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04 septembre 2009

Proliférer

 

 

Voilà un verbe moderne. Il est récent, étant attesté dans la seconde moitié du XIXe siècle, ignoré de Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) et enregistré dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française en 1932-35. Ce qui fait sa modernité, c’est son origine. C’est un mot de sciences naturelles, employé par Claude Bernard dans ses Principes de médecine expérimentale (1878). Le sens en est « se multiplier en se reproduisant » (en parlant d’un organisme vivant). Cet extrait de Rostand (1939) l’illustre clairement : « l’œuf d’oursin ne produit pas directement un petit oursin, mais une larve (...) ; à un certain moment, près de la bouche, une masse de cellules se met à proliférer, et donne naissance à l’oursin parfait, qu’on peut considérer comme un second animal bourgeonné sur le premier ». Le verbe est dérivé de l’adjectif prolifère (composé de l’élément issu du latin proles, « lignée, enfants, fruits »), terme de botanique et de biologie, synonyme de prolifique et dont le sens est « qui se multiplie rapidement » (« il se dit de certaines fleurs du centre desquelles naissent d’autres fleurs ; rose prolifère », DAF, sixième édition, 1832-35).

En 1932-35, les académiciens n’exposent du verbe proliférer que l’emploi scientifique : « Terme de physiologie, se reproduire par prolifération », alors que, dix ans auparavant, Proust, qui éprouvait une vive dilection pour la métaphore, avait employé, dans le dernier volume de la Recherche, proliférer dans le sens figuré de « foisonner, augmenter fortement en nombre » : "On voyait que M. de Charlus avait vieilli à des signes tout différents, comme l’extension extraordinaire qu’avaient prise dans sa conversation certaines expressions qui avaient proliféré et revenaient maintenant à tout moment (par exemple: l’enchaînement des circonstances)". En quelques décennies, la métaphore vive a fini par s’user et s’est lexicalisée. A force d’emplois, sclérosée, elle est devenue un des sens du verbe proliférer, défini ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « (le sujet (du verbe) désigne l’humanité), se multiplier, croître en nombre », comme dans cette question que se posait un économiste en 1966 au sujet de l’accroissement délirant de la population humaine : « comment nourrir et occuper ces masses d’hommes, une bonne moitié de l’humanité proliférant dans la misère ? ». Il est rare qu’une métaphore exprime avec autant de justesse un phénomène réel. Proliférer est parfaitement adéquat pour désigner la croissance sans limites des hommes. La métaphore, plus élégante que celle de la métastase, est si juste qu’elle a été étendue à d’autres réalités que les tics de langage ou les masses humaines, comme dans ces exemples : « faux passeports, faux chèques, fausses quittances ont proliféré à l’époque moderne » (1961), ou : « dès l’instant où le crime se raisonne, il prolifère comme la raison elle-même, il prend toutes les figures du syllogisme (L’Homme révolté, 1951).

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