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18 mai 2009

Capitulation et armistice 1

 


Capitulation

Dans la langue latine en usage au Moyen Age (le mot n’est pas dans le Dictionnaire latin français de M. Gaffiot, 1934), capitulatio, attesté au XVe siècle, a pour sens « convention ». C’est dans ce sens, « convention, pacte, accord »,  que capitulation est employé pour la première fois au XVIe siècle par Lanoue (« les reitres se maintiennent aussi en la possession de leurs droits acquis, à savoir des hautes capitulations, et de se faire toujours payer sur les vieux rôles »), Montaigne (« ceux-ci s’en retournèrent pour consulter avec leurs concitoyens, et firent ainsi deux ou trois voyages, pour la difficulté de la capitulation ») et Pasquier (« par commune capitulation des deux osts, les Gaulois étaient au Conseil pour savoir s’ils devaient lever le siège pour l’argent qui leur était offert » ; « il se ligua avec le roi Théodoric, à la charge que l’un et l’autre armeraient ; et que, venus au-dessus de leurs affaires, ils partageraient le gâteau ensemble. Suivant ceste capitulation, le roi Clovis... s’achemine le premier avec son armée »).

En 1636, capitulation prend le sens militaire qui est défini ainsi par Furetière (Dictionnaire universel, 1690) : « traité fait avec la garnison ou les bourgeois d’une place assiégée, par lequel ils se rendent moyennant certaines conditions et articles qu’on leur accorde »), et dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) : « traité de la reddition d’une place » (exemples : la capitulation d'une ville ; les articles de la capitulation ; une capitulation honorable, avantageuse ; faire sa capitulation ; tenir la capitulation »). Les académiciens, tenant à tort ce sens pour premier, ajoutent que capitulation « se dit quelquefois des autres traités » (exemple : il vaut mieux sortir de cette affaire-là par une capitulation), reprenant, mais en des termes moins clairs, la définition de Furetière : « on le dit aussi des procès ou des autres mauvaises affaires où on est engagé » (exemple : « vous avez bien fait de sortir de cet embarras par capitulation, ce chicaneur vous eût ruiné »). Dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65), un long article, détaillé et précis, énumère toutes les clauses possibles d’une capitulation, laquelle, « dans l’art militaire, est un traité des différentes conditions que ceux qui rendent une ville, obtiennent de ceux auxquels ils sont obligés de la céder » (battre ce qu’on appelle la chamade ; élever un ou plusieurs drapeaux blancs sur le rempart ; cesser de tirer ; faire sortir quelques officiers de marque de la ville, qui exposent les conditions sous lesquelles le gouverneur offre de rendre la ville ; etc.)

Dans la deuxième édition (1718) et dans les éditions suivantes (1740, 1762, 1798) du Dictionnaire de l’Académie française, la définition s’enrichit d’un emploi particulier, propre aux institutions du Saint Empire Romain Germanique : « il se dit particulièrement des conditions que les Electeurs dans la vacance de l’Empire proposent à celui qui doit être élu Empereur, et qu’il signe avant son élection » (exemple : « la capitulation impériale »), sens qui est glosé à l’imparfait (« il se disait… ») dans la sixième édition (1832-35), alors que, dans la cinquième édition (1798), est relevé pour la première fois un autre sens historique (comprendre : lié à l’histoire des Etats), désuet depuis la fin de l’Empire ottoman (1920 – vieilli, est-il précisé dans le Trésor de la langue française, 1971-94 ) : « Capitulation se dit aussi d’une convention en vertu de laquelle les sujets d’une puissance jouissent de certains privilèges dans les États d’une autre » (exemples de 1832-35 : les droits et les devoirs des troupes suisses au service de France étaient réglés par une capitulation, par des capitulations ; annuler une capitulation, des capitulations), et que, dans la huitième édition (1932-35), il est fait explicitement référence à l’Empire ottoman : « il se dit surtout des actes par lesquels des garanties et des privilèges sont assurés aux résidents et commerçants étrangers dans l’Empire ottoman » (exemple : les capitulations ont soustrait les Français établis dans les Échelles du Levant à la juridiction territoriale).

Les académiciens (1832-35, 1932-35) et Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) font de capitulation un « terme de guerre », alors que les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) et les académiciens actuels (DAF, neuvième édition, en cours de publication) le présentent comme propre au « domaine militaire » : « convention établie entre nations belligérantes en vue de la reddition de la partie vaincue » (TLF) et « convention par laquelle une autorité militaire accepte la reddition d’une place, d’un poste, d’une armée et cesse le combat » et, « par extension, action de se rendre aux conditions imposées par l’autre partie » (DAF, neuvième édition).

Le 8 mai 1945, l’Allemagne n’a pas cessé les combats. Elle a signé une capitulation, et non pas un armistice, ce dernier étant une « trêve » ou une « suspension d’armes » ; elle a même signé une capitulation sans conditions, acceptant de fait « toutes les exigences des vainqueurs ». Dès 1941, les alliés ont décidé qu’ils ne referaient pas l’erreur de 1918 et que la guerre se terminerait quand l’Allemagne, les pays de l’Axe, le Japon auraient capitulé. Un abîme sépare l’armistice de la capitulation. Or, ce mot capitulation, soixante ans après les faits, est soigneusement évité dès qu’est célébré le 8 mai 1945 et il est remplacé par armistice (l’armistice du 8 mai 1945, entend-on dans les media) ou même par « fin des combats ». Cet évitement ne peut pas être le fait de l’ignorance. Certes, les calendriers portent « victoire de 1945 » et non pas « capitulation de l’Allemagne », mais les journalistes sont, pour la plupart d’entre eux, Bac + 5 ou + 8 et, à l’université, qui n’est pas partout le temple de l’ignorance, ils ont fait sciences po ou sciences éco ou histoire. Les services du protocole à l’Elysée invitent des personnalités à célébrer désormais l’armistice du 8 mai 1945. Il est impossible qu’ils ignorent que, le 8 mai 1945, l’Allemagne a capitulé sans conditions. De fait, le vieux mot capitulation, propre à la langue du droit et du droit militaire, est devenu tabou. Les raisons en sont claires. Un armistice est honorable, une capitulation, surtout quand elle est sans conditions, est humiliante. Un exemple de la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française le rappelle : la capitulation était un crime puni de mort quand le chef n'avait pas fait tout ce que lui prescrivaient le devoir et l'honneur. Même quand il est employé métaphoriquement, le mot est déprécié : « capitulation de conscience, accommodement honteux avec soi-même » (DAF, neuvième édition) et « par métaphore, généralement péjoratif, action d’abandonner, en tout ou en partie, une attitude, une opinion intransigeantes » (TLF). L’Allemagne, après avoir capitulé sans conditions, a abandonné toute ambition impériale. De ce pays fondateur de l’Union européenne, il devient désormais indécent, selon les bien pensants, de rappeler que, le 8 mai 1945, il a capitulé et que la paix a été établie sur les ruines de l’Europe allemande. La langue frelatée fait de la capitulation sans conditions une aimable cessation des hostilités.

Commentaires

Et comment qualifier alors la reddition de Sedan (04.09.1870) et la percée de Sedan (10.05.1940), selon les termes officiels de la lingua franca domi militiaeque ?

Pour rappel, les facultés (ou écoles) d'économie, de commerce et de droit ont pour locataires une majorité de gens de droite: je vois mal un apprenti journaliste s'y risquer.

Écrit par : P.A.R. | 18 mai 2009

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