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31 mai 2009

Obédience



 

Emprunté du latin oboedientia, « obéissance, soumission » (chez Cicéron et Pline), ce nom est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française (toutes les éditions publiées) par le synonyme et doublet obéissance et la définition est suivie de la remarque : « il ne se dit que dans les matières ecclésiastiques » (1694), « il ne se dit ordinairement qu’en parlant des religieux » (de 1740 à 1935) et « religion catholique » (neuvième édition, en cours de publication). Tout confirme que, dans la langue française, obédience est le terme chrétien ou catholique qui équivaut dans la langue profane ou « laïque » à obéissance, bien que des auteurs aient employé, au XVIe siècle, obédience à la place d’obéissance : « Par la chronique précédente, on a connu évidemment l’obédience extrême de la fille au père » ; « Je dois au roi foi, obédience » ; « O bien heureuse république en laquelle le prince trouve obédience aux peuples et en laquelle les peuples trouvent amour aux princes » ; « par cette obédience que l’enfant doit à la mère, je te prie et commande ne passer outre » ; « les ambassadeurs polonais vinrent en France pour annoncer à notre roi Henry son élection du royaume de Pologne, et lui en rendre l’hommage et l’obédience ».

Il est attesté au milieu du XIIe siècle au sens « d’obéissance au supérieur en parlant des religieux ». Tous les auteurs de dictionnaires limitent obédience à la religion. Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses, 1680) en fait un « terme de religieux et de religieuse », dont les sens sont « vœu solennel qu’on fait d’observer les trois vœux de la vie religieuse » (« la vie religieuse consiste en trois parties essentielles, pauvreté, obédience, chasteté ») ; « permission par écrit d’un supérieur de couvent qui envoie un de ses religieux » ; « il se dit parmi de certaines religieuses et signifie ce qui est enjoint de faire tous les jours ». Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), après avoir précisé qu’obédience « s’est dit autrefois pour obéissance » (ce qui est confirmé ; cf. ci-dessus), remarque qu’il « n’est resté que chez les religieux pour signifier l’ordre ou le congé que donne un supérieur pour passer d’un couvent à l’autre ». A ces emplois, les académiciens ajoutent ambassadeur d’obédience (« ambassadeur envoyé par le roi vers le pape pour l’assurer de son obéissance filiale ») et pays d’obédience (« pays où le pape donne les bénéfices et où il exerce une juridiction plus étendue que dans les autres » (exemples : l’Allemagne est un pays d'obédience ; la Bretagne est un pays d'obédience). Dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot, est relevé l’emploi qui était fait d’obédience au moment du « schisme d’Avignon » : « pendant le grand schisme d’Avignon, on se servait du terme obédience pour désigner le territoire dans lequel chacun des deux papes était reconnu comme légitimement élu. Presque toutes les villes de Toscane et de Lombardie, toute l’Allemagne, la Bohème, la Hongrie, la Pologne, la Prusse, le Danemark, la Suède, la Norvège, l’Angleterre étaient de l’obédience de Clément VII, qui s’était retiré à Avignon ; la France, la Lorraine, l’Ecosse, la Savoie et le royaume de Naples se rangèrent sous l’obédience d’Urbain ; l'Espagne prit d’abord le même parti, ensuite elle se mit sous l’obédience de Clément VII ». De toute évidence, l’exposé est erroné. On voit mal pourquoi la France, qui a imposé que les papes soient établis à Avignon, aurait refusé l’obédience au pape d’Avignon. Barré, dans le Complément du Dictionnaire de l’Académie française (1842), rectifie l’erreur, impardonnable de la part d’encyclopédistes, mais compréhensible quand on sait que ces encyclopédistes se moquaient des histoires de papes comme de l’an quarante : « Obédience d'Urbain VI (histoire), union qui comprenait presque toutes les villes de Toscane et de Lombardie ; l’Allemagne, la Bohème, la Hongrie, la Pologne, la Prusse, le Danemark, la Suède, la Norvège et l’Angleterre. Obédience de Clément VII, union qui comprenait la France, la Lorraine, l’Écosse, la Savoie et Naples. L’Espagne, rangée d’abord sous l’obédience d’Urbain, passa ensuite sous celle de Clément ».

Dans la langue des XIXe et XXe siècles, obédience est un terme de religion. Les différents emplois, tels qu’ils sont établis dans la langue classique, sont décrits par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « action de celui qui obéit (il ne se dit qu’en parlant des religieux) » ; « congé par écrit du supérieur, permettant à un religieux d’aller en quelque endroit, ordinairement pour changer de couvent » ; « emploi particulier qu’un religieux ou une religieuse a dans son couvent » ; « nom donné à des maisons religieuses inférieures aux maisons principales, dont elles dépendaient, et qui en étaient éloignées » ; « ambassade d’obédience, ambassade qu’un roi ou un corps de fidèles envoie vers le pape, pour l’assurer de son obéissance filiale » ; « pays d’obédience, nom qu’on donnait, en France, aux provinces qui n’étaient pas comprises dans le concordat, telles que la Bretagne, la Lorraine, etc. où, pendant huit mois de l’année, le pape conférait de plein droit les bénéfices vacants ; il se dit aussi de tous les pays où le pape exerce le même droit » ; « dans les temps de schisme, obédience a été le nom donné aux différents pays qui reconnaissaient l’un ou l’autre pape » »), dans les septième, huitième, neuvième éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1879, 1935, en cours) et dans le Trésor de la langue française (1971-94).

Aux XIXe et XXe siècles, le christianisme est entré dans la nuit noire de son histoire, si bien que la place qu’il occupait jadis et les fonctions qu’il assumait aussi ont été prises par la nouvelle religion sans transcendance, toute sociale et illuminée, la ROOC (religion officielle de l’Occident contemporain). De fait, son vocabulaire est devenu vacant, vide, sans référent : il ne désigne quasiment plus rien, puisque ce qu’il désignait jadis a disparu. La nature a horreur du vide, la langue aussi. Ce vocabulaire (militant, création, animation, manifestation, prévision, efficacité, énergie, etc.) n’est pas resté longtemps à l’abandon ou encalminé dans le néant. Il a été accaparé par le nouveau clergé, social, occultiste, politique, de la ROOC. Il en est ainsi d’obédience, qui est entré dans la langue de la franc-maçonnerie : « groupement fédéral formé au moins par trois loges » (Trésor de la langue française) et « ensemble des loges qui reconnaissent une même autorité » (DAF, neuvième édition, exemple : le Grand Orient de France et la Grande Loge de France sont les principales obédiences maçonniques françaises) et, bien entendu dans la langue toute socialisante de la société : « fidélité à une doctrine ou à une puissance spirituelle, politique, etc.; soumission à une autorité » (Trésor de la langue française ; exemples : parti d'obédience socialiste, pays d’obédience communiste) et « fidélité, soumission à une autorité spirituelle, idéologique ou politique » (DAF, faire acte d’obédience, les partis d'obédience marxiste).

La France s’est donné pour régime une république laïque. De laïque, la république n’a pas grand-chose, sauf à entendre laïque au sens d’antichrétien. En revanche, elle a toutes les institutions, même les obédiences, d’un Etat confit en dévotion, qui est même pourvu, ce que la France n’a eu que par intermittences jadis, d’une religion officielle.

 

29 mai 2009

Ethnographie

 

 

Le mot, composé de deux éléments grecs, entre dans l’édition de 1819 du Dictionnaire universel de la langue française de Pierre Boiste (1765-1824). C’est sa première attestation en français. Dans les sixième et septième éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35, 1878-79), il est défini ainsi : « partie de la statistique qui a pour objet l’étude et la description des divers peuples ». La définition paraît étrange, surtout à cause de la référence à la statistique, laquelle, il est vrai, était tenue au début du XIXe siècle, pour la « science qui apprend à connaître un État sous les rapports de son étendue, de sa population, de son agriculture, de son industrie, de son commerce, etc. » et aussi pour la « description détaillée d’un pays relativement à son étendue, à sa population, à ses ressources agricoles et industrielles, etc. » : autrement dit, l’ethnographie est ou serait une statistique qui prend pour objet les divers peuples de la terre. Dans le Complément (1842) à la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française, œuvre de M. Barré, l’ethnographie est rangée dans la philosophie et elle est considérée par Ampère comme de « l’ethnologie élémentaire ». Ce n’est plus la science qui a pour objet des peuples, mais la « connaissance des lieux habités par les nations aux différentes époques de leur histoire ». Ces hésitations et fluctuations trahissent le statut mal assuré de l’ethnographie, qui en est encore, en 1850, aux balbutiements et dont l’invention coïncide avec l’émergence de la science comme l’ersatz religieux des modernes et surtout avec l’extension de la civilisation européenne au monde entier. Au fil des décennies, les auteurs de dictionnaires comprennent de mieux en mieux les buts et les objets de cette science ; ainsi Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « science qui a pour objet l’étude et la description des divers peuples » ; les auteurs du Dictionnaire de l’Académie française (huitième édition, 1932-35) : « science qui traite des différents peuples, de leurs mœurs, coutumes, religions, langage ».

Peu à peu, l’ethnographie perd dans les dictionnaires son statut de science, au profit de l’ethnologie ou de l’anthropologie, comme en témoigne l’article ethnographie du Trésor de la langue française (1971-94) : « étude descriptive et analytique, sur le terrain, des mœurs, des coutumes de populations déterminées, particulièrement des populations primitives » ou le Traité de sociologie : « l’ethnographie » exige le travail « sur le terrain », l’observation directe, voire la participation de l’enquêteur » (1967) – ce dont prennent acte les académiciens (neuvième édition, en cours de publication, du DAF) : « étude et description des usages, coutumes, croyances des divers groupes humains ». Elle n’est plus la science qu’elle fut ; elle est une simple étude et une banale description, comme en font chaque jour les milliers de bureaux d’étude (en x domaines) installés en France. Elle était une affaire de savants, elle est du ressort des techniciens ; elle était arrogante, elle est humble. Le lent et imperceptible abaissement de l’ethnographie dessine une évolution qui réjouit les habiles et tous ceux qui tiennent, à juste titre, les prétendues « sciences humaines et sociales » (psys socs hum) pour de la pure idéologie de bazar et attendent le jour où les auteurs de dictionnaires ne les désigneront plus que comme des techniques de manipulation des faits ou de désinformation. Alors, les desservants de la science sociale, en rabattront peut-être de leur morgue et ne seront plus obligés d’intervenir dans les media à chaque seconde pour dire aux consommateurs d’images et de sons ce qu’il faut penser de ce que tout le monde ignore.

27 mai 2009

Proposant (e)



 

 

Le participe présent du verbe proposer est aussi un adjectif et un nom. Il est relevé dans la quatrième édition du Dictionnaire de d’Académie française (1762), mais il est absent des huitième et neuvième éditions (1932-35, en cours de publication). Il est possible que l’usage qu’en a fait récemment Mme Aubry, première secrétaire socialiste qui se définit comme une « force proposante », y donne une nouvelle vigueur et que, plongés dans ce bain de jouvence, proposant et proposante en ressortent tout vigoureux et dignes d’entrer à nouveau dans le panthéon lexicographique.

Il est enregistré comme nom masculin pour la première fois dans le Dictionnaire français des mots et des choses de Richelet (1680), où il est défini ainsi : « terme qui se dit en parlant de jeunes théologiens de la Religion » (comprendre « de la religion réformée ») et illustré de ces exemples : « c’est un jeune homme qui étudie en théologie, qui propose des difficultés, qui en résout, soutient, argumente et fait tous les autres exercices qu’il faut faire pour se rendre capable d’être pasteur ; c’est un jeune proposant qui a de l’esprit ; à Monsieur un tel, proposant en théologie ». Mme Aubry fait tout ce qu’elle peut pour perdre les élections présidentielles : c’est une proposante en politique. Dans le Dictionnaire universel (1690) de Furetière, proposant a deux sens : « qui fait une offre, qui propose un dessein » (exemples : « on a fait voir au Conseil le dessein de la jonction des mers (le canal du Midi sans doute), le proposant (Riquet ?) demande telles et telles conditions » : « on a écouté les proposants d’un tel parti (mais ce n’était pas Mme Aubry), les enchérisseurs d’une telle ferme ») ; et : « (le nom) se dit aussi de ceux qu’on examine pour être reçus ministres dans la religion prétendue réformée » (exemple : « lorsqu’ils soutiennent des thèses de leur croyance, ils font la même chose que ceux qui soutiennent des thèses pour être reçus docteurs dans la vraie Eglise »). Cette définition et l’exemple qui l’illustre ne sont pas des modèles de neutralité ou d’impartialité. Prétendue (religion prétendue réformée) et vraie religion (le catholicisme) détonnent dans un dictionnaire universel, qui est aussi une encyclopédie. Furetière annonce les Lumières. On voit là de quelles Lumières il est l’avant-courrier – celles des luttes, des combats, des engagements, des partis pris, des illuminés et illuminations, etc. Lénine, Marx, Mao, Pol Pot, Trotski s’en sont réclamés : on comprend pourquoi. Seul de tous les lexicographes anciens ou modernes, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) relève le premier sens, « celui qui propose », qu’il illustre de cet extrait des Mémoires du duc de Saint-Simon : « ce corps (il s’agit des états généraux) n’est qu’un corps de plaignants, de remontrants, et, quand il plaît au roi de le lui permettre, un corps de proposants ».

Les académiciens, à compter de la quatrième édition, atténuent peu à peu ce que la définition de Furetière a de trop abrupt ou tranché : « jeune théologien de la Religion prétendue Réformée, qui étudie pour être pasteur » (1762, 1798), pour aboutir enfin, dans la sixième et la septième éditions (1832-35, 1878-79)  à une définition à peu près objective et sans passion : « jeune théologien de la religion protestante, qui étudie pour être pasteur ». Il est vrai qu’en 1787, Louis XVI, en signant l’édit de tolérance, a réintégré les protestants dans la nation française et que les passions religieuses se sont déplacées au XIXe siècle sur un autre terrain, celui de la nouvelle religion immanente et sociale, qui est devenue la ROOC, la Religion Officielle de l’Occident Contemporain.

Le nom est aux protestants, l’adjectif aux catholiques, qui ne pouvaient pas être en reste. Eux aussi, comme les protestants, ils ont leurs proposants – en fait des cardinaux proposants : « (l’adjectif) n’est usité que dans cette expression cardinal proposant, cardinal établi à la cour de Rome, pour recevoir la profession de foi de ceux qui sont nommés à des évêchés dans des pays d’obédience et pour les proposer aux autres cardinaux » (Dictionnaire de l’Académie française, sixième et septième éditions, 1832-35, 1878-79 ; Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Cette définition ne se suffit pas à elle-même. Pour la comprendre, il faut consulter les articles obédience ou pays d’obédience et profession de foi d’évêques nommés dans des pays d’obédience. Heureusement, la disparition de proposant dans les huitième et neuvième éditions du Dictionnaire de l’Académie française interrompt ces consultations en cascade. Quant aux rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), ils se contentent de reproduire la définition de cardinal proposant chez Littré et celle d’un dictionnaire des religions : « dans les Églises de la Réforme, candidat au ministère pastoral qui, après les études de théologie, accomplit le stage préparatoire au pastorat ».

Mme Aubry n’est ni candidate au pastorat, ni cardinal ou, en orthographe moderne, cardinale. La dernière définition relevée dans les dictionnaires actuels explique, ironiquement sans doute, ce qu’est un proposant ou une proposante dans la NLF dont font usage les socialistes, hommes et femmes. En médecine, un proposant est un « malade qui consulte le premier pour une affection génétique et qui déclenche une enquête génétique dans sa famille afin de déterminer le mode de transmission de cette affection » (Trésor de la langue française, qui reproduit la définition d’un dictionnaire de médecine publié chez Flammarion en 1975). On ne saurait mieux dire.

 

 

25 mai 2009

Intolérance

 

 

 

 

En latin, le nom intolerantia a pour sens, selon M. Gaffiot (Dictionnaire latin français (Hachette, 1934), « fait d’être insupportable, nature insupportable de quelque chose » (sens attesté chez Paul Orose, prêtre espagnol du Ve siècle), « insolence, tyrannie insupportable » (Cicéron) et, chez Aulu-Gelle (grammairien, IIe siècle) « action de ne pouvoir supporter, impatience, humeur peu endurante ».

Le mot français intolérance, dérivé de tolérance, est attesté à la fin du XVIe siècle dans son sens latin : « incapacité à supporter ». Randle Cotgrave (mort en 1634), dans son Dictionarie of French and English Tongues (1611 : liste de mots français traduits en anglais), le traduit par impatienty, y donnant de fait le sens du mot latin intolerantia (cf. ci-dessus, Aulu-Gelle). Il est évident que le concept « moderne » d’intolérance, et même celui de tolérance dont il est le contraire, ne sont pas en place dans la langue classique des XVIe et XVIIe siècles. Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses, 1680) note que « ce mot ne se dit point ». Il est vrai aussi qu’il tient la tolérance pour une « permission ». Le père Bouhours, dans ses Doutes sur la langue française (1691), le juge « contesté ». Furetière (Dictionnaire universel, 1690) ne le relève pas, mais il apparaît dans l’édition posthume de son dictionnaire, publiée à Rotterdam en 1701 (autres éditions : 1704, 1708) et revue et corrigée par un huguenot français, Basnage de Bauval (1656-1710), qui s’est réfugié aux Pays-Bas après la révocation de l’Edit de Nantes (1685) pour y combattre ce que les huguenots ont commencé à nommer intolérance. Ils en ont revu le sens. La définition de 1701, qui n’est pas de Furetière, mais de ceux qui ont détourné son dictionnaire, est éloquente. Ce n’est plus « impatience », mais « refus de supporter, d’avoir des relations avec ceux d’un avis opposé (notamment en matière religieuse) », définition qui correspond assez bien aux intentions de ceux qui, Mme de Maintenon, Louvois, Louis XIV, ont décidé d’annuler l’édit de pacification de 1598 et, en conséquence, d’interdire aux Français d’entretenir toute « relation » avec les réformés, huguenots, protestants, contraints de chercher un refuge hors de France.

Il entre dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la troisième édition (1740). La définition en est fruste : « Terme dogmatique, opposé à tolérance » (1762 et 1798, terme dogmatique, id est de théologien, est remplacé par terme didactique, id est savant et en usage dans les écoles). C’est l’idéologie des Lumières (in L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot, 1751-65) qui, à la suite de Basnage de Bauval en 1701, fait de l’intolérance, avérée ou supposée, la cible des luttes éclairées. Au long article qui y est consacré dans L’Encyclopédie, il apparaît que l’intolérance est devenue, dès le milieu du XVIIIe siècle, l’expression favorite de ce que les modernes nomment la Bête immonde, le ça, le Mal ou, si ces modernes sont musulmans, Chitan (Satan) : « (Morale) le mot intolérance s’entend communément de cette passion féroce qui porte à haïr et à persécuter ceux qui sont dans l’erreur ». L’auteur de l’article s’efforce de « distinguer deux sortes d’intolérance, l’ecclésiastique et la civile ». La première consiste « à regarder comme fausse toute autre religion que celle que l’on professe et à le démontrer sur les toits, sans être arrêté par aucune terreur, par aucun respect humain, au hasard même de perdre la vie ». L’intolérance, ainsi définie, peut être prise dans un tourniquet et englober dans la même réprobation diabolique ceux qui combattent l’intolérance. Aussi l’auteur de l’article précise-t-il benoîtement ceci : « il ne s’agira point dans cet article de cet héroïsme qui a fait tant de martyrs dans tous les siècles de l’Eglise », les martyrs chrétiens étant victimes de l’intolérance païenne ou, plus tard, islamique. Quant à la seconde ou intolérance civile, elle « consiste à rompre tout commerce et à poursuivre, par toutes sortes de moyens violents, ceux qui ont une façon de penser sur Dieu et sur son culte autre que la nôtre ». C’est donc une référence à ceux qui ont annulé en 1685 l’Edit de Nantes. « Quelques lignes détachées de l’Écriture sainte, des pères, des conciles, suffiront pour montrer que l’intolérant pris en ce dernier sens est un méchant homme, un mauvais chrétien, un sujet dangereux, un mauvais politique et un mauvais citoyen » : en bref, c’est le Diable, le Démon, Satan.

Il est plaisant de penser que des gens apparemment intelligents (en l’occurrence, l’apparence est comme le mur de Berlin – totalement hermétique) peuvent se tenir, par passion idéologique ou par suffisance intellectuelle, pour les empereurs du Bien en personne et sans tolérance aucune, « stigmatiser » comme les nouveaux Satan ceux qui ne s’alignent pas sur leurs positions, le doigt sur la couture du pantalon. Sartre, Foucault, Bourdieu, Rosanvallon, BHL, etc., « chassent de race », comme de « bons chiens ». C’est par ruse rhétorique que l’intolérance supposée des catholiques est comparée à l’infinie bonté des pères de l’Eglise, à la sublime douceur des premiers chrétiens et à la générosité sans faille de tous les martyrs du christianisme : « l’instruction, la persuasion et la prière, voilà les seuls moyens légitimes d’étendre la religion. Tout moyen qui excite la haine, l’indignation et le mépris, est impie ». Sont cités pour déconsidérer l’intolérance ecclésiastique et civile Tertullien, le Christ (« qu’est-ce que le Christ a recommandé à ses disciples en les envoyant chez les nations ? Est-ce de tuer ou de mourir ? Est-ce de persécuter ou de souffrir ? »), Saint Paul, Origène, Saint Jean, Saint Athanase, Saint Jean Chrysostome, Saint Hilaire, etc. Voltaire (Traité sur la tolérance, 1763) y va de sa définition : l’intolérance est la « haine agressive et persécutrice de ceux qui croient posséder la vérité en matière religieuse », laquelle, à ce compte, fait agir même les très ardents défenseurs des droits universels de l’homme. Dans les dictionnaires du XIXe siècle, l’intolérance est définie souvent dans les mêmes termes que ceux de Bauval ou de Voltaire ou des Encyclopédistes. C’est le signe que, de ce point de vue, la messe est dite et que l’intolérance est définitivement l’œuvre de Satan, sauf quand elle est islamique (auquel cas, elle est du camp du Bien) : « disposition à violenter, à persécuter ceux avec lesquels on diffère d’opinions » (DAF, sixième, septième, huitième, neuvième éditions, 1832-35, 1879, 1932-35, en cours : « il se dit surtout en matière de religion » ; Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77, qui note aussi l’emploi d’intolérance en médecine : « impossibilité de supporter un remède ; condition indiquant qu’il faut s’en abstenir »). Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) distinguent un sens général (« défaut de tolérance ») du sens spécifique à la religion ou à la politique. Hors de la religion et de la politique, intolérance a le même sens qu’intolerantia en latin : « répugnance ou impossibilité à supporter certaines choses, certaines personnes », sens en usage en médecine et en psychologie (intolérance pathologique à la perte, intolérance à l’attention d’autrui), alors que l’intolérance moderne est ou le « manque de respect pour les croyances, les opinions que l’on réprouve ou que l’on juge fausses » (après tout, pourquoi devrions-nous respecter la bêtise, la stupidité, l’ignorance, la veulerie, l’hypocrisie, les délires du Coran, etc. ?) ou « l’attitude consistant à refuser aux autres la liberté d’exprimer des opinions que l’on juge fausses et de vivre conformément à ces opinions » et « le comportement de celui qui réprime par la force les idées qu’il ne partage pas » - le « celui » en question, qui serait répressif, ayant pignon sur rue en France, mais après qu’il a eu pris soin de qualifier les idées qu’il combat de maléfiques ou de diaboliques.

 

 

 

23 mai 2009

Fulgurance

 

 

 

Les modernes emploient volontiers le mot fulgurance dans un sens figuré à propos des artistes (mais les seuls rebelles, ce qui va de soi), des poètes (les seuls subversifs, évidemment), des visionnaires de tout genre et de toute espèce (les seuls qui comptent, bien entendu). Les poèmes de Rimbaud seraient pleins de fulgurances, et aussi ceux de Breton, d’Aragon, de Parménide, de Ronceraille, de Chrétien de Troyes, de Leconte de l’Isle, de Delille, et tous les tableaux de tous les barbouilleurs inconnus ou méconnus, sans parler des compositeurs, des rappeurs, des graphistes, des affichistes, etc.

Ce triomphe mérite bien une note insolente. Fulgurance, on s’en serait douté, est moderne – et même, si tant est que cela soit possible, hypermoderne, aidé en cela, il est vrai, par le vieux suffixe – ance, lequel, après trois siècles d’hibernation, s’est plongé au XXe siècle dans le bain de jouvence de la science. Il n’est relevé dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française (de 1694 à 1935), non plus que dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré, bien qu’il soit attesté en 1866 au sens figuré « d’éclat semblable à celui de la foudre » (« une femme que poétise la fulgurance de sa mise ») et qu’il forme avec fulgurant, fulguration et le verbe fulgurer, attesté en 1854 et dont il est dérivé, un quatuor moderne. Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) le tiennent pour littéraire : « caractère de ce qui ressemble à l'éclair, particulièrement à son éclat » (« la fulgurance des météores illumine par instants la nuit », Albert Béguin, L’âme romantique et le rêve, 1939) et en relèvent deux emplois métaphoriques, dont celui de 1866 et celui-ci : « Révélation ! Clarté soudaine ! (...) J’étais aveuglé par sa fulgurance » (Richepin, poète, 1893), alors que les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication) définissent le mot en le référant à l’étymon latin fulgur « éclair » : « caractère de ce qui est fulgurant, de ce qui a l’éclat, le brillant de l’éclair ».

Pourtant, l’adjectif fulgurant, plus ancien, attesté à la fin du XVe siècle et emprunté du latin fulgurans (« faisant ou lançant des éclairs »), a conservé son sens propre originel « qui produit des éclairs », à côté des sens figurés attestés au XVIe siècle : « qui jette une lueur vive et rapide comme l’éclair et, par extension, intense et rapide » (« fièvres fulgurantes »). Il n’est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la septième édition (1879), où la définition est suivie des deux sens, propre (« accompagné, environné d’éclairs », une trombe fulgurante) et figuré (« en médecine, douleurs fulgurantes, certaines douleurs très intenses et très rapides »), les mêmes que ceux que Littré relève dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « terme didactique, environné d’éclairs » (exemples : « trombe fulgurante » ; « coups de tonnerre (…) accompagnés de décharges fulgurantes » ; et chez Hugo, au figuré : « la tête de Mirabeau avait une laideur grandiose, fulgurante ») et « terme de médecine : douleurs fulgurantes, certaines douleurs très intenses et très rapides, qui dépendent de lésions particulières de la moelle épinière ».

Didactique, science des orages, médecine, poésie : il n’en fallait pas plus pour assurer le succès de fulgurant dans la langue moderne, comme l’attestent les emplois nouveaux relevés dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « par extension, qui jette une lueur vive et rapide comme l’éclair » (lumière, épée, coloration, châle fulgurant) ; « au figuré, en parlant d’une expression d’un individu, particulièrement du regard » (regards fulgurants, beauté fulgurante) ; « domaine intellectuel ou moral : qui frappe l’imagination, l’esprit » (certitude, idée, passion, réponse, révélation fulgurante) ; « qui a la rapidité de l’éclair » (carrière fulgurante, apparition fulgurante de la peste, qu’y a-t-il de plus bref et de plus fulgurant que l’instant ?), exemples auxquels les académiciens ajoutent (DAF, neuvième édition) ceux-ci : intuition fulgurante, réplique fulgurante.

Jadis, il était entendu que l’éclair était un attribut de Zeus / Jupiter et que, en conséquence, la fulgurance caractérisait cette entité divine. La mythologie antique morte, l’homme moderne a récupéré la fulgurance pour en caractériser quelques objets manufacturés (épée, châle, coloration) ou pour en faire un de ses attributs : regards, beauté, carrière, idée, passion, certitude, réponse, réplique, intuition… Naguère, nos ancêtres croyaient dans le Dieu qui s’est fait homme. Les modernes ont renversé l’édifice : ils sont l’homme qui prend la place de Dieu ou qui s’empare de ce que possédaient en propre les anciens Dieux. Ce fut sans doute un des innombrables éclairs de leur génie : en somme leur fulgurance pour parler comme un commentateur de poèmes.

 

 

 

21 mai 2009

Animation

En latin, animatio a pour sens « qualité d’un être animé » (Dictionnaire latin français, 1934) ou « principe de vie », et, par métaphore, il signifie « animosité » chez Tertullien, un des pères de l’Eglise (IIe-IIIe siècles). C’est dans ces deux sens que le nom animation, qui en est emprunté, est attesté au XIVe siècle (« principe vital, force qui donne la vie ») et au XVe siècle (« emportement, colère »). Ce second sens semble être un hapax. Quoi qu’il en soit, il est ignoré des auteurs de dictionnaires, lesquels, de Furetière (1690) à Bescherelle (1845), ne relèvent que le premier de ces deux sens, faisant d’animation un terme de théologiens : « (le mot) se dit en médecine du temps où l’âme est infuse dans le corps de l’homme » (exemple : « l’animation du fœtus n’arrive qu’après les 40 jours », Furetière, Dictionnaire universel, 1690), définition que reprend Thomas Corneille (1625-1709), dans son Dictionnaire des termes des arts et des sciences (1694), qu’il conçoit comme un complément du Dictionnaire de l’Académie française, académie dont il était membre  : « terme de médecine ; on dit que l’animation du fœtus, c’est-à-dire, le temps où l’âme est infuse dans le corps de l’homme, n’arrive que quarante jours après qu’il est formé ». Animation entre dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1762 (quatrième édition) comme un « terme didactique » qui « se dit de l’union de l’âme au corps » (l’animation du fœtus ; idem dans la cinquième édition, 1798), définition que reprend Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), tout en la comparant à celle de Furetière et de Trévoux : « temps auquel l’âme est infuse dans le corps de l’homme » (v. « union de l’âme et du corps »). Pour les uns, le mot désigne un moment ; pour les autres, une action.

Au XIXe siècle, animation sort de la théologie. Dans les dictionnaires, l’article qui y est consacré s’étoffe. Les académiciens (sixième édition, 1832-35) distinguent un sens général (« terme didactique, action d’animer ») d’un sens particulier (« il se dit particulièrement de l’union de l’âme au corps dans l’embryon humain », l’animation du foetus) ; Barré (1842, Complément au DAF) signale l’emploie d’animation dans l’ancienne chimie ou alchimie (« terme qu’employaient les chimistes dans la transmutation des métaux, lorsque la terre blanche foliée devait fermenter avec l’eau philosophique ou céleste du soufre »). Louis-Nicolas Bescherelle (1845, Dictionnaire national ou Dictionnaire universel de la langue française, 2 volumes) est le premier à enregistrer un des sens modernes d’animation : « chaleur, vie apparente » (exemple : « mettre l’animation dans les paroles, dans le discours, dans les actions »), que Littré et les académiciens exposent à leur tour : Dictionnaire de la langue française, 1863-77, « figuré, vivacité, chaleur », exemple : « l’animation qu’il met dans ce qu’il dit » ; septième et huitième éditions, 1879 et 1932-35, « animation signifie au figuré la vivacité, la chaleur que l’on met à faire une chose » ; l’animation de ses gestes, de ses discours, de ses écrits ; l’animation du jeu, du plaisir ; il parle, il discute avec animation.

La vie, non pas la vie éternelle, mais la vie ici-bas, la vie biologique et matérielle, étant l’horizon indépassable des modernes, animation devient une de leurs oriflammes. Le sens premier (« action de communiquer ou de posséder la vie » et « en théologie, le fait de l’union de l’âme à un corps organisé ») est désormais tenu pour rare par les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), lesquels citent la distinction faite dans Théologie catholique (1909) entre « animation immédiate » et « animation médiate » : « les partisans de l’animation immédiate affirment que c’est au moment même de la conception que l’âme est créée et unie au corps ; les partisans de l’animation médiate retardent l’entrée de l’âme dans le corps et la fixent à l’époque (...) où le corps est construit, du moins dans ses organes principaux ». 1909, c’était il y a un siècle, autant dire une éternité pour les modernes qui tiennent tout passé pour un laps de temps non avenu. Le mot émigre de la théologie vers les sciences du social. La modernité oppose au néant ou à la mort ses fétiches, parmi lesquels l’animation, « qui permet de donner l’impression du mouvement à des dessins ou à des poupées grâce à la photographie image par image, de gestes, d’attitudes ou de situations successives » et qui se rapporte même aux choses : « caractère de ce qui est animé, possède de la vivacité ; en parlant d’une rue, d’une ville », comme si les modernes étaient désormais capables, en vrais sorciers qu’ils sont devenus, de donner de l’âme à ce qui est naturellement inanimé : « on voit d’ici ce mouvement, cette vie, cette animation extraordinaire que les intérêts financiers sont seuls capables de donner, aujourd’hui, à des villes sérieuses » (Villiers, 1883) ou « l’animation avait abandonné l’intérieur de la bourse et des banques, diminuait aux étages des immeubles commerciaux, mais pour augmenter et s’alourdir dans les rues » (Romains, 1932) ; « en parlant d’une œuvre d’art, expression de la vie, vivacité » (« voyez à côté les bas-reliefs qui rendent les scènes de la vie humaine ; ils ont autant d’animation que les peintures du XVIe siècle » (Michelet, 1874).

Pour les Français des siècles classiques, « l’action de conférer la vie » était le fait du Dieu unique ; pour les modernes, n’importe qui peut animer une soirée, c’est-à-dire y mettre de l’entrain. Il est dans l’ordre naturel du monde devenu moderne, tel que cet ordre nouveau s’établit au XXe siècle, que la sociologie et les sociologues se soient approprié l’animation : jadis propre aux Dieux, elle est désormais propre à ces substituts du Dieu unique que sont les consciencieux du social, psys and C°, comme l’exprime lumineusement un illuminé de la science sociale en 1969 : « en méthodologie des sciences psychologiques et sociales, l’animation est la propriété générale des méthodes de conduite des groupes, méthodes qui ont pour but d’accroître la participation et de favoriser la progression du groupe vers ses objectifs » (rien que ça, c’est digne d’un führer ou d’un duce, mazette !). D’où les syntagmes animation d’un groupe, activité d’animation (ou par métonymie, animations), équipe d’animation cités dans le Trésor de la langue française (1971-94). Le programme de l’horreur moderne est résumé dans cet extrait des Grands ensembles d’habitation (1963) : « il ne suffit pas de fonder des maisons, voire des centres de jeunesse pour subvenir aux loisirs extra-sportifs au sein du périmètre d’habitat, mais (...) il faut rendre ceux-ci attrayants et les faire fonctionner sous l’impulsion de « meneurs de jeu ». C’est en fait une profession nouvelle qui se crée, tenant du moniteur de colonies de vacances, de l’éducateur sportif, du metteur en scène, etc. Il faut donc une équipe d’animation avec des camarades plus âgés, engagés dans une activité professionnelle qui assure à titre de référence leur droit à guider. Il faut enfin un chef. Pour le moment, on ne saurait faire appel qu’à des animateurs bénévoles ». On comprend que même l’Etat, supposé neutre, ait institué ses propres organes d’animation, comme le confirme cet extrait de L’Aménagement du territoire (1964) : « Le Commissariat au plan étudie et propose les choix globaux qu’implique cette politique et en intègre grâce aux travaux de la Commission nationale d’aménagement du territoire les conclusions dans les plans de développement économique et social. (...). Dans l’appareil administratif de l’État, la Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale constitue, entre le plan et les administrations, le centre d’impulsion et d’animation de cette politique et, pour ainsi dire, la courroie de transmission entre la volonté gouvernementale et les organes d’exécution ». Jadis, c’est Dieu qui décidait de l’âme des êtres vivants ; désormais, n’importe quel pékin, n’importe quel consciencieux du social, n’importe quel fonctionnaire met de l’âme dans les choses, les foules, les politiques, les villes. La modernité n’est pas athée, ni même agnostique. Elle a des milliers de dieux et elle fait de n’importe qui ou de n’importe quoi un deus ex machina.

 


19 mai 2009

Capitulation et armistice 2

 

 

Armistice

Dans la langue latine en usage au Moyen Age, armistitium, attesté en 1335 et formé des mots latins arma (« armes ») et stitium, de statio, « immobilité », a pour sens « suspension des combats ». Armistice, qui en est emprunté, est défini ainsi en 1680 dans le Dictionnaire de Richelet : « ce mot signifie suspension d’armes et ne peut trouver sa place que dans les traités de paix, de guerre et autres pareils ouvrages, peu poli, et il y a même bien des gens qui ne souffrent ce mot d’armistice qu’avec peine ». Dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65), ce terme « d’art militaire », de genre masculin, est une « trêve fort courte ou (une) suspension d’armes pour un petit espace de temps », alors que, dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française, où il est enregistré pour la première fois, il est de genre féminin (dans les éditions suivantes, les académiciens corrigent cette erreur) et il désigne une « suspension d’armes », conformément aux deux mots latins dont il est composé, sans que soit précisée la durée, brève ou non, de cette suspension. A la différence des académiciens, Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) s’attarde sur le rejet que suscite ce mot, aussi bien dans le Dictionnaire universel, dit de Trévoux (1704 : « il y a peu de gens qui approuvent ce mot ») que chez Richelet (1680 : « Richelet dit aussi que ce terme était rejeté de plusieurs »), lequel conclut ainsi l’article : « c’est un mot de gazette (il est déjà reproché aux journalistes leur jargon) : on dit plutôt suspension d’armes » ; et, après avoir remarqué que « l’Académie le met sans remarque et sans donner d’exemple », il tranche : « je crois qu’il n’est pas du beau style et que trêve, suspension d’armes sont préférables ». Les académiciens en jugent autrement. La définition « suspension d’armes » est illustrée des exemples un long armistice, convenir d’un armistice, rompre l’armistice, armistice de quelques jours, l’armistice ne fut pas de durée, ne tarda pas à cesser, à expirer dans la cinquième, la sixième, la septième éditions de leur Dictionnaire (1798, 1832-35, 1878-79). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), après avoir rappelé les hésitations des lexicographes (« armistice ne commence à se trouver dans les dictionnaires de l’Académie qu’à partir de 1762, où il est féminin ; l’Académie, dans sa dernière édition, a rectifié cette erreur, armistice ne devant pas plus être féminin que solstice ») et celles de Richelet et Féraud (« Richelet le fait correctement du masculin, ajoutant qu’il se trouve dans les traités de paix et de guerre et dans quelques gazettes, mais que peu de gens l’approuvent »), tranche le dilemme : « aujourd’hui l’usage l’a pleinement reçu et approuvé ».

Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le définition s’écarte de la simple traduction des deux mots latins qui composent armistice ; elle s’ajuste bien à l’armistice du 11 novembre 1918 : « arrêt provisoire des hostilités convenu par les combattants » (la commémoration de l’armistice du 11 novembre 1918 est un des exemples de la neuvième édition, en cours de publication), que Clémenceau, le Père de la Victoire, a su, à Versailles, habilement transformer en victoire. L’expérience historique a solidement établi dans la langue ce mot « d’art militaire », que les auteurs de dictionnaires actuels définissent avec précision : « suspension totale ou partielle des hostilités entre deux armées, en particulier pour permettre au pays qui en fait la demande d’étudier les conditions de fin de guerre de l’adversaire » (Trésor de la langue française, 1971-94) et « arrêt provisoire des hostilités convenu entre des belligérants » (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition).

Ambrière (Les grandes vacances, 1946), à propos de l’armistice demandé en juin 1940 par le gouvernement du maréchal Pétain, expose, avec raison, les ambiguïtés de tout armistice : « La France et l’Allemagne sont toujours en état de guerre, disions-nous aux hésitants pour les amener à nous rejoindre ; car même si vous tenez l’armistice pour valable, l’armistice n’est pas la paix... ». De tout cela, il appert que, le 8 mai 1945, les autorités allemandes n’ont pas signé un armistice, contrairement à ce que disent les gazettes, par ignorance ou par complaisance pour un mot qui, aux XVIIe et XVIIIe siècles, était leur, mais elles ont signé la capitulation sans conditions de leurs armées. Le 11 novembre 1918 est célébré l’armistice ; la victoire, elle, est célébrée le 8 mai 1945. Il se peut que ces faits historiques dérangent les moralinateurs. Comme ces faits sont différents, ils ne devraient pas être désignés par le même mot, sauf dans la langue frelatée des modernes. Il n’y a rien d’immoral ou d’amoral ou de politiquement incorrect à distinguer ces faits en les nommant des mots justes armistice et capitulation.

18 mai 2009

Capitulation et armistice 1

 


Capitulation

Dans la langue latine en usage au Moyen Age (le mot n’est pas dans le Dictionnaire latin français de M. Gaffiot, 1934), capitulatio, attesté au XVe siècle, a pour sens « convention ». C’est dans ce sens, « convention, pacte, accord »,  que capitulation est employé pour la première fois au XVIe siècle par Lanoue (« les reitres se maintiennent aussi en la possession de leurs droits acquis, à savoir des hautes capitulations, et de se faire toujours payer sur les vieux rôles »), Montaigne (« ceux-ci s’en retournèrent pour consulter avec leurs concitoyens, et firent ainsi deux ou trois voyages, pour la difficulté de la capitulation ») et Pasquier (« par commune capitulation des deux osts, les Gaulois étaient au Conseil pour savoir s’ils devaient lever le siège pour l’argent qui leur était offert » ; « il se ligua avec le roi Théodoric, à la charge que l’un et l’autre armeraient ; et que, venus au-dessus de leurs affaires, ils partageraient le gâteau ensemble. Suivant ceste capitulation, le roi Clovis... s’achemine le premier avec son armée »).

En 1636, capitulation prend le sens militaire qui est défini ainsi par Furetière (Dictionnaire universel, 1690) : « traité fait avec la garnison ou les bourgeois d’une place assiégée, par lequel ils se rendent moyennant certaines conditions et articles qu’on leur accorde »), et dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) : « traité de la reddition d’une place » (exemples : la capitulation d'une ville ; les articles de la capitulation ; une capitulation honorable, avantageuse ; faire sa capitulation ; tenir la capitulation »). Les académiciens, tenant à tort ce sens pour premier, ajoutent que capitulation « se dit quelquefois des autres traités » (exemple : il vaut mieux sortir de cette affaire-là par une capitulation), reprenant, mais en des termes moins clairs, la définition de Furetière : « on le dit aussi des procès ou des autres mauvaises affaires où on est engagé » (exemple : « vous avez bien fait de sortir de cet embarras par capitulation, ce chicaneur vous eût ruiné »). Dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65), un long article, détaillé et précis, énumère toutes les clauses possibles d’une capitulation, laquelle, « dans l’art militaire, est un traité des différentes conditions que ceux qui rendent une ville, obtiennent de ceux auxquels ils sont obligés de la céder » (battre ce qu’on appelle la chamade ; élever un ou plusieurs drapeaux blancs sur le rempart ; cesser de tirer ; faire sortir quelques officiers de marque de la ville, qui exposent les conditions sous lesquelles le gouverneur offre de rendre la ville ; etc.)

Dans la deuxième édition (1718) et dans les éditions suivantes (1740, 1762, 1798) du Dictionnaire de l’Académie française, la définition s’enrichit d’un emploi particulier, propre aux institutions du Saint Empire Romain Germanique : « il se dit particulièrement des conditions que les Electeurs dans la vacance de l’Empire proposent à celui qui doit être élu Empereur, et qu’il signe avant son élection » (exemple : « la capitulation impériale »), sens qui est glosé à l’imparfait (« il se disait… ») dans la sixième édition (1832-35), alors que, dans la cinquième édition (1798), est relevé pour la première fois un autre sens historique (comprendre : lié à l’histoire des Etats), désuet depuis la fin de l’Empire ottoman (1920 – vieilli, est-il précisé dans le Trésor de la langue française, 1971-94 ) : « Capitulation se dit aussi d’une convention en vertu de laquelle les sujets d’une puissance jouissent de certains privilèges dans les États d’une autre » (exemples de 1832-35 : les droits et les devoirs des troupes suisses au service de France étaient réglés par une capitulation, par des capitulations ; annuler une capitulation, des capitulations), et que, dans la huitième édition (1932-35), il est fait explicitement référence à l’Empire ottoman : « il se dit surtout des actes par lesquels des garanties et des privilèges sont assurés aux résidents et commerçants étrangers dans l’Empire ottoman » (exemple : les capitulations ont soustrait les Français établis dans les Échelles du Levant à la juridiction territoriale).

Les académiciens (1832-35, 1932-35) et Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) font de capitulation un « terme de guerre », alors que les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) et les académiciens actuels (DAF, neuvième édition, en cours de publication) le présentent comme propre au « domaine militaire » : « convention établie entre nations belligérantes en vue de la reddition de la partie vaincue » (TLF) et « convention par laquelle une autorité militaire accepte la reddition d’une place, d’un poste, d’une armée et cesse le combat » et, « par extension, action de se rendre aux conditions imposées par l’autre partie » (DAF, neuvième édition).

Le 8 mai 1945, l’Allemagne n’a pas cessé les combats. Elle a signé une capitulation, et non pas un armistice, ce dernier étant une « trêve » ou une « suspension d’armes » ; elle a même signé une capitulation sans conditions, acceptant de fait « toutes les exigences des vainqueurs ». Dès 1941, les alliés ont décidé qu’ils ne referaient pas l’erreur de 1918 et que la guerre se terminerait quand l’Allemagne, les pays de l’Axe, le Japon auraient capitulé. Un abîme sépare l’armistice de la capitulation. Or, ce mot capitulation, soixante ans après les faits, est soigneusement évité dès qu’est célébré le 8 mai 1945 et il est remplacé par armistice (l’armistice du 8 mai 1945, entend-on dans les media) ou même par « fin des combats ». Cet évitement ne peut pas être le fait de l’ignorance. Certes, les calendriers portent « victoire de 1945 » et non pas « capitulation de l’Allemagne », mais les journalistes sont, pour la plupart d’entre eux, Bac + 5 ou + 8 et, à l’université, qui n’est pas partout le temple de l’ignorance, ils ont fait sciences po ou sciences éco ou histoire. Les services du protocole à l’Elysée invitent des personnalités à célébrer désormais l’armistice du 8 mai 1945. Il est impossible qu’ils ignorent que, le 8 mai 1945, l’Allemagne a capitulé sans conditions. De fait, le vieux mot capitulation, propre à la langue du droit et du droit militaire, est devenu tabou. Les raisons en sont claires. Un armistice est honorable, une capitulation, surtout quand elle est sans conditions, est humiliante. Un exemple de la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française le rappelle : la capitulation était un crime puni de mort quand le chef n'avait pas fait tout ce que lui prescrivaient le devoir et l'honneur. Même quand il est employé métaphoriquement, le mot est déprécié : « capitulation de conscience, accommodement honteux avec soi-même » (DAF, neuvième édition) et « par métaphore, généralement péjoratif, action d’abandonner, en tout ou en partie, une attitude, une opinion intransigeantes » (TLF). L’Allemagne, après avoir capitulé sans conditions, a abandonné toute ambition impériale. De ce pays fondateur de l’Union européenne, il devient désormais indécent, selon les bien pensants, de rappeler que, le 8 mai 1945, il a capitulé et que la paix a été établie sur les ruines de l’Europe allemande. La langue frelatée fait de la capitulation sans conditions une aimable cessation des hostilités.

16 mai 2009

Militant

S’il est un mot dans le sens et les emplois duquel se condense l’esprit ou l’essence des temps modernes, modernitatis aetas, un signe emblématique, comme on dit par abus de langage, du XXe siècle et des décennies qui l’ont précédé et suivi, c’est-à-dire un siècle dont « l’horizon indépassable » a été (et est encore) le social, la société, la politique, le progrès, l’égalité des hommes en droits, c’est sans doute militant, que ce mot soit employé comme un nom commun, désignant une classe d’êtres humains, ou comme adjectif désignant une qualité prédiquée à des personnes ou à des choses. Il suffit d’ouvrir un dictionnaire pour s’en persuader. Dans le Trésor de la langue française (16 volumes, 1971-94) que les linguistes du monde entier tiennent pour le monument de la science lexicographique française (Editions du CNRS), l’adjectif militant est ainsi défini : « qui cherche par l’action à faire triompher ses idées, ses opinions ; qui défend activement une cause, une personne » et « en particulier, qui milite dans une organisation, un parti, un syndicat ». Les exemples qui illustrent ces deux acceptions attestent l’ampleur et la variété des emplois possibles : il y a des monarchistes, des républicains, des médecins, des poètes, des nihilistes, des anarchistes, des communistes, etc. militants, mais aussi une bourgeoisie militante. A l’éloquence, l’esprit, l’humeur, la littérature, la pensée, la nature, la parole, la politique, un parti, etc. peuvent être prédiquées la qualité de militant ou de militante. Quand il est un nom commun, il désigne une personne « qui agit pour faire reconnaître ses idées, pour les faire triompher » ou « une personne qui milite dans une organisation, un parti, un syndicat ». Il y a des militants de l’anticléricalisme, de l’écologie, du syndicalisme, du progrès, de L’Action française, etc. Ceux-ci peuvent être chrétiens, communistes, fascistes, ouvriers, pacifistes, socialistes, etc. Ils peuvent être « militants de base » ou « militants professionnels ». Tout le XXe siècle défile dans ces définitions et dans les exemples qui les illustrent, avec toutes les formes d’action possibles, toutes les idées concevables, toutes les causes qui agitent les hommes, toutes les organisations, tous les partis, tous les syndicats,  les associations, dans lesquels les hommes font société, etc.

Ce qui fait que militant est à l’image de la modernité, c’est aussi que, entendu dans les sens qu’y donnent les rédacteurs du Trésor de la langue française ou même les académiciens (neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française : « adjectif, qui lutte, qui combat ; qui s’engage dans l’action pour défendre ses opinions » et « nom, personne qui milite au sein d’une organisation politique ou syndicale, d’un mouvement religieux »), il est moderne, au sens où la première attestation de l’adjectif dans ce sens-là est de 1832 (Lamartine, Correspondance : « qui a une attitude combattante pour faire triompher une cause »), alors que le nom est employé pour la première fois en 1848 par Sainte-Beuve, dans Port-Royal.

Or, l’adjectif militant n’est pas moderne. Il entre dans la langue française au XIVe siècle. Il a au moins cinq siècles d’histoire avant que Lamartine et Sainte-Beuve ne l’emploient dans un sens nouveau. Le sens moderne a deux siècles, alors que le sens ancien en a plus de cinq, soit une durée trois fois plus longue, et avec des emplois tout autres que ceux qui sont relevés dans les dictionnaires actuels. Longtemps, militant a été l’oriflamme d’une autre France, la France chrétienne, sinon celle de la « Chrétienté » (si tant que cette chrétienté ait existé), du moins celle dans laquelle l’Eglise avait une place de choix, la première peut-être, étant l’horizon indépassable d’alors, et où les fidèles avaient une science de Dieu – c’est-à-dire aussi quelques notions de théologie. Tout cela est établi dans la langue. Au XIVe siècle, l’adjectif militant signifie « qui combat, qui lutte » et il est épithète du nom église. L’église militante est « l’assemblée des fidèles sur la terre ». C’est pourquoi, selon Jean de Vinay (ca 1280-ca 1340), en elle « sont les bons et les mauvais ». Julien Fossetier (1454-1532), dans sa Chronique margaritique, écrit : « dans son cantique, il prophétise moult ouvertement toute la decourse (la « carrière ») de notre sainte église militante ». On peut encore citer cet extrait : « Moi, l’église de France militante,... / Jadis étais en très grande orphanté (état d’orpheline) /Quand le feu roi si vint à la couronne ».

Dans les dictionnaires de la langue classique, seul l’emploi église militante est relevé ; chez Richelet (1680) : « ce mot se dit de l’Eglise qui est en terre » ou chez Furetière (Dictionnaire universel, 1690), à l’entrée église (« l’assemblée des fidèles sous un chef qui est Jésus-Christ. L’Eglise est l’épouse de Jésus-Christ. L’Eglise militante, c’est l’assemblée des fidèles qui sont sur la terre. L’Eglise triomphante est celle des fidèles qui sont déjà dans la gloire ») et à l’entrée militante (l’adjectif est enregistré seulement au féminin, jusqu’au XIXe siècle) : « adjectif féminin, qui se dit seulement de l’assemblée des chrétiens tandis qu’ils sont sur la terre. L’Eglise est divisée en militante et triomphante ». Il en va de même dans le Dictionnaire de l’Académie française (première, deuxième, troisième, quatrième, cinquième éditions, de 1694 à 1798) : « adjectif féminin, il n’a d’usage qu’en cette phrase (« en ce syntagme », dirait-on aujourd’hui) : l’Eglise militante, qui signifie l’assemblée des fidèles sur la terre ». A partir de la deuxième édition, les académiciens ajoutent à la définition : « et qui se dit par opposition à l’Eglise triomphante, qui est l'assemblée des fidèles dans le ciel ». Dans les sixième et septième éditions (1832-35, 1878-79), l’adjectif féminin militante est qualifié de « terme de théologie », lequel « ne s’emploie que figurément et dans cette locution l’Église militante ».

Dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65), non seulement le sens de l’adjectif est glosé (« théologie, ce terme s’entend du corps des chrétiens qui sont sur la terre ») et trois sortes d’églises sont distinguées (« l’église militante, par où l’on entend les fidèles qui sont sur la terre ; l’église souffrante, c’est-à-dire les fidèles qui sont dans le purgatoire, et l’église triomphante, qui s’entend des saints qui sont dans le ciel »), mais encore l’épithète militante est expliquée ainsi : « on appelle la première église militante, parce que la vie d’un chrétien est regardée comme une milice ou un combat continuel qu’il doit livrer au monde, au démon et à ses propres passions ». C’est l’explication que reprend en partie Littré dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « l’Église militante, l’assemblée des fidèles sur la terre, par opposition à l’Église triomphante (les saints, les bienheureux) et à l’Église souffrante (les âmes du purgatoire) », emploi qu’il illustre d’un extrait tiré de Bourdaloue (« jusqu’à la fin des siècles, l’Église militante canonisera les saints en publiant leurs mérites ») et de Michelet (« lorsqu’on lut à Savonarole la sentence par laquelle il était retranché de l’Église : De la militante, répondit-il, espérant appartenir dès lors à l'Église triomphante »). Littré note, chez Chateaubriand (in Le Génie du christianisme), un emploi de militant qui ne se rapporte pas à église, mais à fidèle : « le fidèle, toujours militant dans la vie, toujours aux prises avec l’ennemi », dont il infère le sens suivant : « terme de théologie, qui appartient à la milice de Jésus-Christ ».

Le sens moderne est attesté en 1832 (l’adjectif) et 1848 (le nom). Littré, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), enregistre ce nouveau sens, signalant, par l’adverbe aujourd’hui, la modernité : « Aujourd’hui, militant se dit, dans un sens tout laïque, pour luttant, combattant, agressif », qu’il illustre de « caractère militant, disposition, attitude militante, politique militante ». La réalité nouvelle désignée par ce militant-là n’est pas reçue favorablement. Des réserves apparaissent, explicitement exprimées, dans la définition de la septième édition (1878-1879) du Dictionnaire de l’Académie française. Alors que la définition religieuse ou chrétienne de militant est impartiale, « le sens tout laïque », selon Littré, est glosé partialement en 1879 : « militant se dit, par extension, pour agressif, et dans ce sens il s’emploie aussi au masculin » (exemples : une politique militante, un esprit militant), alors que la définition de l’édition suivante (1932-35) est plus équilibrée : « adjectif, qui lutte, qui attaque, qui paie de sa personne » (une politique militante ; un esprit militant). C’est aussi dans cette édition qu’est relevé le nom militant, attesté en 1848 : « substantivement, c’est un militant ; les militants du parti ». Outre cet emploi substantif, ce qui est nouveau dans cette huitième édition, c’est l’ordre dans lequel les sens sont exposés. Chez Littré et les académiciens (1879), le premier sens défini est le sens historique, celui de l’église militante ; le second sens est le dernier attesté dans la langue, « le sens tout laïque ». En 1932-35, le premier sens exposé est le sens laïque, le second le sens religieux, qui recule d’une place ou passe au second plan, comme s’il était une métaphore (« il s’emploie figurément, en termes de théologie, dans cette locution, l’Église militante ») du sens propre, tout laïque. Autrement dit, peu à peu, un sens classique et ancien, apparu au XIVe siècle, s’affaiblit ou se dégrade. Certes, il ne disparaît pas totalement. Il est encore défini dans le Trésor de la langue française (1971-94) et dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française, mais la définition est précédée de la mention « église catholique » dans le premier dictionnaire et, dans le second, de la mention « spécialement, théologie catholique », ce qui indique, de fait, que l’emploi qui pourrait en être fait est limité à un contexte particulier et plutôt étroit et, comme le précisent les auteurs du Trésor de la langue française, « en parlant d’un croyant » et de la seule église catholique.

L’histoire des sens de militant est relativement simple, sans équivoque et claire. Elle fait apparaître une rupture sémantique et conceptuelle qui se produit au début du XIXe siècle, quand, pour dire les choses de façon très générale, la France entre dans une nouvelle histoire. Alors, il est pris acte de la disparition inéluctable de l’Ancien régime en dépit de la tentative désespérée et vouée à l’échec de le « restaurer ». Dans un de ses Pamphlets politiques (1822), Paul-Louis Courier écrit ceci : « Le curé d’Azai (Azay le Rideau ?...) est un jeune homme, bouillant de zèle, à peine sorti du séminaire, conscrit de l’Église militante, impatient de se distinguer. Dès son installation, il attaqua la danse, et semble avoir promis à Dieu de l’abolir dans sa paroisse ». Les termes « bouillant de zèle », « conscrit », « impatient », « attaquer la danse », « abolir la danse » sont liés, dans ce contexte précis, à « église militante » : ils en désignent des  attributs ; ils la caractérisent de fait. Les membres de cette église ne sont plus censés lutter pour leur salut, mais pour pourrir ou empoisonner la vie de leurs semblables ou pour les obliger à suivre des règles de vie absurdes. Qu’un membre du clergé s’interdise de danser en public se conçoit, mais qu’il « attaque la danse » au « nom de Dieu » et interdise à ses paroissiens ce divertissement anodin et aussi ancien que l’humanité est proprement de la folie. Certes, le contexte est polémique ; certes l’intention de Courier est de discréditer l’Eglise catholique ; il n’en reste pas moins que l’emploi de l’adjectif militant dans ce contexte atteste l’effritement du concept chrétien de militant, effritement que l’on peut mettre en parallèle avec les événements révolutionnaires et l’hostilité que les révolutionnaires vouent au christianisme. Chez Courier, conscrit de l’église militante et militant ont pour sens « agressif », « obtus », « étroit d’esprit », le sens que donnent à militant, d’un point de vue laïque et non pas religieux, Littré et les académiciens (septième édition, 1879), dans les définitions citées ci-dessus : « Aujourd’hui, militant se dit, dans un sens tout laïque, pour luttant, combattant, agressif » et « militant se dit, par extension, pour agressif, et dans ce sens il s’emploie aussi au masculin » (exemples : une politique militante, un esprit militant). Chez Courier, le sens défavorable était dû à l’église ; chez les académiciens, au rejet de l’église. Autrement dit, le terme change de « connotation » ou de « valence », suivant que l’auteur se réfère à un paradigme axiologique chrétien ou à un paradigme axiologique hostile au christianisme, comme si le concept moderne était en germe dans le concept chrétien ou, comme si, dans le portrait à charge de ce conscrit de l’Eglise militante, était esquissé à grands traits le portrait des militants du XIXe siècle.

Au XIXe siècle, la société ancienne effondrée fait place à une société nouvelle. L’ancienne religion catholique entre dans une longue nuit, dont elle n’est pas encore sortie et dont elle ne sortira peut-être pas, du moins en France et en Europe. « La vie d’un chrétien est regardée comme (…) un combat continuel qu’il doit livrer au monde, au démon et à ses propres passions », est-il écrit dans L’Encyclopédie, au milieu du XVIIIe siècle, pour justifier l’épithète militante prédiquée à l’Eglise (catholique). Les militants, alors, préparaient, alors qu’ils étaient sur la terre, leur salut. Il fallait qu’ils fussent sauvés pour vivre éternellement dans l’au-delà. Le terme, ainsi entendu, implique toute une vision du monde, la Création, une transcendance, une vie après la mort – en bref toute une théologie, comme l’attestent les termes auxquels il s’oppose ou dont il se distingue : église souffrante et église triomphante. Il n’est pas de terme moins neutre que celui-là. Le sens dont il est porteur peut donc être qualifié, sans faire de jeu de mots, de militant ou d’engagé ou de partial. C’est cet adjectif et nom qui, dans le courant du XIXe siècle, désigne des qualités ou des êtres humains apparemment contraires ou qui, placés dans un éventail sémantique ou de valeurs, semblent se situer à l’opposé de celles ou ceux qui étaient tenus pour militants dans la langue classique : non plus des chrétiens, mais des agnostiques ou des incroyants ; non plus le salut des âmes et la vie éternelle, mais de meilleurs conditions sociales ; non plus la transcendance, mais l’immanence.

Pourtant, il n’est pas sûr que les militants d’aujourd’hui n’aient plus rien en commun avec ceux de jadis. Le fait que le mot soit resté le même et qu’il n’ait pas été jugé utile de le remplacer par un nouveau mot atteste une certaine continuité. Le changement de sens n’est peut-être pas aussi fort ou tranché qu’on ne pourrait le penser. Des invariants se perpétuent : la lutte ou le combat, et surtout une lutte et un combat qui ont une fin et qui reposent sur la confiance dont se nourrissent les militants, qu’ils soient d’hier ou d’aujourd’hui, que la vie sur la terre peut être amendée ou que l’homme n’est pas condamné au Mal. Ce dont militant témoigne, c’est la force de la croyance, c’est le maintien de l’espérance ou de l’espoir, c’est la certitude d’une vie meilleure, sur terre ou dans l’au-delà, peu importe. Autrement dit, le concept de militant reste attaché à la religion ou au sacré, à quelque chose qui dépasse l’homme. Dans les époques anciennes, ce sacré était la transcendance ; dans la modernité, c’est l’immanence. De fait, ce que qu’exprime militant, en dépit des avatars sémantiques, c’est la permanence d’une réalité spirituelle ou le lent remplacement d’une religion par une autre. Sur la religion catholique en ruines, prospère, depuis le milieu du XIXe siècle, une nouvelle religion, qui a renié la transcendance et qui est toute immanente, sociale, horizontale, communautaire, déhiérarchisée et qui a ses militants, comme sa devancière avait elle aussi les siens.

12 mai 2009

Lumière des livres 18

 

 

Christophe Donner, Un roi sans lendemain, Grasset, 2007 et Jacobo Machover, La face cachée du Che, Buchet/Chastel, 2007.

On ne fera jamais assez l’éloge des transfuges. Comme Soljenitsyne, Rossi ou Kravchenko, Donner et Machover ont brûlé leurs vaisseaux. Ils ne reviendront pas en arrière. Rien ne les retient, ni scrupule, ni solidarité ancienne, ni peur. Ils disent sans fard ce qu’est le camp dont ils sont issus. L’essentiel, c’est la vérité. Christophe Donner n’aime guère la fiction, les histoires forgées, l’invention romanesque, auxquelles il préfère l’autobiographie ou la vérité des faits, comme l’atteste l’essai qu’il a intitulé Contre l’imagination (1998, Fayard). Lui même, et le narrateur de son roman, Henri, sont issus d’une famille communiste, incroyante, jacobine, thuriféraire de toutes les révolutions. A propos d’un livre pour enfants, auquel il donné comme titre Je suis le chef de la Révolution (L’Ecole des loisirs, 1998), il résume ainsi sa jeunesse qui est aussi celle de son personnage : « Henri avait adoré la Révolution, comme d’autres la conquête spatiale ou le football. Jusqu’à l’âge de treize ou quatorze ans, il n’avait ambitionné qu’une chose, devenir le chef de la révolution, la conduire jusqu’au sommet sur les sentiers escarpés du marxisme, du léninisme, du bolchevisme dont il connaissait finalement l’essentiel : les chansons ». Jacobo Machover est un intellectuel cubain qui s’est réfugié en France en 1964 et qui, de 1959 au moment où il a fui le paradis castriste, a été un admirateur zélé de Guevara et de Castro. Devenu essayiste français, il n’écrit plus que pour rétablir la vérité sur Cuba, Castro, Guevara.  

Un roi sans lendemain est un roman, La face cachée du Che un essai, qui tient parfois de la lourde et indigeste littérature grise que l’Université produit à la chaîne. Pourtant, toutes dissemblables que soient ces deux œuvres, elles traitent du même sujet : le martyre, mais de façon inverse ; le faux martyre tapageur de Guevara, le vrai martyre de Louis XVII. Le sujet du roman de Donner est Louis XVII, l’enfant martyr dont personne ne parle ; l’essai de Machover porte sur la légende bruyante et envahissante de Guevara, le saint dont les thuriféraires écrivent d’interminables hagiographies, sous le prétexte que ces énormes mensonges se vendent comme des petits pains. Tout ce qui est opium du peuple, des peuples en l’occurrence, trouve preneur chez les marchands. Ces deux destins, si dissemblables en apparence, sont le produit d’une même idéologie. Le mythe de Guevara a été en partie une invention des intellectuels français, dont Sartre et Beauvoir ; Louis XVII, un grand tabou imposé par ces mêmes intellectuels.

Machover récure l’histoire. Au bout de deux cents pages, Guevara n’est plus qu’un psychopathe assoiffé de sang, un aventurier avide de tourisme se faisant passer pour médecin, qui a surtout prouvé, sans la jungle, ses talents d’arracheur de dents, un comédien jouant sans cesse le sacrifice, qu’il impose aux gogos qu’il abuse. Ses convictions incertaines et fragiles ont trouvé de la consistance, à partir du moment où ils les a trempées dans l’eau glacée du stalinisme borné et stupide. Du mythe, il ne reste plus qu’une affiche marchandisée, dont il n’y a rien à dire de plus : ce serait lui faire trop d’honneur. Chez Donner, le travail de nettoyage historique est plus profond et plus ambitieux. Henri, écrivain ayant connu quelque succès, est recruté par une fille de famille pour écrire le scénario d’un film sur Louis XVII, dont il ignorait jusqu’à l’existence. Il met en dialogue les contacts qu’il a eus avec la cinéaste et les acteurs pressentis, il résume la documentation qu’il a rassemblée, il campe les personnages du drame : Louis XVI, Marie Antoinette, Hébert l’auteur du Père Duchesne, Louis XVII, Robespierre, la cour. Quand Henri comprend que le film ne se fera jamais, il transforme l’esquisse de scénario en roman et signe un contrat avec son éditeur.

Donner a le courage ou, comme on voudra, l’inconscience des prosélytes, car, au-delà du récit d’un martyre, il instruit le procès des historiens français, à qui il reproche d’avoir injustement noirci l’Ancien Régime pour justifier la Révolution et d’avoir caché des crimes épouvantables pour ne pas ébrécher la sainte relique de la Révolution : « Les historiens (…) n’étudient pas l’Ancien Régime : ils cherchent des indices pour prouver combien la vie était dure et révoltante sous l’Ancien Régime. Et qui dit révoltante dit révolution. La Révolution française est donc arrivée parce que les gens étaient trop pauvres, parce qu’il y avait trop d’injustice, trop d’inégalités (…) Quand on voit le tableau de Vigée-Lebrun représentant Marie-Antoinette avec ses coiffures de cinquante centimètres de haut, toute cette richesse, cette profusion de couleurs comparée à ces gravures, en noir et blanc, représentant le laborieux labourage, le pénible pâturage de nos paysans pas heureux, c’est comme ça qu’on nous montre les choses, à l’école : le noir et blanc contre la couleur, l’arrogance aristocratique face à l’humilité paysanne ». Il examine la thèse des inégalités pour la récuser, en choisissant l’exemple des dentellières : « (la dentelle d’Alençon), c’est le contraire de l’esclavage ou de l’exploitation de l’homme par l’homme… La dentelle, c’est de l’histoire tangible. Elle raconte la douceur de l’espèce humaine, la passion des filles de la campagne pour les robes de dames de la ville, de la cour. La dentelle, c’est la fierté tissée par des petites mains, c’est l’émerveillement des yeux qu’elles s’arrachent pour fabriquer ces merveilles. Il a fallu que je tombe sur Louis XVII pour comprendre : quand tu regardes de la dentelle, tu vois le tissu social de la France, le fil qui relie, religieusement, la paysanne d’Alençon à la reine de Versailles ». Ou encore, il montre que la mobilité sociale avait une réalité forte sous l’Ancien Régime : « Cette vision de la société de l’Ancien Régime comme une société bloquée, avec des classes sociales figées, n’offrant aucun espoir à un artisan de devenir ministre, à un paysan de devenir général d’armée, cette théorie des castes et des privilèges est complètement fausse, se dit Henri. C’est un mythe inventé pour justifier la Révolution (…). En fait, tout contredit cette vision de ce qu’ils appellent l’Ancien Régime qui est au contraire une société neuve et passionnante, pleine d’inventions et de progrès. Inégalitaire, injuste, mais pas bloquée, en tout cas bien moins bloquée que la société révolutionnaire qui est paralysée par l’absurdité de ses principes et se retrouve dans l’incapacité d’édicter des lois. L’Ancien Régime offre tous les accès possibles à l’élite, à la gloire, que ce soit par l’Eglise, par l’argent ou par la connaissance. Les ascenseurs sociaux ne sont pas en panne, simplement, ils fonctionnent selon des règles aristocratiques : un artisan ne devient pas ministre du jour au lendemain, ni même son fils, mais peut-être son arrière-petit-fils, quand tous les autres avant lui s’y sont bien pris, quand ils ont su gravir les échelons un à un, poliment, respectueusement, avec ce qu’il faut d’astuce, de foi, d’abnégation. D’ailleurs, on adore ça, à la cour, les épopées sociales de longue haleine. Elles sont la force et l’honneur du régime ».

Le libre examen porte sur la révolution. Donner écarte les interprétations qui en sont données, et en avance deux. La première est proche des thèses de René Girard. « La Révolution n’a pas d’origines, dit-il. Du moins, il ne faut pas les chercher dans la misère de la paysannerie française. La Révolution, c’est de la violence, et la violence n’a pas d’origine, elle est là de tout temps, rien ne la fabrique, et elle ne produit rien ». Bréhaigne, elle n’a rien apporté : « en courant après son horizon radieux, la Révolution a détruit toutes possibilités de progrès pour des décennies à venir. Le discours sur la liberté est devenu la première industrie et la dernière richesse nationale. Au sommet de ce miracle culturel, une nouvelle élite s’instaure, composée de chefs de sections, de députés et de journalistes qui, à tour de rôle, font et racontent une Révolution qui est la trame de leur ascension sociale. Pour certains, les plus ambitieux, la légende de leur accession au pouvoir s’écrit dans les journaux. Parmi ceux-là, Hébert est encore le plus secret ». Ou encore : « cette révolution (…) est juste une poussée de violence qui a atteint son paroxysme avec l’assassinat prémédité d’un enfant. D’ailleurs tout se calme, après sa mort. La France rétamée n’a plus de force que pour des révoltes sporadiques, désespérées, les hordes ont remplacé les armées et les derniers chefs rescapés de la guillotine se suicident au fond des bois. Bonaparte peut traverser les ruines, les guerres qu’il engage sont des tentatives de reconstruction, c’est très primitif : il bâtit ses armées avec le dernier matériau encore disponible : les hommes ».

Dans la seconde interprétation, la mort de Louis XVII est un crime d’écrivain, conçu et voulu par Hébert, l’auteur du Père Duchesne, qui, dans son journal, pendant trois ans, a poursuivi la famille royale de sa vindicte haineuse, la rendant responsable des malheurs du peuple, et qui a fait d’un enfant innocent le bouc émissaire dont le sacrifice nécessaire devait rendre à la France sa pureté originelle. « En ne regardant pas l’enfant du Temple, les historiens sérieux n’ont pas vu Hébert… Car s’ils ouvraient les yeux, ils découvriraient quelque chose d’intenable : le meurtre de l’enfant est commis par un écrivain. Quelqu’un comme eux, en somme ». Ce sont les écrivains qui ont voulu ces meurtres ; ce sont eux qui ont imposé le pouvoir des idées ou la tyrannie de l’idée ; la Révolution a été une véritable idéocratie. Les écrivains du XIXe siècle ont cherché à effacer le sacrifice originel qui est la source de leur triomphe : « si Victor Hugo invente Gavroche et Cosette, c’est pour donner une réplique républicaine à Louis XVII. Les deux enfants emblématiques du XIXe siècle français ne sont que les réponds républicains au martyre royal. La cruauté du couple Thénardier réplique à celle du couple Simon. Les Thénardier sont des Simon de droite. Mission accomplie : un siècle après la parution des Misérables, tous les petits Français rêvent de mourir sur les barricades de Paris et ignorent tout de Louis XVII. Les Misérables, pour la République, c’est la gomme qui sert à effacer le meurtre de l’enfant royal. En même temps, ce roman restaure le prestige de la littérature française. Car ce qu’il y a d’intolérable dans le régicide révolutionnaire, c’est l’arme utilisée : les mots. Un écrivain assassin, c’est quelque chose d’impensable pour les progressistes. Ironique destin de ce livre qui érige deux personnages imaginaires, Cosette et Gavroche, en figures historiques réelles, tandis que Louis XVII, pourtant bien réel, lui, est pratiquement rayé des manuels. Comme s’il était impossible d’envisager l’atrocité du sort réservé à l'enfant, Louis XVII ne sera jamais considéré comme une figure historique majeure, et encore moins comme un sacrifice fondateur ».

Les années, de 1789 à 1815, ont été une catastrophe pour le prestige de la France en Europe : « L’enfermement de la famille royale hante les esprits, il marque la France, affecte son prestige. Les historiens n’ont pas pris la mesure du dégoût qu’on éprouve maintenant envers les Français ». La question que l’on peut poser est la suivante : comment la France peut-elle ou a-t-elle pu survivre à ces crimes ? Certes, il y a les mensonges, les secrets, l’occultation, la dissimulation, la fuite en avant dans l’aventure militaire : près de vingt constitutions en deux siècles, quatre républiques qui sombrent dans le crime ou dans le déshonneur, une cinquième à l’agonie. La mort d’un enfant âgé de dix ans « est un crime d’Etat commis avec l’assentiment, pour ne pas dire la complicité du peuple français. L’histoire de Louis XVII est celle d’un crime sacrificiel, et les crimes sacrificiels font toujours l’objet de légendes (…) Depuis Œdipe, en passant par Jésus, c’est toujours le même mécanisme de dissimulation du crime par la légende ». La seule réponse possible à ce crime est l’expiation, ce à quoi se résout Henri. « Les manuels d'histoire sont-ils incapables de rendre compte du chagrin dont souffre la France depuis la Révolution ? C'est pourtant à travers le culte de cette victime que les Français pourraient communier, au-delà des classes, des confessions et des genres littéraires ». Henri, en tout cas, expie. Il se marie dans la « chapelle expiatoire », érigée au XIXe siècle à l’endroit où la Révolution a commis ses crimes abominables et le roman s’achève sur le signe de croix que lui qui n’a pas été baptisé esquisse lorsqu’il s’arrête devant le bocal contenant le cœur de Louis XVII, qui, en 2004, a été inhumé dans la crypte des rois de la cathédrale de Saint Denis.

La seule réserve que l’on peut exprimer sur ce roman, qui se lit d’un trait, est la langue dans laquelle il est écrit. Son auteur et son personnage font partie de la branchouille : cinéma, media, littérature pour enfants, littérature à succès. Ils ont un style « moderne » de journaliste branché. Certes, de nombreux passages sont des dialogues ou des exposés oraux ; et, comme on sait, la langue de l’oral est moins surveillée que celle de l’écrit. Citons quelques exemples de langue relâchée : « il se sentait malin avec cette idée » ; « il était surpris de la voir » (pour étonné) ; « dépenser l’argent à tombeau ouvert » ; « le titre de « noble dame » qui fait plus de bien qu’un coup de pied au cul » ; « un projet qui allait foirer » ; « nous sommes encore sous le joug du mensonge que les historiens se sont refilé, de génération en génération » ; « j’aime ce mot, expiatoire ; il est vache, presque organique » (un mot vache ?) ; « la dette de l’Etat continue de grossir sans que personne n’y puisse rien faire » (après sans que, le verbe ne se met pas à la forme négative) ; « on se rend compte que personne ici n’est compétent » (ici réfère dans ce passage au roman) ; « Louis XVI a trouvé un livre de géographie à enseigner à son fils » (il n’enseigne pas un livre, mais la géographie). C’est un crève-cœur que la langue de la branchouillardise rabaisse cette admirable et émouvante analyse du martyre d’un roi sans lendemain.

11 mai 2009

Matérialiser



Voilà un verbe moderne. Dérivé de l’adjectif latin materialis, il est attesté en 1748 dans un ouvrage philosophique de La Mettrie au titre prémonitoire, L’Homme machine : « les leibniziens ont plutôt spiritualisé la matière que matérialisé l’âme » et chez Rousseau, dans l’Essai sur l’origine des langues : « dans ce siècle où l’on s’efforce de matérialiser toutes les opérations de l’âme, et d’ôter toute moralité aux sentiments humains, je suis trompé si la nouvelle philosophie ne devient aussi funeste au bon goût qu’à la vertu ». Matérialiser, c’est réduire à de la matière ce qui n’est pas matériel et relève, par exemple, de l’esprit ou tenir l’âme pour de la matière ou (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « considérer comme matériel ».

En 1832-35, il est dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française : « supposer matériel, considérer comme matériel ». Les exemples sont plus clairs que la définition : les idolâtres matérialisaient la divinité ; quelques philosophes matérialisent l’âme, l’esprit. Dans les septième et huitième éditions (1879 et 1932-35), cet article est repris tel quel, cependant avec, dans la huitième édition, un second sens : « il signifie aussi rendre matériel ou simplement sensible » (L’artiste a voulu matérialiser cette idée), attesté dans la seconde moitié du XVIIIe siècle (« représenter sous une forme concrète »), et qui est glosé ainsi dans la neuvième édition (en cours de publication) : « rendre matériel, concret ou simplement sensible » (l’artiste a voulu matérialiser son idée ; matérialiser ses rêves ; emploi pronominal : ce projet a fini par se matérialiser), et « au participe passé, adjectivement, voie routière matérialisée, dont le tracé est signalé par des repères ». Ce sens est même devenu le sens usuel, selon les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « (le complément d’objet désigne une abstraction, une création de l’esprit ou quelque chose qui est conçu abstraitement), donner une forme concrètement sensible, représenter concrètement » (ses conceptions, une invocation, sa domination, les éléments de pensée, une abstraction, nos rêves). Le sens qui apparaît chez La Mettrie et Rousseau se maintient dans la langue moderne. Dans le Trésor de la langue française, les deux contextes où s’emploie encore matérialiser, au sens de « donner une nature matérielle » ou de « transformer en matière », sont le spiritisme et la philosophie, deux des piliers de la modernité. Pour un adepte du spiritisme, matérialiser, c’est « rendre visible et tangible l’esprit évoqué » ; pour un philosophe, c’est « mettre » un principe spirituel « au rang de la matière » (« matérialiser l’âme »). Ce verbe parvient au bout de son parcours quand il prend pour sens « rendre matérialistes des populations », c’est-à-dire quand ces populations deviennent des adeptes matérialistes de La Mettrie ou des « hommes machines », comme dans cet extrait, qui résume assez bien tout le programme moderne : « Leurs fins, les Soviétiques ne les cachent pas, et elles sont connues : il s’agit de matérialiser ces populations, de les attacher au système communiste, et pour cela, avant tout, de ruiner en elles le spiritualisme religieux » (1940).

10 mai 2009

Barbarisme et solécisme

Le mot, emprunté du latin barbarismus, « expression vicieuse », lui-même emprunté du grec, est attesté dans la seconde moitié du XIIIe siècle (« écrire sans vice de barbarisme et de solécisme »), dans le sens qui est le sien en français classique et moderne : « Faute qu’on fait contre la pureté de la langue, en se servant de mauvais mots ou de mauvaises phrases » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762). A la différence de la définition de solécisme qu’ils n’illustrent d’aucun exemple, les académiciens, à compter de la cinquième édition (1798) de leur Dictionnaire, multiplient les exemples de barbarisme : « Faute de diction (comprendre « de vocabulaire), 1° en se servant de mots inusités comme un visage rébarbaratif pour rébarbatif ; aigledon, pour édredon, duvet de certains oiseaux du nord ; ils réduirent pour ils réduisirent ; 2° en donnant à des mots un sens contraire au bon usage : il a pour vous des boyaux de père pour des entrailles de père ; il a recouvert la vue pour il a recouvré la vue ; 3° en associant les mots d’une manière choquante et extraordinaire : je suis froid pour j’ai froid » (1798). En 1832-35 (sixième édition), la définition se présente comme suit : « Faute de langage qui consiste, soit à se servir de mots forgés ou altérés, comme un visage rébarbaratif pour rébarbatif; ils réduirent pour ils réduisirent ; soit à donner aux mots un sens différent de celui qu’ils ont reçu de l’usage, comme il a recouvert la vue pour il a recouvré la vue ; soit enfin à se servir de locutions choquantes et extraordinaires, comme je m’en ai douté pour je m’en suis douté ».

César Chesneau Du Marsais, grammairien philosophe de la première moitié du XVIIIe siècle, expose, dans L’Encyclopédie (1751-64), plus clairement que ne le font les académiciens, ce qu’est un barbarisme et en quoi il se distingue d’un solécisme : « (terme de grammaire), le barbarisme est un des principaux vices de l’élocution. Ce mot vient de ce que les Grecs et les Romains appelaient les autres peuples barbares, c’est-à-dire étrangers; par conséquent tout mot étranger mêlé dans la phrase grecque ou latine était appelé barbarisme. Il en est de même de tout idiotisme ou façon de parler et de toute prononciation qui a un air étranger ; par exemple, un Anglais qui dirait à Versailles : est pas le roi allé à la chasse, pour dire le roi n'est-il pas allé à la chasse ? ou je suis sec, pour dire j'ai soif, ferait autant de barbarismes par rapport au français. Il y a aussi une autre espèce de barbarisme ; c’est lorsqu’à la vérité le mot est bien de la langue, mais qu’il est pris dans un sens qui n’est pas autorisé par l’usage de cette langue, en sorte que les naturels du pays sont étonnés de l’emploi que l’étranger fait de ce mot : par exemple, nous nous servons au figuré du mot d’entrailles pour marquer le sentiment tendre que nous avons pour autrui ; ainsi nous disons il a de bonnes entrailles, c’est-à-dire il est compatissant. Un étranger écrivant à M. de Fénelon, archevêque de Cambrai, lui dit : Mgr, vous avez pour moi des boyaux de père. Boyaux ou intestins, pris en ce sens, sont un barbarisme, parce que selon l’usage de notre langue nous ne prenons jamais ces mots dans le sens figuré que nous donnons à entrailles ».

Du Marsais dresse un parallèle entre le barbarisme et le solécisme pour mieux distinguer le premier du second. « Ainsi il ne faut pas confondre le barbarisme avec le solécisme ; le barbarisme est une élocution étrangère, au lieu que le solécisme est une faute contre la régularité de la construction d’une langue, faute que les naturels du pays peuvent faire par ignorance ou par inadvertance, comme quand ils se trompent dans le genre des noms ou qu’ils font quelque autre faute contre la syntaxe de leur langue ». Il conclut l’article en rappelant dans une énumération numérotée les principaux cas de barbarisme et de solécisme : « On fait un barbarisme, 1° en disant un mot qui n’est point du dictionnaire de la langue, 2° en prenant un mot dans un sens différent de celui qu’il a dans l’usage ordinaire, comme quand on se sert d’un adverbe comme d’une préposition (par exemple, il arrive auparavant midi au lieu de dire avant midi), 3° enfin en usant de certaines façons de parler, qui ne sont en usage que dans une autre langue, au lieu que le solécisme regarde les déclinaisons, les conjugaisons et la syntaxe d’une langue : 1° les déclinaisons, par exemple, les émails au lieu de dire les émaux ; 2° les conjugaisons, comme si l’on disait il allit pour il alla ; 3° la syntaxe : par exemple, je n’ai point de l’argent pour je n’ai point d’argent ». Cicéron est cité (ad Herennium) en conclusion : « Il y a deux vices qui empêchent qu’une phrase ne soit latine, le solécisme et le barbarisme ; le solécisme, c’est lorsqu’un mot n’est pas bien construit avec les autres mots de la phrase ; et le barbarisme, c’est quand on trouve dans une phrase un mot qui ne devait pas y paraître selon l’usage reçu ». Ou pour dire les choses encore plus succinctement, le solécisme est une erreur de syntaxe, le barbarisme une erreur de vocabulaire. 

Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) suit assez fidèlement ce qu’a établi Du Marsais : « Le barbarisme consiste dans des mots ou des expressions, composées de plusieurs mots, inconnus et inusités dans la langue ; le solécisme, à construire, contre les règles de la grammaire, les mots connus et usités. La fureur du néologisme a produit beaucoup de barbarismes. L’ignorance de la langue produit beaucoup de solécismes ». Le la est donné. Pourtant, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) semble y renoncer quand il distingue les barbarismes de mots des barbarismes de phrases, lesquels recouvrent des solécismes : le barbarisme est une « faute contre la partie de la grammaire qui traite des espèces de mots, et, par extension, toute expression, toute locution qui viole la règle ; barbarisme de mots, celui qui tombe sur le mot lui-même en le dénaturant, comme « vous disez » au lieu de « vous dites » ; barbarisme de phrase, celui qui consiste dans l’emploi d’une construction vicieuse, comme « nous repentons notre conduite », au lieu de « nous nous repentons de notre conduite », alors que les académiciens (huitième édition et neuvième édition, 1932-35 et en cours de publication) s’en tiennent à la conception de Du Marsais : « Façon de parler incorrecte et vicieuse ; plus particulièrement, faute de langage qui consiste à se servir de mots forgés ou altérés » ; « faute de langage qui consiste à forger des mots ou des formes qui ne respectent pas les règles morphologiques d’une langue : « nominer pour nommer, citer est un barbarisme ». Pour leur part, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) étendent le barbarisme au sens : « (grammaire) faute contre le langage soit dans la forme, soit dans le sens du mot (mot créé ou altéré, dévié de son sens, impropre) », alors que le linguiste Jules Marouzeau (Lexique de la terminologie linguistique, 1933) reprend la distinction canonique : « Faute caractéristique d’un étranger (en grec, barbaros), particulièrement celle qui consiste dans l’emploi d’une forme inexistante, par opposition avec le solécisme, qui est l’emploi fautif dans un cas donné d’une forme par ailleurs correcte ».

Ce parallèle entre le barbarisme et le solécisme est conclu de façon quelque peu tranchée, mais sans doute originale et peut-être en partie juste, du moins pour l’importance accordée à la syntaxe, par Chateaubriand (in Mémoires d’Outre-Tombe, 1848) : « Une langue (...) ne saurait changer sa syntaxe qu’en changeant son génie. Un barbarisme heureux reste dans une langue sans la défigurer ; des solécismes ne s’y établissent jamais sans la détruire ».

 


04 mai 2009

Séquestration

 

 

 

Le mot latin sequestratio est attesté dans le code de lois ou codex que Théodose, empereur d’Orient, a publié au Ve siècle de notre ère. Il a le sens (cf. Gaffiot, Dictionnaire latin français, Hachette, 1934) de « dépôt » (de quelque chose) fait « chez une tierce personne ». C’est dans ce sens juridique latin que le nom emprunté séquestration est employé pour la première fois en 1390. Il semble que, pendant plusieurs siècles, ce mot soit resté confiné à quelques emplois très restreints, puisqu’il n’est relevé dans aucun des dictionnaires de l’ancienne langue française (Godefroy, La Curne de Saint-Palaye, Huguet), non plus que dans les dictionnaires de la langue classique (ceux de Ménage, Richelet, Furetière, Féraud, d’Alembert et Diderot, Trévoux, l’Académie française, de 1694 à 1782). Il entre en 1798 dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française et il a le même sens que dans le Codex theodosianus et dans l’occurrence de 1390 : « action par laquelle on met quelque chose en séquestre », le séquestre étant « l’état d’une chose litigieuse remise en main tierce par ordre de justice ou par convention des parties, jusqu’à ce qu’il soit réglé et jugé à qui elle appartiendra » (Dictionnaire de l’Académie française, 1762). La séquestration consiste donc à déposer (provisoirement ou non) un objet « chez une tierce personne ».

C’est le Code pénal de 1810 qui y a donné son sens moderne : « action d’arrêter et de détenir illégalement une personne ». Dans le Livre III, Titre second, Chapitre premier, Section V (« arrestations illégales et séquestrations de personnes »), les articles 341 à 344 énumèrent les peines auxquelles sont soumis les auteurs de crimes de séquestration : « Seront punis de la peine des travaux forcés à temps, ceux qui, sans ordre des autorités constituées et hors les cas où la loi ordonne de saisir des prévenus, auront arrêté, détenu ou séquestré des personnes quelconques ; quiconque aura prêté un lieu pour exécuter la détention ou séquestration, subira la même peine. Si la détention ou séquestration a duré plus d’un mois, la peine sera celle des travaux forcés à perpétuité. La peine sera réduite à l'emprisonnement de deux ans à cinq ans, si les coupables (…) ont rendu la liberté à la personne arrêtée, séquestrée ou détenue, avant le dixième jour accompli depuis celui de l’arrestation, détention ou séquestration. Ils pourront néanmoins être renvoyés sous la surveillance de la haute police, depuis cinq ans jusqu’à dix ans. Dans chacun des trois cas suivants : 1° Si l’arrestation a été exécutée avec le faux costume, sous un faux nom, ou sur un faux ordre de l’autorité publique ; 2° Si l’individu arrêté, détenu ou séquestré, a été menacé de la mort ; 3° S’il a été soumis à des tortures corporelles, les coupables seront punis de mort ». 1810, c’était aussi le temps où l’Etat ne se compromettait pas avec les auteurs de séquestration.

Les auteurs de dictionnaires prennent lentement acte de cette nouvelle réalité juridique, d’abord dans les exemples qu’ils citent pour illustrer le sens de séquestration (Dictionnaire de l’Académie française, 1832-35, 1932-35 : « action par laquelle on séquestre ; état de ce qui est séquestré. Séquestration de biens. Séquestration de personnes » ; Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « 1° action par laquelle on met en séquestre ; état de ce qui est séquestré ; séquestration de biens, séquestration de personnes »), puis dans la définition même : « 2° séquestration de personne, action d’arrêter et de détenir illégalement une personne » (Littré, qui cite l’article 342 du Code pénal de 1810 : « si la détention ou séquestration a duré plus d’un mois, la peine sera celle des travaux forcés à perpétuité »).

Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le sens de séquestration est enfin exposé nettement, de sorte qu’apparaît clairement l’horreur du crime ainsi nommé, surtout quand il est commis dans un pays, la France en l’occurrence, qui se targue d’imposer ou d’avoir imposé ou de vouloir imposer partout dans le monde le principe de liberté qui la fonde : « action de priver une personne de sa liberté en la maintenant enfermée, isolée du monde extérieur » et « dans le droit pénal, action de priver illégalement et arbitrairement quelqu’un de sa liberté, ce qui constitue un délit ou un crime ». Le Code pénal datant de 1810, on aurait pu croire que, près de deux siècles plus tard, la séquestration de personnes aurait disparu dans la patrie des droits de l’homme et des libertés et qu’elle n’aurait survécu que dans quelque pays arriéré, comme l’Afghanistan, ou gangréné par les mafias, comme la Colombie. Que nenni ! Le pays des droits de l’homme est aussi celui des séquestrations de personnes et où ceux qui n’ont à la bouche que les mots liberté et droits de l’homme n’hésitent pas à priver de cette liberté quelques-uns de leurs semblables, niant de fait que ces malheureux aient des droits naturels et imprescriptibles, c’est-à-dire les tenant pour des choses ou des animaux. Tout cela se passe devant des millions de témoins et sans que la moindre conscience morale proteste. La mafia détient-elle une Française en Colombie ou un journaliste au Liban ? C’est indignations sur indignations. Des Français séquestrent-ils leurs semblables ? Silence dans les rangs, les indignateurs se font approbateurs. C’est à cette aune que se mesure en France l’élasticité à l’infini des grands principes politiques.

 

03 mai 2009

Avachissement




Avachissement (NLF) et avachir (VLF)

 

 

Ce nom, dérivé du verbe avachir (attesté à la fin du XIVe siècle) entre dans les dictionnaires à la toute fin du XIXe siècle (Nouveau Larousse illustré, 8 volumes, 1898-1907). Il est employé dans le Journal des Goncourt (1864 : « Taine (...) veut qu’on réagisse contre ces états d’avachissement et de paresse qui lui semblent le signe des siècles qui descendent la pente d'une civilisation ») et dans celui d’Amiel (1866 : « Je ne sais plus rien, je n'ose plus rien. Avachissement, ramollissement, impuissance »). Dans ces deux extraits, il est de toute évidence, quand il a le sens figuré de « perte ou manque d’énergie, relâchement, laisser-aller », péjoratif et sans doute populaire, selon les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), bien qu’il soit en usage chez de grands écrivains. Dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, il est seulement tenu pour « familier » : « le fait de s’avachir ; état de ce qui est avachi ; l’avachissement d’un tissu, d’une robe ; figuré, il pestait contre l’avachissement des mœurs ».

Contrairement à ce que pourraient laisser supposer les sons de ce mot, le verbe avachir et le nom avachissement n’ont pas pour « radical » le nom vache, comme le pensent à tort Furetière (Dictionnaire universel, 1690, « il vient du latin vacca, vache ») et les académiciens (1694, première édition du Dictionnaire de l’Académie française) qui définissent avachir à l’entrée vache : « devenir lâche, mol, et sans vigueur » (cet homme, cette femme s'avachit) et « il se dit aussi en parlant des choses dont la beauté est de paraître bouffantes et enflées, et qui s’aplatissent en peu de temps » (ces rubans, ces étoffes s’avachiront bien tôt). Avachir ou s’avachir et avachissement ne signifient pas « devenir vache », ni « le fait de ressembler à une vache ». L’étymon est un verbe francique hypothétique (le francique étant la langue parlée par les Francs), qui a ou aurait pour sens « amollir » (cf. l’adjectif allemand weich, « mou »). Le verbe avachir s’est d’abord appliqué aux êtres humains ; en 1395 (au sens de « se déformer »), chez Christine de Pisan : « il exerce son corps à quelque labour et travail dans des jeux, à cette fin qu’il ne s’avachisse trop et devienne pesant » ; Montaigne, Essais : « jamais la coutume n’aurait vaincu la nature, elle est invincible ; mais nous avons empoisonné notre jugement par les délices, la mollesse, l’oisiveté, la paresse, la lâcheté ; nous l’avons encore avachi, l’oignant, l’huilant et flattant de folles opinions, et de mauvaises mœurs » ; Antoine Du Pinet, 1621 : « en ce temps-là les hommes se sentent avachis au jeu d’amour ». Dans ces emplois, il est jugé « bas » (Furetière, 1690 : « ce mot est bas »). Des êtres humains, le verbe s’étend aux choses, en particulier aux tissus et étoffes, comme chez Amyot (1574) : « La coutre (couverture) du lit s’affaissait, par ce qu’étant foulée de l’assiette, elle s’élargit et s’avachit ». Furetière (Dictionnaire universel, 1690), après avoir défini le sens humain (avachir « ne se dit qu’avec le pronom personnel des personnes qui deviennent lâches, fainéantes »), illustrant ce sens de l’exemple : « cet homme s’est avachi depuis quelque temps, est devenu paresseux, n’est plus bon à rien », expose l’emploi relatif aux choses : « on le dit plus ordinairement des étoffes, des garnitures de rubans, lorsqu’elles s’aplatissent, qu’elles ne bouffent plus ». Au XVIIIe siècle, les lexicographes notent qu’avachir ne se dit pas de l’ensemble des êtres humains, mais des seules femmes : « il se dit plus ordinairement des femmes qui deviennent trop grasses » (Dictionnaire de l’Académie française, 1762, 1798 : « il est familier ») ; « il est populaire et se dit surtout des femmes auxquelles un excès d’embonpoint fait perdre la fraîcheur et la vivacité de la jeunesse » (1832-35), alors que Littré ne précise pas lequel des deux sexes est le plus souvent sujet à s’avachir : « populairement, avachir se dit des personnes dont les formes grossissent et ne conservent point de fermeté » (exemple : « cette femme s’est avachie ») et que les académiciens (1932-35) se contentent de mentionner le sens « par extension » qu’ils illustrent de l’exemple sa taille s'avachit. Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), comme s’ils refusaient de tenir compte des injonctions féministes, font à nouveau des femmes des personnes sujettes à s’avachir : « par analogie (avec les choses, cuirs et étoffes), péjoratif, en parlant de personnes et notamment de femmes, déformation (par amollissement) du corps, des muscles ».

Dans l’histoire de la langue, le premier sens attesté se rapporte aux êtres humains (cf. Christine de Pisan, 1395) et le second sens se rapporte aux choses (Amyot, 1574). De cette primauté chronologique, on peut affirmer qu’avachir a un sens propre quand il se dit de personnes et un sens figuré quand il se dit de choses. Or, les lexicographes y répugnent et ont tendance, comme les rédacteurs du Trésor de la langue française, à faire du sens relatif aux étoffes le sens propre et le sens relatif au corps humain le sens figuré. Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), en s’appuyant sur l’autorité de Richelet (1680), est l’un des premiers à renverser l’ordre historique de l’apparition dans la langue des sens d’avachir, ordre qu’il ignore sans doute : « Suivant Richelet, il se dit du cuir qui devient mou et des branches d’arbres qui ont leur extrémité penchante ; au figuré, ajoute-t-il, (il a pour sens) devenir lâche et fainéant ».

Cet ordre est adopté dans le Trésor de la langue française au sujet du nom avachissement. Le sens propre, qui est défini en premier, est, « en parlant d’un objet, et spécialement, de cuirs, d’étoffes », « usure, déformation », comme chez Giraudoux (1929) : « sur le chapitre vêtements aussi, vous vous trompez : regardez-les. Vous sortez des ronces, et ils n’ont aucune éraflure. Je cherche en vain sur eux l’avachissement qu’ont les tissus des meilleures marques le jour où on les étrenne ». Ce mot s’est étendu, par analogie, à des personnes (cf. ci-dessus : « par analogie (avec les choses, cuirs et étoffes), péjoratif, en parlant de personnes et notamment de femmes, déformation (par amollissement) du corps, des muscles »), et, dans un sens figuré (cf. ci-dessus), il a pour sens « perte ou manque d’énergie et de vigueur, relâchement, laisser-aller ».

 


02 mai 2009

Défilé

 

 

Participe passé du verbe défiler, employé comme nom et devenu nom, défilé est attesté en 1643 pour désigner un passage étroit (Rotrou : « Et lorsque l’ennemi, s’avançant au trépas, / Dans ses longs défilés aura porté ses pas... »). Richelet (Dictionnaire, 1680) le tient pour un « terme de guerre » qui désigne un « petit chemin » où des hommes en armes avancent en file, comme dans le syntagme « défendre un défilé ». Défilé entre à compter de 1694 dans le Dictionnaire de l’Académie française où il est défini ainsi : « passage étroit où il ne peut passer que peu de personnes de front » (1694, 1740, 1762, 1798 : un pays plein de défilés, s’engager dans un défilé, se rendre maître d’un défilé). Dans le Dictionnaire critique de la langue française (Féraud, 1788), le sens figuré de « situation embarrassante, où l’on s’est mis, et d’où l’on a de la peine à se tirer » (exemple : « comment n’a-t-elle pas aperçu le défilé dangereux où elle s’engageait, lorsque, pour garantir la vérité de ses allégations, elle a eu l’imprudence de circonstancier des détails, qui en prouvent la fausseté ? ») est ajouté au premier sens tout guerrier ou martial de défilé : cf. Dictionnaire de l’Académie française, 1798, 1832-35 ; Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77 ; Trésor de la langue française, 1971-94 : « par métaphore : toute permission est un défilé entre des murailles d’interdictions », Ricoeur, 1949 ; « Tu es forte, Élisabeth. Tu traverses un défilé ; tu en es au plus noir, à cette minute, au plus étouffant... mais tu en sortiras, nous en sortirons », Mauriac, 1945. Les académiciens ne mentionnent plus ce sens figuré dans les huitième et neuvième éditions de leur Dictionnaire.

C’est en 1827 qu’est attesté le sens militaire de « manœuvre par laquelle les hommes marchent en colonne » (« le défilé des troupes »), sens qui est enregistré par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « terme militaire, marche en colonne d’une troupe qui défile devant un chef ; mouvement qui consiste en ce que, à la fin d’une revue, toutes les troupes s’en allant défilent devant le chef qui passe la revue ») et par les académiciens (1932-35 : « il se dit aussi de la marche d’une troupe qui défile devant un chef »), lesquels notent aussi que, par analogie, ce terme militaire s’étend à d’autres réalités que des troupes disciplinées : « par analogie, il se dit des personnes qui défilent à un mariage, à un enterrement, etc. »

C’est l’esquisse de l’emploi militant et journalistique actuel de défilé pour désigner les très convenues et attendues processions d’hommes et de femmes, tous âgés, derrière des drapeaux colorés, le premier mai, processions qui se tiennent chaque année, qu’il pleuve ou qu’il vente, dans les mêmes lieux, aux mêmes moments, avec les mêmes personnes blanchies sous le harnais des luttes et qui célèbrent ainsi la révolution, à savoir l’éternel retour à la même date des mêmes choses, comme, dans les sociétés archaïques, on célèbre les solstices, le printemps, la Saint-Jean, l’Assomption. Pourtant, cet emploi n’est pas recensé comme tel dans le Trésor de la langue française (1971-94) ni dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française. Dans le premier de ces deux dictionnaires, défilé, dans son sens militaire (« mouvement de formations militaires qui défilent en ordre »), se dit aussi « par extension » du « déplacement » ou de la « succession à la file de personnes ou de véhicules » (exemples : « le défilé sur le boulevard », « à l’enterrement de Coppée, (...) quand vint le moment du défilé, des condoléances et des poignées de main, je vis défiler tout Paris » ; défilé ininterrompu, interminable ; lent, long défilé) ; dans le second, le défilé (« marche d’une troupe qui défile devant un chef militaire ») est aussi une « suite de personnes, de véhicules, marchant en file selon un ordre déterminé » : défilé de carnaval, défilé de mode, le défilé du corps de ballet à l’Opéra de Paris, défilé de voitures anciennes, défilé ininterrompu de visiteurs, défilé des camions sur l’autoroute ; et au figuré, défilé d'idées, d'images qui se succèdent dans la conscience.

Il n’est explicitement pas mentionné dans la définition ni dans les exemples de l’existence, pourtant avérée, de défilés syndicaux, de défilés de manifestants, de défilés de salariés mécontents. Le terme le plus juste pour désigner les foules du premier mai marchant vers la Bastille n’est pas le terme militaire défilé, mais le terme religieux procession. Pendant des siècles, des foules, comme celles du premier mai, pour honorer un saint ou une sainte, ont pieusement processionné dans les rues, les chemins, les sentiers, les routes, derrière les porte-bannières et les membres du clergé en habits de cérémonie. Les foules clairsemées du premier mai ne défilent pas en rangs serrés ou au pas devant un chef ; elles processionnent joyeusement avant l’apéro de midi ou celui du soir et dans les odeurs de frites et de merguez. Mais, la France progressiste et moderne étant ce qu’elle est, à savoir une scène exiguë où se joue chaque année la même comédie bouffe, les chefs syndicaux et les camarades journalistes ne pouvaient pas décemment tolérer que leur « être » public pût être exprimé par le terme processions, qui pue la dévotion. Pressés de choisir entre la peste de procession et le choléra de défilé, ils ont préféré le défilé, bien que ce terme exhale l’âcre remugle du fascisme. Ils croient échapper au tourbillon de Charybde ; ils se fracassent tous les ans sur les récifs de Scylla. C’est sans doute cela la vigilante lucidité de ceux qui ouvrent grand les yeux sur les réalités sociales.

 

 

 

01 mai 2009

Compétition



 

 

Encore un mot qui fleure bon la modernité. Attesté en 1759, au sens de « rivalité », dans un ouvrage de Targe (Traduction de l’Histoire d’Angleterre de Smolett), il est emprunté de l’anglais competition (1608 : « rivalité, compétition »), en usage dans la langue du commerce et de la politique (il est emprunté du latin competitio, lequel, dans le Dictionnaire latin français de Félix Gaffiot, a trois sens : « accord », « compétition en justice », « candidature rivale »), alors que l’équivalent usuel de competition dans la langue des sports est challenge. Dans la langue française du XVIe siècle, le mot qui exprimait le sens de « compétition » (« rivalité »), est compétence, comme l’attestent ces emplois : « les Romains et les Grecs tenaient pour lors entre eux grandes compétences et altercations » ; « le siège ordinaire de l’Empereur fut transporté dans la ville de Constantinople, à l’occasion de quoi elle commença à venir en compétence de grandeur et puissance terrienne avec celle de Rome » ; « que dirons-nous des capucins, lesquels semblent vouloir entrer en compétence avec les jésuites ?» ; « les canonistes sont en compétence avec nos maîtres de théologie pour la préséance ».

Attesté en 1759, compétition entre en 1842 dans un ouvrage de M. Barré : le Complément du Dictionnaire de d’Académie française, où il est glosé de deux manières distinctes : terme d’ancienne jurisprudence, il a pour sens « compétence » et « connaissance d’une affaire » ; et, comme terme « moderne », c’est un néologisme, qui signifie « brigue commune », « rivalité ». Littré, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), ne relève que le second de ces sens qu’il glose ainsi : « prétention rivale », sans l’illustrer d’un exemple et en y donnant, à tort, une étymologie latine : competitio, alors que le mot est un emprunt de l’anglais. Dans la septième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1878), le sens « rivalité, prétentions rivales » est illustré d’un exemple tiré de la politique internationale : L’Europe était troublée par les compétitions de ces deux États, le même que celui de la huitième édition (1932-35 : « action par laquelle on se porte compétiteur (sic) : L’Europe était troublée par les compétitions de ces deux États »).

Emprunté de l’anglais, en usage dans le commerce et la politique, terme de droit, l’assomption de compétition au firmament de la NLF, où il est un précipité de la modernité, se fait par l’école, l’économie et surtout le sport. De fait, dans les dictionnaires du XXe siècle, les articles consacrés à ce mot se font de plus en plus longs. Dans les septième et huitième éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1878-79 et 1932-35), un synonyme suffisait pour en expédier le sens : « rivalité ». Dans la neuvième édition, en cours de publication, de ce même dictionnaire, quatre sens sont distingués : « rivalité entre des personnes ou des groupes de personnes en vue d’obtenir une dignité, une charge, une fonction et, par extension, un avantage » ; « par analogie, concurrence » ; « (sports), action de participer à des épreuves sportives » ; « par métonymie, épreuve où est mis en jeu un titre, un trophée ». De ce point de vue, l’article compétition du Trésor de la langue française (1971-94), plus ample que celui de l’Académie française, révèle, avec plus d’éloquence encore, s’il en était besoin, l’essence de la modernité : « lutte, rivalité simultanée de plusieurs personnes ou groupes de personnes dans la poursuite d’un même but » (extraits de Mme de Beauvoir, 1958 : « en latin (...) la compétition avec les élèves de Première me tenait en haleine », et de Van der Meersch, 1935 : « la curée commençait, la course aux décorations, à la puissance, à la gloire, une compétition féroce où les faibles et les dignes étaient impitoyablement piétinés ») ; (en écologie et en biochimie) « interaction concurrente entre deux ou plusieurs corps ou organismes vivants pour l’accaparement des ressources d’un milieu donné » (extrait de Gide, 1949 : « Darwin donne une peinture saisissante de ce champ de bataille qu’est le moindre lopin de terre où tout ce qui vit entre nécessairement en compétition et lutte férocement, désespérément pour la vie, lutte pour la volupté, pour l’amour ; dans le monde végétal, les plus forts et les mieux doués supplantent et étranglent les faibles, leur enlèvent les sucs nourriciers, l’air, la place que leur besoin de joie serait en droit d’espérer ») ; (en économie) « lutte, rivalité commerciale pour conquérir les marchés » (extrait de Martin du Gard, 1936 : « entre les nations, les rivalités se multiplient, la concurrence, la compétition pour les marchés, s'exaspèrent. Question de vie ou de mort : tout leur système est organisé pour des marchés sans cesse plus étendus ! Comme si les marchés pouvaient s’accroître indéfiniment ! ») ; (dans les sports) « épreuve sportive mettant en concurrence plusieurs joueurs ou équipes ».

Les syntagmes les plus fréquents résument assez joliment ce qui alimente le cerveau des modernes : compétition économique, industrielle, internationale, ouverte, politique, sociale, sportive. Plus rien n’échappe à la sphinge, elle dévore tout. Tout faisait ventre, chez Rabelais. Tout fait compétition, lutte, rivalité, concurrence, champ de bataille, épreuve, question de vie ou de mort, etc. chez les modernes.