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07 août 2009

Calamité

Emprunté du latin calamitas, le nom calamité est attesté au début du XIVe siècle au sens de « dommage » et, à la fin du XVe siècle, il est employé dans le sens de « désastre, malheur public ». C’est un « grand malheur qui frappe à la fois un certain nombre de personnes », est-il affirmé dans le Complément au Dictionnaire de l’ancienne langue française de Godefroy, alors que, de toute évidence, les auteurs, du XIVe au XVIe siècle, désignent aussi par ce mot un malheur qui frappe une seule personne : « Qui ses biens présents garde sans superfluité, // De léger ne peut pas avoir calamité » ; (Oresme) « Et après en sa vieillesse il chut en très grandes misères et en très grandes calamités » ; (Amyot, XVIe siècle) « en la calamité de l’exil où il se trouvait ». L’humaniste Robert Estienne (Dictionariolum, 1554) fait suivre l’entrée latine calamitas de cette définition, qui est l’esquisse de l’emploi spécialisé actuel dans l’agriculture : « grêle qui rompt le tuyau du blé » (exemple : « calamité et misère »). Furetière (Dictionnaire universel, 1690) explique par l’étymologie l’emploi décrit par Estienne un siècle et demi plus tôt : « ce mot vient du latin calamitas, qui vient de calamus, le tuyau du blé. On appelait du nom de calamité la grêle qui brisait et coupait les blés », explication que critique Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « calamitas, lequel, signifiant proprement perte des récoltes, aurait été tiré de calamus, « chaume » ; mais le suffixe itas n’a pas ce sens, ne signifiant que la possession d’un attribut : bonitas, « bonté », qualitas, « qualité » ; et calamité ne pourrait signifier que la qualité d’être chaume, à moins que, forçant le sens de ce suffixe, les Latins n’y aient vu la qualité d’être bon ou mauvais, et finalement, par une exclusion qui n’est pas rare dans les langues, la qualité d'être mauvais chaume, mauvaise récolte, calamité. Toutefois, d’autres étymologistes regardent l’origine du mot calamitas comme inexpliquée et croient à un radical cal signifiant « mal » et qui se trouverait dans cal-umnia et dans incol-umis ».  

Au XVIIe siècle, ce n’est pas l’étymologie, mais l’emploi de ce mot qui divise les lexicographes. Les uns le restreignent aux seuls malheurs publics ; les autres l’élargissent à tout malheur, public ou privé. Calamité désigne les seuls malheurs publics chez Furetière (1690, « misère, trouble, infortune ; il ne se dit plus guère en français que des malheurs généraux » ; exemple : « on a beaucoup à souffrir dans les calamités publiques »), alors que les académiciens (DAF, première, deuxième, troisième, quatrième éditions, 1694, 1718, 1740, 1762), même s’ils ne relèvent qu’un sens, semblent, si l’on se fonde sur les exemples cités, ne pas trancher entre malheurs publics et malheur privé ou personnel : « malheur, misère » (exemples : la calamité publique, les calamités de la guerre ; tomber dans une calamité ; un temps plein de calamités). C’est ce que note Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788 : « le substantif ne se dit guère que des malheurs communs à beaucoup de personnes ; calamité publique, les calamités de la guerre, temps de calamités »), qui critique l’exemple cité par les académiciens (« tomber dans une calamité ») : « pour une affliction particulière, malheur, misère, sont plus propres ». Les autres lexicographes rejettent cette restriction de sens. Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses, 1680) ne tranche pas entre malheurs publics et malheur privé. Il se contente de la définition « malheur », qu’il illustre de deux exemples : « une grande calamité » et « il est tombé dans une affreuse calamité », le second désignant, de toute évidence, un malheur privé. Dans les cinquième, sixième, septième, huitième, neuvième éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de 1798 à l’édition actuellement en cours, les deux emplois sont exposés : (DAF, 1798) « grand malheur, malheur public qui se répand sur une contrée, sur une ville » (la guerre, la peste, sont des calamités) et « il se dit aussi d’un assemblage de malheurs qui tombent sur un individu » (la perte de ses enfants et de sa fortune a accablé sa vieillesse de calamités). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) relève, comme Richelet, les deux sens : « tout grand malheur public », qu’il illustre de cet exemple « la famine, la guerre, la peste sont des calamités » et d’extraits d’écrivains : Massillon (« un astre qui n’annonce que des calamités à la terre ») ; Voltaire (« après ces jours de sang et de calamités ») ; Bossuet (« Job déplore lés diverses calamités qui affligent la vie humaine ») et « infortune », qu’il tient sans doute pour un malheur privé ou personnel, comme l’attestent deux extraits de Corneille : « Et qu’une femme enfin dans la calamité » et « Ici, près des remparts de l’auguste cité, // Il a marqué la fin de ma calamité ».

Les lexicographes actuels rejettent la restriction de sens aux seuls malheurs publics. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) distinguent l’emploi courant (« le plus souvent au pluriel ») de « malheur qui afflige un grand nombre de personnes, qui affecte une grande étendue de pays » (« les calamités de la guerre civile et de l’anarchie » ; calamité(s) agricole(s) : « dommages matériels non assurés et d’importance exceptionnelle dus à des variations anormales d’intensité d’un agent naturel » ; calamité(s) publique(s) : « événement dommageable, d’une exceptionnelle gravité, survenant de façon imprévisible et provoqué par des forces naturelles ») de l’emploi hyperbolique, donc dû à une figure « de style » : « infortune personnelle grave » (exemples, « C’est parfois une calamité qu’une grande fortune », Mérimée, 1870 ; « la mauvaise gestion des finances, qui n’avait été longtemps qu’un mal public, devint alors, pour une multitude de familles, une calamité privée », Tocqueville, 1856). Quant aux académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication), ils s’en tiennent à la distinction établie dès la cinquième édition (1798) : « malheur public qui répand la ruine, la désolation sur une contrée, une ville » (ce pays a été frappé d’une effroyable calamité, d’une série de calamités ; calamité agricole : « sinistre d’une gravité exceptionnelle, provoqué par un phénomène naturel d’intensité anormale, tel que le gel, la sècheresse ») et « grand malheur frappant un particulier » (toutes les calamités se sont abattues sur lui).

L’article calamité de cette dernière édition est marqué par l’apparition d’un tout nouveau sens. La calamité n’est plus le malheur qui frappe un individu, mais un individu qui gêne, embarrasse, trouble, perturbe la tranquillité d’autrui. Ce n’est plus une chose, mais une personne ou une personne faite chose et source de malheur pour ses voisins. « Par métonymie et par exagération, écrivent les académiciens, ce nouveau locataire est une calamité pour l’immeuble ». Ce qui est dans cet emploi nouveau, c’est un des traits du monde, dit moderne, à savoir la nuisance à autrui ou la multiplication d’individus bruyants, discourtois ou grossiers, qui limitent l’univers à leur petite personne et qui sont eux-mêmes, « nature », en toute circonstance (c’est la maladie du « soi-mêmisme »), n’hésitant pas, pour exister ou se donner le sentiment qu’ils existent et pour nuire à tous, à se transformer en nuisances publiques.

 


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