle » (« la matérialité de l’âme est une opinion aussi absurde que pernicieuse »). Dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-64), où, dit-on, s’épanouit le matérialisme moderne, il n’y a pas d’entrée consacrée à ce nom, seulement à matérialistes. Le mot, contrairement à ce que l’on pourrait penser, est un mot de la théologie. Oui, les premiers matérialistes ou les premiers à être nommés ainsi ont été des théologiens. C’est le « nom » d’une « secte » : « l’ancienne église appelait matérialistes ceux qui, prévenus par la philosophie qu’il ne se fait rien de rien, recouraient à une matière éternelle sur laquelle Dieu avait travaillé, au lieu de s’en tenir au système de la création, qui n’admet que Dieu seul comme cause unique de l’existence de toutes choses. Tertullien a solidement et fortement combattu l’erreur des matérialistes dans son traité contre Hermogène, qui était de ce nombre ». Aujourd’hui, les spécialistes d’astrophysique et les théoriciens du bing bang donneraient en partie raison à Tertullien contre Hermogène : la matière n’est pas là de toute éternité, le monde a, un jour, commencé (c’était il y a très longtemps) et, un autre jour, il finira (pas d’affolement, c’est pour dans quelques milliards d’années). Les Encyclopédistes, ne faisant pas un dictionnaire de théologie, ne se limitent pas à la théologie ; ils exposent aussi le sens philosophique, celui qu’a relevé Féraud : « On donne encore aujourd’hui le nom de matérialistes à ceux qui soutiennent ou que l’âme de l’homme est matière ou que la matière est éternelle et qu’elle est Dieu ; ou que Dieu n’est qu’une âme universelle répandue dans la matière, qui la meut et la dispose, soit pour produire les êtres, soit pour former les divers arrangements que nous voyons dans l’univers ». En matière de philosophie, cette conception relève encore de la théologie.
Littré, dans son Dictionnaire de la langue française, 1863-77), s’efforce de définir le mot de façon plus intelligible que ne le font les académiciens (« terme de philosophie ; système de ceux qui pensent que tout est matière et qu’il n’y a point de substance immatérielle »), mais il continue à définir le matérialisme par la matière qu’il présuppose. Les extraits d’écrivains cités ne sont guère plus éclairants ; Voltaire : « il me paraît qu’en général il y a beaucoup d’injustice et bien peu de philosophie à taxer de matérialisme l’opinion que les sens sont les seules portes des idées ; l’apôtre de la raison, le sage Locke, n’a pas dit autre chose, et Aristote l’avait dit avant lui » ; Chateaubriand : « ne doit-on pas craindre que cette fureur de ramener nos connaissances à des signes physiques ne conduise la jeunesse au matérialisme ? ». Littré a été longtemps le premier des disciples de Comte. Il connaît donc sur le bout des doigts le catéchisme de son mètre à panser, qui tient le matérialisme pour une erreur de raisonnement : « dans le langage de la philosophie positive, le matérialisme est cette erreur de logique qui consiste à expliquer certains phénomènes s’accomplissant d’après des lois plus particulières à l’aide de celles qui servent à relier entre eux des phénomènes d’un ordre plus général ; ce qui est une sorte d’importation, dans une science plus complexe, des idées appartenant à une science moins compliquée ». On eût aimé lire un exemple qui illustrât cela. Littré nous en a privés.
Il faut croire que le matérialisme est étranger à la pensée française, sinon à la pensée française éternelle, du moins à la pensée française des siècles classiques, puisqu’il faut attendre les années 1970 pour lire, dans le Trésor de la langue française (1971-94), une définition à peu près compréhensible du matérialisme et surtout pour apprendre qu’il existe diverses variétés de matérialisme. D’abord, la définition. C’est la « doctrine qui, rejetant l’existence d’un principe spirituel, ramène toute réalité à la matière et à ses modifications » (antonyme : spiritualisme) et c’est aussi la « forme particulière de cette doctrine » : matérialisme démocritéen, de Condillac, d’Épicure, de Marx ; « le Sensualisme de Condillac, l’Intérêt bien entendu d’Helvétius, le Matérialisme atomistique de nos savants, l’Utilitarisme de Bentham, tout cela était dans Épicure », Leroux, 1840 (les majuscules sont de lui) ; « le matérialisme mécaniste ou classique, scientifique, traditionnel est la doctrine professée par des philosophes de l’Antiquité et des temps modernes pour lesquels la pensée se ramène à des faits purement matériels (essentiellement mécaniques) ou en constitue un épiphénomène. Le matérialisme mécaniste nie les sources internes du mouvement des choses, leur changement qualitatif, les bonds dans le développement, le développement de l’inférieur au supérieur, du simple au complexe. La philosophie de Démocrite contenait déjà des rudiments du matérialisme mécaniste qui s’épanouit aux XVIIe et XVIIIe siècles », 1955. Il existe d’autres formes de matérialisme qui sont propres à la « philosophie marxiste », dixit le TLF – en réalité, cette philosophie n’est que de l’idéologie. Le « matérialisme dialectique ou contemporain, marxiste » est la « forme de cette doctrine mise au point par Marx et Engels et qui, introduisant les processus dialectiques dans la matière, admet au terme des processus quantitatifs des changements qualitatifs ou de nature, et par là l’existence d’un psychisme, qui n’est sans doute qu’un produit de la matière, mais réellement distinct des phénomènes d’ordre matériel ». Ce matérialisme-là, dont les candides sont en droit de se demander s’il est du lard ou du cochon, pure magie ou dérangement mental, a été la religion unique et officielle de l’URSS, au point que, lisez bien !, « des programmes comme celui de Colman, la fréquence de travaux orientés systématiquement vers des synthèses nouvelles montrent une volonté consciente de la part des jeunes mathématiciens soviétiques d’utiliser le matérialisme dialectique comme un outil dans la recherche », l’outil en question tenant du marteau sans tête dépourvu de manche. Cette religion n’a pas été la seule religion de cet empire disparu. Elle a été renforcée par le matérialisme historique, qui ne vaut pas mieux que son alter ego gogo : « le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus d’ensemble de la vie sociale, politique et spirituelle », dixit Marx. Dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, ces objets historiques sont définis. Comme ces tératologies sont révolues et évanouies, les académiciens n’étaient pas obligés de les signaler : c’eût été à leur honneur de ne pas le faire. Ils l’ont fait pourtant. Ils aspirent sans doute à obtenir leur brevet de progressisme, eux qui sont, quoi qu’ils écrivent, pensent ou fassent, accusés de ringardisme ou de surnager dans le monde moderne comme les épaves d’un monde disparu. Certes, ils y mettent moins d’entrain ou moins de conviction que les lexicographes progressistes du TLF : « matérialisme dialectique, système épistémologique de Marx et d’Engels, appliquant au matérialisme classique la dialectique de Hegel » ; « matérialisme historique, philosophie de l’histoire de Marx et d’Engels, faisant dériver l’évolution de la société humaine des facteurs économiques, des luttes de classes et des conflits entre modes de production et structures sociales » et « par extension, se dit de la pensée de toute école historique privilégiant le rôle des phénomènes économiques ».
Heureusement, l’histoire se fait hors des dictionnaires. Les deux ou trois milliards d’êtres humains qui végétaient sous cette démente bêtise en sont libérés ; mais, dans les années 1970, quand le Trésor de la langue française a commencé à être publié, la Bête au ventre fécond inspirait encore des milliards de ças prêts à se prosterner devant Elle. Aujourd’hui, ces ças ne sont plus que quelques milliers dans les universités d’Occident.
Le sens non philosophique (ou dégradé) de matérialisme est attesté dans Le Lys dans la vallée (Balzac, 1836) : c’est « l’existence exclusivement matérielle ». Or, ce sens n’est relevé ni par Littré, ni par les académiciens (1878, 1932-35). Dans le Trésor de la langue française, il est défini ainsi : « attitude générale ou comportement de celui qui s’attache avec jouissance aux biens, aux valeurs et aux plaisirs matériels » (antonyme : idéalisme ; matérialisme des sens, d’une vie grossière, le bas matérialisme de notre époque), ce que les académiciens (neuvième édition) glosent ainsi : « attachement exclusif ou excessif aux jouissances que procure la possession des biens matériels » (un grossier matérialisme). Le matérialisme a disparu en tant que philosophie ou acte de pensée, mais il survit grâce à la « société de consommation ». Il a cessé d’être une idéologie ou une religion ; il n’est plus que le comportement moutonnier et imbécile de milliards de consommateurs.
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