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12 août 2009

Epoque



 

 

Voilà un mot savant, attesté en 1637 et emprunté d’un mot grec ayant pour sens « arrêt » et « période de temps ».

Le premier sens « point fixe qui sert de départ à une chronologie » est tenu pour vieilli (« point fixe du temps; en particulier, point fixe du temps historique marqué par un événement important et servant de point de départ à une période déterminée ») par les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) et pour classique dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française. Il apparaît dans le Discours sur Histoire universelle (1681) de Bossuet (« cette époque de la ruine de Troie, arrivée environ l’an 308 après la sortie d’Égypte et 1164 ans après le déluge, est considérable.... ») et longtemps, jusqu’en 1832-35 (DAF, sixième édition), il a été le seul sens qu’aient relevé les lexicographes anciens, aussi bien Furetière (Dictionnaire universel, 1690 : « terme de chronologie, c’est un temps certain et fixe, d’où on commence à compter les années »), Thomas Corneille (Dictionnaire des Arts et des Sciences, 1694 : « terme fixe et certain d’où l’on commence à compter les années »), les académiciens (DAF, 1694, 1718, 1740 : « certain temps remarquable dont on se sert dans la chronologie, pour commencer à compter les années, et qui est ordinairement fondé sur quelque événement singulier » ; 1762, 1798 : « point fixe dans l’histoire, dont on se sert dans la chronologie ou dont on peut se servir pour commencer à compter les années et qui ordinairement est marqué par quelque événement considérable »), les rédacteurs de L’Encyclopédie (1751-64 : « Histoire, on appelle ainsi certains événements remarquables dont le temps est exactement ou à peu près connu dans la chronologie ancienne et moderne, et qui servent comme de points fixes pour y rapporter les autres événements »), Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788 : « point fixe dans l’Histoire ; l’Epoque du Déluge ; la naissance de Jésus-Christ est l’époque d’où nous commençons à compter les années ; on dit, en style familier et critique, brouiller les époques : confondre les dates »). Furetière, Corneille, les encyclopédistes citent d’innombrables exemples de comput (car c’est de cela qu’il s’agit), qui illustrent ce sens, qui peut paraître singulier aux modernes que nous sommes ; les encyclopédistes, qui sont relativistes et désireux de montrer qu’il existe autant de façons de mesurer le temps et de compter les années qu’il y a de civilisations ou de « cultures », en font un inventaire presque exhaustif. Furetière se contente d’en citer quelques-unes : « L’époque des Chrétiens est la naissance de Jésus-Christ ; celle des Turcs est l’hégire ou la fuite de Mahomet ; celle des Romains la fondation de la ville ; celle des Grecs les olympiades ; celle des anciens Persans de Nabonassari ».

De tous les auteurs de dictionnaires consultés, les encyclopédistes sont aussi les seuls qui rappellent que les philosophes sceptiques de l’Antiquité donnaient à époque le sens singulier de « suspension de jugement » : « c’est l’état de l’esprit par lequel nous n’établissons rien, n’affirmant et ne niant quoi que ce soit. Les philosophes sceptiques ayant pour principe, que toute raison peut être contredite par une raison opposée et d’un poids égal, ils ne sortaient jamais des bornes de l’époque et ne recevaient aucun dogme ». Suit dans l’article un exposé détaillé de la méthode sceptique et des dix principes sur lesquels elle est fondée.

 

Le sens moderne, attesté chez Bossuet (« Il faut avoir certains temps marqués par quelque grand événement auquel on rapporte tout le reste ; c’est ce qui s’appelle époque, d’un mot grec qui signifie « s’arrêter », parce qu’on s’arrête pour considérer comme d’un lieu de repos tout ce qui est arrivé devant ou après » ; « il faut premièrement que je parcoure avec vous les époques que je vous propose, et que, vous marquant en peu de mots les principaux événements qui doivent être attachés à chacune d’elles, j’accoutume votre esprit à mettre ces événements à leur place, sans y regarder autre chose que l’ordre des temps »), n’est relevé dans les dictionnaires qu’à compter de la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35) : « Il se dit aussi de toute partie du temps considérée par rapport à ce qui s’y passe, à ce qu’on y fait » (exemples : « l’époque de son avènement au trône, de son mariage ; depuis cette époque malheureuse ; j’étais à cette époque très-loin de Paris ; nous sommes à l’époque de l’année où tout semble renaître ; voici l’époque du renouvellement des baux ; je serai en Italie au mois d’octobre, tâchez d’y venir à la même époque ; à toutes les époques de la vie »). Les annalistes de l’Antiquité et des siècles classiques s’attachaient à établir des chronologies et, pour cela, ils devaient disposer de dates établies et sûres qui leur servaient d’époques ; ils faisaient de l’histoire modeste. Tout change au XIXe siècle. L’Histoire devient la Science des Sciences ; elle explique, elle rend compte de tout le passé, elle met en ordre les événements anciens ; elle les range dans un temps découpé et redécoupé ; elle trace la direction que prennent ou doivent prendre ces événements ; elle met des sens uniques et interdits partout ; elle règle la circulation du passé parmi les modernes. Que Bossuet ait été le premier à employer époque dans ce nouveau sens exprime éloquemment ce qu’est l’histoire selon les modernes. Bossuet est l’inventeur de l’histoire téléologique, c’est-à-dire de l’histoire à laquelle sont fixés des objectifs et qui a pour but d’instruire les hommes des fins dernières et ultimes. De fait, époque prend au XIXe siècle, siècle de l’Histoire, dont nous ne sommes pas sortis, ce sens nouveau, que décrivent assez bien Barré dès 1842 dans le Complément au Dictionnaire de l’Académie française (« époque se dit aussi d’un certain nombre d’événements remarquables que l’on choisit dans l’histoire d'un peuple, ou dans l'histoire universelle, pour y établir des divisions ; et de chaque espace de temps qui s’écoule entre deux de ces événements ») et Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « époque se dit aussi d’événements remarquables choisis dans l’histoire pour y établir des divisions, et de chaque espace de temps qui s’écoule entre deux de ces événements »).

La modernité, aussi avide, sinon plus, que Bossuet à mettre de la téléologie partout, fait à époque un triomphe qui se lit à livre ouvert dans les innombrables sens que relèvent les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) et de la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication). Le mot est en usage en astronomie (sens exposé dans L’Encyclopédie : « instant choisi où une planète occupe une position déterminée sur son orbite, servant à des calculs ultérieurs »), en comptabilité (l’époque de l’échéance) ; « espace de temps » (sic), c’est une « période historique marquée par certains faits, certains caractères propres » (époque contemporaine ; grande époque ; la merveilleuse époque de saint Louis ; l’époque des diligences ; époque romaine ; basse, haute époque ; époques successives ; époque de décadence, de transition ; l’époque des croisades ; les époques de l'histoire ; la Belle Époque ; époque classique, romantique ; époques littéraires ; époque romane) ; c’est aussi « une division quelconque des temps géologiques ; plus particulièrement une subdivision de la période géologique correspondant à un sous-système ou groupe » (époque tertiaire ; les époques glaciaires du Quaternaire) ;  c’est encore « toute partie plus ou moins longue du temps, de la vie courante » (l’époque de la puberté, des vacances ; à cette époque de l'année). Le mot a un tel succès qu’il est employé dans des expressions mélioratives comme être de son époque (le comble du bon conformisme : « avoir les idées, refléter les caractéristiques de l'époque à laquelle on appartient ») et qu’il forme même des locutions prépositionnelles ou adverbiales ou conjonctives qui servent de repères temporels : à l'époque de ; à l'époque où ; à l'époque ; c’était l’époque de, où… ; ce fut à, vers cette époque que...

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, la définition d’époque tenait en une courte phrase ; dans la neuvième édition du même dictionnaire, elle est divisée en sept sens (« moment historique marqué par un évènement considérable » ; « période historique considérée sous le rapport des évènements qui s’y déroulent, des caractères qui lui sont propres » ; « moment déterminé de la vie d’une personne, d’une collectivité » ; « arts décoratifs, période caractérisée par un style qui lui est propre » ; « géologie, division d’une période géologique » ; « astronomie, instant origine à partir duquel sont comptés les temps, servant à définir, par exemple, la position sur son orbite d’un astre du système solaire » ; « cinéma, un film d’époque, qui retrace ou évoque avec un grand souci d’exactitude la vie d’une époque déterminée »), lesquels produisent chacun trois ou quatre emplois. Epoque est de notre époque. Il est rare qu’un mot savant condense aussi clairement l’hypostase de l’Histoire.

 

 

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