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23 mai 2009

Fulgurance

 

 

 

Les modernes emploient volontiers le mot fulgurance dans un sens figuré à propos des artistes (mais les seuls rebelles, ce qui va de soi), des poètes (les seuls subversifs, évidemment), des visionnaires de tout genre et de toute espèce (les seuls qui comptent, bien entendu). Les poèmes de Rimbaud seraient pleins de fulgurances, et aussi ceux de Breton, d’Aragon, de Parménide, de Ronceraille, de Chrétien de Troyes, de Leconte de l’Isle, de Delille, et tous les tableaux de tous les barbouilleurs inconnus ou méconnus, sans parler des compositeurs, des rappeurs, des graphistes, des affichistes, etc.

Ce triomphe mérite bien une note insolente. Fulgurance, on s’en serait douté, est moderne – et même, si tant est que cela soit possible, hypermoderne, aidé en cela, il est vrai, par le vieux suffixe – ance, lequel, après trois siècles d’hibernation, s’est plongé au XXe siècle dans le bain de jouvence de la science. Il n’est relevé dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française (de 1694 à 1935), non plus que dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré, bien qu’il soit attesté en 1866 au sens figuré « d’éclat semblable à celui de la foudre » (« une femme que poétise la fulgurance de sa mise ») et qu’il forme avec fulgurant, fulguration et le verbe fulgurer, attesté en 1854 et dont il est dérivé, un quatuor moderne. Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) le tiennent pour littéraire : « caractère de ce qui ressemble à l'éclair, particulièrement à son éclat » (« la fulgurance des météores illumine par instants la nuit », Albert Béguin, L’âme romantique et le rêve, 1939) et en relèvent deux emplois métaphoriques, dont celui de 1866 et celui-ci : « Révélation ! Clarté soudaine ! (...) J’étais aveuglé par sa fulgurance » (Richepin, poète, 1893), alors que les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication) définissent le mot en le référant à l’étymon latin fulgur « éclair » : « caractère de ce qui est fulgurant, de ce qui a l’éclat, le brillant de l’éclair ».

Pourtant, l’adjectif fulgurant, plus ancien, attesté à la fin du XVe siècle et emprunté du latin fulgurans (« faisant ou lançant des éclairs »), a conservé son sens propre originel « qui produit des éclairs », à côté des sens figurés attestés au XVIe siècle : « qui jette une lueur vive et rapide comme l’éclair et, par extension, intense et rapide » (« fièvres fulgurantes »). Il n’est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la septième édition (1879), où la définition est suivie des deux sens, propre (« accompagné, environné d’éclairs », une trombe fulgurante) et figuré (« en médecine, douleurs fulgurantes, certaines douleurs très intenses et très rapides »), les mêmes que ceux que Littré relève dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « terme didactique, environné d’éclairs » (exemples : « trombe fulgurante » ; « coups de tonnerre (…) accompagnés de décharges fulgurantes » ; et chez Hugo, au figuré : « la tête de Mirabeau avait une laideur grandiose, fulgurante ») et « terme de médecine : douleurs fulgurantes, certaines douleurs très intenses et très rapides, qui dépendent de lésions particulières de la moelle épinière ».

Didactique, science des orages, médecine, poésie : il n’en fallait pas plus pour assurer le succès de fulgurant dans la langue moderne, comme l’attestent les emplois nouveaux relevés dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « par extension, qui jette une lueur vive et rapide comme l’éclair » (lumière, épée, coloration, châle fulgurant) ; « au figuré, en parlant d’une expression d’un individu, particulièrement du regard » (regards fulgurants, beauté fulgurante) ; « domaine intellectuel ou moral : qui frappe l’imagination, l’esprit » (certitude, idée, passion, réponse, révélation fulgurante) ; « qui a la rapidité de l’éclair » (carrière fulgurante, apparition fulgurante de la peste, qu’y a-t-il de plus bref et de plus fulgurant que l’instant ?), exemples auxquels les académiciens ajoutent (DAF, neuvième édition) ceux-ci : intuition fulgurante, réplique fulgurante.

Jadis, il était entendu que l’éclair était un attribut de Zeus / Jupiter et que, en conséquence, la fulgurance caractérisait cette entité divine. La mythologie antique morte, l’homme moderne a récupéré la fulgurance pour en caractériser quelques objets manufacturés (épée, châle, coloration) ou pour en faire un de ses attributs : regards, beauté, carrière, idée, passion, certitude, réponse, réplique, intuition… Naguère, nos ancêtres croyaient dans le Dieu qui s’est fait homme. Les modernes ont renversé l’édifice : ils sont l’homme qui prend la place de Dieu ou qui s’empare de ce que possédaient en propre les anciens Dieux. Ce fut sans doute un des innombrables éclairs de leur génie : en somme leur fulgurance pour parler comme un commentateur de poèmes.

 

 

 

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