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28 juillet 2009

Signes 28

Européen et Europe

dans les dictionnaires et les encyclopédies

(XVIIIe–XXe siècles)

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (éditions publiées de 1762 à 1935) ou dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77), la définition d’européen est expédiée en un court fragment de phrase : « qui appartient à l’Europe » et « habitant de l’Europe ». Le mot est employé pour la première fois comme adjectif en 1563 sous la forme europien, dans Advis et devis des langues de François Bonnivard. Dérivé du nom Europe, auquel est ajouté le suffixe – ien, désignant une ethnie ou une population, comme italien dérivé d’Italie, le mot est de formation française, les adjectifs latins europaeus et europensis n’ayant pas de postérité en français. Le mot est enregistré dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française : « on ne dit point européan ». Les académiciens ajoutent : « c’est par cette seule raison que ce mot se met dans le dictionnaire ». De fait, si le mot est enregistré, ce n’est pas pour en exposer le sens, puisque européen est un simple adjectif de relation, mais pour rejeter european, emprunté de l’anglais. Alors, l’Europe est une réalité du monde qui n’a pas d’autre identité que celle de continent. Européen est enregistré comme nom dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77) : « habitant de l’Europe ». Le nom désigne des personnes, il n’a pas de sens. Dit en d’autres termes, il a un référent et n’a pas de signifié.

En revanche, un contenu sémantique fort apparaît dans les deux exemples cités : un extrait des Considérations sur la gouvernement de la Pologne de Jean-Jacques Rousseau (1770-71 : « il n’y a plus aujourd’hui de Français, d’Allemands, d’Espagnols, d’Anglais même, quoi qu’on en dise ; il n’y a que des Européens ») et un extrait du Génie du christianisme de Chateaubriand (IV, III, 6, 1802 : « le Père de la Rédemption s’embarque à Marseille ... il aborde le dey d’Alger, il lui parle au nom de ce roi céleste dont il est l’ambassadeur ; le barbare s’étonne à la vue de cet Européen qui ose seul, à travers les mers et les orages, venir lui redemander des captifs »). Dans l’extrait de Rousseau, la phrase citée n’a pas le sens europhile qu’on pourrait y donner aujourd’hui, celui d’une abolition des nations, mais le sens opposé. Dans cette œuvre de circonstance, Rousseau s’interroge sur les conditions auxquelles pourrait ressusciter la Pologne, qui vient d’être partagée entre deux ou trois grandes puissances voisines, dont l’Empire russe. Selon lui, c’est le sentiment national qui, seul, pourra rendre la Pologne à elle-même : « Ce sont les institutions nationales qui forment le génie, le caractère, les goûts et les mœurs d'un peuple, qui le font être lui et non pas un autre, qui lui inspirent cet ardent amour de la patrie fondé sur des habitudes impossibles à déraciner, qui le font mourir d’ennui chez les autres peuples au sein des délices dont il est privé dans le sien ». La phrase citée suit cette profession de foi : « Il n’y a plus aujourd’hui de Français, d’Allemands, d’Espagnols, d’Anglais même, quoi qu’on en dise ; il n’y a que des Européens » et elle est suivie de la phrase suivante, qui l’éclaire : « Tous ont les mêmes goûts, les mêmes passions, les mêmes mœurs, parce qu’aucun n’a reçu de forme nationale par une institution particulière. Tous dans les mêmes circonstan­ces feront les mêmes choses ; tous se diront désintéressés et seront fripons ; tous parieront du bien public et ne penseront qu’à eux-mêmes ; tous vanteront la médiocrité et voudront être des Crésus ; ils n’ont d’ambition que pour le luxe, ils n'ont de passion que celle de l’or. Sûrs d’avoir avec lui tout ce qui les tente, tous se vendront au premier qui voudra les payer. Que leur importe à quel maître ils obéissent, de quel État ils suivent les lois ? Pourvu qu’ils trou­vent de l’argent à voler et des femmes à corrompre, ils sont partout dans leur pays ». Selon Rousseau, les aristocrates qui gouvernent les nations européennes se ressemblent et, en maintenant leur peuple sous le boisseau, ils effacent les nations. Aujourd’hui, si tant que cet anachronisme ait un sens, le citoyen de Genève serait hostile à l’Europe fédérale et défendrait le principe d’une Europe des nations. Dans le second extrait (Génie du christianisme, 1802), le nom Européen, qui désigne une personne (le Père de la Rédemption), est intégré à un réseau d’oppositions : France v. Alger ; catholique v. dignitaire politique musulman ; libérateur d’esclaves v. barbare esclavagiste. Dans ce contexte, Européen est porteur d’un ensemble de valeurs propres à une civilisation. Il signifie plus qu’il ne désigne.

Ce que font apparaître les dictionnaires actuels, c’est une rupture dans la seconde moitié du XXe siècle. L’article que Littré consacre à Européen est sommaire. L’article du Trésor de la langue française, publié un siècle plus tard (1971-94), est cinq ou six fois plus long. L’adjectif de relation est transformé en un adjectif qualificatif exprimant une qualité positive. C’est dans le cadre de la construction d’une entité politique, nommée Communauté européenne, puis Union européenne, que se fait la mutation sémantique. Lorsque européen se dit d’une chose, il reste, quand il se rapporte à « l’Europe, entité supranationale », un adjectif de relation : « en parlant d’un inanimé, en particulier d’une institution, propre à un ensemble organisé formé par les pays de l’Europe ; plus particulièrement, au XXe siècle, propre à l’ensemble des pays d’Europe occidentale ou de certains d’entre eux s’organisant peu à peu à différents niveaux (économique, juridique, politique, technique) » (Trésor de la langue française). En revanche, lorsqu’il se dit d’une personne, d’une collectivité, d’un état d’esprit, il cesse de désigner, il a pour sens « qui considère les choses à l’échelle de l’Europe, en dépassant le cadre des frontières de son pays, plus particulièrement qui est favorable à une Europe organisée, qui travaille en ce sens ; qui désire l’intégration de son pays à l'Europe des Six ». L’emploi « substantif » cité : « être bon Européen » illustre ce nouveau sens positif.

Que le mot, adjectif ou nom, ne réfère plus à une entité et qu’il se charge d’un sens positif est confirmé par les noms en isme qui en sont dérivés : européanisme ou « tendance à considérer les choses à l’échelle de l’Europe, à leur donner un caractère européen ; plus particulièrement, tendance favorable à l’unification de l'Europe ; doctrine correspondante », le synonyme européisme, ainsi que l’adverbe européennement, dans les deux sens de « à la manière de l’Europe, des Européens » et « à l’échelle de l’Europe, par toute l’Europe et ses habitants ». L’expression de la relation s’efface sous le sens idéologique. Ce n’est plus la réalité qui importe, mais les doctrines qui sont censées la changer. L’article européen du Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication) est moins ample que celui du Trésor de la langue française ; il n’en confirme pas moins le phénomène analysé ci-dessus, à savoir que, dans ce mot, la référence (« qui se rapporte à l’Europe occidentale en tant qu’entité économique et politique ») est effacée par la signifiance : « personne favorable à l’unification de l’Europe », comme dans l’exemple « cet homme politique est un européen convaincu ».

Dans les dictionnaires universels anciens (dictionnaires de choses ou encyclopédies), les mots Européen et Europe ne sont pas de simples désignateurs ; ils ont un contenu sémantique. Pour définir le nom Européen, Littré se contente d’en citer le référent : habitant de l’Europe. Un siècle et demi plus tôt, en 1721, dans le Dictionnaire universel (…), vulgairement appelé Dictionnaire de Trévoux (première édition en 1704), le sens « qui appartient à l’Europe » est longuement commenté. Ce qui intéresse les auteurs de ce dictionnaire, c’est l’origine des Européens. Pour eux, le sens est dans l’origine qui se perd dans un lointain passé : en l’occurrence, celui de la Bible. Voici l’article : « Les Européens sont fils de Japhet ; car l’Europe fut peuplée après le déluge par les enfants de ce fils de Noé, et les Païens même ne l’ont pas ignoré. Ils le nomment Japer (…) Le grand nombre des auteurs qui ont écrit sur ces Antiquités veulent que tous les enfants de Japhet aient passé en Europe, et entre autres, Gomer, que plusieurs disent avoir peuplé la Gaule ». Les Européens ont, comme les personnages de la Bible ou les grandes familles du royaume de France, une haute généalogie qui remonte au déluge.

Dans le Dictionnaire de Trévoux (édition de 1771), un long article est consacré aux limites de Europe. C’est de l’Atlantique à l’Oural : « voici les bornes que l’on donne aujourd’hui à cette partie du monde. Elle est baignée au Nord par l’Océan septentrional, au Midi par la mer Méditerranée, qui la sépare de l’Afrique. Elle est séparée de l’Asie du levant par l’Archipel, le détroit de Gallipoli, la mer de Marmara, le détroit de Constantinople, la mer noire, le détroit de Caffa, la mer de Zabache, la rivière du Don, jusqu’à la courbure la plus orientale, où est la ville de Taya ; d’où cette borne passe au Volga, qu’elle remonte tant que ce fleuve coule du nord au sud ; de là elle va à l’Obi qu’elle suit jusqu’à son embouchure dans l’Océan scytique et septentrional. Ainsi l’Europe est une grande presqu’île ».

L’idée que les hommes instruits du XVIIIe siècle se faisaient de l’Europe paraîtrait aujourd’hui incongrue ou obscène, même aux yeux des partisans les plus ardents de l’Union européenne. L’Europe se distingue des autres continents par trois qualités qui la définissent : elle est blanche ; elle est puissante, sûre d’elle et exemplaire par la civilisation qu’elle diffuse dans le monde ; elle est chrétienne. Au XVIIIe siècle, les progressistes traitaient les questions ethniques ou de couleur de la peau sans retenue. Ils disaient ce qui était, sans prévention. Ainsi dans l’Encyclopédie (1751-65) dont d’Alembert et Diderot ont été les maîtres d’œuvre : « l’étymologie la plus vraisemblable dérive le mot Europe du phénicien urappa, qui, dans cette langue, signifie visage blanc ; épithète qu’on pourrait avoir donnée à la fille d’Agénor, sœur de Cadmus, mais du moins qui convient aux Européens, lesquels ne sont ni basanés comme les Asiatiques méridionaux, ni noirs comme les Africains ». Cette remarque, si elle était exprimée dans un ouvrage actuel, vaudrait à son auteur les foudres de l’Inquisition. Les auteurs du Dictionnaire de Trévoux énoncent la même vérité : « ce sont les Phéniciens qui l’ont appelée Ur-Uppa, c’est-à-dire « blanc de visage » ou Visage blanc, parce que les Européens sont beaucoup plus blancs que les Africains ».

Descendants de Japhet, fils de Noé, les Européens font l’objet d’un éloge bruyant : « Les Européens sont les peuples de la terre les plus policés et les plus civilisés et les mieux faits. Ils surpassent tous ceux des autres parties du Monde dans les Sciences et les Arts, et principalement dans ceux qu’on nomme libéraux, dans le commerce, dans la navigation, dans la guerre, dans les vertus  militaires et civiles. Ils sont plus vaillants, plus prudents, plus généreux, plus doux, plus sociables et plus humains ». Si cette European Pride était organisée aujourd’hui (hypothèse hautement improbable), elle ne susciterait de la part des plus chauds partisans de l’Union européenne que réprobation, indignation, condamnation, car elle serait perçue comme l’affirmation d’une arrogance impériale ou raciste. Cette fierté caractérise aussi l’autre grand dictionnaire de choses du XVIIIe siècle, l’Encyclopédie, laquelle, d’un point de vue idéologique, se situe à l’exact opposé du Dictionnaire de Trévoux : « quoi qu’il en soit, l’Europe est toujours la plus petite partie du monde ; mais, comme le remarque l’auteur de l'Esprit des lois, elle est parvenue à un si haut degré de puissance, que l’histoire n’a presque rien à lui comparer là-dessus, si l’on considère l’immensité des dépenses, la grandeur des engagements, le nombre des troupes, et la continuité de leur entretien, même lorsqu’elles sont le plus inutiles et qu’on ne les a que pour l’ostentation. D’ailleurs il importe peu que l’Europe soit la plus petite des quatre parties du monde par l’étendue de son terrain, puisqu’elle est la plus considérable de toutes par son commerce, par sa navigation, par sa fertilité, par les lumières et l’industrie de ses peuples, par la connaissance des arts, des sciences, des métiers, et ce qui est le plus important, par le Christianisme, dont la morale bienfaisante ne tend qu’au bonheur de la société ». 

Les philosophes des Lumières sont célébrés pour avoir jugé des mœurs et des croyances sans a priori et d’avoir, sinon inventé, du moins amplifié, le relativisme. Il semble pourtant que ce relativisme se soit arrêté à eux-mêmes et que, s’ils se sont gaussés de l’Eglise catholique, de la transsubstantiation, de la Messe comme sacrifice, de la résurrection des corps, des institutions politiques de leur temps, ils se sont gardés d’étendre leurs sarcasmes à l’Europe, aux arts, aux sciences, aux métiers, aux techniques : en bref, à leur civilisation, dont ils font l’éloge avec passion. Dans son Dictionnaire national ou Dictionnaire universel de la langue française (Garnier, 1856), Louis Nicolas Bescherelle écrit que, dans l’iconographie classique, l’Europe, comme la Poésie, la Musique, l’Histoire, la France, etc. se présentait sous la forme d’une statue : c’est une « femme magnifiquement vêtue, assise sur un trophée d’armes, de livres, de globes, des pinceaux à ses pieds. Elle porte une riche couronne ; d’une main, elle tient un sceptre, de l’autre une corne d’abondance ». Elle est la maîtresse de l’univers, elle le régit, elle y commande, elle le guide. Au milieu du XIXe siècle, la représentation iconique que l’on se faisait de l’Europe confirme ce qu’en disaient un siècle auparavant les auteurs du Dictionnaire de Trévoux et ceux de l’Encyclopédie.

Enfin, ce continent blanc qui porte à son apogée la civilisation humaine est aussi chrétien. C’est ce qui le définit, aussi bien dans le Dictionnaire universel français et latin, vulgairement dit de Trévoux (1771) que dans l’Encyclopédie : « l’Europe est la plus petite des quatre parties du monde; mais elle a sur les autres beaucoup d’autres avantages : le principal est la véritable Religion, qu’elle a mieux conservée, et qu’elle répand, principalement depuis deux siècles, dans les autres parties de l’univers (…) La capitale de l’Europe est Rome » (Trévoux) ; « l’Europe (…) est la plus considérable de toutes (les parties du monde) par son commerce (etc.) et, ce qui est le plus important, par le christianisme, dont la morale bienfaisante ne tend qu’au bonheur de la société. Nous devons à cette religion dans le gouvernement un certain droit politique, et dans la guerre un certain droit des gens que la nature humaine ne saurait assez reconnaître ; en paraissant n’avoir d’objet que la félicité d’une autre vie, elle fait encore notre bonheur dans celle-ci ». Il est possible que la dernière phrase soit ironique, bien que Jaucourt, l’auteur de cet article, ne soit pas ouvertement hostile au christianisme. Quoi qu’il en soit, ironique ou non, elle converge avec l’opinion exprimée dans le Dictionnaire de Trévoux, dont les auteurs sont de fervents catholiques.   

Il est une thèse qui, si elle était exposée aujourd’hui, ferait scandale, à cause de l’utilisation qui en était faite en Allemagne par les sectateurs d’Hitler. C’est l’origine celtique de l’Europe.  « L’Europe, dit-on, s’appela Celtique dans les temps les plus anciens ; ensuite, elle prit le nom d’Europe sur l’origine duquel on varie » (Trévoux) ; « il n’y eut d’abord qu’une seule langue en Europe, la celtique ou la gomarique ; ensuite il y en eut deux, la celtique et la grecque, qui vint de Phénicie et qui produisit la latine. Aujourd’hui il y en a trois : la latine, dont l’italienne, la française et l’espagnole sont des dialectes (…) ; la tudesque, rejeton ou fille de la celtique, et qu’on parle dans l’Allemagne, dans les îles Britanniques, en Suède et en Danemark ; et l’esclavon, qui est la langue de Pologne, de la Moscovie, d’une grande partie de la Turquie, de l’Esclavonie et de presque toute l’Illyrie. Il y a encore quelques langues moins étendues, qui sont le grec, l’albanais, le hongrois, le tartare, le basque, le bas breton, l’irlandais et le laponais » (Trévoux). Les encyclopédistes rappellent aussi les racines celtiques de l’Europe : « l’Europe est appelée celtique dans les temps les plus anciens ».

Blanche, civilisatrice, chrétienne, celtique, tel est le paradigme qui définit l’Europe, du moins selon les auteurs d’encyclopédies du XVIIIe siècle, qu’ils se placent dans la Lumière du Christ ou dans celles de la raison. Deux siècles et demi plus tard, cette Europe-là est oubliée ou tenue comme nulle et non advenue. Entre l’idée que nos prédécesseurs se faisaient de l’Europe et celle que nous nous en faisons, il n’y a pas un fossé, mais un abîme, comme si un séisme (la première guerre mondiale ? la deuxième ? la décolonisation ?) avait jeté la vieille Europe aux oubliettes de la mémoire, pour qu’une toute nouvelle Europe, sans racines ni passé, y soit substituée.

07:45 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : politique, histoire, culture

17 juillet 2009

Remaniement

Dérivé du verbe remanier et écrit remaniement ou remanîment jusqu’en 1878 (« on prononce et plusieurs écrivent remanîment, DAF, 1832-35), ce nom est attesté en 1690 dans le Dictionnaire universel de Furetière, comme un « terme d’imprimerie, qui se dit lorsqu’on réduit les pages de petit en grand ou de grand en petit ». Il entre dans le Dictionnaire de l’Académie française, à partir de la quatrième édition (1762), où il a deux sens, un sens général (« action de remanier ou l’effet de cette action », remaniement d’un toit, d’un pavé) et un sens technique ou plutôt deux sens techniques en imprimerie : « lorsqu’on change des pages composées, de petit en grand, de grand en petit » et « travail que fait le compositeur, quand les changements et les corrections qu’un auteur a faits sur une épreuve, obligent de remanier toutes les lignes d’une page, d’une forme, etc. ». Dans L’Encyclopédie (1751-65, d’Alembert et Diderot éditeurs), le mot a trois sens ou emploi : c’est « l’action de manier une seconde fois » ; « terme de couvreur », c’est « l’ouvrage qu’on fait sur une couverture, lorsqu’on la découvre entièrement, qu’on la latte de neuf, et qu’on la recouvre de la même tuile, et au défaut de l’ancienne, de nouvelle » (ainsi, on apprend qu’au milieu du XVIIIe siècle, le remaniement se paye ordinairement à la toise carrée de 36 pieds de superficie par toise ») ; ce sont les emplois en imprimerie : « remaniement de la composition ou remaniement du papier » (Remanier le papier : « fonction des ouvriers de la presse, c’est, dix ou douze heures après qu’il a été trempé, le remuer, de huit en huit feuilles, en le renversant en tout sens, et passer la main par dessus pour l’étendre et ôter les plis qui se font quelquefois en trempant »). Selon Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), l’éventail des emplois du nom est moins large que celui du verbe : « on dit le remaniement d’un pavé, d’un toit, d’une feuille d’impression ; on pourrait dire en plaisantant : ne maniez pas tant cette étoffe, tous ces maniements et remaniements ne font que la gâter. On pourrait, dans le même style, le dire avec autant de vérité d’un ouvrage d’esprit ». Les lexicographes du XIXe siècle ne relèvent pas de sens nouveau par rapport à ceux de l’édition de 1762 ou de 1798 du DAF, sauf Littré qui ajoute aux deux ou trois sens relevés un sens nouveau, que Féraud tenait pour du style plaisant : « figuré, action de composer de nouveau, de modifier un ouvrage d’esprit » (« le remaniement d’une pièce de théâtre »).

Le premier à étendre l’emploi de ce nom (et du verbe dont il dérive) à la politique est Vallès, qui, en 1865, évoque les « remaniements de cabinet » (comprendre : de « cabinet ministériel » - de fait, en 1864 et 1865, dans les dernières années du Second Empire, le gouvernement de Napoléon III a été remanié à plusieurs reprises), mais il faut attendre 1932-35 pour que les académiciens (DAF, huitième édition) enregistrent ce nouveau sens, dont on voit bien qu’il est dû à l’analogie avec le travail des typographes qui reportent sur les matrices les corrections que les auteurs ont faites sur les épreuves : « action de remanier ou résultat de cette action, remaniement d’un pavage ; figuré, le remaniement du ministère ».

En 1932-35, bien que les remaniements ministériels fussent alors extrêmement fréquents, le sens, qui désigne ces processus familiers aux académiciens comme à tous les citoyens, n’est même pas expliqué. C’est à peine s’il est noté, comme une excroissance métaphorique du remaniement d’un pavage (ou d’un toit) – en réalité, d’un ouvrage à imprimer. Fallait-il que ces faits fussent banals pour que les académiciens les tinssent pour insignifiants ? Ou bien cette prudence est-elle le signe d’une sorte de répulsion que les académiciens éprouvent pour la politique, qui ne sentait pas très bon alors, et de la langue, souvent frelatée, de la politique ? Le fait est que, dans la NLF, ces timidités de vierges effarouchées s’évanouissent. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), remaniement est défini avec tous ses sens, plus nombreux que dans la langue des siècles antérieurs : « action de remanier ; résultat de cette action » (changement, modification, réaménagement ; remaniement d’un jardin, de la Conciergerie) ; « à propos d’un ouvrage de l’esprit, d’une œuvre d’art », remaniement d’un dictionnaire, d’un texte, d’un projet de loi, d’une pièce de théâtre, d’un poème ; « à propos d’un ensemble de personnes, d’un corps constitué », remaniement ministériel ; « construction, action de remanier », remaniement d’un pavage ; « typographie, remaniement d'une page » ; et au figuré, « changement apporté à quelque chose, modification » (remaniement d’un horaire, d’un programme, de la société, des institutions, du caractère français).

M. Fillon, Premier Ministre, a procédé, sans doute sous l’impulsion du Président de la République, en un peu plus de deux ans à plusieurs remaniements de son ou de ses gouvernement(s). Journalistes et commentateurs, enthousiastes (quelques-uns) ou féroces (la plupart), ont cru que les (ou des ?) choses changeaient ou allaient changer ou changeraient. Les naïfs ! Un remaniement ministériel, ce sont des noms écrits sur une feuille, noms de personnes dont certaines changent d’affectation, d’autres disparaissent, d’autres en fin apparaissent au grand jour, mais ce n’est qu’une liste provisoire, qui peut être modifiée à n’importe quel moment, suivant les humeurs de l’auteur de la liste. Naguère, la feuille était imprimée ; il fallait sans cesse la corriger avant de la rendre publique ; aujourd’hui, l’informatique a transformé en jeu d’enfant les remaniements que l’on y apporte.

16 juillet 2009

Contraception

 

 

 

 

 

Le mot, on s’en serait douté, est moderne : anglais ou emprunté de l’anglais tel quel, sans y changer un iota, et éminemment moderne, à la fois par la forme et parce qu’il condense en lui l’épopée de l’Occident épuisé et à bout de souffle aujourd’hui d’avoir si longtemps guerroyé sur tous les fronts. Il est attesté pour la première fois en français en 1934 dans une thèse de doctorat soutenue devant un aréopage de professeurs de la faculté de médecine. En anglais, il est beaucoup plus ancien, ayant été formé en 1886 du préfixe contra (en français « contre », marquant l’hostilité ou l’opposition) et du nom conception (le mot est identique en français). La suppression de la première syllabe du nom, identique à la première syllabe du préfixe, apparente ce mot ainsi formé à un mot-valise. S’il n’avait pas été emprunté de l’anglais et formé suivant les règles morphologiques du français, il aurait été sans doute ou peut-être anti-conception, lequel est attesté depuis quelques décennies, mais ignoré des grands dictionnaires.

Dans Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English (1974), contraception est défini ainsi : “practice, method, of preventing or planning conception”. En anglais, il semble que le mot ait un sens plus large qu’en français. Dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication), la contraception a pour but d’empêcher la conception (to prevent conception), et non pas de « planifier » les naissances (to plan conception) : c’est « l’ensemble de pratiques destinées à empêcher la fécondation de l’ovule lors des rapports sexuels », les académiciens restreignant le mot au domaine de la physiologie, alors qu’il semble être entré depuis près de quarante ans (depuis la légalisation de la vente de la pilule ?) dans la langue courante. C’est aussi la définition qu’en donnent les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « emploi volontaire de moyens ou de techniques (par la femme ou par l’homme) pour empêcher que les rapports sexuels n’entraînent une grossesse ; l’ensemble de ces moyens et de ces techniques ».

A l’exception de cette différence entre l’original anglais et la copie française, qui a un sens plus étroit (mais n’est-ce pas conforme à la caricature de la France : pays rural, étroit, rabougri, petit-bourgeois, ringard, refermé sur lui-même et tout ce que l’on peut énumérer d’autre en matière de moisissure  d’esprit ?), le sens de contraception ne soulève aucune difficulté, parce que, entre autres raisons, chacun sait de quoi il en retourne dans la réalité. En revanche, les exemples qui illustrent ce sens sont des monuments (pas en péril, hélas) du beaufisme (faut-il dire « beaufitude » ?) franchouillard et « de gauche » (évidemment), que l’on croirait extraits, tant ils fleurent la grosse bêtise de toujours, de Bouvard et Pécuchet. Le roman Bouvard et Pécuchet est de Flaubert, aurait ajouté Proust, pastichant Balzac.

Arouet le Jeune ne résiste pas au plaisir de les citer (pour le fun, comme on dit en NLF). D’abord, cet extrait, daté de février 1968 (ah, nostalgie, quand tu nous tiens !), du Nouvel Observateur, le bréviaire socioculturel, qui sort ses Goebbels dès qu’il parle de culture : Tout est fait pour que la contraception apparaisse comme honteuse, culpabilisante. Ou encore, ce chef d’œuvre de la propagande tartuffière : La contraception servira (...) non plus à ne pas avoir d'enfants, mais à en avoir au moment optimum, scripsit Mme Sullerot dans (admirez le titre) « la dimension sociologique de la contraception » ; ou encore cette prédiction inoubliable de Choisir – nouvel avatar de Nostradamus : « quand la femme aura obtenu, grâce à la diffusion de la contraception et à la liberté de l’avortement, une maîtrise de son corps que n’empoigneront plus la crainte ni le remords, elle sera disponible pour d’autres luttes », luttes parmi lesquelles il faut inclure, n’est-ce pas ?, la burqa pour toutes, mais la burqa démocratique et de gauche, évidemment.

 

 

15 juillet 2009

Commotion

 

 

 

Dans les dictionnaires latin français, commotio a deux sens. Au sens propre, il signifie « action d’agiter, ébranlement, secousse » (commotion terrae : tremblement de terre) et, au figuré « émotion, ébranlement des sens, de l’âme » (commotiones animorum, commotio jucundidatis in corpore). Dans l’ancienne langue française, du XIIe au XVIe siècle, commotion, qui en est emprunté, a les mêmes deux sens, propre (« secousse, ébranlement physique » ; commotion du cerveau ; commotion de la mer : « entre autres raisons qui lui donnaient espérance de victoire, était que la violence des vents et la commotion de la mer nous ôteraient l’usage et le service de nos galères », XVIe siècle) et figuré : « ébranlement moral, émotion » ; commotion (du peuple), « soulèvement » (« Méchants, malotrus et oiseux, //Gens de basse condition, // Si s’allièrent avec eux, //Pour faire une commotion »).

Or, pendant deux siècles environ, XVIIe et XVIIIe siècles, le sens du mot se restreint, du moins dans les dictionnaires. Furetière (Dictionnaire universel, 1690) le limite à ses emplois en médecine et dans le commerce des vins : « terme de médecine, qui se dit particulièrement des atteintes que souffre le cerveau » et « on dit aussi que le vin transporté se tourne et se corrompt par une commotion générale des atomes ou petites parties qui composent sa substance ». Les académiciens (1694, 1718, 1740, 1762) ne relèvent que le sens médical (celui de commotion cérébrale, comme on dit encore aujourd’hui) : « terme de médecine ; ébranlement violent ou dans la substance du cerveau ou dans tout le corps, causé par quelque chute ou par quelque coup ». A ce sens (« secousse ou ébranlement de quelque objet ou partie ; commotion du cerveau »), les rédacteurs de l’article commotion de L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot éditeurs, 1751-65) ajoutent l’emploi nouveau qui est fait de ce mot dans les expériences nouvelles sur l’électricité : « (physique) ce mot s’emploie aussi aujourd’hui, en parlant de ce que l’on ressent ou que l’on éprouve en faisant une expérience de l’électricité, qui de là-même a pris le nom d’expérience de la commotion ; elle s’appelle encore le coup foudroyant ».

C’est à partir de 1798 que, peu à peu, les divers sens de commotion, ceux qui sont attestés dans l’ancienne langue française, dont, entre autres sens, commotion du peuple (« soulèvement, émeute »), réapparaissent dans les dictionnaires. Sans doute la commotion révolutionnaire a ouvert les yeux ou ravivé la mémoire des lexicographes : « il se dit aussi de l’agitation excitée dans les esprits » (« cette nouvelle, cet événement causa une grande commotion parmi le peuple », DAF, 1798) ; « secousse violente » (« nous avons eu un tremblement de terre dont la commotion s’est fait sentir jusqu’à tel endroit ; le magasin à poudre sauta, et la commotion fut si violente, que... ») ; « il se dit quelquefois figurément » (« les grandes commotions qui bouleversent les empires ») ; « il se dit aussi de l’agitation excitée dans les esprits » (« cette nouvelle, cet événement causa une grande commotion parmi le peuple », DAF, 1832-35, 1878-79, 1932-35). Les lexicographes savent parfois, non pas tirer des leçons de l’histoire, mais prendre acte de l’histoire. De ce point de vue, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) suit les académiciens et contribue sinon à l’élargissement des sens de commotion, du moins à la réintroduction dans la langue de sens anciens, qui ne sont jamais totalement sortis de l’usage : « ébranlement violent » (« la poudrière sauta, et la commotion fut ressentie très loin » ; « commotion électrique, secousse produite par une décharge électrique » ; « la commotion du cerveau ») et au figuré, « violente émotion morale » (« cette dernière commotion a mis fin à ses jours » ; « commotion politique, troubles violents dans un pays »).

Comme ils le font souvent, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) remettent de l’ordre dans les sens de commotion ; ils classent, ils rangent ; ils ordonnent ; ils mentionnent les domaines d’emploi ; les secousses antérieures en sont effacées. Le mot semble tout neuf. C’est au sens propre une « secousse qui perturbe le fonctionnement normal d’un ensemble organisé » (en pathologie : commotion cérébrale, violente, viscérale ; en physique, secousse provoquée par une décharge électrique ; en parlant d’un phénomène naturel, ébranlement de la terre, de l’air ou de l’eau) et « par analogie, il s’étend aux « domaines de la vie psychique ou sociale » (en parlant d’un être humain : commotion voluptueuse et cruelle ; commotion d’art, de joie, de plaisir ; en parlant d’un ensemble d’humains, changement brusque à l’intérieur d’une société ; soulèvement, révolution : commotion européenne, politique, populaire, religieuse, sociale, universelle). Comme il se doit, les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication) optent pour un classement moins rigide des acceptions. Ils distinguent deux sens propres : « secousse soudaine et violente » et « violent ébranlement de l’organisme », auxquels correspondent des sens figurés : à « secousse », les grandes commotions qui ébranlèrent l’Empire romain ; à « ébranlement de l’organisme », « émotion violente, trouble profond » (il ressentit une commotion si vive qu’il resta cloué sur place).

Quoi qu’il en soit ou quelles qu’en soient les causes, l’important est que les anciens sens soient sortis d’un oubli de deux siècles.

 

13 juillet 2009

Mythologies intellotes 19

 

L’universalité suspecte


De l’universalité dans les dictionnaires

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (éditions publiées entre 1694 et 1835), universalité est glosé par le quasi synonyme généralité, signifiant « le plus grand nombre de » ou « la totalité », comme l’expriment les exemples cités : « généralité, l’universalité des hommes, des sciences, des arts » (première édition, 1694 : les Académiciens ajoutent qu’il « est de peu d’usage ») et « généralité, ce qui renferme les différentes espèces, l'universalité des êtres, des sciences, des arts » (quatrième, cinquième, sixième éditions, 1762, 1798, 1832-35), les Académiciens ajoutant que « c’est aussi un terme de droit, qui signifie totalité : l’universalité des biens ». Dans son Dictionnaire universel (1690), Furetière glose universalité par généralité, terme collectif qui « comprend toutes les choses de même nature », comme quand on dit universalité des biens pour dire « tous les biens d’une succession ». Furetière cite l’exemple de l’Eglise, mais sans préciser en quoi consiste son universalité, l’illustrant d’un exemple qui n’explique pas le sens du mot : « l’universalité de l’Eglise est une marque de la vérité de sa doctrine ».

L’universalité, sur quelque objet qu’elle porte (raison, culture, homme, science, civilisation, droit, démocratie), serait propre à la philosophie des Lumières. Or, L’Encyclopédie (1751-1765), dont d’Alembert et Diderot sont les maîtres d’œuvre et qui est considérée, à juste titre, comme un monument de ces mêmes Lumières, ne comprend pas d’article universalité, ni d’article universalisme, mot qui est attesté pour la première fois en 1823 et relevé à la fin du XIXe siècle seulement (Littré, Dictionnaire de la Langue française, 1863-77). Universalité, en usage depuis le XIVe siècle, ne fait pas partie du vocabulaire des Encyclopédistes. L’universalité prêtée a posteriori aux philosophes du XVIIIe siècle est infirmée par l’absence d’article universalité dans L’Encyclopédie.

En revanche, l’adjectif universel, dans tous les articles de L’Encyclopédie, a le sens de « général », que ce soit dans l’arithmétique universelle (id est l’algèbre), en logique, en physique, en théologie, en médecine, en gnomonique ou dans le droit (charges, donataire, donation, fidéicommis, héritier universels). Qualifiant le nom Eglise, l’adjectif n’a pas pour sens, dans L’Encyclopédie, « qui s’étend partout » ou « dont les valeurs sont partagées par tous les hommes », mais le sens de « qui regroupe toutes les églises ». L’universalité, qu’on infère de cet exemple, n’est que de la généralité : « Eglise universelle, c’est (…) le corps de toutes les églises catholiques, apostoliques et romaines ». Quant à universaliste, « terme d’histoire ecclésiastique », c’est le « nom qu’on a donné parmi les protestants à ceux d’entre leurs théologiens qui soutiennent qu’il y a une grâce universelle et suffisante, offerte à tous les hommes pour opérer leur salut ». Certes, dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, à la différence du nom universalité, l’adjectif universel a un sens moderne, « général, qui s’étend à tout, qui s’étend par tout », qu’illustrent les exemples : « un bien universel, un mal universel, déluge universel, famine, peste, désolation universelle, remède universel : qui s’applique à tous maux, méthode universelle : qui s’applique à tous les cas de même espèce » (éditions de 1694, 1762, 1798, 1832-35). La notion moderne d’universalité est peut-être en germe au XVIIIe siècle dans le sens de l’adjectif universel, mais elle n’a pas de nom qui y soit propre, autre qu’au sens de « généralité ».   

Le sens moderne d’universalité n’est défini dans les dictionnaires qu’à compter de la seconde moitié du XIXe siècle ; d’abord dans le Dictionnaire de la Langue française (Littré, 1863-77) : « caractère de ce qui s’étend à un ensemble de lieux, de temps, d’êtres » ; puis dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : « universalité signifie aussi caractère de ce qui est universel, de ce qui s’étend à un très grand nombre de pays, d’hommes ». Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), le sens moderne d’universalité est exposé en premier : « I. Caractère de ce qui s’étend à tout, de ce qui embrasse tout (universalité d’une vérité, d’une explication, de la méthode scientifique), caractère de ce qui s’étend à la terre entière, de ce qui est répandu partout, caractère de ce qui s’étend à l’ensemble des hommes, de ce qui est commun à tous les hommes (universalité d’une croyance, de la raison : « cette identification fondamentale de la démocratie et de la liberté entraîne une autre conséquence, qui est l’universalité, nécessaire de l’idéal démocratique », Vedel, Droit constitutionnel, 1949) ». Dans ce Trésor, l’ordre dans lequel les sens sont apparus au cours de l’histoire est renversé, au point que le sens moderne efface le sens ancien de « généralité » ou de « totalité », qui, longtemps, a été le seul à être relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française

Le sens moderne est différent du sens classique. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, universalité a, dans les dictionnaires,  le sens de « généralité ». Ce dernier sens suppose un ensemble composé de x unités ou réalités. Généralité désigne la totalité des réalités de cet ensemble. La notion contenue dans universalité, entendu dans un sens moderne, est différente : ce qui prédomine, ce n’est pas la totalité des réalités d’un ensemble, c’est l’expansion dans l’espace d’une réalité donnée. La réalité en question sort de l’ensemble où elle est confinée et s’étend dans le monde. Elle était bornée dans un ensemble, elle s’affranchit de toute limite. Il semble que cette notion, entendue ainsi, ait été introduite dans le nom universalité en même temps que la grande et massive expansion qu’ont connue dans le monde entier, aux XIXe et XXe siècles, les différents pays d’Europe. L’universalité est concomitante de l’uniformisation du monde sous la houlette des pays d’Europe ou de leur appendice américain.

Universalité de la langue française      

Dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, le sens moderne d’universalité est illustré par l’exemple de « l’universalité de la langue française ». C’est aussi le titre de la dissertation que Rivarol a rédigée à l’occasion du concours organisé en 1783 par l’Académie de Berlin : « Qu’est-ce qui a rendu la langue française universelle ? Pourquoi mérite-elle cette prérogative ? Est-il à présumer qu’elle la conserve ? ». Tel qu’il est employé dans le sujet de ce concours, l’adjectif universel semble avoir pour sens « qui est largement répandu » ou « dont l’usage est courant dans toute l’Europe », et cela, conformément à l’un des sens de cet adjectif au XVIIIe siècle : « qui s’étend à tout, qui s’étend par tout » (cf. ci-dessus). Rivarol défend une tout autre thèse que celle qui est suggérée dans le sujet. Il entend universalité dans le sens qui était le sien au XVIIIe siècle (cf. ci-dessus), à savoir « généralité » ou « ce qui renferme les différentes espèces » (l'universalité des êtres, des sciences, des arts) ou, comme le définit Furetière, dans son Dictionnaire universel (1690, cf. ci-dessus), qui « comprend toutes les choses de même nature », et non dans le sens « moderne », défini pour la première fois par Littré, à savoir « caractère de ce qui s’étend à un ensemble de lieux, de temps, d’êtres » (cf. ci-dessus). Le nombre de locuteurs parlant français ou la diffusion du français en France et dans le monde, qui pourraient être des indices fiables de l’universalité prêtée à cette langue, importe peu. Le français est la langue de la « République des lettres » ou « des gens de lettres en général, considérés comme s’ils faisaient un corps » (Dictionnaire de l’Académie française, première édition, 1694). C’est la langue d’une communauté ou d’une corporation. En usent les poètes, les écrivains, les hommes de culture, les amateurs de belles lettres, les savants, quand ils commercent ou conversent entre eux ou quand ils écrivent. Tel est le domaine de la langue française. Il est relativement restreint. C’est pourquoi l’argument de la clarté, qui est souvent interprété comme  le stigmate d’une arrogance impénitente, est si important. L’essence ou la nature du français, selon Rivarol, est la clarté. Ce qui est énoncé en français est clair, ce qui n’est pas énoncé en français n’est pas clair. C’est cette essence ou cette nature qui rend le français apte à être la langue de la République des lettres. La thèse de Rivarol rend compte assez bien de l’état de la culture européenne au XVIIIe siècle.

Or, très vite, l’évolution qui affecte l’Europe à compter de 1780-90 rend caduque la thèse de Rivarol. Déjà en 1760, Herder a publié, à l’occasion du concours annuel de l’Académie de Berlin, un Traité sur l’origine de la langue. Il y soutient la thèse suivant laquelle la langue est l’expression du génie d’un peuple, de ce qu’il a de spécifique et qui fait qu’il est différent des autres peuples. A la fin du XVIIIe siècle, s’épanouit en Allemagne le Sturm und Drang, hostile à l’influence du français dans la culture allemande. C’est aussi dans ces années-là que le terme de littérature « se prend aussi pour l’ensemble des productions littéraires d’une nation, d’un pays » (Dictionnaire de l’Académie française, cinquième édition, 1798) et que, suivi d’un adjectif allemande, anglaise, italienne, française, il commence à supplanter lettres ou belles-lettres : la littérature, ce sont les lettres, conçues ou pensées non pas comme source de beautés (belles-lettres), mais comme l’expression spécifique d’un peuple ou d’une nation. Dès lors, la République des lettres (si tant est qu’elle ait encore une raison d’être) ne peut plus avoir une langue commune, mais une multitude de langues. Transposée dans le monde actuel, la thèse de Rivarol prend son véritable sens. Il existe un univers (on n’ose pas dire république) des affaires, de l’économie, du bizness, du marketing, du management, etc. Il existe un univers de la science, de la connaissance, de la recherche. Les membres de ces « républiques » usent d’une langue commune : l’anglais des Etats-Unis d’Amérique, dont on peut dire qu’elle est universelle, au sens où Rivarol l’entend : elle est d’usage général dans ces communautés. De nombreux théoriciens expliquent cette « universalité » par un argument homologue à celui de Rivarol. L’essence ou la nature de l’anglais est d’être pragmatique, réaliste, exact, précis et d’être apte aux échanges, au commerce, à la communication dans les deux univers de la science et des affaires (on ne fait pas de poésie quand on rédige un contrat). De là, il apparaît nécessaire à beaucoup d’observateurs de publier en anglais les articles scientifiques, même ceux des Annales de l’Institut Pasteur, d’enseigner en anglais l’économie, le management, la physique, même en France, d’exiger que l’anglais soit la langue des colloques savants, même s’ils sont organisés en France et par des institutions nationales, etc. Autrement dit, la signification de la thèse de Rivarol, si elle est extraite de son contexte historique, peut être retournée contre le français. Au moment où les Académiciens de Berlin rédigent le sujet de 1783 (le français est la langue universelle de l’Europe), ils ne savent pas (mais nous, avec le recul et a posteriori, nous le savons) que l’universalité du français, au sens moderne de large diffusion dans le monde, est en train de devenir impossible. En 1763, en signant le traité de Paris, la France a renoncé à sa souveraineté sur les trois-quarts du continent nord-américain et sur l’Inde, ces deux vastes ensembles qui aujourd’hui sont partiellement ou totalement anglophones. De fait, le Traité de Paris a favorisé la diffusion de l’anglais, lequel, en 1763, comptait moins de locuteurs que le français. A peine la thèse de Rivarol (admirable pour x raisons : nostalgie, pertinence, connaissance de la situation réelle de la culture en Europe au XVIIIe siècle) a été exprimée, elle s’est trouvée démentie par la thèse de la langue comme expression du génie d’un peuple ou d’une nation, que même des Français ont faite leur, par la diffusion concurrente et plus rapide de l’anglais qui a éliminé le français dans les zones du monde, qui se sont peuplées très rapidement par l’immigration (Amérique du Nord) ou par la croissance démographique (Inde).

Le seul emploi d’universalité entendu dans le sens moderne que l’on rencontre dans la langue classique est de Bossuet. Il se rapporte au catholicisme : « Jésus-Christ, écrit Bossuet à la fin du XVIIe siècle,  régla la destinée de l’Église sur la terre (qu’on me permette ce mot), en lui promettant une double universalité, l’une dans les lieux, et la seconde dans les temps ». L’universalité dans les lieux est liée à la diffusion de cette Eglise dans le monde. Le sens moderne a été exprimé à propos de l’Eglise catholique : catholicus, dans le latin de l’église, a pour sens, comme en grec, « universel », au sens de qui s’étend à tous les lieux, à tous les temps, à tous les hommes.

Universaliser

Que le nom universalité et le sens moderne d’universel soient ignorés dans L’Encyclopédie est peut-être paradoxal, eu égard à l’idée que nous nous faisons a posteriori des Lumières. Or, il ne faut pas oublier que les Lumières sont d’abord « relativistes ». Elles naissent de la prise de conscience que, en dépit de l’adjectif catholique qui la qualifie, l’Eglise et les dogmes sur lesquels elle est fondée, ne sont pas, dans les faits, universels – au sens que cet adjectif avait déjà aux XVIIe et XVIIIe siècles. Des centaines de millions d’hommes en ignorent tout; des continents entiers ne sont pas touchés par les dogmes chrétiens. De même, au XVIIIe siècle, la langue française pouvait paraître « universelle », dans la mesure où les élites, en Europe, parlaient le français. Il est un penseur qui a pris conscience de la fragilité de cette prétendue universalité : c’est l’abbé Grégoire. Dans son Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française (18 prairial, an deuxième de la République, une et indivisible), il écrit : « la langue française a conquis l’estime de l’Europe et depuis un siècle elle y est classique... Mais cet idiome, admis dans les transactions politiques, usité dans plusieurs villes d’Allemagne, d’Italie, des Pays-Bas, dans une partie du pays de Liège, du Luxembourg, de la Suisse, même dans le Canada et sur les bords du Mississipi, par quelle fatalité est-il encore ignoré d’une très grande partie des Français ? » De fait, il estime que les citoyens qui ignorent le français sont majoritaires en France et que le nombre de ceux qui le parlent couramment n’excède pas six millions de personnes. Même aujourd’hui, l’universalité qui est prêtée à la langue française est relative : elle est parlée par 140 millions d’individus environ, peut-être par 200 millions : soit 3% de la population mondiale. 

Est-ce à dire que l’universalité est une fiction ? Non, bien sûr. Elle émerge après les Lumières. C’est dans le terreau révolutionnaire qu’elle germe. Dans le Discours sur l’universalité de la langue française (1784), dans le Rapport sur les idiomes (1792) et dans le Rapport sur la nécessité (…) d’universaliser l’usage du français en France (1794), ce qui importe aux auteurs, respectivement Rivarol, Barrère, abbé Grégoire, ce n’est pas tant la langue que la France. Rivarol, Barrère, l’abbé Grégoire traitent de la France, de ce qu’elle est, des valeurs qu’elle porterait, de sa mission dans le monde. En 1784, Rivarol limite l’universalité à l’hypothétique république des lettres. Dix ans plus tard, elle est élargie à la société, aux valeurs, au droit, à l’organisation politique. Avant 1789, « la langue française paraissait n’appartenir qu’à certaines classes de la société » ; Barrère veut « en faire la langue des peuples ». Quelques mois plus tard, l’abbé Grégoire publie son enquête portant sur les « patois et les mœurs des gens de la campagne ». La France est la patrie des lumières, du progrès, de la raison, des droits de l’homme et de la liberté. « Si notre idiome, écrit l’abbé Grégoire, a reçu un tel accueil des cours à qui la France monarchique donnait des théâtres, des pompons, des modes et des manières, quel accueil ne doit-il pas se promettre de la part des peuples à qui la France républicaine révèle leurs droits en leur ouvrant la route de la liberté ? » La France a été l’institutrice des noblesses d’Europe, elle se fait l’institutrice des peuples. Ce que les élites d’Europe se réservaient est prodigué à tous les hommes. L’universalité ne tient pas seulement aux droits politiques ; elle est portée par la civilité et les lettres. Pendant tout le XIXe siècle et jusqu’à une date récente, les congrégations catholiques (Jésuites, Assomptionnistes, Maristes, Dominicains, Mère de Dieu, etc.) ont ouvert dans le monde entier des écoles; l’Alliance française, fondée en 1883, la Mission laïque, fondée en 1902, l’Alliance Israélite universelle, fondée en 1860, les ont imitées; puis la République qui a établi des lycées, des centres culturels, des instituts dans la quasi totalité des pays au monde. Là, les élèves y ont appris qu’ils avaient des droits politiques et la voie d’accès à la culture. Jamais la France a été autant universelle que pendant ce siècle-là, même dans le sport, où, pourtant, ses sportifs n’ont guère brillé. Des épreuves qui sont réellement universelles, tels les Jeux Olympiques et la Coupe du monde de football, n’auraient peut-être jamais existé, sans les deux Français, Pierre de Coubertin et Jules Rimet, qui les ont conçues et mises en place.

Mots français universels

Il est un moyen plus sûr que l’auto-célébration, qui n’est rien d’autre que la méthode Coué, pour évaluer en quoi consiste l’universalité française : c’est la langue ou, pour dire les choses avec plus d’exactitude, les mots spécifiquement français, fabriqués par les Français dans les années où germe la notion moderne d’universalité, et en usage dans la plupart des langues du monde : ce sont bureaucratie, terrorisme, nationalisme

Bureaucratie a été fabriqué par l’économiste Vincent de Gournay (1712-1759). C’est ce qu’affirme Melchior Grimm dans sa Correspondance littéraire : « Gournay faisait des bureaux une quatrième ou cinquième forme de gouvernement sous le titre de bureaucratie » et « le véritable esprit des lois en France est cette bureaucratie dont feu M. de Gournay se plaignait tant ». Le mot bureaucrate est attesté en 1792, puis en 1797, pendant la Révolution. C’est Littré qui, le premier, relève bureaucrate, au sens de « homme puissant dans les bureaux ou même simple employé dans les bureaux », précisant que ce mot « ne se dit guère que par ironie et en mauvaise part ». Bureaucratie est enregistré pour la première fois dans l’édition révolutionnaire (1798) du Dictionnaire de l’Académie française, avec un sens restreint par rapport au sens qu’y donnait Gournay. Ce n’est plus une « forme de gouvernement », ni « le véritable esprit des lois en France », mais un phénomène propre à l’administration, à savoir le « pouvoir des chefs et commis de bureau ». Aux XIXe et XXe siècles, ce mot français, bien français, spécifiquement français, conquiert le monde. Il est en usage dans quasiment toutes les langues du monde : aussi bien dans les langues romanes (italien, espagnol, portugais) que dans les langues germaniques (néerlandais, allemand, anglais). Il est aussi en usage en russe et en turc, etc. C’est sans doute le mot français le plus universellement répandu.

Ce que la France révolutionnaire a exporté dans le monde, ce ne sont pas d’abord les droits de l’homme, mais la bureaucratie et, après 1794, le terrorisme, puis, après 1798, le nationalisme. 

Terrorisme, terroristes, terroriser sont des mots français, bien français hélas, trop français même. Ils ont été fabriqués en France en 1794 pour désigner un mode de gouvernement dans lequel la police, l’armée, la justice, l’Etat sont utilisés, non pas pour défendre les citoyens, mais pour les forcer à adhérer à une politique contraire à leurs intérêts. C’est de France qu’ils ont été diffusés dans le monde. Emile Littré, dans le Dictionnaire de la langue française, publié dans la seconde moitié du XIXe siècle, fait suivre terrorisme de la seule acception suivante, « système de la terreur, pendant la Révolution française ». De même un « terroriste » ne pose pas de bombe, il est un « partisan » ou un « agent du système de la terreur ». Le verbe terroriser est relevé avec la seule signification de « établir le régime de la terreur » ou de « soumettre au régime de la terreur ». Du français, ce mot est passé dans les langues romanes (espagnol, italien, portugais), dans les langues germaniques (anglais, allemand), en russe et en turc. Il est aussi universellement répandu que bureaucratie.

Le terrorisme consiste donc, de la part de gouvernants de hasard ou de rencontre issus d’un coup d’Etat, à utiliser la force publique, la police, l’armée, les milices, la justice, non pas pour faire appliquer la loi, mais pour terrifier les citoyens et les forcer à adhérer, fût-ce en apparence, à une politique. Cette réalité est ancrée dans l’histoire de France et aussi dans celle d’URSS, quand Lénine, après avoir réussi son coup d’Etat, n’a pas eu d’autre moyen pour se maintenir au pouvoir que de terroriser les Russes et les ressortissants des colonies de l’empire russe. A leur tour, Trotski, Staline, Mao, Pol Pot, Hitler, etc. ont imité Lénine, il l’ont même dépassé, à la fois parce que leur système terroriste a duré plus longtemps et parce qu’il a été plus brutal et plus cruel, n’épargnant ni les enfants, ni les étrangers, ni les femmes, ni les vieillards.

En 1798, l’abbé Barruel, qui était hostile aux Jacobins, forme le nom nationalisme, afin de désigner un phénomène dont il a été le témoin pendant les années révolutionnaires : « l’exaltation du sentiment national ». C’est un mixte de « chauvinisme » et de « xénophobie ». Pour lui, le nom est péjoratif. Cela n’empêche pas qu’il soit entré dans l’usage d’innombrables langues dans le monde et soit devenu ainsi universel. Comme bureaucratie et terrorisme, il est entendu au XIXe siècle dans un sens affaibli ou dans un sens positif. En 1834, il est attesté chez Lamartine. Il ne désigne plus une exaltation chauvine, mais un sentiment noble. En 1865, il est employé dans le sens positif « d’aspiration à l’indépendance politique et économique d’une nation opprimée » (Larousse du XIXe siècle). Littré ne consacre aucun article à nationalisme, bien que ce mot soit attesté pour la première fois près de trois-quarts de siècle avant qu’ait été publié le Dictionnaire de la langue française. Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), l’article consacré à nationalisme est long. Le sens varie suivant les lieux et les moments ; tantôt il est favorable, tantôt défavorable. La même « exaltation du sentiment national » est un crime ou une noble inspiration.

Sens affaibli

A partir de la sixième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1832-35), le sens de bureaucratie s’affaiblit. Les Académiciens tentent d’atténuer la portée du phénomène que désigne ce nom. Ce n’est plus le quatrième pouvoir omnipotent et qui échappe au suffrage des citoyens, ni une forme singulière de gouvernement, mais une dérive qui touche les administrations, comme l’attestent cette remarque : « ce mot nouveau ne s’emploie guère que dans la conversation pour exprimer l’influence abusive des commis dans l’administration » ou cette autre définition (huitième édition, 1932-35) : « il s’emploie surtout, familièrement, pour exprimer l’influence abusive des employés de divers grades dans l’administration ». Ce n’est plus le nouvel esprit des lois, mais le pouvoir abusif de subordonnés aigris et auquel il serait aisé, si l’on s’en donnait les moyens, de mettre fin. Ces définitions affaiblies sont à des années lumières de la conception que Gournay se faisait de la bureaucratie. A l’opposé des Académiciens, Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877), reprend, tout en bornant aux seules entreprises son domaine, la conception de Gournay : « néologisme très peu correct (il est formé d’un mot français et d’un élément grec) rendu nécessaire par l’influence de plus en plus générale que les bureaux, dans toutes les administrations, exercent sur toutes les entreprises ». Cette conception politique est complétée par le rappel de la définition affaiblie du Dictionnaire de l’Académie française : « influence abusive des commis dans l’administration ».

Alors que les Académiciens font de la bureaucratie un apanage de petits sous-chefs de bureau, les auteurs français modernes, cités dans le Trésor de la Langue française, l’éloignent de France. Elle n’est plus spécifique du pays de Montesquieu qui a formulé la théorie de la séparation des pouvoirs, dans lesquels il n’inclut pas la bureaucratie, elle serait propre à la Russie éternelle : « Trotski abattu, le champ s’était trouvé libre devant la bureaucratie que Staline incarnait : la bureaucratie, c’est-à-dire la Russie éternelle » (Mauriac, 1959), alors que, en Russie du XVIIe au XIXe siècle, les fonctionnaires n’étaient pas plus nombreux ou puissants qu’en France ; elle serait propre à l’Allemagne (« la diète est un bureau d’affaires pour la bureaucratie allemande ; c’est à peine et de fort loin un corps politique », Gobineau, 1854), ou encore, par anachronisme, à la France d’ancien régime, alors que le mot n’avait pas été inventé (« et alors, on refit des machines administratives, analogues à celles du vieil empire romain, bureaucratie à la Colbert, armées à la Louvois », Michelet, 1846). Le seul écrivain qui fasse de la bureaucratie une spécificité de la France, le pays qui l’a inventée, est Péguy, mais il la limite aux intellectuels : « les hommes de la Ligue des Droits de l’Homme trahissant (...) par une trahison morose et sournoise (...) essayant de tout soumettre aux oppressions plates de la plus obtuse bureaucratie intellectuelle » (1913). En fait, il faut attendre la neuvième édition, en cours de publication du Dictionnaire de l’Académie française, pour lire, un peu comme chez Littré, une définition juste de bureaucratie. Terme péjoratif, c’est le « pouvoir abusif des bureaux qui se manifeste par l’anonymat, la concentration et le formalisme réglementaire » ; c’est aussi le « corps de fonctionnaires hiérarchisé, souvent considéré comme pesant, lent et routinier » ; c’est surtout dans bureaucratie d’État, le « corps de fonctionnaires qui s’assure la maîtrise d’un pouvoir politique centralisé et finit par former une classe dominante ».

Comme dans le cas de bureaucratie, le sens premier et véritable de terrorisme s’est affaibli ou a été volontairement affaibli par aveuglement ou pour ne pas regarder en face les réalités sinistres qu’il désignait. C’est par abus que terrorisme, terroristes, terroriser ont servi à désigner à la fin du XIXe siècle les anarchistes qui lançaient des bombes dans la foule ou, dans les années 1980, les fous furieux d’Action directe. Ces tueurs ont peut-être terrifié des citoyens, ils n’ont terrorisé personne. Comme ils avaient tué quelques innocents, ils auraient été capables d’en sacrifier des milliers ou des millions si, accédant au pouvoir, ils avaient commandé à la police, à la milice, à l’armée et à la justice. Ils étaient terroristes en puissance ou en intention, non dans les crimes qu’ils ont commis. C’est par anticipation qu’ils ont été qualifiés de terroristes. Il est tout aussi faux d’appliquer ces mots aux musulmans qui posent des bombes ou jettent une voiture pleine d’explosifs dans la foule, ici ou là, que d’en qualifier Ravachol. Nommer les musulmans terroristes est impropre, parce que ces gens sont étrangers à l’histoire de France ou au communisme. Les accuser de gouverner par la terreur, à la manière de Pol Pot ou de Lénine, est une marque d’ethnocentrisme culturel. Leur singularité est effacée ; ils sont ramenés à ce que nous sommes ou à ce que certains d’entre nous ont fait jadis en Europe. Sans doute, l’histoire de l’islam est, plus que l’histoire de France, remplie de tyrans fous furieux qui ont terrorisé les peuples soumis. Pendant deux siècles ou plus, en Egypte, les Mamelouks circassiens ont tranché plus de têtes innocentes que Robespierre et ont terrorisé pendant plus longtemps que Lénine ou Staline ou Pol Pot ou Mao ou Kim Il Sung les populations qu’ils avaient mises aux fers. Mais rien n’est plus faux ou trompeur que de nommer l’Autre par des mots qui ne sont pas les siens, d’autant plus qu’en Europe, pour le moment du moins, les musulmans ne commandent ni à la police, ni à l’armée, ni à la justice. Ils ne disposent pas des moyens de répression légaux pour imposer la terreur. En bref, aucun d’eux n’est un terroriste. Les désigner par des mots inadéquats et faux, c’est s’exposer à ne pas comprendre ce qu’ils font ou sont.

Au sujet de nationalisme, ce troisième fleuron de la France, les auteurs du Trésor de la Langue française, en dépit de leur objectivité affichée, prennent parti. Il n’est de jugement que tranché : le moyen terme est inconcevable. Il n’y a pas de dégradés entre le blanc et le noir. Ou bien le nationalisme est le « courant de pensée, après la Révolution française, fondé sur la sauvegarde des intérêts nationaux et l’exaltation de certaines valeurs nationales » ; ou bien il « exalte les caractères propres, les valeurs traditionnelles d’une nation considérée comme supérieure aux autres et qui s’accompagne de xénophobie et / ou de racisme et d’une volonté d’isolement économique et culturel ». C’est le progrès ou la régression, la marche en avant ou le retour en arrière, le moderne ou l’archaïque, le jacobinisme ou l’extrême droite. Les citations qui illustrent ces acceptions sont tirées d’ouvrages écrits par des marxistes qui, s’ils avaient été soviétiques, auraient envoyé sans hésiter les résistants polonais, baltes, ouzbeks, ukrainiens, etc. au Goulag : « dans son premier sens le nationalisme est (...) marqué dans un sens révolutionnaire et se confond avec la conscience nationale révolutionnaire (encore convient-il de noter que la référence nationale sert de justificatif dans la phase d'expansion territoriale et de conquête, pendant la Révolution elle-même) » et « le nationalisme organisé en partis politiques tend (...) à exprimer des politiques de droite, à justifier la remise en cause des acquis républicains (...) et, plus largement, à justifier idéologiquement la politique d’expansion de l’impérialisme français (le nationalisme s’articule alors aux idéologies élaborées dans le cadre de la politique d’État) ». Le seul nationalisme qui trouve grâce aux yeux des auteurs du Trésor de la langue française est celui des pays du tiers-monde, bien que, dans ces pays, la prise du pouvoir par les nationalistes se fût accompagnée d’une épuration ethnique et de l’expulsion, par la menace ou violemment, de ceux qui n’étaient pas conformes à l’idée ethnique que ces nationalistes se faisaient de leurs concitoyens.

En France, ont été inventées à la fin du XVIIIe siècle deux formes de gouvernement et une idéologie. Pour les désigner, des mots ont été fabriqués : les formes de gouvernement sont la bureaucratie et le terrorisme ; l’idéologie, le nationalisme. Les mots qui les désignent ont été empruntés par d’innombrables autres langues : indices d’un succès indéniable. Devenus universels, ils sont d’une universalité tangible, effective, attestée, plus réelle, plus éloquente aussi que celle, hypothétique, des valeurs, des droits de l’homme, de la démocratie. Le régime politique, nommé république, a été adopté dans de nombreux pays, parfois à l’imitation de la France ; il a parfois été monstrueux; il l’est encore dans quelques pays. Il est communément admis et répété que l’universalité française ou de la France est quelque chose de beau, de bon, de généreux, de bien, de souhaitable. Sans doute ou peut-être. Mais si elle n’est que ce qu’en disent les mots effrayants de bureaucratie, terrorisme, nationalisme, il serait préférable qu’elle restât confinée, elle et tout ce qu’elle véhicule, langue, valeurs, principes, croyances, à l’intérieur du territoire français, plutôt qu’elle ne soit diffusée à l’étranger comme une panacée ou comme un modèle.      

06 juillet 2009

Caïd

 

 

 

La langue arabe et de l’islam a transmis au français des joyaux sans prix qui, de toute évidence, attestent une très haute et très brillante civilisation, tels matraque, séide, ramdam, brêle, djihad, niqab, hidjab, charia, burqa, dhimmi, raïs, etc., mots qui expriment tous la force brutale, des pulsions de mort, la servilité des femmes, l’exaltation virile de petits chefaillons. Caïd est de ceux-là. En arabe, c’est qa’id, qui a pour sens (évidemment) « chef ». Il est attesté au XIIIe siècle sous les formes auquaïse et caïte, « chef militaire, haut fonctionnaire musulman », emprunté de l’arabe par l’intermédiaire de l’espagnol alcaide, « commandant d’une forteresse ».

Le mot est dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77), où il est tenu pour spécifique de réalités propres aux pays arabes : « titre, dans les États barbaresques, des gouverneurs de provinces ou de villes, des chefs militaires ». Dans le Dictionnaire de l’Académie française, où il entre à compter de la septième édition (1878-79), il désigne une réalité propre aux arabes, qui n’a pas d’existence en France ou en Europe : « il se dit chez les Arabes d’un gouverneur de province ou de ville, d’un chef militaire » (1879) ; « gouverneur de province ou de ville chez les Arabes » (1932-35). Dans les dictionnaires plus récents, la définition s’affine : la fonction ou le titre de caïd est ou serait limité(e) à l’Afrique du Nord. Il n’y aurait pas de caïd au Levant ou, pour en employer les mots bien pensants, au Machrek ! Pour les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), c’est « en Afrique du Nord, un notable qui cumule des fonctions administratives, judiciaires, financières » et / ou un « chef de tribu(s) » et, selon les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication), c’est, « dans les pays d’Afrique du Nord, un chef de tribu ayant des attributions militaires, fiscales et judiciaires ». Le caïd ne se contente pas d’être chef, il faut qu’il soit chef en tout et que rien, pas même un kopeck ou un hidjab de femme, ne puisse lui échapper.

Une réalité qui atteste de si hautes valeurs morales, humaines ou politiques a fasciné les Français, surtout les mauvais esprits et les mal pensants, qui ont importé ce mot, en même temps que les ressortissants d’Afrique du Nord établissaient en France des colonies, pour désigner un personnage important, mauvais garçon ou chef de bande. Les rédacteurs du Trésor de la langue française le mentionnent, au sens de chef et de personnage important de la société (synonymes ponte, huile), comme argotique (ainsi dans les emplois les caïds du milieu, les caïds du marché noir, un gros caïd de la S.N.C.F.). Les académiciens (neuvième édition) distinguent l’emploi populaire (« personne jouissant d’une grande autorité, figure remarquable dans un milieu déterminé », un caïd de l'industrie) de l’emploi argotique (« chef de bande » ; un caïd de la drogue, de la prostitution ; se prendre pour un caïd, jouer les caïds), lequel est mentionné comme populaire ou familier dans le TLF : « homme qui s’impose avec dureté » : faire son caïd.

Voilà comment ce monument de la culture arabo-islamique a colonisé la nouvelle langue française, et surtout dans la langue des « banlieues », où prospèrent les caïds de toute taille, petits et grands. Cela ne serait rien si, à ce nom arabe qa’id, « chef », n’était pas lié cet autre nom, qui en est dérivé, al qa’ida, le quartier général, le QG, la base où règne(nt) un ou des caïds, petits et grands et mêmes très grands, caïds de caïds, divers et barbus, djellabaïsés et enturbannés, dont la très haute culture, importée de là-bas, fait la « diversité » de la France nouvelle.

 

 

 

05 juillet 2009

Communauté

Emprunté du latin communitas et attesté dès le XIIe siècle sous les formes communité, comunalte, communetei, communeteit, conmuneté, comuneté, communité, communteit, commugnité, cumenité, kemunité, quemuneté, comonteit, ce mot, dont les sens sont « ensemble de personnes », « biens qui sont la propriété commune des deux époux », « ensemble de religieux vivant ensemble et observant une règle commune », « état, caractère de ce qui est commun », a, dans l’ancienne langue française, des emplois innombrables et variés, qui offrent, quand on les lit, une représentation assez réaliste de ce que fut l’ancienne France, la France féodale, puis d’Ancien Régime. Citons-en quelques-uns : « Et soit entre eux communité // De tous leurs biens en charité » ; « Ai fait communitei au maître et aux frères de la chevalerie du Temple de tout ce que j’ai » (1257) ; « Et je, Valerans, sire de Monjoie et de Marville, ai fait à l’abbesse et aux dames devant dites cette communteit et ces convenances, et les ai priées à tenir fermement » ; « Pour ce se mit le roi en la communeté des gens du royaume de Jérusalem » ; « Comme en riens depuis ne soit amoindri l’état de la couronne de France, ne la richesse de la communité » ; « L'un, ni l'autre prince ne pourrait faire traité, ni alliance avec aucun autre prince, potentat, ou communauté, sans le su, et associement l'un de l'autre » ; « La Cène devait être proposée et distribuée en publique congrégation de l'Eglise pour nous instruire de la communion, par laquelle nous sommes tous conjoints ensemble à Jésus-Christ. Le sacrifice de la Messe rompt et détruit ceste communité » ; etc.  

Dans les anciens dictionnaires, ces sens sont exposés ; dans le Dictionnaire français des mots et des choses (1680, Richelet) : « le corps des habitants de quelque bourg, de quelque village » ; « tout le corps des gens de quelque métier » ; « le corps des Religieux, des Religieuses » ; « communauté de mariage, ce qui est commun entre le mari et la femme » ; « communauté de biens, composée de tout ce qui est mobilier du bien des mariés au temps de leur mariage, et de ce qu’ils acquièrent ensemble à moins que par le contrat de mariage ce que chacun des mariés aura de mobilier n’ait été stipulé propre » ; dans le Dictionnaire universel (1690, Furetière) : « société d’hommes qui habitent en un même lieu » ; « lieux pieux fondés pour entretenir et faire vivre plusieurs personnes sous un certain genre de vie régulière, ou séculière : tels sont les couvents, abbayes, prieurés conventuels, les séminaires, hospices, et toutes sortes de maisons religieuses » ; « ceux qui s’assemblent volontairement pour desservir une cure, ou vaquer aux exercices de piété » ; « hôpitaux, collèges, confréries et autres lieux semblables qui possèdent des biens en commun, pour divers usages utiles au public, soit pour les infirmes, soit pour les pauvres, les étudiants, etc. » ; « société de plusieurs corps établis par lettres patentes ou par autorité de la justice ou de la police, et pour faire observer la règle et la discipline de la profession » ; « le mot se dit encore de quelques particuliers qui ont mis leurs biens ensemble, soit pour négocier, soit pour vivre plus paisiblement, ou bien qui possèdent ou qui ont à partager des biens en commun » ; « la société de biens qui sont communs entre le mari et la femme » ; dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1718, 1740, 1762, 1798) : « société de plusieurs personnes qui vivent ensemble ; et en ce sens on peut dire que les villes sont de grandes communautés » ; « il se prend ordinairement et plus particulièrement pour certaines compagnies, soit de séculiers, soit d’ecclésiastiques qui vivent entre eux selon certains statuts, coutumes, usages, règles, etc. » ; « les habitants d’un lieu, d’un bourg, etc. considérés en commun » ; « société de biens, entre deux ou plusieurs personnes »…

La lecture de ces articles et des exemples qui illustrent les différentes acceptions ressuscite tout un monde disparu, comme celui qu’évoque indirectement Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) « Société de plusieurs personnes qui vivent ensemble sous certaines règles ; une communauté de prêtres, de religieux, de religieuses, d’hommes, de filles, etc. entrer dans une communauté, être d’une communauté, vivre en communauté » ; « il se dit de certains corps laïques : la communauté des procureurs, notaires, du corps des habitants des villes, bourgs et villages » ; « société de biens entre deux ou plusieurs personnes ».

A partir de 1789, les communautés ont été pour la plupart d’entre elles abolies ou démantelées, sous le prétexte qu’elles auraient pu s’interposer entre les citoyens et le corps politique qu’ils formaient, la nation, et enrayer ainsi l’ordre nouveau. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) prend acte de l’existence de ce nouvel ordre politique, négativement en quelque sorte, en renvoyant dans un passé révolu les communautés : « autrefois, corps des habitants d’une ville, d’un bourg, d’un village ; autrefois, corporation ». Ont survécu, mais affaiblies, à ce cataclysme, les communautés religieuses, mais l’on sait ce qu’il advient d’elles dans la France moderne, où elles ne sont plus que des ombres. Les seuls emplois anciens qui soient courants dans la NLF est le sens général : « état de ce qui est commun » (communauté de sentiments, de biens et de maux) et le sens juridique : « il se dit de la société de biens entre conjoints ».

Il est un régime qui a tenté de ressusciter les communautés en en faisant le socle d’un ordre nouveau : c’est l’Etat français, à Vichy, de juillet 1940 à août 1944. L’article 5 de la Loi constitutionnelle du 10 juillet 1940 stipule ceci : « L’Etat reconnaît les droits des communautés spirituelles, familiales, professionnelles et territoriales au sein desquelles l’homme prend le sens de sa responsabilité sociale et trouve appui pour la défense de ses libertés ». On croirait lire un dictionnaire d’ancien français (XIIe-XVe siècles). Très étrangement, ce sont les gauchistes soi-disant libertaires qui ont, moins de trente ans après la Libération, tenté de renouer avec l’esprit de la loi du 10 juillet 1940, en fondant des communautés champêtres ou écolos partout où ils le pouvaient et là où ils trouvaient des gogos pour s’associer à eux, sous le prétexte que la terre, elle, ne ment pas, communautés en Ardèche, en Ariège, dans les Basses et Hautes-Alpes ; communautés de pseudo ouvriers, mais vrais agitateurs établis en usine (chez Renault, Peugeot, Simca, Citroën ou ailleurs) ; communautés sexuelles (individus partageant les mêmes « orientations »  et préférant le Même à l’Autre) ; communautés de profs à la dérive ou de squatters shootés ; etc. Tout cela ne serait que ridules à la surface de la République, s’il n’y avait pas les colonies islamiques établies depuis une trentaine d’années sur le sol de la France et qui, convaincues de leur supériorité raciale et religieuse absolue, constituent, par détestation du pays d’accueil, des communautés, ayant leurs codes, règles et lois propres, à la fois embryons et socles de la future oumma d’Occident qui a vocation à s’agréger à la grande oumma islamique. Pétainisme, gauchisme, islam, c’est ce qui sous-tend depuis un peu plus d’un demi-siècle le nouvel ordre politique de la France. Tout ça ne sent pas très bon, certes, mais les citoyens sont condamnés à s’accommoder de ces bruits et odeurs, à moins de chercher refuge sous des cieux plus cléments. Sans doute faudrait-il, pour les désigner de façon adéquate, ne plus les appeler communautés, car elles n’ont rien en commun, sinon ce nom faux, avec les anciennes communautés qui font fait la France.

04 juillet 2009

Pointille

De ce nom, emprunté de l’italien puntiglio (« point de détail auquel s’attache celui qui est obsédé par son honneur ; obstination »), attesté au milieu du XVIe siècle sous les formes punctile, poinctille, pontille, et dont sont dérivés le verbe pointiller (« chicaner », aujourd’hui tenu pour vieilli par les rédacteurs du Trésor de la langue française, 1971-94) et l’adjectif pointilleux (le seul de ces trois mots qui soit d’un usage courant de nos jours), Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) regrette que « l’Académie l’a rayé, à tort, de son dictionnaire » (en fait, il figure dans les éditions de 1694, 1718, 1740 et 1879, ressuscité sans doute par Littré, et il disparait de celles de 1762, 1798, 1832-35, 1932-35) et il juge que « l’on peut très bien (en) user », puisqu’il « a été employé par de bons auteurs » et qu’on « l’entend encore dans la conversation ».

Dans la langue des XVIe et XVIIe siècles, il a pour seul sens « chose vaine et légère qui n’a point de solidité » (Furetière, Dictionnaire universel, 1690) et « vaine subtilité » (Richelet, Dictionnaire français des mots et des choses, 1680). C’est dans ce sens qu’il est employé par Montaigne (« il faut, à la mode d’une information judiciaire, confronter les témoins et recevoir les objets sur la preuve des pointilles de chaque accident »), Etienne Pasquier (« je ne vous ramenteray en ce lieu la noblesse de notre France, qui sur une pointille d’honneur fait état de perdre la vie »), Brantôme (« c’était le capitaine du monde qui entendait mieux les querelles et leurs pointilles, et qui savait les mieux vider et démêler »), Du Vair (« cela était bon au premier âge de la jurisprudence romaine, pleine de pointilles et de finesses, de formules scrupuleuses, de paroles mystérieuses »)… Cotgrave (Dictionarie of French and English Tongues, 1611) glose pointille par ces mots anglais : a prickle, or prickle; a little nice point; the smallest, or slightest matter that may be.

Un des deux exemples cités par Furetière pour illustrer les emplois de pointille, à savoir « la chicane consiste en pointilles », laisse entrevoir le développement par métonymie d’un second sens, le seul que les académiciens relèvent en 1694 (« contestation, dispute sur un sujet fort léger, de rien, etc. L’affaire ne roule que sur une pointille ; ce sont des pointilles perpétuelles ») et qui, dans les deux éditions suivantes (1718, 1740), complète le premier sens : « sujet très léger, chose de néant » et « contestation, dispute sur un sujet fort léger, sur un sujet de rien, etc. » Cette évolution sémantique n’a rien d’étonnant : les pointilles ne se réglant plus par des duels, elles ont été portées devant les tribunaux. La mort pouvait en résulter ; la ruine a été la nouvelle issue. Pourtant, le mot disparait du Dictionnaire de l’Académie française pendant plus d’un siècle. Barré le réintroduit dans le Complément de 1842, où il n’a que le premier sens, celui qu’y donne Furetière, l’emploi du passé composé dans la définition laissant entendre qu’il serait sorti de l’usage : « il s’est dit d’une vaine subtilité, d’un motif futile ». A la différence de Barré, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ne relève que le second sens : « contestation, dispute sur un sujet fort léger », qu’il illustre d’extraits d’écrivains du XVIIe siècle, dans lesquels pointille a, semble-t-il, plutôt le sens de « chose légère et vaine » que de « contestation » ou de « chicane » ; ainsi Retz (« il y a autant de faiblesse que d’imprudence à sacrifier les grands et solides intérêts à des pointilles de gloire »), Colbert (« à l’égard de la signature que vous voulez donner à vos commis par la raison que vous ne pouvez signer avec un commissaire particulier, je ne suis pas de votre avis, parce que ces pointilles d’honneur ne me semblent pas convenir au bien du service »), Bossuet (c’est une pointille indigne de théologiens de contester la réserve de la communion pour les malades, puisqu’on demeure d’accord de celle qu’on en faisait durant la santé »), Saint-Simon (« les vétilles, les pointilles de toute espèce d’exactitude et de précision faisaient moins aimer Maupertuis »). Dans le Trésor de la langue française (1971-94), il est précédé de la mention vieux, mais il est suivi des deux sens qu’il a eus dans l’ancienne langue française : « chose, sujet léger ou de peu d’importance » et « dispute, chicane sur des bagatelles » ; les exemples étant tirés de la septième édition (1878-79) du Dictionnaire de l’Académie française.

03 juillet 2009

Ergoter



Ce verbe, dérivé du mot latin ergo, est attesté dès le XIIIe siècle, qui a été, en France, le grand siècle de l’Université de Paris. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en explique l’étymologie, en se référant aux hypothèses de l’érudit du XVIIe siècle, Gilles Ménage, rendu célèbre par Molière (il serait le Vadius des Femmes savantes) : « d’après Ménage, approuvé par Diez, (ergoter a pour étymologie) ergo, « donc », à cause que ce mot revenait sans cesse dans les disputes scolastiques ».

Dans tous les emplois, le sens en est défavorable : « péjoratif », précisent les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), et cela dès la première attestation. En fait, les anciens usagers de la langue ont tenté, en dérivant ergoter du mot latin ergo, de saisir l’essence, sinon de l’université, du moins de la dispute ou du débat universitaire. C’est « quereller » (XIIIe siècle) et « chicaner par des raisonnements captieux » ou « trouver à redire » (XVIe siècle : « on eut de la peine à faire taire deux simples femmes qui ergotaient l’une contre l’autre ». Nicot (Le Thresor de la langue francoyse, 1606) exprime clairement dans la définition qu’il en donne le mépris attaché, non pas à ce verbe, mais au procès que ce verbe désigne : « aucuns le tirent de cette diction illative ergo, qui est usitée au sceller d’un argument, et ne lui donnent signification propre aucune, ains (mais) métaphorique sans plus, pour débattre et escrimer ». La définition du Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1718, 1740, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35) va dans le même sens : « pointiller (id est chicaner), contester mal à propos et avec importunité, chicaner dans la dispute » (exemple : « il est importun, il ne fait qu’ergoter ») et « il signifie figurément trouver à redire à tout » (il ergote sur toutes choses). Le verbe, est-il précisé dans plusieurs éditions, « est familier ». Celle de la neuvième édition (en cours de publication) exprime plus explicitement encore le mépris dans lequel est tenu le fait d’ergoter : « discuter longuement sur des futilités, des vétilles ; contester, chicaner sans cesse au cours d’une discussion ». Il en va de même dans le Trésor de la langue française : « contredire quelqu’un avec une obstination lassante sur des minuties en lui opposant des arguments excessivement subtils et captieux ».

Les dérivés de ce verbe, que ce soit le verbe, plus péjoratif encore, ergotiller ou les noms ergotage, ergoterie, ergotement, ergotisation, ergotisme, ergoterie, attestent, s’il en était besoin, le peu de cas que fait la langue des réalités que l’on appelait jadis dans l’Université dispute et que l’on nomme aujourd’hui débat, lesquelles sont trop souvent les seules à illustrer la vie de l’esprit dans les universités de France.  

02 juillet 2009

Grève


Dans les dictionnaires anciens, le nom grève a deux sens : « lieu uni et plat rempli de gravier, le long de la mer ou d’une grande rivière » (exemple : la mer jette ses immondices sur la grève) et « place publique à Paris, que l’on nomme la Grève, parce qu’elle est le long du bord de la Seine » (exemples : on fait les exécutions en grève ; un tel fut décapite en grève, en place de grève), aussi bien dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1762, 1798, 1832-35) que chez Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1787-1788 : « plage unie et sablonneuse », « à Paris, place publique, où l’on fait les exécutions ») ou même chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « terrain uni et sablonneux le long de la mer ou d’une grande rivière » ; « place de Paris sur le bord de la Seine, à côté de l’hôtel de ville, où se faisaient les exécutions juridiques »), qui cite un extrait éloquent de Scarron (XVIIe siècle) : « Bien que les spectacles de la Grève ne soient pas de fort belles choses à mander à une personne de votre qualité, je vous dirai pourtant par pure stérilité de nouvelles, que l’on pend et roue ici tous les jours de la semaine ».

C’est chez Littré (1863-77) qu’apparaît pour la première fois le sens moderne, Littré prenant le soin d’expliquer comment le mot, signifiant « plage unie et sablonneuse », a pu désigner la cessation du travail ouvrier : Faire grève, explique-t-il, a pour sens « se tenir sur la place de Grève en attendant de l’ouvrage, suivant l’habitude de plusieurs corps de métiers parisiens (en ce sens on met un petit g à grève) » ; et de là, « par extension du sens de se tenir sur la place en attendant de l’ouvrage », le mot grève a pris le sens de « coalition d’ouvriers qui refusent de travailler, tant qu’on ne leur aura pas accordé certaines conditions qu’ils réclament » (exemples : « la grève des maçons, des charpentiers ; faire grève, se mettre en grève, abandonner les travaux en se liguant pour obtenir une augmentation de salaire »). Au milieu du XIXe siècle, la grève est une affaire d’ouvriers, et pas de fonctionnaires ou assimilés. Les ouvriers d’alors auraient été horrifiés s’ils avaient appris que des fonctionnaires avaient le front de se mettre en grève ou d’empêcher des ouvriers, des vrais, des travailleurs qui travaillent, de se rendre, par le train ou le métro, sur leur lieu de travail. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), les divers sens sont exposés et le mot grève, employé dans le sens de « cessation du travail », est propre aux ouvriers : « lieu uni et plat, couvert de gravier, de sable, le long de la mer ou d’une grande rivière » ; « place publique de Paris, située sur le bord de la Seine, devant l’Hôtel de Ville, où l’on faisait autrefois les exécutions et où se réunissaient les ouvriers sans travail en attendant d’être embauchés » ; « par extension, il signifie aujourd’hui entente, accord des ouvriers d’un atelier, d’une profession, pour cesser leur travail jusqu’à ce qu’ils aient obtenu une augmentation de salaire ou certains autres avantages ».

Tout change dans le Trésor de la langue française (1971-94), publié par les éditions du CNRS, établissement « engagé » s’il en fut. Le mot grève devient trine, comme le Dieu des chrétiens, scindé en trois homonymes : « terrain plat et uni » ; « cessation du travail » ; et (vieux) « partie de l’armure protégeant les jambes », sens relevé par Littré. Ce qui est nouveau et proprement inouï, c’est l’ampleur prise, dans ce monument d’engagement syndicalo-progressiste, par l’entrée consacrée à la grève, entendue comme la cessation de travail. Littré, en 1872, et les académiciens, en 1932-35, en expédiaient la définition entre deux ou trois lignes ; il faut aux lexicographes du CNRS, tous ou quasiment tous fonctionnaires, une page et demie ou trois colonnes très grand format pour recenser tous les emplois, même les plus minuscules, du nom grève, comme s’ils en rédigeaient un péan, et cela à une époque où, par rapport aux années 1900-1930, les grèves étaient de très bonasses cessations de travail, souvent d’ailleurs rémunérées par les employeurs, surtout dans le secteur public : « cessation collective, volontaire et concertée du travail (généralement avec préavis et pour une durée déterminée) par des salariés qui cherchent ainsi à contraindre leur employeur à satisfaire leurs revendications professionnelles ». Les grévistes ont changé de statut : ils ne sont plus ouvriers, mais salariés ; ils n’ont plus de patrons, mais des employeurs, tout cela préludant à la légitimation des grèves faites par les fonctionnaires et assimilés, ou autres employés d’entreprises nationalisées, qui ne risquent rien en cessant le travail, même pas une retenue sur leur salaire. Les exemples en revanche sont innombrables, comme dans un inventaire à la Prévert : grève illimitée, longue, partielle, totale, symbolique, massive, disciplinée, faire (la) grève, être, se mettre en grève, décider, décréter, déclencher, poursuivre, briser une grève, inciter, renoncer, mettre fin à une grève, menace, ordre, journée de grève, préavis, continuation, fin de la grève, mouvements de grève, déclenchement, organisation, règlementation de la grève, femmes, ouvriers, travailleurs en grève, grève-bouchon, grève avec occupation (des usines), comité de grève, piquet de grève, briseur de grève, faits de grève, allocation de grève, droit, liberté de grève, interdiction du droit de grève et de lock-out, grève des services publics, des fonctionnaires, des chemins de fer, scolaire, des heures supplémentaires, grève(-)surprise, grève sur le tas, grève d'avertissement, de harcèlement, grève de solidarité, tournante, articulée, sauvage, générale, perlée, du zèle, politique, de l'impôt, des femmes, de la faim, clause antigrève dans une loi, etc. Les lexicographes du CNRS n’ont sans doute jamais fait grève – je veux dire, une vraie grève, longue, dure, une grève d’un mois ou plus, réprimée par les gendarmes à cheval, comme en 1907 ou en 1923 ; en revanche, ils font la grève par procuration, non pas la grève des emplois du mot grève, mais une grève du zèle, le vrai zèle, celui des zélotes, qui montaient à l’assaut, surtout avec le sang des autres.

Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les académiciens suivent la leçon des rédacteurs du Trésor de la langue française ; ils distinguent deux homonymes : la plage et la cessation de travail, sans doute de peur que les lecteurs pressés ne croient que les fonctionnaires et assimilés se mettent en grève pour préparer leurs vacances d’été sur les grèves océanes et que grève ne soit un synonyme, inutilement insolent, de paresse. Le fait est qu’eux aussi, qui n’ont jamais fait grève de leur vie, sauf peut-être le prof Orsenna, distinguent presque autant d’espèces de grève que les auteurs du Trésor de la langue française : la tournante, la perlée, la générale, la finale, la surprise, l’insurrectionnelle, la sur le tas, etc. Les ethnologues du début du siècle dernier s’extasiaient, bouche bée, quand ils rendaient visite aux Inuits, Lapons ou autres Esquimaux, du très grand nombre de noms (une cinquantaine au moins) qui leur servaient à désigner la neige ou ses innombrables variétés. Ils en concluaient, hâtivement sans doute, que chaque langue porte en elle une vision du monde spécifique, celle du peuple qui la parle, et qu’elle est nourrie d’une culture, irréductible à tout autre : de là, l’idéologie différentialiste de la presse people et des media cultureux. Que dirait un ethnologue inuit, s’il séjournait en France pendant les grèves et qu’il dût apprendre les innombrables mots désignant les innombrables façons de cesser le travail ? Il en conclurait sans doute qu’en France, les fonctionnaires et assimilés ou autres habitués des grèves, qui interdisent aux travailleurs de se rendre à leur travail, ont une vision des choses très singulière, comme il n’en existe nulle part ailleurs dans le monde, puisqu’ils ont des dizaines de mots pour désigner la cessation du travail, sans parler des vacances, congés et autres RTT, et à peine deux ou trois pour désigner le travail, et que, dans cette culture inédite, la perfection est atteinte avec la fin de l’Histoire, comme si l’obsession de ces fonctionnaires était la vacance généralisée, de préférence allongés sur les grèves océanes.