Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

11 mai 2009

Matérialiser



Voilà un verbe moderne. Dérivé de l’adjectif latin materialis, il est attesté en 1748 dans un ouvrage philosophique de La Mettrie au titre prémonitoire, L’Homme machine : « les leibniziens ont plutôt spiritualisé la matière que matérialisé l’âme » et chez Rousseau, dans l’Essai sur l’origine des langues : « dans ce siècle où l’on s’efforce de matérialiser toutes les opérations de l’âme, et d’ôter toute moralité aux sentiments humains, je suis trompé si la nouvelle philosophie ne devient aussi funeste au bon goût qu’à la vertu ». Matérialiser, c’est réduire à de la matière ce qui n’est pas matériel et relève, par exemple, de l’esprit ou tenir l’âme pour de la matière ou (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « considérer comme matériel ».

En 1832-35, il est dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française : « supposer matériel, considérer comme matériel ». Les exemples sont plus clairs que la définition : les idolâtres matérialisaient la divinité ; quelques philosophes matérialisent l’âme, l’esprit. Dans les septième et huitième éditions (1879 et 1932-35), cet article est repris tel quel, cependant avec, dans la huitième édition, un second sens : « il signifie aussi rendre matériel ou simplement sensible » (L’artiste a voulu matérialiser cette idée), attesté dans la seconde moitié du XVIIIe siècle (« représenter sous une forme concrète »), et qui est glosé ainsi dans la neuvième édition (en cours de publication) : « rendre matériel, concret ou simplement sensible » (l’artiste a voulu matérialiser son idée ; matérialiser ses rêves ; emploi pronominal : ce projet a fini par se matérialiser), et « au participe passé, adjectivement, voie routière matérialisée, dont le tracé est signalé par des repères ». Ce sens est même devenu le sens usuel, selon les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « (le complément d’objet désigne une abstraction, une création de l’esprit ou quelque chose qui est conçu abstraitement), donner une forme concrètement sensible, représenter concrètement » (ses conceptions, une invocation, sa domination, les éléments de pensée, une abstraction, nos rêves). Le sens qui apparaît chez La Mettrie et Rousseau se maintient dans la langue moderne. Dans le Trésor de la langue française, les deux contextes où s’emploie encore matérialiser, au sens de « donner une nature matérielle » ou de « transformer en matière », sont le spiritisme et la philosophie, deux des piliers de la modernité. Pour un adepte du spiritisme, matérialiser, c’est « rendre visible et tangible l’esprit évoqué » ; pour un philosophe, c’est « mettre » un principe spirituel « au rang de la matière » (« matérialiser l’âme »). Ce verbe parvient au bout de son parcours quand il prend pour sens « rendre matérialistes des populations », c’est-à-dire quand ces populations deviennent des adeptes matérialistes de La Mettrie ou des « hommes machines », comme dans cet extrait, qui résume assez bien tout le programme moderne : « Leurs fins, les Soviétiques ne les cachent pas, et elles sont connues : il s’agit de matérialiser ces populations, de les attacher au système communiste, et pour cela, avant tout, de ruiner en elles le spiritualisme religieux » (1940).

Commentaires

Si fait mon bon Monsieur, mais sans "matérialisation de la divinité" nous n'aurions pas eu de Christ et les gesticulations métaphysiques n'auraient plus aucun sens. Donc, entre pur esprit et matière brute, on peut étalonner la distance de façon plus confortable pour chacun.

Et maintenant que l'Homme tend à devenir un périphérique de la Machine de façon plus étroite et plus sournoise, avec le numérique, il devient trop tard pour appeler le monde invisible au secours. Voilà ce qu'il risque d'arriver:

"J'ai parcouru les mondes, je suis monté dans les soleils et j'ai volé avec les voies lactées à travers les solitudes célestes ; mais il n'y a point de Dieu. Je suis redescendu aussi loin que l'être jette son ombre, j'ai regardé dans l'abîme et j'ai crié "Père, où es-tu?", mais je n'ai entendu que l'éternelle tempête que nul ne gouverne; l'arc-en-ciel éclatant des êtres était là sans soleil aucun qui le créât, et s'y écoulait goutte à goutte. Lorsque je levai mon regard sur le monde immense, y cherchant l'oeil divin, l'univers fixa sur moi une orbite caverneuse, vide, sans fond; l'Eternité était sur le chaos et le rongeait et se dévorait elle-même".
(Johann Paul Friedrich Richter, 1763-1825)

Ce qui me permet de vous recommander chaudement la lecture du livre de Karen Armstrong, "Une brève histoire des mythes", où elle trouve une fin originale au feuilleton de la spiritualité qui captive l'humanité depuis des millénaires.

Écrit par : P.A.R. | 11 mai 2009

Merci. Je vais lire ce livre.

Écrit par : Arouet Le Jeune | 11 mai 2009

Les commentaires sont fermés.