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31 août 2009

Du spectacle à l'amalgame

IIe partie : de l'amalgame

Spectacle ou amalgame ?

Dans un stade de football, aux spectateurs se mêlent les supporteurs. Les seconds profitent de l’occasion offerte par un match pour se fondre dans le groupe, s’y dissoudre, ne faire qu’un avec lui. Les chants qu’ils hurlent en chœur, « tous ensemble, tous », résument cela : peu importe la qualité de ce à quoi ils assistent, pourvu qu’ils soient ensemble et forment un seul et même bloc. Ils crient, ils agitent des drapeaux, ils chantent, ils font eux-mêmes le spectacle, puisqu’il n’y en a guère sur le terrain. Ils forment un seul corps ; en communiant, ils sont membres d’une église nouvelle ; ils s’amalgament et l’amalgame qu’ils forment fait « communauté ». L’amalgame prime sur le spectacle ; il abolit même le spectacle. La société du spectacle est en réalité une société de l’amalgame. Dans la supposée société du spectacle, le spectacle tient lieu de réel, mais il est distinct du réel. Dans la société de l’amalgame, image et réel, connaissance et information, savoir et superstition, tout est confondu, mêlé, mélangé, malaxé dans un même creuset. Les représentations se confondent avec le réel ; elles s’y fondent ; tout est représentations ; rien n’est plus réel ; le réel s’efface derrière l’amalgame qui en tient lieu, etc. C’est l’indifférenciation généralisée. Que le mot latin amalgama, employé en 1250 dans le traité Alchimista arabo-latinus, soit un terme d’alchimiste est éloquent de ce point de vue, l’alchimie ayant exprimé pendant des siècles le grand rêve fusionnel de l’humanité. L’étymologie aussi est éloquente. Il est emprunté de l’arabe, langue dans laquelle il est formé de deux mots, amal, « travail, œuvre », et al gamaa, « union charnelle », les alchimistes établissant (alchimie est aussi emprunté de l’arabe) une analogie entre l’union charnelle et la combinaison entre le mercure et les métaux. Dans un traité d’alchimie, imité de l’arabe, le mercure est assimilé à l’homme et l’argent à la femme. Les lexicographes classiques ne retiennent pas ce sens figuré d’union charnelle. Pour eux, amalgame est un « terme de chimie », aussi bien Furetière (Dictionnaire universel, 1690 : « c’est la réduction en pâte qui se fait avec le mercure d’un métal noble, et particulièrement de l’or ») que Thomas Corneille (Dictionnaire des arts et des sciences, 1694 : « opération chimique qui sert à réduire les métaux parfaits en de très menues parties »). L’un et l’autre notent que le mot est d’origine arabe, mais ils n’exposent pas le sens d’amal el gamaa en arabe. Cette étymologie, qui paraît plaisante, est sérieuse. Littré est l’un des premiers lexicographes à en faire état dans son Dictionnaire de la Langue française (Supplément de 1877) : « Monsieur Devic (Dictionnaire étymologique), écrit-il, apporte ses conjectures sur ce mot, qui n’est pas encore éclairci. Il se demande si c’est l’arabe amal al-djam’a, « l’œuvre de la conjonction », ou une altération de al-modjam’a, « l’acte de la consommation du mariage ». Amalgama nous est venu par les alchimistes, M. Devic n’en connaît pas d’exemple avant le XIIIe siècle ».

A partir de la fin du XVIIIe siècle, l’alchimie tombant dans un long discrédit, le nom amalgame devient « libre » en quelque sorte et peut désigner tout autre chose que de la réduction en pâte, grâce au mercure, d’un métal noble. Il s’étend par analogie à la société. L’amalgame devient un fait social. Dans les sixième, septième, huitième éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35, 1879, 1932-35), le mot est défini ainsi : « amalgame se dit figurément et familièrement d’un mélange de personnes ou de choses qui ne sont pas ordinairement unies » (exemples : cette société offre un étrange amalgame de tous les rangs et de toutes les opinions ; son caractère est un singulier amalgame de bassesse et d’insolence) ; de même par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « figuré, mélange de personnes ou de choses de nature, d’espèce différente » (exemples : « un amalgame d’hommes de tous les rangs ;  cet homme, étrange amalgame de défauts et de qualités »). De l’alchimie ou de l’occultisme, il bascule dans le social et socialisme. L’alchimie sociale ou l’occultisme socialisant ou le socialisme par l’alchimie, tel est le fondement de la modernité selon Philippe Muray. Amalgame s’étend à d’autres réalités sociales. Les militaires en usent pour dénoter la « réunion dans une même unité combattante de troupes d’origines diverses » (Trésor de la langue française, 1971-94). Il désigne aussi, outre le mélange de réalités inanimées et abstraites, hétérogènes et parfois contraires, comme dans les exemples cités par Littré (« amalgame de défauts et de qualités ») et les académiciens (« amalgame de bassesse et d’insolence »), et, à propos de la création artistique, le mélange ou la combinaison dans une même œuvre de musique ou chez un même écrivain de deux instruments ou de deux langues ou des rapports inattendus. Le concept saisit la réalité toute nouvelle des sociétés modernes. Elles ne sont plus, comme dans les temps anciens, faites d’ordres, de classes, castes, corporations, clans, séparés, distincts, disposés hiérarchiquement, mais un mélange, un brassage, une mixtion, tout ça formant de la diversité. L’extension métaphorique de ce terme d’alchimiste au social atteste les transformations profondes qui affectent la France, où l’amalgame définit le nouvel idéal, nommé aussi diversité ou métissage dans le discours politique dominant, idéal d’un type nouveau, idéal d’injonction et non pas d’utopie, auquel sont sommés de se conformer tous les membres de la société et la société tout entière.  

 

 

Le retournement du concept

La société étant, non dans sa réalité, mais dans l’idéal, amalgame, l’amalgame est l’horizon nouveau et une force à laquelle il est difficile ou vain de s’opposer ou qu’il serait illusoire de chercher à canaliser. Il est en même temps Dieu et le diable ou à lui-même sa propre négativité. Le concept d’alchimiste, qui détermine un au-delà de la société, et même le seul au-delà admis, s’étend aux discours, non pas à tous les discours, mais aux discours dont l’objet est la société. Dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, c’est un « procédé employé pour déconsidérer soit un adversaire en le mêlant indûment à un groupe honni, soit ses idées en les identifiant à une doctrine largement réprouvée ». En apparence, l’amalgame relève d’une rhétorique peu honnête, incompatible avec l’état idéal qu’il détermine. En réalité, il n’en est rien. Le soupçon d’amalgame est un privilège de puissants ou de ceux qui ont du pouvoir et qui, des sommets sociaux où ils trônent, portent des accusations sans fin et sans fondement contre les faibles, les isolés, les dominés, pour les discréditer ou les humilier ou assimiler leurs idées à celles du Démon. Il se conjugue  à toutes les personnes, à tous les genres, à tous les nombres, à tous les modes, à tous les temps, à toutes les voix. La forme la plus commune que prend l’amalgame généralisé est la reductio ad Hitlerum. Elle consiste à mettre le signe égal entre ce qui doit être haï, toute entrave à l’amalgame social par exemple, et Hitler. Tout est Hitler ou même pire qu’Hitler. De Gaulle est fasciste, les CRS sont des SS, le retour dans leur pays de clandestins est une rafle nazie, les juges d’instruction sont le dernier avatar de la Gestapo, etc. Tout étant Hitler, tout se vaut. Le tout se vaut des anthropologues est l’axiome philosophique de l’amalgame.

L’amalgame multiplie les imputations. N'importe qui, x, y, le premier pékin venu, un adversaire, un innocent, etc. peut être accusé de tout mélanger, l’imputation à crime interrompant tout examen de quelque notion, idée, réalité que ce soit. Il n’y a plus de débat possible. Tel est le cas de l’injonction mille fois ressassée par les musulmans : pas d’amalgame entre les musulmans restés au Maroc (ou ailleurs) et les musulmans établis en France (ou ailleurs) ; pas d’amalgame entre les barbus, qu’ils vivent outre Méditerranée ou qu’ils en viennent ; pas d’amalgame entre le Qoran et le Coran, entre Mahomet et Muhammad, entre l’islam et l’islamisme, bien que ces deux mots soient synonymes depuis plus de trois siècles, etc. Que le crime d’amalgame soit imputé à tout moment, dès qu’il est question d’islam, est dans l’ordre des choses, non seulement parce que l’étymon du mot est arabe, mais aussi parce que l’amalgame est le seul horizon de la France. Il est le principe moderne d’indifférenciation. Les barrières sont à terre, les limites sont abolies, les bornes n’existent plus. Il n’y a plus de séparation entre le public et le privé (tout le privé est public), entre le féminin et le masculin (tout est unisexe), entre les enfants et les adultes, entre l’homme et l’animal, entre la machine et l’animal, entre ce qui est et ce qui n’est pas, entre le faux et le vrai, entre le juste et l’injuste, etc.

 

Le concept de société du spectacle est opaque. Il sert surtout à celer les ressorts de la société moderne : toute en amalgame, confusion, indifférenciation, et Allah seul y reconnaîtra les siens, pourrait-on ajouter, de façon inutilement insolente sans doute. 

 

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