04 juillet 2009

Pointille

De ce nom, emprunté de l’italien puntiglio (« point de détail auquel s’attache celui qui est obsédé par son honneur ; obstination »), attesté au milieu du XVIe siècle sous les formes punctile, poinctille, pontille, et dont sont dérivés le verbe pointiller (« chicaner », aujourd’hui tenu pour vieilli par les rédacteurs du Trésor de la langue française, 1971-94) et l’adjectif pointilleux (le seul de ces trois mots qui soit d’un usage courant de nos jours), Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) regrette que « l’Académie l’a rayé, à tort, de son dictionnaire » (en fait, il figure dans les éditions de 1694, 1718, 1740 et 1879, ressuscité sans doute par Littré, et il disparait de celles de 1762, 1798, 1832-35, 1932-35) et il juge que « l’on peut très bien (en) user », puisqu’il « a été employé par de bons auteurs » et qu’on « l’entend encore dans la conversation ».

Dans la langue des XVIe et XVIIe siècles, il a pour seul sens « chose vaine et légère qui n’a point de solidité » (Furetière, Dictionnaire universel, 1690) et « vaine subtilité » (Richelet, Dictionnaire français des mots et des choses, 1680). C’est dans ce sens qu’il est employé par Montaigne (« il faut, à la mode d’une information judiciaire, confronter les témoins et recevoir les objets sur la preuve des pointilles de chaque accident »), Etienne Pasquier (« je ne vous ramenteray en ce lieu la noblesse de notre France, qui sur une pointille d’honneur fait état de perdre la vie »), Brantôme (« c’était le capitaine du monde qui entendait mieux les querelles et leurs pointilles, et qui savait les mieux vider et démêler »), Du Vair (« cela était bon au premier âge de la jurisprudence romaine, pleine de pointilles et de finesses, de formules scrupuleuses, de paroles mystérieuses »)… Cotgrave (Dictionarie of French and English Tongues, 1611) glose pointille par ces mots anglais : a prickle, or prickle; a little nice point; the smallest, or slightest matter that may be.

Un des deux exemples cités par Furetière pour illustrer les emplois de pointille, à savoir « la chicane consiste en pointilles », laisse entrevoir le développement par métonymie d’un second sens, le seul que les académiciens relèvent en 1694 (« contestation, dispute sur un sujet fort léger, de rien, etc. L’affaire ne roule que sur une pointille ; ce sont des pointilles perpétuelles ») et qui, dans les deux éditions suivantes (1718, 1740), complète le premier sens : « sujet très léger, chose de néant » et « contestation, dispute sur un sujet fort léger, sur un sujet de rien, etc. » Cette évolution sémantique n’a rien d’étonnant : les pointilles ne se réglant plus par des duels, elles ont été portées devant les tribunaux. La mort pouvait en résulter ; la ruine a été la nouvelle issue. Pourtant, le mot disparait du Dictionnaire de l’Académie française pendant plus d’un siècle. Barré le réintroduit dans le Complément de 1842, où il n’a que le premier sens, celui qu’y donne Furetière, l’emploi du passé composé dans la définition laissant entendre qu’il serait sorti de l’usage : « il s’est dit d’une vaine subtilité, d’un motif futile ». A la différence de Barré, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ne relève que le second sens : « contestation, dispute sur un sujet fort léger », qu’il illustre d’extraits d’écrivains du XVIIe siècle, dans lesquels pointille a, semble-t-il, plutôt le sens de « chose légère et vaine » que de « contestation » ou de « chicane » ; ainsi Retz (« il y a autant de faiblesse que d’imprudence à sacrifier les grands et solides intérêts à des pointilles de gloire »), Colbert (« à l’égard de la signature que vous voulez donner à vos commis par la raison que vous ne pouvez signer avec un commissaire particulier, je ne suis pas de votre avis, parce que ces pointilles d’honneur ne me semblent pas convenir au bien du service »), Bossuet (c’est une pointille indigne de théologiens de contester la réserve de la communion pour les malades, puisqu’on demeure d’accord de celle qu’on en faisait durant la santé »), Saint-Simon (« les vétilles, les pointilles de toute espèce d’exactitude et de précision faisaient moins aimer Maupertuis »). Dans le Trésor de la langue française (1971-94), il est précédé de la mention vieux, mais il est suivi des deux sens qu’il a eus dans l’ancienne langue française : « chose, sujet léger ou de peu d’importance » et « dispute, chicane sur des bagatelles » ; les exemples étant tirés de la septième édition (1878-79) du Dictionnaire de l’Académie française.