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26 juin 2009

Signes 27



La fin de l’espace littéraire français




« J’arpente de très incertains territoires : l’espace littéraire français, avec ses voies royales, palais, cités, ruines et surtout (selon Ponge) avec l’anarchie de ses routes, sentiers, chemins de campagne ou de frontières ».

Richard Millet, « Une langue où mourir », Le sentiment de la langue, 1986, Champ Vallon, repris dans Le sentiment de la langue, I, II, III, La table ronde, 1993 et 2003




Dans « Notes de l’été 1985 », Richard Millet écrit que les écrivains « n’osent plus, ne savent plus rêver sur la France » (Sentiment de la langue I, Champ Vallon, 1986). Que la France ait disparu de leur imaginaire est un fait inédit, qui va au-delà du désenchantement, par lequel se fait, selon Marcel Gauchet, la sortie de la religion. Depuis mai 1968, ils ne traitent plus « du pays natal, de la grandeur de son histoire et de sa civilisation ». La France est suspecte. Il est seulement permis d’en ricaner. Elle n’existe dans la littérature actuelle qu’affublée des oripeaux moisis et dérisoires d’un épouvantail à corbeaux. Renaud Camus va plus loin dans l’analyse. Il pense que non seulement les mots France ou français sont vidés de tout contenu, mais que même la littérature est sapée dans son essence par la guerre que lui ont déclarée les media, les sciences sociales, l’idéologie dominante. Le journalisme renvoie « la conception littéraire du monde à un statut purement archéologique (...) Tout livre, écrit-il, doit hurler à son lecteur : ne compte pas sur le journalisme pour te parler de moi. Souviens-toi que nous sommes en guerre, lui et moi. Souviens-toi qu’il occupe entièrement le pays (...) Dans la guerre entre la littérature et la presse, l’édition structurellement est déjà plus qu’à moitié dans l’autre camp. Les neuf dixièmes des livres que publient les maisons d’édition sont des livres de journalistes écrits en style journalistique, charriant une vision journalistique du monde » (Corbeaux, Les Impressions nouvelles, 2000). La France n’est plus l’espace que, longtemps, les écrivains ont arpenté – dans les deux sens du terme : mesuré, borné, limité et parcouru dans toutes les directions.


Dans L’espace littéraire (Gallimard,1967), Maurice Blanchot, poussant jusqu’à leurs ultimes limites les thèses de Mallarmé, prône une littérature débarrassée de tout ce qui n’est pas elle, rendue à son essence, conçue comme un absolu. Dans cet espace sacré ou sacralisé, sont vécues la solitude hautaine d’un langage élaboré et les expériences essentielles de la mort, de l’origine, du silence. A la différence de chez Blanchot, espace littéraire n’est pas ici une métaphore. Depuis des siècles, la France est un territoire pourvu de frontières, mis en valeur, modelé, cultivé, qui n’est pas plat, mais a de l’épaisseur, un passé, de la profondeur. Il est littéraire, au sens où il existe autant dans et par les textes ou les langues que dans les réalités du monde. Pour le narrateur de Lauve le pur (P.O.L., 2000), c’est la littérature qui donne une réalité durable à la ville de Nemours. « Nemours où je ne passe jamais sans rêver au bel amour de la princesse de Clèves, à Mme de La Fayette, au duc de La Rochefoucauld, aux ombres et aux ors du Grand Siècle ».

Art et littérature ont si intensément imprégné le territoire de la France que tout lieu, même le plus commun ou le moins poétique, telle une combe froide du plateau de Millevaches, semble exister dans l’art, représenté par un peintre ou décrit dans un roman, avant de prendre forme, aux yeux des promeneurs, dans la réalité : « Un vieux paysan surgit dans la lumière du soir qui donnait à la rousseur de ses vaches la gloire d'un crépuscule de Claude Lorrain, et qui me rappela le début de La Mare au diable, car il n'y avait rien de rassurant ni de délicieusement champêtre dans cette ultime apparition d’un laboureur d’autrefois : celui-là semblait venir du fond des siècles avec son araire et sa mine sombre, et pour un peu on aurait vu la Mort marcher à ses côtés, ou même soupçonner que c’était elle qui conduisait l’attelage » (Ma vie parmi les ombres, Gallimard, 2003). Le roman de Michel Chaillou, Le sentiment géographique (Gallimard, 1974), est une admirable tapisserie dont la trame est formée de lieux - les monts du Forez, la Bouteresse, Boën, le Lignon - et les fils, un long roman pastoral d’Honoré d’Urfé, L’Astrée, dont l’action est située dans la vallée du Lignon et qui a été lu avec ferveur jusqu’au début du XIXe s. Ce canton de Boën, sis dans le département de la Loire, a été si profondément marqué par la littérature qu’il a été nommé pays d’Astrée. Un des personnages du Voyage en France est un jeune Américain qui n’a jamais quitté son pays mais qui, grâce à la littérature, connaît les lieux (dont la station balnéaire de Sainte-Adresse), où a commencé l’impressionnisme : « Il avait lu (en français et en anglais) d’innombrables ouvrages et correspondances signés Guy de Maupassant, Alphonse Karr, Maurice Leblanc, pour se faire de la Normandie au siècle passé une idée plus précise que celle de New York où il vivait » (Benoît Duteurtre, Le voyage en France, Gallimard, 2001).

La langue contribue à faire de la France un espace littéraire. Pour les vrais grammairiens que sont les rêveurs de mots, les sons « déploient le plus ancien paysage français », comme dans ce texte éloquent : « Francité du subjonctif (dont) les terminaisons suscitent tout le paysage méridional - tout de même que les terminaisons en aille et en euille, par exemple, sont parmi les plus belles de la langue, déployant le plus ancien paysage français ; oui, les temps du subjonctif font bruire encore un paysage que l’on ne saura bientôt plus nommer. Ainsi ces noms de lieux, d’outils, de plantes, d’oiseaux, de gestes et de rites : Breuil, Arcueil, Chénérailles, treuil, cerfeuil, recueil, semailles, relevailles, funérailles… » (Le sentiment de la langue I, 1986). George Steiner, dans Après Babel (Albin Michel, 1978 ; nouvelle édition, 1998), montre que c’est la pluralité des langues qui fait la littérature. Il en est allé ainsi longtemps en France. Notre pays est divers par les langues qui y sont (ou qui y étaient) parlées et qui font rêver (ou faisaient rêver) les Français : ce sont les diverses variétés de la langue française, les patois, le latin et les extraits de haut langage, qui libèrent la langue des contraintes de la communication et lui font dire les expériences les plus élevées. Au latin, longtemps présent dans l’espace public et aux patois, longtemps, le français s’est nourri comme à ses sources. « Je dois, écrit Richard Millet, au patois, avant toute pratique du latin, le goût de l’étymologie et des concomitances linguistiques, puisque le limousin me faisait entendre la latinité du français (et celle des autres langues latines – le portugais notamment dont il était proche par ses chuintantes) » (« L’amour et la mort des langues », in Le sentiment de la langue III, La table ronde, nouvelle édition, 2003). Les patois sont ce que la langue française aurait été, si elle n’avait pas été « inventée », écrite, diffusée par des clercs originaires de tous les « pays » de France. « Mme Malrieu avait compris qu’une langue sans accent ni idiolectes est langue morte, et que la francité consiste moins dans la pureté de langue (laquelle n’est d’ailleurs qu’un songe républicain) que dans la diversité quasi littéraire de ce qui participe à un ensemble frémissant, complexe, universel » (Ma vie parmi les ombres, op. cit.). Le français a puisé dans ce « bruissement linguistique » « une complexité, une influence réciproque, une impossibilité heureuse, un couple singulier – ferveur de l’appartenance et de la solitude, de l’origine et de l’altérité, de l’exclusion et du partage – un peu comme la géographie parle du partage des eaux » (Ibid.). Dans cette polyphonie littéraire, les sons de la langue française ont été associés à ceux d’autres langues ou à des extraits ou des modèles de haut langage. « Mal parler (a fortiori mal écrire), c’est blesser la langue elle-même, ce grand corps dont ma mère me disait (...), à propos du latin, que nous étions tous ses enfants, tandis que, secrètement, je songeais que j’eusse pu m’adresser à elle en patois, comme saint François d’Assise parlait le langage d’oc avec sa mère, et soutenant que nous avions en commun un bien plus précieux encore que le sang et les gènes : l’immémoriale filiation par les langues, quelque chose d’autre proche de la musique (...) et des outils avec lesquels on taille la pierre, on ouvre la terre, on entre dans la forêt des songes, on accède à la face de Dieu » (Ibid.). Ces langues diverses, qui, pendant des siècles, ont bruit de concert, n’ont jamais été en conflit, quoi qu’en pensent ou en aient dit les linguistes, aux illusions de qui nous devons la thèse de la guerre des langues, laquelle résulte de la transposition mécanique aux langues de la thèse de la lutte des classes ou de la guerre des races. Au contraire, elles se nourrissent les unes les autres, comme dans le « polyglottisme heureux » qui enchante Richard Millet. C’est cette polyphonie qui, en accumulant les couches de sons et les strates de sens, a donné » à la France la densité compacte propre à un espace littéraire. « (Mme Malrieu) aurait pu se contenter du français simplement correct qu’on enseignait dans les écoles de la République et qui imitait celui de l’Ile de France (...) ; mais c’était celui du Limousin qu’elle cultivait (...). (Sa) conversation faisait que l’écouter parler, c’était lire un livre de l’ancienne langue - la langue dans ce qu’elle a d’ancien et cependant d’actuel, puisqu’il nous est toujours donné de l’entendre, comme la musique... » (Ibid.)

Pendant des siècles, la langue française, irriguée par plusieurs sources, a pu générer la littérature la plus diverse qui ait jamais été écrite dans quelque langue du monde que ce soit, grâce à cette profondeur ou, comme disent les spécialistes de stratégie militaire, de cet hinterland de langues : positions de repli où elle reprenait force et vigueur. Il semble que cet espace littéraire n’ait plus de réalité ou qu’il se soit défait : « Je sentais (...) que la France même était de la littérature - c’est-à-dire ringarde, moribonde (...) Il fallait en finir avec ce que la France traînait avec elle depuis des siècles : son orthographe, son subjonctif, sa belle langue, sa littérature, ses vins, ses parfums, sa cuisine, sa mode, ses régions, ses paysans, sa religion » (Lauve le pur, P.O.L.).

Qu’est-ce qui a désintégré l’espace littéraire ? Virgile est l’auteur de trois poèmes : L’Enéide, les Bucoliques, les Géorgiques. Le premier, un long poème épique, que l’on a longtemps considéré comme l’œuvre poétique par excellence, est inséparable des deux autres : un poème pastoral et un traité d’agronomie, ce qui signifie que le haut langage de L’Enéide est lié au travail de la terre. Les mots culture, cultivé, inculte s’appliquent à l’agriculture et à la vie de l’esprit. La culture, avant de porter sur l’esprit ou l’âme, est une activité de paysans. Il ne faut donc pas s’étonner que la fin des paysans de France coïncide avec la disparition des patois et avec la désagrégation de l’espace littéraire français. « Les langues s’oublient plus vite que les morts. Elles tombent, comme le jour, le vent ou le silence sur le monde où je suis né et qui était peuplé de gens rudes, peu loquaces, au visage tourné vers le couchant » (Ma vie parmi les ombres). Depuis trente ans, les paysans de France ont été sacrifiés sur l’autel du commerce mondial ou de la distribution bon marché. Ce sacrifice a signé aussi la fin de la polyphonie linguistique et celle de la littérature : « Je faisais comme les autres : la sieste dans la paille de la grange (…). Par mes ancêtres je tenais au silence et à la patience comme d’autres à la débauche ou à la gloire ; je savais manger, écouter, travailler en silence, par exemple aux champs, où j’ai aidé à moissonner le blé avec une antique faucheuse mécanique tirée par deux vaches avec un clair bruit d’horloge dans un grand champ où Désirée et sa mère ramassaient ce que libérait le pied d’André Allagnac pour le lier, d’un geste prompt et habile, en gerbes qu’Augustin et moi dressions en faisceaux, chaque geste atteignant à une perfection millénaire, de sorte que ce n’étaient pas seulement nous qui travaillions au cœur d’un des derniers étés de la paysannerie européenne, avec nos chapeaux de paille à larges bords, nos chemises aux manches retroussées et ce silence dont on ne sortait que pour faire avancer les bêtes, c’étaient aussi tous ceux qui, avant nous, s’étaient penchés vers la même terre, génération après génération, et qui nous contemplaient, et nous plaignaient de ne pas savoir que nous étions les derniers à accomplir ces gestes » (Ibid.).

L’espace français n’est plus littéraire, parce que le territoire de la France se transforme sous nos yeux en une succession de friches sinistres, en un désert agricole, en une vaste « zone » mitée par des barres ou des tours, dont le sort, à peine érigées, est d’être détruites à la dynamite. « Un monde était en train de mourir, sur les hautes terres comme dans la plupart des terroirs de France et de la vieille Europe, sans qu’on s’en aperçût, de même qu’on ne se voit pas vieillir ; ce qui me ferait dire à Marina, bien des années plus tard, qu’il est des morts qu’on ne veut pas voir, et que les Français avaient renié leurs origines paysannes avec plus de ferveur qu’en nul autre pays » (Ibid.). Dans cette zone, les patois, bien qu’ils aient nourri la langue française, se sont amuïs : « Je suis né sur un territoire que se partageaient deux langues : l’une (le patois limousin) est à peu près morte ; l’autre demeure l’objet de passions, de lutte, d’envie, de soupçons, de répudiations (…) Voilà un événement – la mort d’une langue – très commun en France ; il y suscite ricanements et haussements d’épaules, renvoyant à je ne sais quel particularisme obsolète, surtout à l’heure du « village global » et de l’euphorie communicante (…) Qu’est-ce, en effet, que la fin d’un patois pour nous qui, écrivant en français, avons souci d’universalité ? » (Ibid.).

La Tour de Babel s’est effondrée. Le latin n’est plus enseigné, à l’école plus personne ne récite les anthologies de haut langage, les patois sont morts. En entrant dans la grande nuit de ses langues, la France condamne sa propre langue au silence : « Il semble bien, plus que dans la survie du mythique « grand écrivain français » et d’une littérature exténuée par les formalismes et les académismes, que ce soit dans la langue que la France ait renoncé à son nécessaire et exemplaire amour de soi, en renversant, à son détriment, le jeu fasciné qu’elle entretenait avec les USA - seule nation dont elle attende désormais sa légitimation post-moderne et historique (…) Il est tout aussi symbolique que ce soit un quotidien né de 68, Libération, qui ait contribué, par son langage pluri-idiolectal, au branchement d’une oralité ludique et arrogante sur la langue héritée du classicisme. Langue qui expie sa grandeur (son « fascisme » comme dira, assez pitoyablement, Barthes) : sans force ni prestige, en recul dans le monde, émaillée de vocables anglo-saxons, hantée par le langage oral, elle semble payer ce que Barthes, encore, appelait le « grand traumatisme de la pureté classique » » (« Le sentiment du désordre », Le sentiment de la langue, III, 1993). La France et la langue française se délitent, sans que quiconque, sinon les nostalgiques du paradis perdu, s’en inquiète. « Chapelle ardente (…) que l’ignorance contemporaine a fait tomber dans l’oubli avec tant d’autres merveilles que le génie de la langue a mis des siècles à susciter et qui sont ses monuments, autant que les oeuvres littéraires et philosophiques. Sa merveille, même : ces expressions, tournures, métaphores et langages appartenant aux divers corps de métiers, aux arts et à la religion catholique, et que le roman délaisse, ayant perdu le goût du réel (...) » (Ma vie parmi les ombres). « J’usais par ailleurs de cet argot qui a peu à peu transformé le français courant en français vulgaire, et mis bas la langue classique encore prônée, en 1960, par l’instituteur de Villevaleix et, on peut aisément le croire, par ses collègues de France et de Navarre... Une langue de Bas-Empire, livrée aux publicitaires, aux journalistes, aux démagogues, aux mauvais écrivains à présent plus nombreux que le sable du désert, qui lui ont imposé un renversement sans doute irréversible en donnant pour norme le français tel qu'on le parle et non plus tel qu'il s’écrit ou qu'on rêve de le voir écrit » (Ibid.).


La fin de l’espace littéraire s’accompagne de bouleversements qui affectent le monde entier. Un Parisien du Marais ou du VIe arrondissement se sent plus proche d’un habitant de Tokyo, de Manhattan, de Soho que des paysans de France ou que de ces ruraux de la France profonde. Il a plus de goûts, d’opinions, de modes de vie, d’habitudes en commun avec les vrais maîtres du monde, bobos ou lilibobos, qu’avec les ploucs ou les beaufs. Le monde de naguère, celui des « nations unies », se transforme est un réseau de réseaux, dont les mailles sont les mégapoles. Les pays n’existent plus. Dans le Cours familier de philosophie politique (Fayard, 2001), Pierre Manent analyse les fondements de la « démocratie » qu’imposent les urbains modernes. Ils exigent un monde sans institutions, où l’on est soi-même, où l’on vit suivant son choix, dans l’immédiat ou le présent éternel, un monde libéré des chaînes du passé et où les entraves à la réalisation de soi ont disparu. Dans cette « zone » plate, sans relief ni profondeur, sans passé ni futur, la littérature, ringarde, n’a plus de raison d’être : elle n’est acceptable que si elle se mue en com, en pub ou en idéologie. « (...) Il fallait en finir avec (...) tout ce qui était un frein à la liberté individuelle, à l’invention du présent, à la redéfinition sexuelle, au métissage universel, auraient-ils pu dire s’ils avaient daigné me parler, le frère et la soeur, et même la mère qui avait sans doute brûlé ce qu’elle avait adoré pour se ranger sous la bannière du nouvel âge et de sa pauvre liberté de divorcée, me disais-je pour lutter contre les sanglots qui montaient en moi et comprendre pourquoi j’étais l'objet d’une telle haine, sinon que j’étais homme, célibataire et « littéraire » (...) » (Lauve le pur). Cet ordre nouveau sans extériorité, ni altérité, ni étrangèreté rassemble des individus désorientés et désoriginés, quelque langue qu’ils parlent, qui méprisent les pays, les peuples, les institutions qu’ils se sont données, l’art et surtout la littérature, parce que celle-ci est le lieu où bruit encore le passé et où d’anciennes expériences sont racontées ou vécues.

« Et si tu aimais sacrifier le monde à la lecture, tu comprenais aussi que l’Occident est entré dans le temps d’après les livres et, peut-être, des langues littéraires ou sacrées (…) Tu as vu qu’on entrait dans une ère de juridisme généralisé et outrancier, et tu as commencé des études de droit pour (…) continuer à déchiffrer le grand mensonge dont s’obscurcit le monde et que la littérature ne sait plus dévoiler (…), appelée à descendre dans les catacombes où d’étranges personnages appelés lecteurs se réuniront pour jouir de la splendeur des langues, comme les premiers chrétiens, la littérature - au moins le roman - étant d’ailleurs une invention chrétienne. Le lecteur de romans est un chrétien qui s’ignore, et l’histoire de la littérature (…) s’achève sans doute avec la chrétienté, puisque nous sommes de moins en moins capables de déchiffrer les grands textes comme nos ancêtres ces livres de pierre et de lumière que sont les vitraux, les chapiteaux et les porches des églises » (Ma vie parmi les ombres).

La fin de l’espace littéraire fait disparaître la conscience de l’autre ou sentiment d’altérité : « chaque fois que je retourne sur le lieu de ma naissance, je suis frappé par ce qui s’y est tu (hommes, bêtes, métiers agricoles), et aussi par ce qui manque à ce paysage : une autre espèce de silence, la rumeur infiniment lointaine de la civilisation disparue, le silence de l’autre langue et, par-là même, ce qui manque le plus au français : une altérité qui ne s’articule plus que dans la mémoire, au lieu de cet échange qui était en quelque sorte la gloire du vaincu en ses habits de parent pauvre… » (Le sentiment de la langue). L’altérité des ancêtres est plus profonde que celle des étrangers, surtout si ceux-ci sont les zombies errant d’une maille à l’autre du réseau mondial. Pour un bobo du VIe arrondissement, l’altérité d’un Saoudien évolué ou d’un bourgeois du Caire ou d’un nanti de Rio de Janeiro est caduque. Ces étrangers lui renvoient sa propre image, une image narcissique qu’il peut contempler béatement : « Il déambula dans la foule, curieux de découvrir la société française : son art de vivre, de se nourrir, de s’habiller, de se cultiver... Vingt mètres plus loin, des familles se ruaient sur les chaussures de sport Like, avant de se rafraîchir chez le glacier Ice and Fast (...), marques familières des trottoirs new-yorkais... Les consommateurs subissaient, dans les magasins, une sorte de nettoyage et ressortaient déguisés en adolescents de Brooklyn : casquettes de base-ball à l’envers, pantalons de joggers, chaussures de tennis dénouées, bombers qui leur donnaient des carrures de culturistes (...) David réfléchit un instant : on aurait dit que ces vêtements n’étaient pas seulement des vêtements. Sur une tête française, la casquette de base-ball semblait vouloir signifier quelque chose - exactement comme le chapeau de David exprimait sa préférence pour le monde d’avant-guerre. Ici, les Normands ou les Maghrébins s’inspiraient de l’Amérique des téléfilms. C’était l’Europe » (Le Voyage en France).

Dans Le sentiment de la langue, Richard Millet note que l’espace littéraire a commencé à disparaître en mai 1968. Dans ses autres livres, il corrige la remarque. C’est le triomphe des sciences sociales et celui de l’idéologie qui ont achevé la littérature. Le procès intenté à la civilisation et à l’art par les idéologues tels Foucault, Barthes, Bourdieu, Derrida a fini par avoir des effets tangibles : la civilité a été oubliée, le savoir-vivre a été ramené à de simples conventions bourgeoises, la volonté de vivre ensemble s’est effacée. A leur place, a émergé une barbarie inédite. Quand on se convainc que tout se vaut, la littérature est submergée par les éructations de haine et l’humanisme par le ressentiment. Pour les idéologues, le sens est plat, déjà là, sans histoire, dépourvu de strates, il ne circule pas. Il suffit d’un coup de tampon sur un document pour l’établir ou d’une convention pour effacer la culture que les siècles ont bâtie. La littérature approfondit cette épaisseur et en traverse les signes. A l’opposé, l’idéologie prospère dans l’uniformité. Elle a submergé le journalisme, le champ culturel, la critique, les sciences sociales, l’université pour en finir avec la « vision littéraire du monde », que Renaud Camus tente d’arracher au néant, ou avec l’espace littéraire français, de Chrétien de Troyes à Louis-René des Forêts, que Richard Millet arpente en « veilleur frêle ». Entre l’idéologie, qu’elle soit ou non soixante-huitarde, et la littérature, il n’est ni coexistence ni compromis possibles.


La France est un pays artificiel et fragile, une marqueterie de terroirs sans unité apparente. La diversité des lieux, des paysages, des hommes, des coutumes est si ample (surtout si on la compare à la relative homogénéité de la plupart des autres pays au monde) que l’on s’étonne qu’un ensemble aussi hétérogène soit devenu un pays. On conçoit aussi que des idéologues fascinés par l’homogénéité raciale aient voulu le dépecer. Si on étudie, comme le fait Emmanuel Todd (L’invention de la France, Hachette 1981 ; La diversité du monde, Le Seuil, 1999), les liens qui unissent les membres d’une même famille (entre les parents et les enfants pour ce qui est de l’autorité ou de la liberté et les enfants entre eux pour ce qui est de l’égalité ou de l’inégalité dans les successions) et qu’on admette que ces structures façonnent un pays, alors la France apparaît comme la réalité la plus diverse qui soit au monde. Y coexistent quatre types de familles (verticale inégalitaire, communautaire égalitaire, non autoritaire inégalitaire, non autoritaire égalitaire), alors que la règle, ailleurs, est l’uniformité ou, au mieux, la coexistence en Espagne, Italie ou aux Pays Bas de deux structures familiales. Ce sont les souverains (Hughes Capet, Philippe Auguste, Philippe le Bel, Louis IX, Louis XI, François 1er, Louis XIV) et les élites de la République qui, disent les historiens, ont réuni des peuples divers. Certes. Mais sans la littérature et sans l’art, leur volonté aurait fait long feu. Il a fallu susciter le désir de faire France pour que la France existe. Pendant des siècles, ce désir a été entretenu par les écrivains. Parce que, de plus en plus nombreux, ils substituent l’idéologie à la littérature, ils renoncent à un devoir séculaire, sans se douter que l’idéologie dont ils s’enivrent est la porte grande ouverte sur les lendemains barbares qui les feront bientôt déchanter.



Commentaires

La fin de quoi, puisqu'il n'y avait rien au début ? Est-ce à dire que vous vous tourmentez encore pour RIEN ?

"Le retour est la façon dont la voie se meut
La fluidité est le moyen qu'elle emploie
La multiplicité des êtres
Est née de quelque chose
Et ce quelque chose
De RIEN."

LAOZI "Daodejing"

Écrit par : 萝塞皮埃尔安德蕾 | 27 juin 2009

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