Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

31 août 2009

Du spectacle à l'amalgame

IIe partie : de l'amalgame

Spectacle ou amalgame ?

Dans un stade de football, aux spectateurs se mêlent les supporteurs. Les seconds profitent de l’occasion offerte par un match pour se fondre dans le groupe, s’y dissoudre, ne faire qu’un avec lui. Les chants qu’ils hurlent en chœur, « tous ensemble, tous », résument cela : peu importe la qualité de ce à quoi ils assistent, pourvu qu’ils soient ensemble et forment un seul et même bloc. Ils crient, ils agitent des drapeaux, ils chantent, ils font eux-mêmes le spectacle, puisqu’il n’y en a guère sur le terrain. Ils forment un seul corps ; en communiant, ils sont membres d’une église nouvelle ; ils s’amalgament et l’amalgame qu’ils forment fait « communauté ». L’amalgame prime sur le spectacle ; il abolit même le spectacle. La société du spectacle est en réalité une société de l’amalgame. Dans la supposée société du spectacle, le spectacle tient lieu de réel, mais il est distinct du réel. Dans la société de l’amalgame, image et réel, connaissance et information, savoir et superstition, tout est confondu, mêlé, mélangé, malaxé dans un même creuset. Les représentations se confondent avec le réel ; elles s’y fondent ; tout est représentations ; rien n’est plus réel ; le réel s’efface derrière l’amalgame qui en tient lieu, etc. C’est l’indifférenciation généralisée. Que le mot latin amalgama, employé en 1250 dans le traité Alchimista arabo-latinus, soit un terme d’alchimiste est éloquent de ce point de vue, l’alchimie ayant exprimé pendant des siècles le grand rêve fusionnel de l’humanité. L’étymologie aussi est éloquente. Il est emprunté de l’arabe, langue dans laquelle il est formé de deux mots, amal, « travail, œuvre », et al gamaa, « union charnelle », les alchimistes établissant (alchimie est aussi emprunté de l’arabe) une analogie entre l’union charnelle et la combinaison entre le mercure et les métaux. Dans un traité d’alchimie, imité de l’arabe, le mercure est assimilé à l’homme et l’argent à la femme. Les lexicographes classiques ne retiennent pas ce sens figuré d’union charnelle. Pour eux, amalgame est un « terme de chimie », aussi bien Furetière (Dictionnaire universel, 1690 : « c’est la réduction en pâte qui se fait avec le mercure d’un métal noble, et particulièrement de l’or ») que Thomas Corneille (Dictionnaire des arts et des sciences, 1694 : « opération chimique qui sert à réduire les métaux parfaits en de très menues parties »). L’un et l’autre notent que le mot est d’origine arabe, mais ils n’exposent pas le sens d’amal el gamaa en arabe. Cette étymologie, qui paraît plaisante, est sérieuse. Littré est l’un des premiers lexicographes à en faire état dans son Dictionnaire de la Langue française (Supplément de 1877) : « Monsieur Devic (Dictionnaire étymologique), écrit-il, apporte ses conjectures sur ce mot, qui n’est pas encore éclairci. Il se demande si c’est l’arabe amal al-djam’a, « l’œuvre de la conjonction », ou une altération de al-modjam’a, « l’acte de la consommation du mariage ». Amalgama nous est venu par les alchimistes, M. Devic n’en connaît pas d’exemple avant le XIIIe siècle ».

A partir de la fin du XVIIIe siècle, l’alchimie tombant dans un long discrédit, le nom amalgame devient « libre » en quelque sorte et peut désigner tout autre chose que de la réduction en pâte, grâce au mercure, d’un métal noble. Il s’étend par analogie à la société. L’amalgame devient un fait social. Dans les sixième, septième, huitième éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35, 1879, 1932-35), le mot est défini ainsi : « amalgame se dit figurément et familièrement d’un mélange de personnes ou de choses qui ne sont pas ordinairement unies » (exemples : cette société offre un étrange amalgame de tous les rangs et de toutes les opinions ; son caractère est un singulier amalgame de bassesse et d’insolence) ; de même par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « figuré, mélange de personnes ou de choses de nature, d’espèce différente » (exemples : « un amalgame d’hommes de tous les rangs ;  cet homme, étrange amalgame de défauts et de qualités »). De l’alchimie ou de l’occultisme, il bascule dans le social et socialisme. L’alchimie sociale ou l’occultisme socialisant ou le socialisme par l’alchimie, tel est le fondement de la modernité selon Philippe Muray. Amalgame s’étend à d’autres réalités sociales. Les militaires en usent pour dénoter la « réunion dans une même unité combattante de troupes d’origines diverses » (Trésor de la langue française, 1971-94). Il désigne aussi, outre le mélange de réalités inanimées et abstraites, hétérogènes et parfois contraires, comme dans les exemples cités par Littré (« amalgame de défauts et de qualités ») et les académiciens (« amalgame de bassesse et d’insolence »), et, à propos de la création artistique, le mélange ou la combinaison dans une même œuvre de musique ou chez un même écrivain de deux instruments ou de deux langues ou des rapports inattendus. Le concept saisit la réalité toute nouvelle des sociétés modernes. Elles ne sont plus, comme dans les temps anciens, faites d’ordres, de classes, castes, corporations, clans, séparés, distincts, disposés hiérarchiquement, mais un mélange, un brassage, une mixtion, tout ça formant de la diversité. L’extension métaphorique de ce terme d’alchimiste au social atteste les transformations profondes qui affectent la France, où l’amalgame définit le nouvel idéal, nommé aussi diversité ou métissage dans le discours politique dominant, idéal d’un type nouveau, idéal d’injonction et non pas d’utopie, auquel sont sommés de se conformer tous les membres de la société et la société tout entière.  

 

 

Le retournement du concept

La société étant, non dans sa réalité, mais dans l’idéal, amalgame, l’amalgame est l’horizon nouveau et une force à laquelle il est difficile ou vain de s’opposer ou qu’il serait illusoire de chercher à canaliser. Il est en même temps Dieu et le diable ou à lui-même sa propre négativité. Le concept d’alchimiste, qui détermine un au-delà de la société, et même le seul au-delà admis, s’étend aux discours, non pas à tous les discours, mais aux discours dont l’objet est la société. Dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, c’est un « procédé employé pour déconsidérer soit un adversaire en le mêlant indûment à un groupe honni, soit ses idées en les identifiant à une doctrine largement réprouvée ». En apparence, l’amalgame relève d’une rhétorique peu honnête, incompatible avec l’état idéal qu’il détermine. En réalité, il n’en est rien. Le soupçon d’amalgame est un privilège de puissants ou de ceux qui ont du pouvoir et qui, des sommets sociaux où ils trônent, portent des accusations sans fin et sans fondement contre les faibles, les isolés, les dominés, pour les discréditer ou les humilier ou assimiler leurs idées à celles du Démon. Il se conjugue  à toutes les personnes, à tous les genres, à tous les nombres, à tous les modes, à tous les temps, à toutes les voix. La forme la plus commune que prend l’amalgame généralisé est la reductio ad Hitlerum. Elle consiste à mettre le signe égal entre ce qui doit être haï, toute entrave à l’amalgame social par exemple, et Hitler. Tout est Hitler ou même pire qu’Hitler. De Gaulle est fasciste, les CRS sont des SS, le retour dans leur pays de clandestins est une rafle nazie, les juges d’instruction sont le dernier avatar de la Gestapo, etc. Tout étant Hitler, tout se vaut. Le tout se vaut des anthropologues est l’axiome philosophique de l’amalgame.

L’amalgame multiplie les imputations. N'importe qui, x, y, le premier pékin venu, un adversaire, un innocent, etc. peut être accusé de tout mélanger, l’imputation à crime interrompant tout examen de quelque notion, idée, réalité que ce soit. Il n’y a plus de débat possible. Tel est le cas de l’injonction mille fois ressassée par les musulmans : pas d’amalgame entre les musulmans restés au Maroc (ou ailleurs) et les musulmans établis en France (ou ailleurs) ; pas d’amalgame entre les barbus, qu’ils vivent outre Méditerranée ou qu’ils en viennent ; pas d’amalgame entre le Qoran et le Coran, entre Mahomet et Muhammad, entre l’islam et l’islamisme, bien que ces deux mots soient synonymes depuis plus de trois siècles, etc. Que le crime d’amalgame soit imputé à tout moment, dès qu’il est question d’islam, est dans l’ordre des choses, non seulement parce que l’étymon du mot est arabe, mais aussi parce que l’amalgame est le seul horizon de la France. Il est le principe moderne d’indifférenciation. Les barrières sont à terre, les limites sont abolies, les bornes n’existent plus. Il n’y a plus de séparation entre le public et le privé (tout le privé est public), entre le féminin et le masculin (tout est unisexe), entre les enfants et les adultes, entre l’homme et l’animal, entre la machine et l’animal, entre ce qui est et ce qui n’est pas, entre le faux et le vrai, entre le juste et l’injuste, etc.

 

Le concept de société du spectacle est opaque. Il sert surtout à celer les ressorts de la société moderne : toute en amalgame, confusion, indifférenciation, et Allah seul y reconnaîtra les siens, pourrait-on ajouter, de façon inutilement insolente sans doute. 

 

27 août 2009

Du spectacle à l'amalgame

Première partie : critique de la société du spectacle

Des sociétés de spectacle(s) à la société du spectacle ?

Une société de spectacle est une entreprise, généralement privée, dont l’objectif est d’organiser, partout où cela est possible, des spectacles payants : jeux du cirque dans l’antiquité, montreurs d’ours, femme à barbe, jardins zoologiques, combats de boxe, de catch ou de coqs, pièces de théâtre, concerts de musique, variétés, émissions de télévision ou de radio, opéra, épreuves sportives de tout type, etc. Les sociétés qui organisent ces spectacles relèvent du secteur tertiaire (les « services ») et, additionnés, les chiffres d’affaires qu’elles publient attestent, par leur ampleur, l’importance qu’elles ont prise dans l’économie de la France moderne ou de tout autre pays d’Europe. Pourtant, ces faits établis ne justifient pas que les sociétés de spectacles fassent de la France une société du spectacle et que, par la substitution de du à de ou la simple adjonction de l’article défini le devant le nom spectacle, ce qui désignait une réalité banale devienne un concept à forte valeur explicative, sauf à faire de tout jeu de mots ou de tout jeu sur les mots un concept.    

Les mots société du spectacle peuvent être entendus dans deux sens. Ou bien la société ainsi désignée se caractérise, non par le très grand nombre d’entreprises de spectacle que l’on y recense, mais par la prédominance en son sein du spectacle ou de toutes les formes possibles de spectacle, de sorte que le spectacle en est devenu la principale caractéristique et que les membres de cette société ne sont plus des acteurs, et encore moins des acteurs sociaux, sauf s’ils sont rémunérés pour animer ou organiser, en tant que salariés, les spectacles, qu’ils ne sont pas non plus des citoyens, mais qu’ils sont réduits au rôle ingrat de spectateurs. Ils assistent passivement à ce qui leur est montré. Ainsi, ils se détournent de l’essentiel. Ou bien, entendue dans un second sens, la société du spectacle est un type nouveau et inouï de société ou une nouvelle société, totalement inédite, si elle est replacée dans l’histoire de l’humanité, et qui peut être expliquée par le concept de spectacle ou par celui de spectaculaire, qui serait un avatar du capitalisme. Telles sont les thèses que Guy Debord et les situationnistes ont exprimées dans les années 1960. Selon eux, la société du spectacle serait le stade suprême de la marchandisation du monde. Le capitalisme, qui produit les biens dont les hommes ont besoin et qui leur offre tous les services possibles et imaginables, en est arrivé, pour achever le processus historique dont il est le moteur, à se donner lui-même en spectacle. La société du spectacle en matérialiserait le triomphe ou elle en serait l’assomption. Elle est le capitalisme en gloire. De fait, non seulement les exploités ou les dominés, mais tous les hommes, où qu’ils vivent, quels qu’ils soient, s’identifient aux images que le capitalisme diffuse de lui-même et ils sont maintenus le plus longtemps possible dans une aliénation servile.

 

 

Examen

Combien de temps consacrons-nous chaque jour à regarder un spectacle ou à y participer ? Peut-être une heure ou deux. Sur vingt-quatre heures, cela fait peu. Certes, il est des individus, enfants, vieillards, femmes au foyer, malades, etc. qui restent collés à l’écran de télévision pendant des heures, mais tout ce qu’ils regardent n’est pas nécessairement du spectacle, encore moins du spectaculaire. Le regard ou la durée ne suffit pas à faire du spectacle. Des feuilletons de télévision, tournés à la chaîne ou à la va comme je te pousse, sans gros moyens, dont les épisodes sont diffusés parfois dans le désordre, n’ont rien qui justifie le qualificatif de spectaculaire. Il est des individus, assez nombreux à dire vrai, qui sont rétifs à tout spectacle, quel qu’il soit. Chaque soir, la télévision est regardée par à peu près vingt millions de personnes. Le chiffre est approximatif, mais il ne représente pas plus du tiers de la population de la France. De fait, le spectacle à la télévision et qui n’est pas toujours du spectacle rebute deux fois plus de personnes qu’il n’en séduit. On prétend que l’intérêt porté au football prouverait la place croissante prise par le spectacle dans la société. Pourquoi pas ? Chaque équipe professionnelle de Ligue 1 joue une trentaine de matches dans son stade : championnat, coupes, éventuellement compétitions européennes. L’Olympique de Marseille attire de 30000 à 60000 spectateurs, une fois tous les dix jours. Cela semble beaucoup. En réalité, c’est peu, si l’on rapporte ce nombre au vaste vivier de spectateurs potentiels que sont les Bouches-du-Rhône et les départements limitrophes, Var, Gard, Vaucluse, Alpes de Haute Provence, où vivent au moins deux millions de personnes en âge d’assister aux matches. Le spectacle n’attire que 3% de cette population. Que représentent les vingt ou trente mille habitués du Parc des Princes où joue le Paris Saint-Germain dans la population de l’Ile de France ? Moins de 0,5 % ? Le spectacle est, quatre fois sur cinq, insipide : c’est tout ce que l’on veut, sauf du spectacle. Il est donc quelque peu abusif de parler de société du spectacle, sous le prétexte que presque tous les foyers de France sont équipés d’un appareil de télévision ou que le spectacle, le show, la représentation, etc. sont des sources de revenus importants pour ceux qui les organisent, les commanditent ou y participent. Ce n’est pas les pains que le spectacle multiple, mais les billets de banque. Les profits ne suffisent pas à légitimer la substitution du spectacle au capital pour caractériser les sociétés occidentales, même si la raréfaction du capital est compensée par la prolifération du spectacle.

 

 

Le spectacle comme stade ultime de la décomposition du marxisme 

On connaît la genèse de ce concept de société du spectacle. Dans les années 1960, le réel prend sa revanche sur le marxisme, qui ne ramène plus dans ses filets que des monceaux de cadavres et qui menace de finir dans ces fameuses poubelles de l’histoire, où, ironie de l’histoire, il en a jeté tant d’autres. Il est quelque peu incongru de sauver le marxisme en laissant accroire qu’il puisse s'opposer seul à la toute-puissante (ou prétendue telle) société du spectacle. Car, s’il est des sociétés qui n’ont été que spectacles et qui méritent, plus que toutes les autres, d’être baptisées de sociétés du spectacle, ce sont les sociétés régies par le marxisme. Les grands défilés avec rubans, danseuses, folklore, chars, miliciens, avions, soldats martiaux marchant au pas, drapeaux rouges, etc. avaient lieu rituellement les 1e et le 9 mai, les 7 ou 8 novembre pour célébrer la grande et impérissable révolution d’octobre ou à tout autre date pour fêter l'anniversaire du tyran rouge ou pour célébrer la victoire du socialisme dans tel ou tel pays du monde, etc. Ce qui caractérise ces spectacles, c’est l’assistance obligatoire et les spectateurs requis ou amenés de force sur place. Le spectacle a été, avant le capitalisme mondialisé, Endémol et les lucratives boîtes de production, la spécialité des régimes communistes. Ce n’est pas pour rien que, dans ces sociétés, l’art populaire par excellence a été le cinéma avec ses milliers de figurants, ses grands mouvements de caméra, à droite, à gauche, de bas en haut et de haut en bas, circulaires, tournoyants, etc. De même, les défilés avec musiques et banderoles, sono assourdissante et haut-parleurs, slogans vengeurs hurlés par des danseurs en transe, etc. ont été en Occident la grande spécialité des partis et organisations socialistes, communistes, gauchistes, qui avaient en horreur le capitalisme ou disaient l’avoir en horreur. Il en est de même de la marchandise. Dans les pays de l'Est, tous régis par la sainte loi du marxisme, variante léniniste, tout était simple. Il n’y avait rien à acheter ou pratiquement rien. Les marchandises étaient rares, donc chères, et même très chères, quand le prix était rapporté à la qualité très médiocre de ce qui était vendu. Ce qui était abondant, c’était la marchandise idéologique, discours, propagande, motions, programmes, etc. Elle ne valait rien, mais elle était gratuite – et obligatoire comme une purge. Ceux qui élaboraient cette camelote avaient accès aux marchandises terrestres, aux vraies, dans les magasins à devises réservés aux étrangers. S’il est des sociétés dans lesquelles la marchandise est reine, ce sont celles pour l’instauration desquelles ont milité Guy Debord et ses camarades, à savoir les sociétés communistes où, ironie de l'histoire, la marchandise obsédait tous les moutons contraints au spectacle roi. La situation, pour parler comme Debord, étant ce qu’elle est, la notion de société du spectacle est la énième et dernière tentative de sauver le marxisme du néant. La société du spectacle n’est sans doute pas le stade suprême du développement capitaliste ; en revanche, elle est le stade ultime du processus de décomposition du marxisme.

 

 

Le spectacle dans les anciennes sociétés

Le spectacle n’est pas une nouveauté en France. Pendant des siècles, les Français ont assisté, chaque dimanche et parfois chaque jour, au spectacle de la messe, et cela, dans un lieu idoine, l’église, dont l’architecture, avec un autel qui est l’équivalent d’une scène et une nef où s’assoient les fidèles, comme s’ils étaient au stade, tient en partie du théâtre à l’italienne. Certes, tout dans la messe n’est pas spectacle, comme tout à la télévision ne relève pas du spectacle, et la dimension spectaculaire n’est qu’un aspect de la messe, mineur pour ce qui est de la signification sacrificielle de l’événement, mais incontestable pour ce qui est de la liturgie. Au XVIIe siècle, avant le vendredi saint, les foules se pressaient aux leçons de ténèbres. Alors, le spectacle était tout autant présent dans la vie des Français qu’il ne l’est de nos jours. Certes, il n'était pas la source inépuisable de revenus ou de profits qu'il est devenu. Mais cela n’autorise pas à qualifier de « société du spectacle » la France d’alors, non plus que la France d’aujourd’hui. Le concept de « spectacle » a été exposé avec précision par les auteurs classiques, écrivains, philosophes, lexicographes des XVIIe et XVIIIe siècles. Ainsi, dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), cinq sens ou emplois sont définis. Les sens classiques sont toujours en usage aujourd’hui : « représentation que l’on donne au public pour le divertir » (exemples : « l’opéra est un beau spectacle, la comédie est un agréable spectacle, les spectacles sont nécessaires pour amuser les peuples ») et « tout objet extraordinaire, qui attire les regards, l’attention, qui arrête la vue » (exemples : « Job sur un fumier fut un grand spectacle ; la constance d’un Martyr est un beau spectacle ; c’est un spectacle fort édifiant qu’un homme offensé qui pardonne à ses ennemis »). Les sens les plus intéressants sont en relation avec la société, le pouvoir et la politique. De 1694 à 1798, de la première à la cinquième édition, les académiciens relèvent cet emploi : « spectacle se dit de certaines grandes actions et cérémonies publiques ». Les exemples sont éloquents : « l’entrée d’un roi dans sa capitale est un beau spectacle, c’est un grand et beau spectacle que le couronnement du pape ». L’expression être en spectacle, alors d’usage courant, a pour sens « être exposé à l’attention publique », comme dans cet exemple : « quand un homme est dans une grande charge, dans un emploi considérable, il doit songer qu’il est en spectacle à tout le monde ». Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) a conscience du fondement politique du spectacle, en particulier quand il illustre les expressions être en spectacle et donner et se donner en spectacle d’extraits tirés de l’œuvre de Massillon : « les princes et les grands ne semblent nés que pour les autres ; le même rang, qui les donne en spectacle, les propose pour modèles » ; « les grands sont en spectacle à tout l’univers » ; « la France est encore plus en spectacle qu’aucune autre nation ». Cet emploi n’est relevé que partiellement à partir de la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française et, dans la huitième édition (1932-35), il est illustré de cet exemple : « le défilé de la victoire fut un magnifique spectacle ». La décollation de Louis XVI a sans doute aboli cette mise en scène du pouvoir royal. Les écrivains que cite Littré dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77) ont une claire conscience de la nature politique du spectacle. Ainsi Bossuet : « auguste journée où les deux rois d’Espagne et de France, avec leur cour d’une grandeur, d’une politesse et d’une magnificence aussi bien que d’une conduite si différente, furent l’un à l’autre et à tout l’univers un si grand spectacle » ; La Bruyère : « Louis XIV ouvre son palais à ses courtisans.... et, dans des lieux où la vue seule est un spectacle, il leur fait voir d’autres spectacles » ; Massillon : « les personnes nées dans l’élévation deviennent comme un spectacle public sur lequel tous les regards sont attachés » et « il faut du spectacle et de l’appareil pour rendre les titres qui élèvent les hommes les uns sur les autres respectables ».

Dans L’Encyclopédie (1751-69), un long article est consacré aux spectacles, classés parmi les « inventions anciennes et modernes ». Le spectacle n’est pas seulement un fait de société ; il tient de la nature humaine. L’homme est ainsi fait qu’il se complaît aux spectacles. C’est ce que pense l’abbé Batteux, cité par l’auteur de l’article : « l’homme est né spectateur ; l’appareil de tout l’univers que le Créateur semble étaler pour être vu et admiré nous le dit assez clairement ». Dans le corps, le sens qui prédomine est la vue : « aussi de tous nos sens, n’y en a-t-il point de plus vif, ni qui nous enrichisse d’idées, plus que celui de la vue ; mais plus ce sens est actif, plus il a besoin de changer d’objets : aussitôt qu’il a transmis à l’esprit l’image de ceux qui l’ont frappé, son activité le porte à en chercher de nouveaux, et s’il en trouve, il ne manque point de les saisir avidement. C’est de là que sont venus les spectacles établis chez presque toutes les nations ». Autrement dit, c’est la façon dont l’homme saisit le monde par ses sens qui explique le très grand nombre de spectacles : « il en faut aux hommes de quelque espèce que ce soit : et s’il est vrai que la nature dans ses effets, la société dans ses événements, ne leur en fournissent de piquants que de loin à loin, ils auront grande obligation à quiconque aura le talent d’en créer pour eux, ne fût-ce que des fantômes et des ressemblances, sans nulle réalité », par exemple les « grimaces d’un charlatan », « quelque animal peu connu, ou instruit à quelque manège extraordinaire », « les effets de la nature : rivière débordée, rochers escarpés, plaines, forêts, villes, combats d’animaux ». Ces spectacles ont pour défaut d’avoir « peu de rapport avec notre être » : ce sont « de pures curiosités », qui « ne frappent que la première fois, et parce qu’ils sont nouveaux ». L’objet le mieux approprié au spectacle est l’homme lui-même : « qu’on nous fasse voir dans d’autres hommes, ce que nous sommes, c’est de quoi nous intéresser, nous attacher, nous remuer vivement ». De fait, il est possible de distinguer, en fonction de la nature de l’homme, deux types de spectacle, ceux du corps et ceux de l’âme. La vraie différence entre ces deux sortes de spectacle tient à l’art : « les spectacles (…) du corps ne demandent presque point d’art, puisque le jeu en est franc, sérieux et réel », alors que « ceux où l’on voit l’action de l’âme demandent un art infini, puisque tout y est mensonge, et qu’on veut le faire passer pour vérité ». Ainsi « les spectacles du corps doivent faire une impression plus vive, plus forte ; les secousses qu’ils donnent à l’âme doivent la rendre ferme, dure, quelquefois cruelle », alors que « les spectacles de l’âme font une impression plus douce, propre à humaniser, à attendrir le cœur plutôt qu’à l’endurcir ». C’est pourquoi « la plupart des peuples polis ne goûtent plus que les spectacles mensongers qui ont rapport à l’âme, les opéras, les comédies, les tragédies, les pantomimes ».

Les auteurs classiques se sont efforcés de penser le spectacle et en ont exposé des « théories », en rapport avec la politique, la religion, la nature humaine, l’art. L’ensemble conceptuel ainsi formé est d’une ample diversité. La théorie mécaniciste de Debord et son marxisme léninisme du pauvre ne peuvent pas être décemment comparés à cette cathédrale de concepts, sauf à vouloir se couvrir de ridicule. Le seul apport du situationnisme est syntaxique : il consiste à faire de spectacle le complément du nom société, ce en quoi il est conforme aux diktats modernes qui transforment tout fait, événement, réalité, même si cette réalité tient de la nature de l’homme, en fait, événement, réalité de société, c’est-à-dire, comme dans la scolastique médiévale, à faire de tout et de n’importe quoi un attribut de la société.

 

 

14 août 2009

Lumière des livres 20

Annie Ernaux, Les Années, Gallimard, 2008 ; Fabienne Verdier, Passagère du silence, Albin Michel, 2003 (Le Livre de Poche, 2005)

Annie Ernaux ne manque pas de talent. Elle est capable, en trois mots, de « faire voir les choses en acte », comme disait Aristote, ou de représenter des réalités, en restituant la couleur, le grain, les formes, les odeurs. Les Années est nourrie d’une juste intuition, comme ses autres livres : la prise de conscience du temps qui passe, expérience universelle, et le souvenir que chacun garde des années enfuies sont à chercher, non dans les actes racontés ni dans les mémoires ou les souvenirs, mais dans les photos anciennes en noir et blanc ou dans les images de la télévision en couleurs, mal conservées, des années 1970, ou dans les mots ou les phrases passés de mode et que ne disent plus les jeunes gens, dans les façons de s’habiller, dans les slogans et les mots d’ordre, dans les revendications et les espoirs, dans ce qui semble indicible, mais qu’Annie Ernaux, qui s’attache à saisir le réel, tel qu’il est perçu, sait faire entendre, voir, toucher, dire.

Les Années sont celles de tout le monde. Elles ont été vécues par « on » ou par « nous ». Elles forment non pas le passé d’une personne, mais celui d’un ensemble, d’une classe, d’une génération, celle du début du baby-boom, à laquelle Annie Ernaux, qui est née en 1940, appartient. Ortega y Gasset, cité en exergue, écrit : « nous n’avons que notre histoire et elle n’est pas à nous », ce à quoi Annie Ernaux ajouterait volontiers : « elle est à tous ». Elle étend son expérience personnelle de bobo argentée et « privilégiée » à une collectivité tout entière, aux pauvres et aux laissés pour compte, à une nation ou à ce qui en tient lieu, puisque, de toute évidence, Mme Ernaux ne croit pas à la validité de la « nation » comme entité politique, y préférant l’absence de frontières et louant l’immigration sous toutes ses formes. Tout ce qui est saisi, nommé, décrit, est censé avoir été éprouvé, ressenti, vécu, vu, entendu par des millions de personnes. Ce n’est pas un passé individuel qui est évoqué, mais un passé collectif – du moins, ce passé individuel est présenté comme collectif, ce qui est le pur effet du système idéologique auquel se réfère Mme Ernaux. C’est pourquoi elle abandonne le « je » au profit du « nous » et elle opte pour un ton plat, neutre, froid, impersonnel, celui du constat ou de la parole collective. En bref, elle élabore une esthétique ou une sémiologie collectiviste, politique, marxiste léniniste, pure et dure, conforme au dogme réaliste socialiste. Mme Ernaux est bourdivine. De Bourdieu, elle écrit, apprenant sa mort (p 214) : « Pierre Bourdieu, l’intellectuel critique que les gens connaissaient peu, était mort, nous ne le savions même pas malade. Il ne nous avait pas accordé de délai pour nous retourner, prévoir son absence. Un chagrin bizarre courait à bas bruit parmi ceux qui s’étaient sentis libérés en le lisant. On craignait que sa parole en nous ne s’efface comme celle, si lointaine maintenant, de Sartre. De laisser le monde des opinions avoir raison de nous ». Ce passage est éloquent. Autant Mme Ernaux écrit brillamment dès qu’elle se gausse des ploucs ou des beaufs, de leurs goûts, de leurs phrases, de leurs « idées », autant il est plat, quelconque, commun, se ramenant à un fade tissu de pauvres clichés idéologiques, dès qu’elle verse dans la complaisance ou la louange excessive. Comment un écrivain peut-il laisser, après s’être relu, des platitudes pareilles, dignes de Nous Deux ou d’un pigiste de Télérama : « Il ne nous avait pas accordé de délai pour nous retourner, prévoir son absence » ? ? ? 

Bourdieu, cet « intellectuel critique », qui tient en réalité du commissaire politique ou de l’inquisiteur sourcilleux, a étendu à l’art, à la langue, à la culture, à la pensée, etc. la lutte des classes chère à Lénine. Il a nettoyé la culture française (et occidentale) de tous les insectes nuisibles qui l’encombraient. Annie Ernaux poursuit l’entreprise lénino-bourdivine, qu’elle étend à la création ou à l’invention littéraire. Le résultat ne se fait pas attendre : c’est un désastre. Elle dit oui à tout, elle est parfaitement ajustée au monde, intégrée dans ce petit monde bobo à fric. Elle n’est pas dans ce monde, elle est ce monde ; elle en est la voix conforme et la plus conformiste. Les années avant 1968, ce sont les mentalités populaires, les espoirs de la jeunesse, les croyances d’un peuple, ramenés aux culottes tachées, aux règles, à la masturbation, quand ce n’est pas de l’information truquée (ainsi la manifestation du FLN à Paris le 19 octobre 1961) ; c’est par l’ironie qu’elles retrouvent vie. Mme Ernaux s’en gausse, parce qu’elle s’en est détachée et ce qu’elle évoque n’est plus elle. A partir de mai 1968, l’évocation se fait sur le mode du chapelet. Elle égrène les lieux communs, les idées reçues chez les bobos sûrs d’eux et de leur bon droit. Tout ce qui est rappelé se trouve à l’intersection étroite du Nouvel Observateur, de Libération, des Guignols de l’Info – très à l’ultra gauche, comme le bon petit soldat de la Révol cul pop. Voilà qui ramène à quelques milliers de nantis le nous qui se souvient. Les Années tiennent moins des simagrées de grenouilles de bénitier que du catéchisme de l’épouse de l’apothicaire Homais ou du bréviaire de Mme Prud’homme ou du livre de chevet de Mme Perrichon. La Libération a rendu obscènes les éventuelles confidences de MM Chardonne, Chateaubriant ou Carcopino : il n’y a pas eu de libération pour nous épargner la bêtise de ce réalisme socialiste. Annie Ernaux et le nous qu’elle fait parler auraient préféré un autre destin : la très belle vie (à n’en pas douter) des jeunes Russes soviétisés, des jeunes Polonais soumis au communisme soviétique ou des Chinois, de 1949 à aujourd’hui, broyés par un système fou. Les Années négatives et tristes sont éclairées par la lumière de l’utopie communiste.

Fabienne Verdier est plus jeune qu’Annie Ernaux. Elle n’est pas écrivain, mais c’est un calligraphe admirable. La passagère du silence est le récit de la formation qu’elle a reçue dans les années 1980 : c’est aussi l’acte d’accusation le plus implacable de tout ce à quoi aspire Annie Ernaux et de tout ce que le nous des Années a imposé à l’école et dans l’art, à savoir l’idéal léniniste de la table rase et du réalisme socialiste. Annie Ernaux se gausse de ce qu’elle a appris à l’école, au lycée, à l’université : ce sont les préjugés de la classe bourgeoise qui utilise la culture pour subjuguer les classes populaires. Au moins, elle a appris quelque chose. Fabienne Verdier, née en 1962, dont le père a reçu une révélation en mai 1968, elle, n’a rien appris. Elle aurait aimé recevoir un enseignement digne de ce nom aux Beaux-Arts de Toulouse ; elle n’a eu droit qu’à du vent, le vent mauvais de la déconstruction freudienne et marxiste. « Le professeur (…) nous exhortait à nous « exprimer » sans savoir s’exprimer lui-même. Il peignait ce qu’il nommait une « forme d’abstraction lyrique » : « il faut un beau jeté », répétait-il, et il admirait les étudiants qui se lançaient dans un idéal gestuel sans aucune préparation ni aucune technique de composition. Le « n’importe quoi » était érigé en art du Beau » - c’est ce qui satisfaisait tous les étudiants, « petits-bourgeois de province désireux de se faire plaisir ». Dans un établissement d’enseignement supérieur, placé sous le contrôle de l’Etat et financé par les citoyens, on peut ne rien enseigner, sans que quiconque s’en étonne. La chose désormais va de soi. Le nous de Mme Ernaux doit s’en réjouir. Le seul enseignement qui ressemble à quelque chose est dispensé par le professeur de calligraphie : Fabienne Verdier trouve là sa voie. Elle décide d’aller en Chine apprendre cet art. Dans le Sichuan, elle fait l’expérience de l’utopie dont rêve le nous d’Annie Ernaux  : l’enfer total, la Bêtise crasse, l’inhumanité absolue, le suicide d’un peuple, les idées folles, les étudiants et les professeurs surveillés par les cadres du Parti, le marxisme léninisme imposant le réalisme socialiste comme seul art digne d’être enseigné, des « minorités » ethniques (Yi, Miao, Buyi, Tibétains, etc.) menacés d’une lente extermination par un pouvoir totalitaire, des spécialistes de l’art envoyés par le ministère français des affaires étrangères et l’AFAA pour enseigner la révol cul 68tarde à des étudiants qui subissaient encore la Révol cul pop : « les étudiants se moquaient de moi : « ils se fichent de nous, les professeurs de ton pays. C’est ça que tu as appris en France ? » On leur prônait une forme d’expression aussi totalitaire que celle qu’ils subissaient » (p 145). Fabienne Verdier n’est pas Annie Ernaux. Elle dit « non », elle regimbe, elle refuse cet endoctrinement, elle veut apprendre l’art interdit de la calligraphie et à force d’obstination, elle obtient de recevoir une formation clandestine à la calligraphie et à l’art ancestral de la Chine, auprès d’un vieux maître méprisé et délaissé, puni par le pouvoir, déchu par la révolution culturelle. Il a donc fallu qu’elle séjourne six ans dans la Chine totalitaire, acceptant de vivre comme un « clochard céleste », pour recevoir enfin, malgré des conditions de vie effrayantes, auprès d’un « damné de la Chine », une formation digne de ce nom que son pays n’était pas capable de lui offrir.

Nous sommes donc pleinement justifiés à préférer aux Années bruyantes et tapageuses de la gauche triomphante les six ans de résistance passés en Chine par la Passagère du silence.

12 août 2009

Epoque



 

 

Voilà un mot savant, attesté en 1637 et emprunté d’un mot grec ayant pour sens « arrêt » et « période de temps ».

Le premier sens « point fixe qui sert de départ à une chronologie » est tenu pour vieilli (« point fixe du temps; en particulier, point fixe du temps historique marqué par un événement important et servant de point de départ à une période déterminée ») par les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) et pour classique dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française. Il apparaît dans le Discours sur Histoire universelle (1681) de Bossuet (« cette époque de la ruine de Troie, arrivée environ l’an 308 après la sortie d’Égypte et 1164 ans après le déluge, est considérable.... ») et longtemps, jusqu’en 1832-35 (DAF, sixième édition), il a été le seul sens qu’aient relevé les lexicographes anciens, aussi bien Furetière (Dictionnaire universel, 1690 : « terme de chronologie, c’est un temps certain et fixe, d’où on commence à compter les années »), Thomas Corneille (Dictionnaire des Arts et des Sciences, 1694 : « terme fixe et certain d’où l’on commence à compter les années »), les académiciens (DAF, 1694, 1718, 1740 : « certain temps remarquable dont on se sert dans la chronologie, pour commencer à compter les années, et qui est ordinairement fondé sur quelque événement singulier » ; 1762, 1798 : « point fixe dans l’histoire, dont on se sert dans la chronologie ou dont on peut se servir pour commencer à compter les années et qui ordinairement est marqué par quelque événement considérable »), les rédacteurs de L’Encyclopédie (1751-64 : « Histoire, on appelle ainsi certains événements remarquables dont le temps est exactement ou à peu près connu dans la chronologie ancienne et moderne, et qui servent comme de points fixes pour y rapporter les autres événements »), Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788 : « point fixe dans l’Histoire ; l’Epoque du Déluge ; la naissance de Jésus-Christ est l’époque d’où nous commençons à compter les années ; on dit, en style familier et critique, brouiller les époques : confondre les dates »). Furetière, Corneille, les encyclopédistes citent d’innombrables exemples de comput (car c’est de cela qu’il s’agit), qui illustrent ce sens, qui peut paraître singulier aux modernes que nous sommes ; les encyclopédistes, qui sont relativistes et désireux de montrer qu’il existe autant de façons de mesurer le temps et de compter les années qu’il y a de civilisations ou de « cultures », en font un inventaire presque exhaustif. Furetière se contente d’en citer quelques-unes : « L’époque des Chrétiens est la naissance de Jésus-Christ ; celle des Turcs est l’hégire ou la fuite de Mahomet ; celle des Romains la fondation de la ville ; celle des Grecs les olympiades ; celle des anciens Persans de Nabonassari ».

De tous les auteurs de dictionnaires consultés, les encyclopédistes sont aussi les seuls qui rappellent que les philosophes sceptiques de l’Antiquité donnaient à époque le sens singulier de « suspension de jugement » : « c’est l’état de l’esprit par lequel nous n’établissons rien, n’affirmant et ne niant quoi que ce soit. Les philosophes sceptiques ayant pour principe, que toute raison peut être contredite par une raison opposée et d’un poids égal, ils ne sortaient jamais des bornes de l’époque et ne recevaient aucun dogme ». Suit dans l’article un exposé détaillé de la méthode sceptique et des dix principes sur lesquels elle est fondée.

 

Le sens moderne, attesté chez Bossuet (« Il faut avoir certains temps marqués par quelque grand événement auquel on rapporte tout le reste ; c’est ce qui s’appelle époque, d’un mot grec qui signifie « s’arrêter », parce qu’on s’arrête pour considérer comme d’un lieu de repos tout ce qui est arrivé devant ou après » ; « il faut premièrement que je parcoure avec vous les époques que je vous propose, et que, vous marquant en peu de mots les principaux événements qui doivent être attachés à chacune d’elles, j’accoutume votre esprit à mettre ces événements à leur place, sans y regarder autre chose que l’ordre des temps »), n’est relevé dans les dictionnaires qu’à compter de la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35) : « Il se dit aussi de toute partie du temps considérée par rapport à ce qui s’y passe, à ce qu’on y fait » (exemples : « l’époque de son avènement au trône, de son mariage ; depuis cette époque malheureuse ; j’étais à cette époque très-loin de Paris ; nous sommes à l’époque de l’année où tout semble renaître ; voici l’époque du renouvellement des baux ; je serai en Italie au mois d’octobre, tâchez d’y venir à la même époque ; à toutes les époques de la vie »). Les annalistes de l’Antiquité et des siècles classiques s’attachaient à établir des chronologies et, pour cela, ils devaient disposer de dates établies et sûres qui leur servaient d’époques ; ils faisaient de l’histoire modeste. Tout change au XIXe siècle. L’Histoire devient la Science des Sciences ; elle explique, elle rend compte de tout le passé, elle met en ordre les événements anciens ; elle les range dans un temps découpé et redécoupé ; elle trace la direction que prennent ou doivent prendre ces événements ; elle met des sens uniques et interdits partout ; elle règle la circulation du passé parmi les modernes. Que Bossuet ait été le premier à employer époque dans ce nouveau sens exprime éloquemment ce qu’est l’histoire selon les modernes. Bossuet est l’inventeur de l’histoire téléologique, c’est-à-dire de l’histoire à laquelle sont fixés des objectifs et qui a pour but d’instruire les hommes des fins dernières et ultimes. De fait, époque prend au XIXe siècle, siècle de l’Histoire, dont nous ne sommes pas sortis, ce sens nouveau, que décrivent assez bien Barré dès 1842 dans le Complément au Dictionnaire de l’Académie française (« époque se dit aussi d’un certain nombre d’événements remarquables que l’on choisit dans l’histoire d'un peuple, ou dans l'histoire universelle, pour y établir des divisions ; et de chaque espace de temps qui s’écoule entre deux de ces événements ») et Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « époque se dit aussi d’événements remarquables choisis dans l’histoire pour y établir des divisions, et de chaque espace de temps qui s’écoule entre deux de ces événements »).

La modernité, aussi avide, sinon plus, que Bossuet à mettre de la téléologie partout, fait à époque un triomphe qui se lit à livre ouvert dans les innombrables sens que relèvent les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) et de la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication). Le mot est en usage en astronomie (sens exposé dans L’Encyclopédie : « instant choisi où une planète occupe une position déterminée sur son orbite, servant à des calculs ultérieurs »), en comptabilité (l’époque de l’échéance) ; « espace de temps » (sic), c’est une « période historique marquée par certains faits, certains caractères propres » (époque contemporaine ; grande époque ; la merveilleuse époque de saint Louis ; l’époque des diligences ; époque romaine ; basse, haute époque ; époques successives ; époque de décadence, de transition ; l’époque des croisades ; les époques de l'histoire ; la Belle Époque ; époque classique, romantique ; époques littéraires ; époque romane) ; c’est aussi « une division quelconque des temps géologiques ; plus particulièrement une subdivision de la période géologique correspondant à un sous-système ou groupe » (époque tertiaire ; les époques glaciaires du Quaternaire) ;  c’est encore « toute partie plus ou moins longue du temps, de la vie courante » (l’époque de la puberté, des vacances ; à cette époque de l'année). Le mot a un tel succès qu’il est employé dans des expressions mélioratives comme être de son époque (le comble du bon conformisme : « avoir les idées, refléter les caractéristiques de l'époque à laquelle on appartient ») et qu’il forme même des locutions prépositionnelles ou adverbiales ou conjonctives qui servent de repères temporels : à l'époque de ; à l'époque où ; à l'époque ; c’était l’époque de, où… ; ce fut à, vers cette époque que...

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, la définition d’époque tenait en une courte phrase ; dans la neuvième édition du même dictionnaire, elle est divisée en sept sens (« moment historique marqué par un évènement considérable » ; « période historique considérée sous le rapport des évènements qui s’y déroulent, des caractères qui lui sont propres » ; « moment déterminé de la vie d’une personne, d’une collectivité » ; « arts décoratifs, période caractérisée par un style qui lui est propre » ; « géologie, division d’une période géologique » ; « astronomie, instant origine à partir duquel sont comptés les temps, servant à définir, par exemple, la position sur son orbite d’un astre du système solaire » ; « cinéma, un film d’époque, qui retrace ou évoque avec un grand souci d’exactitude la vie d’une époque déterminée »), lesquels produisent chacun trois ou quatre emplois. Epoque est de notre époque. Il est rare qu’un mot savant condense aussi clairement l’hypostase de l’Histoire.

 

 

10 août 2009

Attraction

 


De la première (1694) à la cinquième (1798) édition du Dictionnaire de l’Académie française, la définition est expédiée en une courte demi-phrase, « action de ce qui attire », et illustrée par ces trois exemples, dont les deux derniers n’éclairent en rien le sens : « l’attraction du fer par l’aimant ; quelle est la cause de cette attraction ? Cet onguent a fait une grande attraction ». En revanche, dans la neuvième édition, en cours de publication, de ce même dictionnaire, trois sens et douze emplois sont distingués ; et, dans le Trésor de la langue française (1971-94), l’article attraction occupe cinq colonnes de grand format. Ce qui caractérise ce mot, c’est la prolifération des sens à partir de deux domaines : la science ou les sciences exactes (à compter du XVIIIe siècle : plusieurs pages sont consacrées dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot à tous les types et formes d’attraction) et la mode (à partir du XIXe siècle), deux domaines dont la langue d’expression favorite est l’anglais.

Le mot est donc moderne, bien qu’il soit emprunté au latin attractio, au sens de « contraction ». C’est sans doute pour cette raison que le mot attraction, attesté au XIIIe siècle, a le sens « d’action de tirer à soi » (« Et des choses qui sont convenables au foie si sont douces choses, mais qu’on n’en prenne pas trop, parce qu’elles étouffent légèrement les voies par la grande attraction que le foie en fait ») et qu’Olivier de Serres (agronome du XVIe siècle) l’emploie au sens « d’action de tirer le lait » (de traire) : « la vache ne se veut qu’avec grande difficulté laisser traire sans le veau, mais lui lâche toujours libéralement le lait, duquel ayant fait la première attraction,  le demeurant est réservé pour les beurres et fourmages ». Les académiciens (de 1694 à 1798, même s’ils citent dans les exemples « l’attraction neutonnienne » - sic) relèvent ce seul sens : « action de ce qui attire » ; de même Furetière (Dictionnaire universel, 1690), qui était pourtant soucieux de restituer la langue des savants de son temps : « action de ce qui attire » (exemple : « il y a des pompes qui font leur effet par attraction, et d’autres par compression »).

C’est à la fin du XVIIe siècle (en 1688, dans un compte rendu des premiers travaux de Newton) qu’est attesté, pour la première fois, le sens propre à la physique : « tendance des corps matériels à s’attirer mutuellement », lequel était en germe dans l’utilisation qui était faite du mot attractio dans les universités de la fin du Moyen Age : « attraction ou force attractive, dans l’ancienne physique, signifie une force naturelle qu’on suppose inhérente à certains corps, et en vertu de laquelle ils agissent sur d’autres corps éloignés, et les tirent à eux », in L’Encyclopédie). C’est de là que vient l’emploi d’attraction en grammaire, attesté en 1842 dans le Complément au Dictionnaire de l’Académie française de Barré : « (philologie) construction particulière à la plupart des langues à inflexions, par laquelle l’attribut est attiré au même cas que le sujet, ou le relatif au même cas que l’antécédent, dans certaines phrases qui s’éloignent des règles générales », et que relève Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « terme de grammaire ; changement d’une lettre par l’effet de sa voisine ; par exemple, ce mot attraction est pris du latin attractio, formé de ad et tractio ; le d de ad a été changé en t à cause du t suivant ; dans la grammaire grecque, figure de syntaxe, par laquelle le relatif est mis au même cas que son antécédent ou mieux est attiré au cas de son antécédent, bien que le rôle qu’il a dans la phrase lui impose un cas différent ». Tous ces exemples sont assez obscurs. Il faut attendre la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française pour lire un exemple clair et convaincant : « attraction modale, remplacement d’un indicatif par un subjonctif dans une subordonnée dépendant d’une autre subordonnée au subjonctif ; dans la phrase : « Quelle que soit l’action qu'il commette, il sera pardonné », le verbe commettre est au subjonctif par attraction modale ».  

Le très long et très détaillé article attraction de L’Encyclopédie (1751-65), dans lequel sont examinées pro et contra toutes les thèses et toutes les expériences relatives à l’attraction, atteste, s’il en était besoin, le séisme qu’ont provoqué dans la pensée européenne les découvertes de Newton. Il n’est pas possible ici, faute de place ou de temps, de résumer les longues pages, serrées et argumentées, de cet article. Citons : « attraction ou puissance attractive se dit plus particulièrement, dans la philosophie newtonienne, d’une puissance ou principe, en vertu duquel toutes les parties, soit d’un même corps, soit de corps différents, tendent les unes vers les autres ; ou, pour parler plus exactement, l’attraction est l’effet d’une puissance, par laquelle chaque particule de matière tend vers une autre particule... Les lois et les phénomènes de l’attraction sont un des points principaux de la philosophie newtonienne… Quoique ce grand philosophe se serve du mot attraction, comme les philosophes de l’école, cependant, selon la plupart de ses disciples, il y attache une idée bien différente… L’attraction dans la philosophie ancienne était, selon eux, une espèce de qualité inhérente à certains corps, et qui résultait de leurs formes particulières et spécifiques (…) L’attraction newtonienne, au contraire, est un principe indéfini, c’est-à-dire par lequel on ne veut désigner ni aucune espèce ou manière d’action particulière, ni aucune cause physique d’une pareille action, mais seulement une tendance en général, un conatus accedendi, ou effort pour s’approcher, quelle qu’en soit la cause physique ou métaphysique ; c’est-à-dire soit que la puissance qui le produit soit inhérente aux corps mêmes, soit qu’elle consiste dans l’impulsion d’un agent extérieur. Aussi Newton dit-il expressément dans ses principes qu’il se sert indifféremment des mots d’attraction, d’impulsion et de propension, et avertit le lecteur de ne pas croire que, par le mot d’attraction, il veuille désigner une manière d’action ou sa cause efficiente, et supposer qu’il y a réellement une force attractive dans des centres qui ne sont que des points mathématiques… C’est donc de l’attraction, suivant M. Newton, que proviennent la plupart des mouvements, et par conséquent des changements qui se font dans l’univers ; c’est par elle que les corps pesants descendent et que les corps légers montent ; c’est par elle que les projectiles sont dirigés dans leur course, que les vapeurs montent et que la pluie tombe ; c’est par elle que les fleuves coulent, que l’air presse, que l’océan a un flux et reflux..., etc. »

Dans la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française, la pensée de Newton est résumée en ces mots : « l’attraction newtonienne : tendance attribuée par Newton à la matière, et en vertu de laquelle les corps sont supposés exercer une action mutuelle les uns sur les autres » (« on dit quelquefois absolument l’attraction dans le même sens »), mots à dire vrai fort prudents (« tendance attribuée par Newton », « les corps sont supposés exercer une action mutuelle »), comme si les académiciens refusaient de prendre parti dans un débat qui avait alors de vrais enjeux métaphysiques ou comme si les sciences exactes avaient commencé à se séparer des lettres ou des humanités, coupure qui n’était pas encore effective au XVIIe et au XVIIIe siècle : Descartes était tenu pour un physicien et Voltaire a traduit et commenté Newton. Même Littré, positiviste convaincu, définit prudemment l’attraction newtonienne : « en astronomie, tendance que les corps célestes paraissent (sic) avoir à s’attirer les uns les autres en raison directe des masses et inverse du carré des distances, sans qu’il existe en eux ou autour d’eux rien de sensible à quoi on puisse rapporter cette tendance » (Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Les dernières prudences s’évanouissent dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française : « attraction universelle ou newtonienne, action mutuelle que deux corps exercent l’un sur l’autre ; l’attraction de deux corps se traduit, selon Newton, par une force dirigée de l’un vers l’autre en raison directe de leur masse et en raison inverse du carré de la distance qui les sépare ».

L’autre sens moderne, « ce qui exerce un attrait sur le public », est lui aussi, comme l’attraction newtonienne, un néologisme sémantique, emprunté de l’anglais et introduit en français par Balzac en 1835 : « avec cela trouver des combinaisons, des attractions, comme disent les Anglais, pour obtenir la faveur du public, de manière à écraser par leur supériorité, les autres journaux » (1862 : « programme savamment combiné en vue d’une great attraction » ; 1867, « spectacle, divertissement qui attire le grand public », dans la phrase suivante : « une des plus grandes attractions du parc de l’Exposition est la section ottomane »). Littré, dans le Supplément (1877) de son dictionnaire est le premier à relever ce sens : « dans le sens anglais, ce qui a de l’attrait ; ce sens a commencé à paraître vers l’époque des grandes expositions internationales et est aujourd’hui d’un usage presque courant », comme dans cet extrait de 1876 du Journal officiel : « dimanche et lundi de Pâques aura lieu l’inauguration de ces concerts qui étaient, l’on s’en souvient, une des grandes attractions du jardin l’an dernier ». Les académiciens, qui sont souvent hostiles aux néologismes sémantiques, acceptent sans examen cet emploi nouveau d’attraction : « il désigne aussi ce qui attire, notamment les spectacles, les divertissements, etc. », l’exemple cité compensant, il est vrai, par la gloire des choses françaises ce que pourrait avoir de honteux un emprunt à l’anglais : « rien ne séduit les étrangers autant que les attractions de Paris ».

L’article attraction du Trésor de la langue française (1971-94) et celui de la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française offrent un condensé de modernité verbale, sociale et morale. Tout ce qui est moderne y est, sciences (« propriété que possèdent les corps matériels de s’attirer mutuellement ») ; physique (attraction universelle ou planétaire, cf. plus haut Newton ; attraction électrique ou électrostatique, « celle qui existe entre charges électriques de signe contraire » ; attraction magnétique, « qui s’observe entre aimants, entre courants électriques ou entre aimant et courant électrique ») ; chimie (attraction moléculaire, « forces qui s’exercent entre molécules et qui ont un très court rayon d’action » ; attraction capillaire, « capillarité » ; attraction élective, synonyme vieux de affinité), sens et emplois figurés (« fait d’attirer quelqu’un, force qui attire quelqu’un vers quelqu’un ou quelque chose, attirance ») ; sciences humaines et sociales, linguistique et grammaire (« vieux, attraction des lettres » ; attraction syntaxique, attraction paronymique, « processus plus connu sous le nom d’étymologie populaire ») ; musique (« tendance d’un son vers un autre, avec lequel il a de l’affinité »), sociologie (l’incontournable science sociale, qui, pour se donner un vernis savantasse, pille le vocabulaire des sciences exactes : « caractéristique d’un objet, d’une activité, d’une personne ou d’un groupe par laquelle un comportement d’approche active est déclenché chez un sujet » : sic), emplois variés couronnés par les inévitables attractions de fêtes foraines : « par métonymie (fréquent au pluriel), ce qui attire le public dans un lieu ; ce qui est un objet, une occasion de curiosité, de divertissement » et « spectacle, ensemble de divertissements, en particulier dans les foires » ; d’où les innombrables parcs d’attractions et même, par ce jeu de mots cher à Muray, le monde réel transformé en parc d’abstractions par les modernes.  Le mot est si moderne que, des choses, il se déplace aux personnes et il désigne, « familièrement », selon les rédacteurs du TLF, « une personne qui attire la curiosité publique », comme dans cet exemple du DAF (neuvième édition) : « par analogie, familièrement, il a été l’attraction de la soirée ».

08 août 2009

Médiation

Emprunté du latin mediatio, au sens de « médiation, entremise », ce nom est attesté au XIIIe siècle au sens de « division par deux » et surtout à la fin du XIVe siècle au sens religieux ou théologique « d’intermédiaire entre Dieu et l’homme ». Il est employé avec ce sens dans un mystère de 1518, Mystère du Vieux Testament : « Quant au regard de Eve, qui du forfait / Envers l’homme fut mediacion ». En 1541, Calvin, dans Institution chrétienne, l’emploie au sens « d’entremise pour concilier Dieu et l’homme » : « comme si Christ, s’étant acquitté d’une médiation temporelle, avait remis l’office éternel et à jamais perdurable sur ses serviteurs ».

L’histoire sémantique de ce mot est celle d’un rapide effacement de ces sens religieux au profit du sens profane, politique ou laïque (par exemple, en 1691, ce sens en astronomie : « moment de la culmination d’un astre ») et, à la fin du XXe siècle, dans le moment hypermoderne de ce siècle des ténèbres, au profit du sens social, le sens religieux se maintenant, mais dégradé, dans la musique liturgique : « pause faite au milieu des versets d’un psaume » (1701). Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses, 1680) y donne le seul sens profane d’entremise, déplaçant vers le nom médiateur le sens religieux, lequel apparait dans l’exemple suivant : « il n’y a que Jésus-Christ qui puisse être médiateur entre Dieu et les hommes ». Furetière (Dictionnaire universel, 1690), comme Richelet, ne relève que l’emploi profane et politique : « entremise de celui qui accommode les parties qui sont en guerre, en querelle », faisant allusion à la religion – plus exactement à la politique du Pape – dans l’exemple « le Pape a offert sa médiation pour pacifier l’Europe », phrase si générale qu’elle peut s’appliquer à toute période de l’’histoire de l’Europe. Les académiciens, de la première (1694) à la huitième (1932-35) de leur Dictionnaire, ne relèvent que le sens profane « d’entremise », qu’ils illustrent d’exemples politiques ou sociaux : « cet accommodement a été fait par la médiation d’un tel prince ; on s’est servi de sa médiation ; on a accepté, on a refusé sa médiation » (1694, 1762, 1798, 1832-35) ; « entremise pour mettre d’accord deux personnes, deux partis » (« cet accommodement a été fait par la médiation de tel homme d’État ; on s’est servi de sa médiation ; il a offert, on a accepté, on a refusé sa médiation ») et « médiation armée s’est dit de l’acte de médiation dans lequel la puissance qui s’entremet entre les belligérants menace de faire la guerre à celle des deux parties qui n’acceptera pas ses propositions ».

Dans L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot éditeurs, 1751-65), médiation est un terme de géométrie, ainsi défini : « selon certains auteurs anciens d'arithmétique, c’est la division par 2, ou lorsqu’on prend la moitié de quelque nombre ou quantité ». Ce sens est attesté au XIIIe siècle (cf. ci-dessus), mais, selon les encyclopédistes, il « n’est plus en usage : on se sert plus communément de celui de bipartition, qui n’est pas lui-même trop usité ; et lorsqu’il s’agit de lignes, on dit bissection ». En revanche, le sens de médiateur en théologie est longuement exposé et illustré de nombreux exemples : « Dans les alliances entre les hommes où le saint nom de Dieu intervient, Dieu est le témoin et le médiateur des promesses et des engagements réciproques que les hommes prennent ensemble » ; « Lorsque Dieu voulut donner sa loi aux Hébreux, et qu’il fit alliance avec eux à Sinaï, il fallut un médiateur qui portât les paroles de Dieu aux Hébreux et les réponses des Hébreux à Dieu, et ce médiateur fut Moïse » ; « Dans la nouvelle alliance que Dieu a voulu faire avec l’Eglise chrétienne, Jésus-Christ a été le médiateur de rédemption entre Dieu et les hommes ; il a été le répondant, l’hostie, le prêtre et l’entremetteur de cette nouvelle alliance » ; « Saint Paul, dans son épître aux Hébreux, relève admirablement cette qualité de médiateur du nouveau Testament qui a été exercée par Jésus-Christ » ; « Outre ce seul et unique médiateur de rédemption, les catholiques reconnaissent pour médiateurs d’intercession entre Dieu et les hommes les prêtres et les ministres du Seigneur, qui offrent les prières publiques et les sacrifices au nom de toute l’Eglise. Ils donnent encore le même nom aux saints personnages vivants, aux prières desquels ils se recommandent, aux anges qui portent ces prières jusqu’au trône de Dieu, aux saints qui règnent dans le ciel et qui intercèdent pour les fideles qui sont sur la terre. Et cette expression ne déroge en rien à l’unique et souveraine médiation de Jésus-Christ, ainsi que nous le reprochent les protestants, qui, comme on voit, abusent à cet égard du nom de médiateur ».

Au XIXe siècle, Barré (Complément au DAF, 1842) réunit dans l’article médiation de son dictionnaire les différents sens du mot, à l’exclusion du sens théologique, tombé en désuétude : « Acte de médiation (histoire), organisation de la Suisse, arrêtée et promulguée par le premier consul Bonaparte, le 20 février 1803 » ; « en astrologie, le milieu du jour, l’heure de midi » ; « dans l’ancienne géométrie, division par deux », Barré ajoutant : « ce terme n’est plus usité » (comprendre : en géométrie). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) relève, comme Barré, à une différence près, les mêmes sens de médiation, à l’exception du sens théologique ou religieux : « action de celui qui est médiateur » (La Fontaine : « Elle employa sa médiation // Pour accorder une telle querelle » ; Fénelon : « Il s’était réconcilié avec vous par la médiation de la reine mère » ; Voltaire : « L’Espagne et la France venaient de remettre leur querelle à sa médiation ») ; « Acte de médiation, organisation de la Suisse promulguée par Bonaparte en 1803 » (ça a dû être une belle catastrophe pour les Suisses) ; « terme de liturgie, partage de chaque verset d’un psaume en deux parties, l’une psalmodiée ou chantée par un côté du choeur, et l’autre par le côté opposé » ; « terme d’astrologie, le milieu du jour, l’heure de midi et moment de la culmination d’un astre ».

Ce qui apparaît dans le Trésor de la langue française (1971-94), c’est le triomphe fait à médiation dans la langue moderne des (prétendues) sciences, dites sociales et humaines : en philosophie, c’est « l’action de servir d’intermédiaire entre un terme ou un être duquel on part, et un terme ou un être auquel on aboutit », comme dans cet extrait de Blondel : « il y a, en moi, disproportion entre la cause efficiente et la cause finale ; et pourtant ni l’une ni l’autre ne peuvent être en moi ce qu’elles sont déjà, sans la médiation permanente d’une pensée et d’une action parfaites » ; en psychologie, c’est le « processus par lequel une connaissance sensorielle se transforme en une donnée intellectuelle » ; dans la langue du droit, c’est « l’entremise destinée à concilier ou à faire parvenir à un accord, à un accommodement des personnes ou des parties ayant des différends » (entreprise, offre de médiation ; médiation de l’O.N.U. ; médiation diplomatique), alors que la médiation armée est une « médiation dans laquelle la puissance qui s’entremet entre les belligérants menace d’employer les armes contre la partie qui n'acceptera pas ses propositions » : en ethnologie et dans l’histoire religieuse, seul vestige du vieux sens théologique, c’est « l’entremise d’un génie protecteur ou d’un prêtre auprès des humains pour les rapprocher des divinités » ; en musique (domaine du plain-chant), c’est le « partage de chaque verset d’un psaume en deux parties, la première psalmodiée ou chantée par un choeur, la seconde par un autre » ; en astrologie, c’est le « moment de culmination d’un astre ». On lit dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française cette définition de la médiation, qui ne tient pas de la blague, mais qui est comme un vestige chu de quelque désastre ancien : « médiation se dit de ce qui institue une relation médiate entre des idées, des notions, des choses » et « spécialement (sic), mouvement dialectique par lequel l’opposition immédiate entre deux termes se conserve en se dépassant dans une unité plus haute ; ce qui sert ainsi d’intermédiaire », comme dans cet exemple : « selon Hegel, l’antithèse, négation de la thèse, constitue la médiation d’où procède la synthèse » (on ne saurait mieux décrire la médiation).

Ce qui est nouveau et a échappé aussi bien aux très savants lexicographes du Trésor de la langue française) qu’aux distingués académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication), c’est la prolifération des emplois de médiation dans la langue des prétendus « travailleurs », dits sociaux, des assistantes sociales, de tous ceux qui sont payés pour s’interposer entre des groupes ethniques et éviter qu’ils ne règlent leurs comptes à la kalachnikov. Elle prend alors des formes innombrables, que des épithètes tentent de cerner : judiciaire, familiale, du crédit, bancaire, consumériste, conjugale, ethnique, raciale, islamique, des imams, citoyenne, environnementale, économique, culturelle, interculturelle, etc. Mais quel que soit l’adjectif, elle est par nature sociale, puisque le social a détrôné depuis plus de deux siècles la théologie ou la religion. Jadis, la médiation se faisait par le Christ ; désormais, elle relève de la seule responsabilité d’assistantes sociales, lesquelles, dans certains quartiers, sont remplacées par les imams.

07 août 2009

Calamité

Emprunté du latin calamitas, le nom calamité est attesté au début du XIVe siècle au sens de « dommage » et, à la fin du XVe siècle, il est employé dans le sens de « désastre, malheur public ». C’est un « grand malheur qui frappe à la fois un certain nombre de personnes », est-il affirmé dans le Complément au Dictionnaire de l’ancienne langue française de Godefroy, alors que, de toute évidence, les auteurs, du XIVe au XVIe siècle, désignent aussi par ce mot un malheur qui frappe une seule personne : « Qui ses biens présents garde sans superfluité, // De léger ne peut pas avoir calamité » ; (Oresme) « Et après en sa vieillesse il chut en très grandes misères et en très grandes calamités » ; (Amyot, XVIe siècle) « en la calamité de l’exil où il se trouvait ». L’humaniste Robert Estienne (Dictionariolum, 1554) fait suivre l’entrée latine calamitas de cette définition, qui est l’esquisse de l’emploi spécialisé actuel dans l’agriculture : « grêle qui rompt le tuyau du blé » (exemple : « calamité et misère »). Furetière (Dictionnaire universel, 1690) explique par l’étymologie l’emploi décrit par Estienne un siècle et demi plus tôt : « ce mot vient du latin calamitas, qui vient de calamus, le tuyau du blé. On appelait du nom de calamité la grêle qui brisait et coupait les blés », explication que critique Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « calamitas, lequel, signifiant proprement perte des récoltes, aurait été tiré de calamus, « chaume » ; mais le suffixe itas n’a pas ce sens, ne signifiant que la possession d’un attribut : bonitas, « bonté », qualitas, « qualité » ; et calamité ne pourrait signifier que la qualité d’être chaume, à moins que, forçant le sens de ce suffixe, les Latins n’y aient vu la qualité d’être bon ou mauvais, et finalement, par une exclusion qui n’est pas rare dans les langues, la qualité d'être mauvais chaume, mauvaise récolte, calamité. Toutefois, d’autres étymologistes regardent l’origine du mot calamitas comme inexpliquée et croient à un radical cal signifiant « mal » et qui se trouverait dans cal-umnia et dans incol-umis ».  

Au XVIIe siècle, ce n’est pas l’étymologie, mais l’emploi de ce mot qui divise les lexicographes. Les uns le restreignent aux seuls malheurs publics ; les autres l’élargissent à tout malheur, public ou privé. Calamité désigne les seuls malheurs publics chez Furetière (1690, « misère, trouble, infortune ; il ne se dit plus guère en français que des malheurs généraux » ; exemple : « on a beaucoup à souffrir dans les calamités publiques »), alors que les académiciens (DAF, première, deuxième, troisième, quatrième éditions, 1694, 1718, 1740, 1762), même s’ils ne relèvent qu’un sens, semblent, si l’on se fonde sur les exemples cités, ne pas trancher entre malheurs publics et malheur privé ou personnel : « malheur, misère » (exemples : la calamité publique, les calamités de la guerre ; tomber dans une calamité ; un temps plein de calamités). C’est ce que note Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788 : « le substantif ne se dit guère que des malheurs communs à beaucoup de personnes ; calamité publique, les calamités de la guerre, temps de calamités »), qui critique l’exemple cité par les académiciens (« tomber dans une calamité ») : « pour une affliction particulière, malheur, misère, sont plus propres ». Les autres lexicographes rejettent cette restriction de sens. Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses, 1680) ne tranche pas entre malheurs publics et malheur privé. Il se contente de la définition « malheur », qu’il illustre de deux exemples : « une grande calamité » et « il est tombé dans une affreuse calamité », le second désignant, de toute évidence, un malheur privé. Dans les cinquième, sixième, septième, huitième, neuvième éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de 1798 à l’édition actuellement en cours, les deux emplois sont exposés : (DAF, 1798) « grand malheur, malheur public qui se répand sur une contrée, sur une ville » (la guerre, la peste, sont des calamités) et « il se dit aussi d’un assemblage de malheurs qui tombent sur un individu » (la perte de ses enfants et de sa fortune a accablé sa vieillesse de calamités). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) relève, comme Richelet, les deux sens : « tout grand malheur public », qu’il illustre de cet exemple « la famine, la guerre, la peste sont des calamités » et d’extraits d’écrivains : Massillon (« un astre qui n’annonce que des calamités à la terre ») ; Voltaire (« après ces jours de sang et de calamités ») ; Bossuet (« Job déplore lés diverses calamités qui affligent la vie humaine ») et « infortune », qu’il tient sans doute pour un malheur privé ou personnel, comme l’attestent deux extraits de Corneille : « Et qu’une femme enfin dans la calamité » et « Ici, près des remparts de l’auguste cité, // Il a marqué la fin de ma calamité ».

Les lexicographes actuels rejettent la restriction de sens aux seuls malheurs publics. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) distinguent l’emploi courant (« le plus souvent au pluriel ») de « malheur qui afflige un grand nombre de personnes, qui affecte une grande étendue de pays » (« les calamités de la guerre civile et de l’anarchie » ; calamité(s) agricole(s) : « dommages matériels non assurés et d’importance exceptionnelle dus à des variations anormales d’intensité d’un agent naturel » ; calamité(s) publique(s) : « événement dommageable, d’une exceptionnelle gravité, survenant de façon imprévisible et provoqué par des forces naturelles ») de l’emploi hyperbolique, donc dû à une figure « de style » : « infortune personnelle grave » (exemples, « C’est parfois une calamité qu’une grande fortune », Mérimée, 1870 ; « la mauvaise gestion des finances, qui n’avait été longtemps qu’un mal public, devint alors, pour une multitude de familles, une calamité privée », Tocqueville, 1856). Quant aux académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication), ils s’en tiennent à la distinction établie dès la cinquième édition (1798) : « malheur public qui répand la ruine, la désolation sur une contrée, une ville » (ce pays a été frappé d’une effroyable calamité, d’une série de calamités ; calamité agricole : « sinistre d’une gravité exceptionnelle, provoqué par un phénomène naturel d’intensité anormale, tel que le gel, la sècheresse ») et « grand malheur frappant un particulier » (toutes les calamités se sont abattues sur lui).

L’article calamité de cette dernière édition est marqué par l’apparition d’un tout nouveau sens. La calamité n’est plus le malheur qui frappe un individu, mais un individu qui gêne, embarrasse, trouble, perturbe la tranquillité d’autrui. Ce n’est plus une chose, mais une personne ou une personne faite chose et source de malheur pour ses voisins. « Par métonymie et par exagération, écrivent les académiciens, ce nouveau locataire est une calamité pour l’immeuble ». Ce qui est dans cet emploi nouveau, c’est un des traits du monde, dit moderne, à savoir la nuisance à autrui ou la multiplication d’individus bruyants, discourtois ou grossiers, qui limitent l’univers à leur petite personne et qui sont eux-mêmes, « nature », en toute circonstance (c’est la maladie du « soi-mêmisme »), n’hésitant pas, pour exister ou se donner le sentiment qu’ils existent et pour nuire à tous, à se transformer en nuisances publiques.

 


05 août 2009

Mythologies intellotes 27

 

Françoise Sagan, mythe bobo

(1935-2004)

 

 

 

Pendant une dizaine d’années, de 1954 à la fin des années 1960, les romans que Mme Françoise Quoirez a publiés sous le pseudonyme de Sagan ont été d’immenses succès de librairie. Ses éditeurs ont vendu plus de deux millions d’exemplaires de Bonjour tristesse (1954), plus d’un million d’exemplaires d’Un certain sourire (1956). Les romans qui ont suivi (Dans un mois, dans un an, 1957, Aimez-vous Brahms ? 1959) et ceux des années 1960 ont été tirés et vendus à plus de cinq cent mille exemplaires. Françoise Sagan a gagné en vingt ans de quoi assurer, à elle-même et à ses éventuels descendants, une vie à l’abri du besoin pendant trois ou quatre générations. Le filon était riche, il a été exploité jusqu’à l’épuisement, de sorte que, quand le succès s’est émoussé et après qu’elle a eu dilapidé dans les casinos et les voitures de sport sa fortune, elle a connu la gêne matérielle, dont ses amis intellos au pouvoir ont essayé de l’extraire, en lui faisant bénéficier d’une sordide escroquerie au détriment d’une entreprise nationalisée.

Comment rendre compte à la fois du succès de ses premiers romans et de l’insuccès relatif de ses dernières œuvres ?

Françoise Sagan a exploité, en bonne élève qu’elle était, la prose « classique » ou spécifiquement « française » qui a été mise au point, inventée ou réinventée dans les années 1910-1920 par les écrivains réunis dans la Nouvelle Revue Française autour de Gide, Rivière, Alain-Fournier, Schlumberger, prose qu’on trouve chez Mauriac ou dans quelques récits de Marguerite Yourcenar. C’est une prose réactionnaire, au sens propre de cet adjectif. En épurant la langue, les mots, le sens et la grammaire, à la manière supposée des écrivains classiques, tels La Bruyère, Madame de Sévigné, La Rochefoucauld ou Madame de La Fayette, les écrivains de la NRF ont cherché à en finir avec les subtilités byzantines des symbolistes, avec les complications baroques des décadents, avec le réalisme brutal des naturalistes ou avec les conventions éculées des disciples de Flaubert, en renouant, trois siècles plus tard, avec la clarté ou la transparence du style classique, débarrassé de ses scories et qui réalise ou renferme l’essence supposée de la langue française.

Ce qui a fait accroire que cette prose était « nouvelle », c’est, outre qu’elle rompait avec les codes en usage ou à la mode au début du XXe siècle, son caractère paradoxal. La transparence du style était, ou devait être, l’image de la transparence morale. C’est dans une langue épurée que Gide avoue sans détours son goût immodéré pour les garçons ou les jeunes gens (Si le grain ne meurt, L’immoraliste, etc.), sanctifiant la déviance supposée de ses mœurs par une écriture morale, au sens où, authentique, elle ne dissimule rien. Le respect de la norme grammaticale atténue l’anormalité morale ; la pureté de la langue absout l’impureté des mœurs.

Chez Sagan, l’immoralité affichée n’est plus du seul fait des hommes, fussent-ils mariés. Elle vient des jeunes filles de la bonne société, dont le destin social, tel qu’en décide la morale bourgeoise, laquelle, ne soyons pas dupes, est plus un fantasme qu’une réalité, était d’être les gardiennes de l’ordre conjugal, les vestales de la famille, les anges tutélaires de la descendance. C’est ce soufre qui a fait le succès de Bonjour tristesse, écrit par une jeune fille de très bonne famille, âgée d’à peine dix-neuf ans, qui avait commencé des études de lettres pour fuir le destin auquel elle était condamnée. La prose transparente et épurée de Gide avait une fonction cathartique. Trente ans plus tard, Françoise Sagan la détourne. Elle ne sert plus à dire la vérité d’un être, mais à tourner en dérision un destin social. Gide lui faisait exprimer l’authenticité, Sagan en fait le signe même de la désinvolture. A l’aveu pénible, elle substitue l’insolence facile.

En fait, Françoise Sagan a été la première de nos bourgeoises bohêmes ou bobos et même la première de nos lilibobos, libérales libertaires bourgeoises bohêmes, anticipant de deux décennies les poses de Mmes Voynet, Guigou, Aubry, de ces bourgeoises, petites ou grandes, qui trahissent en franchissant le mur invisible qui sépare les classes sociales. Mais ce n’est pas le mur de l’argent qu’elles abattent. Bien au contraire. Tant qu’elle était riche, Mme Sagan a mené l’existence dorée des filles à papa. Ruinée, elle a compté sur ses amis et sur la corruption pour ne pas déchoir. Elle n’a été libérale libertaire ou bohême que sur le plan symbolique, celui des opinions ou des idées ou des mœurs. La gauche qu’elle a rejointe se vêtait des oripeaux de la rébellion anticonformiste et subversive, elle était supposée agréger des révoltés romantiques qui prennent le parti des pauvres, des laissés pour compte, des humiliés et des offensés ; en bref, c’était la voix des belles âmes dont la seule activité est de prodiguer des leçons de vertu à peu de frais. Or, dans les années 1980, ces bobos et lilibobos ont pris le pouvoir, non seulement dans l’Etat, mais aussi dans les media, la culture, la communication, les arts, les lettres. Les rebelles ont endossé le costume des nantis. Leur morale s’est si largement répandue que Mme Sagan, qui l’a sinon inventée, du moins propagée, naguère rebelle, est apparue soudain terne, pâle, fade. Les romans qu’elle a publiés dans les années 1980 sont à l’image de cette rébellion d’opérette : ils expriment la plainte d’oisifs comblés par la vie, ils développent des scénarios dignes du théâtre de boulevard, ils racontent des histoires amères de femmes déçues ou trompées. La désinvolture s’est rabougrie en poses attendues, discours convenus, comportements réflexes. La chamade, Le lit défait, La femme fardée, De guerre lasse mettent à nu la morale bobo : c’est l’énième et dérisoire resucée des bleus à l’âme. Les bobos ont de petits bobos existentiels. Les pauvres, ils seraient plus à plaindre, si l’on en croit Mme Sagan, que les déshérités qui n’ont jamais rien connu d’autre que le rien. Cette comédie sinistre a vite lassé les lectrices les mieux disposées. Ses derniers livres sont comme ces images pieuses que nos arrière-grand-mères accrochaient au mur, dans l’espoir puéril que le malheur, ainsi exorcisé, épargnerait leur famille. En accédant au pouvoir, les bobos ont tué Sagan. Elle perdu son soufre, devenant conforme, au iota près, aux injonctions des nouveaux puissants.