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16 mai 2009

Militant

S’il est un mot dans le sens et les emplois duquel se condense l’esprit ou l’essence des temps modernes, modernitatis aetas, un signe emblématique, comme on dit par abus de langage, du XXe siècle et des décennies qui l’ont précédé et suivi, c’est-à-dire un siècle dont « l’horizon indépassable » a été (et est encore) le social, la société, la politique, le progrès, l’égalité des hommes en droits, c’est sans doute militant, que ce mot soit employé comme un nom commun, désignant une classe d’êtres humains, ou comme adjectif désignant une qualité prédiquée à des personnes ou à des choses. Il suffit d’ouvrir un dictionnaire pour s’en persuader. Dans le Trésor de la langue française (16 volumes, 1971-94) que les linguistes du monde entier tiennent pour le monument de la science lexicographique française (Editions du CNRS), l’adjectif militant est ainsi défini : « qui cherche par l’action à faire triompher ses idées, ses opinions ; qui défend activement une cause, une personne » et « en particulier, qui milite dans une organisation, un parti, un syndicat ». Les exemples qui illustrent ces deux acceptions attestent l’ampleur et la variété des emplois possibles : il y a des monarchistes, des républicains, des médecins, des poètes, des nihilistes, des anarchistes, des communistes, etc. militants, mais aussi une bourgeoisie militante. A l’éloquence, l’esprit, l’humeur, la littérature, la pensée, la nature, la parole, la politique, un parti, etc. peuvent être prédiquées la qualité de militant ou de militante. Quand il est un nom commun, il désigne une personne « qui agit pour faire reconnaître ses idées, pour les faire triompher » ou « une personne qui milite dans une organisation, un parti, un syndicat ». Il y a des militants de l’anticléricalisme, de l’écologie, du syndicalisme, du progrès, de L’Action française, etc. Ceux-ci peuvent être chrétiens, communistes, fascistes, ouvriers, pacifistes, socialistes, etc. Ils peuvent être « militants de base » ou « militants professionnels ». Tout le XXe siècle défile dans ces définitions et dans les exemples qui les illustrent, avec toutes les formes d’action possibles, toutes les idées concevables, toutes les causes qui agitent les hommes, toutes les organisations, tous les partis, tous les syndicats,  les associations, dans lesquels les hommes font société, etc.

Ce qui fait que militant est à l’image de la modernité, c’est aussi que, entendu dans les sens qu’y donnent les rédacteurs du Trésor de la langue française ou même les académiciens (neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française : « adjectif, qui lutte, qui combat ; qui s’engage dans l’action pour défendre ses opinions » et « nom, personne qui milite au sein d’une organisation politique ou syndicale, d’un mouvement religieux »), il est moderne, au sens où la première attestation de l’adjectif dans ce sens-là est de 1832 (Lamartine, Correspondance : « qui a une attitude combattante pour faire triompher une cause »), alors que le nom est employé pour la première fois en 1848 par Sainte-Beuve, dans Port-Royal.

Or, l’adjectif militant n’est pas moderne. Il entre dans la langue française au XIVe siècle. Il a au moins cinq siècles d’histoire avant que Lamartine et Sainte-Beuve ne l’emploient dans un sens nouveau. Le sens moderne a deux siècles, alors que le sens ancien en a plus de cinq, soit une durée trois fois plus longue, et avec des emplois tout autres que ceux qui sont relevés dans les dictionnaires actuels. Longtemps, militant a été l’oriflamme d’une autre France, la France chrétienne, sinon celle de la « Chrétienté » (si tant que cette chrétienté ait existé), du moins celle dans laquelle l’Eglise avait une place de choix, la première peut-être, étant l’horizon indépassable d’alors, et où les fidèles avaient une science de Dieu – c’est-à-dire aussi quelques notions de théologie. Tout cela est établi dans la langue. Au XIVe siècle, l’adjectif militant signifie « qui combat, qui lutte » et il est épithète du nom église. L’église militante est « l’assemblée des fidèles sur la terre ». C’est pourquoi, selon Jean de Vinay (ca 1280-ca 1340), en elle « sont les bons et les mauvais ». Julien Fossetier (1454-1532), dans sa Chronique margaritique, écrit : « dans son cantique, il prophétise moult ouvertement toute la decourse (la « carrière ») de notre sainte église militante ». On peut encore citer cet extrait : « Moi, l’église de France militante,... / Jadis étais en très grande orphanté (état d’orpheline) /Quand le feu roi si vint à la couronne ».

Dans les dictionnaires de la langue classique, seul l’emploi église militante est relevé ; chez Richelet (1680) : « ce mot se dit de l’Eglise qui est en terre » ou chez Furetière (Dictionnaire universel, 1690), à l’entrée église (« l’assemblée des fidèles sous un chef qui est Jésus-Christ. L’Eglise est l’épouse de Jésus-Christ. L’Eglise militante, c’est l’assemblée des fidèles qui sont sur la terre. L’Eglise triomphante est celle des fidèles qui sont déjà dans la gloire ») et à l’entrée militante (l’adjectif est enregistré seulement au féminin, jusqu’au XIXe siècle) : « adjectif féminin, qui se dit seulement de l’assemblée des chrétiens tandis qu’ils sont sur la terre. L’Eglise est divisée en militante et triomphante ». Il en va de même dans le Dictionnaire de l’Académie française (première, deuxième, troisième, quatrième, cinquième éditions, de 1694 à 1798) : « adjectif féminin, il n’a d’usage qu’en cette phrase (« en ce syntagme », dirait-on aujourd’hui) : l’Eglise militante, qui signifie l’assemblée des fidèles sur la terre ». A partir de la deuxième édition, les académiciens ajoutent à la définition : « et qui se dit par opposition à l’Eglise triomphante, qui est l'assemblée des fidèles dans le ciel ». Dans les sixième et septième éditions (1832-35, 1878-79), l’adjectif féminin militante est qualifié de « terme de théologie », lequel « ne s’emploie que figurément et dans cette locution l’Église militante ».

Dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65), non seulement le sens de l’adjectif est glosé (« théologie, ce terme s’entend du corps des chrétiens qui sont sur la terre ») et trois sortes d’églises sont distinguées (« l’église militante, par où l’on entend les fidèles qui sont sur la terre ; l’église souffrante, c’est-à-dire les fidèles qui sont dans le purgatoire, et l’église triomphante, qui s’entend des saints qui sont dans le ciel »), mais encore l’épithète militante est expliquée ainsi : « on appelle la première église militante, parce que la vie d’un chrétien est regardée comme une milice ou un combat continuel qu’il doit livrer au monde, au démon et à ses propres passions ». C’est l’explication que reprend en partie Littré dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « l’Église militante, l’assemblée des fidèles sur la terre, par opposition à l’Église triomphante (les saints, les bienheureux) et à l’Église souffrante (les âmes du purgatoire) », emploi qu’il illustre d’un extrait tiré de Bourdaloue (« jusqu’à la fin des siècles, l’Église militante canonisera les saints en publiant leurs mérites ») et de Michelet (« lorsqu’on lut à Savonarole la sentence par laquelle il était retranché de l’Église : De la militante, répondit-il, espérant appartenir dès lors à l'Église triomphante »). Littré note, chez Chateaubriand (in Le Génie du christianisme), un emploi de militant qui ne se rapporte pas à église, mais à fidèle : « le fidèle, toujours militant dans la vie, toujours aux prises avec l’ennemi », dont il infère le sens suivant : « terme de théologie, qui appartient à la milice de Jésus-Christ ».

Le sens moderne est attesté en 1832 (l’adjectif) et 1848 (le nom). Littré, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), enregistre ce nouveau sens, signalant, par l’adverbe aujourd’hui, la modernité : « Aujourd’hui, militant se dit, dans un sens tout laïque, pour luttant, combattant, agressif », qu’il illustre de « caractère militant, disposition, attitude militante, politique militante ». La réalité nouvelle désignée par ce militant-là n’est pas reçue favorablement. Des réserves apparaissent, explicitement exprimées, dans la définition de la septième édition (1878-1879) du Dictionnaire de l’Académie française. Alors que la définition religieuse ou chrétienne de militant est impartiale, « le sens tout laïque », selon Littré, est glosé partialement en 1879 : « militant se dit, par extension, pour agressif, et dans ce sens il s’emploie aussi au masculin » (exemples : une politique militante, un esprit militant), alors que la définition de l’édition suivante (1932-35) est plus équilibrée : « adjectif, qui lutte, qui attaque, qui paie de sa personne » (une politique militante ; un esprit militant). C’est aussi dans cette édition qu’est relevé le nom militant, attesté en 1848 : « substantivement, c’est un militant ; les militants du parti ». Outre cet emploi substantif, ce qui est nouveau dans cette huitième édition, c’est l’ordre dans lequel les sens sont exposés. Chez Littré et les académiciens (1879), le premier sens défini est le sens historique, celui de l’église militante ; le second sens est le dernier attesté dans la langue, « le sens tout laïque ». En 1932-35, le premier sens exposé est le sens laïque, le second le sens religieux, qui recule d’une place ou passe au second plan, comme s’il était une métaphore (« il s’emploie figurément, en termes de théologie, dans cette locution, l’Église militante ») du sens propre, tout laïque. Autrement dit, peu à peu, un sens classique et ancien, apparu au XIVe siècle, s’affaiblit ou se dégrade. Certes, il ne disparaît pas totalement. Il est encore défini dans le Trésor de la langue française (1971-94) et dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française, mais la définition est précédée de la mention « église catholique » dans le premier dictionnaire et, dans le second, de la mention « spécialement, théologie catholique », ce qui indique, de fait, que l’emploi qui pourrait en être fait est limité à un contexte particulier et plutôt étroit et, comme le précisent les auteurs du Trésor de la langue française, « en parlant d’un croyant » et de la seule église catholique.

L’histoire des sens de militant est relativement simple, sans équivoque et claire. Elle fait apparaître une rupture sémantique et conceptuelle qui se produit au début du XIXe siècle, quand, pour dire les choses de façon très générale, la France entre dans une nouvelle histoire. Alors, il est pris acte de la disparition inéluctable de l’Ancien régime en dépit de la tentative désespérée et vouée à l’échec de le « restaurer ». Dans un de ses Pamphlets politiques (1822), Paul-Louis Courier écrit ceci : « Le curé d’Azai (Azay le Rideau ?...) est un jeune homme, bouillant de zèle, à peine sorti du séminaire, conscrit de l’Église militante, impatient de se distinguer. Dès son installation, il attaqua la danse, et semble avoir promis à Dieu de l’abolir dans sa paroisse ». Les termes « bouillant de zèle », « conscrit », « impatient », « attaquer la danse », « abolir la danse » sont liés, dans ce contexte précis, à « église militante » : ils en désignent des  attributs ; ils la caractérisent de fait. Les membres de cette église ne sont plus censés lutter pour leur salut, mais pour pourrir ou empoisonner la vie de leurs semblables ou pour les obliger à suivre des règles de vie absurdes. Qu’un membre du clergé s’interdise de danser en public se conçoit, mais qu’il « attaque la danse » au « nom de Dieu » et interdise à ses paroissiens ce divertissement anodin et aussi ancien que l’humanité est proprement de la folie. Certes, le contexte est polémique ; certes l’intention de Courier est de discréditer l’Eglise catholique ; il n’en reste pas moins que l’emploi de l’adjectif militant dans ce contexte atteste l’effritement du concept chrétien de militant, effritement que l’on peut mettre en parallèle avec les événements révolutionnaires et l’hostilité que les révolutionnaires vouent au christianisme. Chez Courier, conscrit de l’église militante et militant ont pour sens « agressif », « obtus », « étroit d’esprit », le sens que donnent à militant, d’un point de vue laïque et non pas religieux, Littré et les académiciens (septième édition, 1879), dans les définitions citées ci-dessus : « Aujourd’hui, militant se dit, dans un sens tout laïque, pour luttant, combattant, agressif » et « militant se dit, par extension, pour agressif, et dans ce sens il s’emploie aussi au masculin » (exemples : une politique militante, un esprit militant). Chez Courier, le sens défavorable était dû à l’église ; chez les académiciens, au rejet de l’église. Autrement dit, le terme change de « connotation » ou de « valence », suivant que l’auteur se réfère à un paradigme axiologique chrétien ou à un paradigme axiologique hostile au christianisme, comme si le concept moderne était en germe dans le concept chrétien ou, comme si, dans le portrait à charge de ce conscrit de l’Eglise militante, était esquissé à grands traits le portrait des militants du XIXe siècle.

Au XIXe siècle, la société ancienne effondrée fait place à une société nouvelle. L’ancienne religion catholique entre dans une longue nuit, dont elle n’est pas encore sortie et dont elle ne sortira peut-être pas, du moins en France et en Europe. « La vie d’un chrétien est regardée comme (…) un combat continuel qu’il doit livrer au monde, au démon et à ses propres passions », est-il écrit dans L’Encyclopédie, au milieu du XVIIIe siècle, pour justifier l’épithète militante prédiquée à l’Eglise (catholique). Les militants, alors, préparaient, alors qu’ils étaient sur la terre, leur salut. Il fallait qu’ils fussent sauvés pour vivre éternellement dans l’au-delà. Le terme, ainsi entendu, implique toute une vision du monde, la Création, une transcendance, une vie après la mort – en bref toute une théologie, comme l’attestent les termes auxquels il s’oppose ou dont il se distingue : église souffrante et église triomphante. Il n’est pas de terme moins neutre que celui-là. Le sens dont il est porteur peut donc être qualifié, sans faire de jeu de mots, de militant ou d’engagé ou de partial. C’est cet adjectif et nom qui, dans le courant du XIXe siècle, désigne des qualités ou des êtres humains apparemment contraires ou qui, placés dans un éventail sémantique ou de valeurs, semblent se situer à l’opposé de celles ou ceux qui étaient tenus pour militants dans la langue classique : non plus des chrétiens, mais des agnostiques ou des incroyants ; non plus le salut des âmes et la vie éternelle, mais de meilleurs conditions sociales ; non plus la transcendance, mais l’immanence.

Pourtant, il n’est pas sûr que les militants d’aujourd’hui n’aient plus rien en commun avec ceux de jadis. Le fait que le mot soit resté le même et qu’il n’ait pas été jugé utile de le remplacer par un nouveau mot atteste une certaine continuité. Le changement de sens n’est peut-être pas aussi fort ou tranché qu’on ne pourrait le penser. Des invariants se perpétuent : la lutte ou le combat, et surtout une lutte et un combat qui ont une fin et qui reposent sur la confiance dont se nourrissent les militants, qu’ils soient d’hier ou d’aujourd’hui, que la vie sur la terre peut être amendée ou que l’homme n’est pas condamné au Mal. Ce dont militant témoigne, c’est la force de la croyance, c’est le maintien de l’espérance ou de l’espoir, c’est la certitude d’une vie meilleure, sur terre ou dans l’au-delà, peu importe. Autrement dit, le concept de militant reste attaché à la religion ou au sacré, à quelque chose qui dépasse l’homme. Dans les époques anciennes, ce sacré était la transcendance ; dans la modernité, c’est l’immanence. De fait, ce que qu’exprime militant, en dépit des avatars sémantiques, c’est la permanence d’une réalité spirituelle ou le lent remplacement d’une religion par une autre. Sur la religion catholique en ruines, prospère, depuis le milieu du XIXe siècle, une nouvelle religion, qui a renié la transcendance et qui est toute immanente, sociale, horizontale, communautaire, déhiérarchisée et qui a ses militants, comme sa devancière avait elle aussi les siens.

Commentaires

C'est vrai que le terme latin correspondant à l'actuel "militer" est "favere", qui n'a aucune parenté avec "militaire". Il existe aussi une ambiguïté avec "aemulus", qui peut donner "émule" tout comme "adversaire": et c'est pourquoi on est en droit d'affirmer, Gaffiot à l'appui, que Raoul Villain fut l'émule de Jean Jaurès.

Il faut désormais compter sur saint Michel, prince de la milice des Anges, pour nous débarrasser des militants de toutes sortes et des émules du Pape. Mais, fidèle à la troisième voie qui évite à la fois les émules et les adversaires, je vous convie à la lecture du manifeste d'Anselme Bellegarrigue, le Lao-Tseu de la politique française: http://www.panarchy.org/bellegarrigue/manifesto.html

Écrit par : P.A.R. | 18 mai 2009

C'est vrai que le terme latin correspondant à l'actuel "militer" est "favere", qui n'a aucune parenté avec "militaire". Il existe aussi une ambiguïté avec "aemulus", qui peut donner aussi bien "émule" qu'"adversaire": ce qui permet d'affirmer, Gaffiot à l'appui, que Raoul Villain était l'émule de Jean Jaurès.On peut toujours compter sur saint Michel, prince de la milice des Anges, pour nous débarrasser des militants de toutes sortes et des émules du Pape. Mais, fidèle à la troisième voie qui évite à la fois les émules et les adversaires, je vous convie à la lecture du manifeste d'Anselme Bellegarrigue, le Lao-Tseu de la politique française: http://www.panarchy.org/bellegarrigue/manifesto.html

Écrit par : P.A.R. | 18 mai 2009

Herr Amadeus ex machina,

Vous pouvez en dynamiter un, ces textes ne donnent aucun effet stéréoscopique quand on les fixe intensément (mais plutôt un violent mal de crâne).

Écrit par : P.A.R. | 18 mai 2009

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