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22 septembre 2009

Suffrage

 

Suffrage, emprunté du latin suffragium, est attesté à la fin du XIIIe siècle. Il est employé au pluriel, suivi du nom oraisons (« prières ») dans suffrages d’oraisons ; et, même employé sans complément, il a pour sens « prières ». Dans la première moitié du XIVe siècle, il est employé dans le sens de « secours, aides » et dans la seconde moitié du même siècle, apparaît le sens qui prédomine dans la langue actuelle : « expression du vote ou des votes lors d’une élection ».

Dans les dictionnaires anciens ou récents, le ou les sens religieux, dont celui qui est attesté le premier dans l’histoire de la langue, n’est pas occulté, mais il est toujours cité après le sens social ou politique, apparu pourtant un siècle plus tard. « On appelle suffrages de l’Eglise les prières que l’Eglise universelle fait pour les fidèles et suffrages des saints les prières que les saints font à Dieu en faveur de ceux qui les invoquent ; on appelle encore suffrages certaines commémorations dans le bréviaire qui se disent à la fin de laudes et de vêpres, en certains jours de l’année » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1718, 1740, etc.), auxquels il est ajouté en 1762 cet emploi : « on appelle menus suffrages certaines oraisons de dévotions particulières », que les académiciens jugent ironique : « il se prend toujours ironiquement » ; et en 1798 (cinquième édition) cet autre : « on appelle vin de suffrage celui qu’on retire de différentes cuvées particulières mêlées ensemble, provenant de l’acquit de plusieurs petites redevances en panerées de raisin, en seaux, de vin ; cela se dit par opposition à du vin recueilli d’une seule et même vigne » (exemple : ce curé boit d’assez bon vin de suffrage). Ces sens sont dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré (« au pluriel, terme de liturgie catholique : prières que l’on fait en certains jours de l’année à la fin de laudes et de vêpres pour la commémoration des saints ; La Fontaine a dit suffrages au sens de « prières en général » ; suffrages de l’Église, prières qu’elle adresse à Dieu pour les fidèles, afin de leur obtenir quelques grâces ; suffrages des saints, les prières que les saints font à Dieu en faveur de ceux qui les invoquent ; menus suffrages, courtes oraisons que les moines ou quelques gens dévots récitent à la suite de l'office en commémoration des saints ») et dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « Religion catholique, suivi d’un complément déterminatif à valeur active, suffrages de l'Église, suffrages des saints ; suivi d’un complément déterminatif à valeur passive : prière d’intercession ; prière composée d’une antienne, d’un verset et d’une oraison, dite certains jours à la fin des laudes et des vêpres afin d’obtenir l’intercession des saints auprès de Dieu ; menus suffrages, petites oraisons, courtes prières surérogatoires, récitées à la fin de l’office ». Autrement dit, ce sens religieux n’a pas disparu, bien qu’il semble près de tomber en désuétude. Alors que, dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), un équilibre est maintenu entre les deux sens, religieux et profane, du moins pour ce qui est des lignes auxquelles ils ont droit, dans la huitième édition (1932-35), le sens religieux occupe, pour ce qui est de la place, un cinquième de la place consacrée au sens profane. En 1694, le sens politique n’apparaît pas encore, et pour cause, le vote n’étant en vigueur que dans des communautés restreintes, celle que forment les académiciens, par exemple : « déclaration qu’on fait de son sentiment, de sa volonté et qu’on donne, soit de vive voix, soit par écrit ou autrement, dans l’occasion d’une élection, d’une délibération » (je lui ai donné mon suffrage ; il a été élu à la pluralité des suffrages ; il a envoyé son suffrage par écrit ; il n’a pas eu tous les suffrages), alors que, hors du vote, suffrage signifie « approbation » (cette pièce a mérité les suffrages de toute l’assemblée). Chez Diderot, en 1765, le suffrage universel est le « vote à l’unanimité ». Ce n’est qu’en 1828, chez Guizot, qu’il prend le sens de « droit de vote attribué à tous les citoyens ». Il est vrai que le sens de l’adjectif universel est restreint, comme l’expose le spécialiste de droit constitutionnel Georges Vedel (1949) : « il n’y a pas de bonne définition du suffrage universel pour l’excellente raison que celui-ci est indéfinissable dans l’absolu. Il ne se définit, comme on l’a vu, que par opposition au suffrage censitaire, aristocratique ou capacitaire. Encore que, dans les pays démocratiques, ni les enfants, ni les aliénés, ni certains condamnés ne votent, on considère que ces pays ne connaissent pas moins le suffrage universel ».

Au XIXe siècle, la démocratie représentative s’introduisant peu à peu dans les institutions, le suffrage touche de plus en plus de citoyens. C’est le sens politique, cité par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « suffrage universel, droit de voter accordé à tous les citoyens ; suffrage restreint, celui auquel tous les citoyens ne sont pas appelés » et dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : « suffrage universel, droit de vote attribué à tous les citoyens ; suffrage restreint, droit de vote attribué à certaines catégories d’électeurs ; suffrage censitaire, droit de vote réservé aux citoyens qui paient une certaine somme d’impôt ; suffrage féminin ou plus ordinairement suffrage des femmes, droit de vote accordé aux femmes ». Le mot s’étend dans la seconde moitié du XXe siècle à de nouvelles réalités, comme l’atteste le Trésor de la langue française (1971-94) : « suffrages exprimés, ensemble des suffrages valides déposés dans l’urne, lors d’une consultation, après soustraction des bulletins blancs et nuls, et qui sont seuls pris en compte pour le calcul des résultats » ; « absolument, expression de l’opinion, prise de position d’un citoyen à part entière dans la vie politique, l’administration de sa cité, de son pays » ; « par métonymie, manière d’effectuer cette déclaration ; expression du vote d’un individu, d’un groupe » ; « suffrage capacitaire ; suffrage censitaire ; suffrage direct, système d’élection dans lequel les électeurs désignent sans intermédiaire leurs représentants ; élection au premier degré (par opposition à suffrage indirect), ou à plusieurs degrés » ; « suffrage familial, système de vote qui accorde au chef de famille un nombre de voix correspondant à l'importance de cette dernière » ; « suffrage indirect, plural, restreint ; suffrage universel ».

Les suffrages ont d’abord été des prières. Ne le sont-ils pas restés ? Les suffrages politiques, tout modernes qu’ils semblent, tiennent plus de la prière collective ou aveugle que de la libre volonté des citoyens.

 

19 septembre 2009

Caractères I

Portrait de l’antiraciste

 

Gnafron est antiraciste. Il l’est naturellement, à tout moment et en tout lieu, où qu’il soit, quelle que soit l’heure, qu’il soit midi ou minuit. Certains sont en ticheurte pendant la journée, mais seulement quand il fait beau ; s’il fait froid, ils se vêtent de pulls en laine. D’autres sont entichés de tel ou tel hurleur de rap, mais trois heures par jour seulement. Le reste du temps, ils ne sont entichés de rien, comme les anti-camions ou les anti-piétons ne vitupèrent contre les camions que dans les embouteillages ou ne haïssent les piétons qu’en ville. Gnafron est différent. Il est antiraciste de sang et de race. Il a l’antiracisme dans les veines et dans les gènes. C’est sa nature ou son essence. Il n’est pas homme, mais antiraciste.  Les racistes étant inférieurs, il les hait : c’est dans l’ordre des choses. Tant pis pour les racistes ; s’ils étaient de la race supérieure des seigneurs, ils ne seraient pas racistes. Gnafron se prosternerait à leurs babouches en psalmodiant « Allah akbar » et aucun des antiracistes de l’organisation antiraciste dont Gnafron est le mètre à penser n’appellerait à les exterminer. Dans ses rêves antiracistes les moins fous, Gnafron nettoie la terre de France de tous les insectes nuisibles qui l’infectent, mais il ne situe pas ses rêves en terre d’islam, ni en terre d’Afrique, ni en terre d’Iran, terres qui ont été purifiées de toutes les sales races qui y étaient établies. C’est que la voix de la race parle en lui. Ses ancêtres ont été collabos, pétainistes, antisémites ; il est donc à leur image. Il est antiraciste.

16 septembre 2009

Vision

 

 

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition, 1762), ce nom a quatre acceptions, qui, quand elles sont exprimées verbalement, sont à peu près toutes de la même longueur, à savoir une phrase ou un fragment de phrase. Ce sont : « terme de physique, action de voir » ; « on appelle en théologie vision béatifique, vision intuitive celle par laquelle les bienheureux voient Dieu » ; « il signifie aussi les choses que Dieu, ou quelque intelligence, par la permission de Dieu, fait voir en esprit ou par les yeux du corps (les visions des prophètes) » ; « il signifie figurément une idée folle, extravagante ». Deux de ces quatre sens sont religieux ou en rapport avec la religion et le premier emploi, celui de la physique, est illustré de cet exemple, difficile à comprendre des modernes que nous sommes, puisqu’il réduit la vision à un sujet de dispute scolastique entre philosophes  : Les philosophes disputent de quelle manière et en quelle partie de l’œil se fait la vision. Voilà au moins deux siècles que les philosophes ne se prononcent plus sur des sujets pareils, de physique, médecine ou physiologie, ayant abandonné ce champ du savoir aux savants et aux médecins ou, pour dire les choses avec exactitude, les savants et les médecins les ayant chassés de ce champ-là. Ce sont des faits de cet ordre qui révèlent, par les traces laissées dans la langue, les changements qui ont affecté la France.

Pour en revenir à vision, il suffit de comparer l’article qui y est consacré en 1762 dans le Dictionnaire de l’Académie à celui, postérieur d’un peu plus de deux siècles, du Trésor de la langue française (1971-94), pour prendre conscience de l’ampleur de ces changements. L’article du TLF s’étend sur quatre colonnes ; il est sept à huit fois plus long que celui des académiciens. En 1762, le rapport entre la religion et la physique était à peu près équilibré, et même légèrement à l’avantage pour la religion. En 1971, il en va tout autrement. Le sens physique s’est étendu, poussant les emplois religieux dans les marges, comme s’ils étaient devenus accessoires et insignifiants – traces affaiblies ou à demi effacées d’un passé révolu. Vision est un terme de physiologie et de médecine. C’est, non pas seulement « l’action de voir » comme en 1762, mais la « perception par l’œil de la lumière, des couleurs, des formes » et « l’ensemble des mécanismes physiologiques par lesquels les radiations lumineuses reçues par l’œil déterminent des impressions sensorielles de nature variée » (vision binoculaire, monoculaire, nocturne, diurne ou photopique, éloignée, proche, rapprochée, stéréoscopique, achromatique (ou achromatopsie), dichromatique (ou dichromatisme), dyschromatopsique, chromatique, colorée). C’est aussi « l’action de voir », « ce qui s’offre à la vue », en parapsychologie (vision à distance et, par métonymie, l’objet non présent qui s’offre à la vue) ; c’est aussi au figuré, « le fait de percevoir, de se représenter en esprit une réalité concrète ou abstraite » et par métonymie, « ce qui s’offre ainsi à l’esprit » (image, représentation mentale d’une réalité ; représentation mentale imaginaire, souvent pathologique) ; c’est encore, par extension, la « manière de voir, d’appréhender par l’œil ou par l’esprit, une réalité concrète ou abstraite » (dans les arts, en peinture. Le sens religieux est classé comme un sens « spécial », propre à la philosophie de Malebranche (vision en Dieu, « doctrine d’après laquelle l’homme ne connaît pas directement les choses créées ni les lois qui les régissent, mais seulement l’idée de ces choses ou de ces lois, qui est en Dieu, à qui seul il est immédiatement uni ») ou propre à la théologie : « fait de voir Dieu » (vision mystique, vision béatifique ou intuitive) et « représentation d’ordre surnaturel apparaissant aux yeux ou à l’esprit » (vision des prophètes, de l’apocalypse, céleste).

En réalité, l’affaiblissement des sens religieux s’est fait dans la seconde moitié du XXe siècle. Dans toutes les éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1935, l’équilibre entre la science et la religion a été maintenu, les définitions de 1762 étant répétées presque telles quelles en 1935. Même Littré, qui était positiviste, sceptique et anticlérical, continue à donner dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) une place de choix aux sens religieux : « Terme de physiologie, fonction sensoriale par laquelle les yeux mettent l’homme et les animaux en rapport avec le monde extérieur, par l’intermédiaire de la lumière » ; « vision en Dieu se dit de la théorie idéaliste de Malebranche, pour expliquer la perception des corps par l’esprit, vu que la perception, suivant lui, ne peut s’appliquer directement aux choses créées, et qu’il faut que Dieu en soit l’intermédiaire » ; « terme de théologie ; vision béatifique, dite aussi vision intuitive et faciale : vue de Dieu face à face par les justes aussitôt après la mort » ; « chose surnaturelle que Dieu fait voir en esprit ou par les yeux du corps » ; « chose naturelle que l’on voit en esprit » ; « figuré, action de viser à, de se représenter en imagination » ; « figuré, idée folle, extravagante ».

Or, ces sens religieux, qui ont été jetés dans les poubelles de l’histoire, sont anciens et, historiquement pour ce qui est de vision, ils sont les premiers. Emprunté du latin visio, vision est attesté au début du XIIe siècle dans le sens religieux de « perception d’une réalité surnaturelle » (in Psautier d’Oxford), alors que le sens profane « action de voir » apparaît un siècle et demi plus tard, à la fin du XIIIe siècle. Dans la vision, la primauté était donnée il y a quatre siècles ou plus à la théologie ; l’important était ce que l’on pouvait voir ou ce que l’on voyait et qui n’avait pas de substance ; aujourd’hui, le point de vue qui prédomine et qui a quasiment éliminé tous les autres est celui de la physiologie, c’est-à-dire celui du mécanisme de la perception, et aussi le sens figuré en politique. C’est moins le changement de sens qui importe que le bouleversement de la perception des réalités, le premier étant le simple effet du second.    

 

 

15 septembre 2009

Incontinent

L’adverbe incontinent, attesté en 1332, est emprunté au groupe prépositionnel latin à valeur adverbial in continenti, signifiant « tout de suite, sans délai » et, au sens propre « dans ce qui est attenant ». Dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694, 1718, 1740, 1762, 1798), il est défini ainsi : « aussitôt, au même instant, tout à l’heure » (tout à l’heure signifiant « tout de suite ») et illustré par les exemples suivants : dès qu’il eut appris cela, il partit incontinent, tout incontinent ; je m’en vais incontinent parler à vous ; trois heures sonneront incontinent.

La définition de la sixième édition du Dictionnaire de L'Académie française (1832-35), à savoir « adverbe de temps, aussitôt, au même instant, sur-le-champ », est suivie de la mention « il commence à vieillir », mention qui n’apparait pas dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77) et qui devient dans la huitième édition du DAF (1932-35) : « il est vieux », alors que les académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication), n’y font pas référence, à la différence des rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « vieux ou littéraire, sans aucun délai, sans le moindre retard ; synonymes aussitôt, illico (familier), immédiatement, incessamment, à l’instant, sur le champ, sur l’heure (vieilli), tout de suite ».

11 septembre 2009

Cacique

 

 

Le nom cacique est emprunté de l’arawak, langue parlée par les indigènes des Antilles, par le biais de l’italien en 1515, puis par le biais de l’espagnol, langue dans laquelle il est attesté dès 1492. Il désigne un « chef » ou un « roi » chez certains indigènes d’Amérique. Les voyageurs français du XVIe siècle, Thevet et Léry, l’emploient : « Comme le reste du Pérou fut gouverné par Incas, qui sont les Rois, ou Caciques, qui sont les seigneurs moindres, en ce côté, le peuple était sans seigneur ou cacique quelconque » (Thevet) ; « Sur le premier arbre, un cacique pour sa sûreté avait bâti sa logette » (Léry). Dans le Dictionnaire universel (Furetière, 1690), « c’est le nom général que les Espagnols ont donné à tous les princes, seigneurs et petits rois de toutes les terres de l’Amérique », définition que reprend Thomas Corneille dans son Dictionnaire des Arts et des Sciences (1694) : « Nom général que donnent les Espagnols à tous les princes et seigneurs de toutes les terres de l’Amérique ». Furetière doute pourtant que tous les chefs de toutes les terres de l’Amérique soient des caciques, et ce pour une raison de bon sens. Dans ce vaste continent, sont parlées des centaines de langues différentes : « Quoi que sa grande étendue ne permette pas de croire qu’ils (les chefs) eussent tous ce nom à cause de leurs diverses langues, néanmoins dans le Pérou, ils (les Espagnols) appellent curaca ce qu’ils appellent cacique dans les îles et dans le Mexique ». Il ajoute : « Les Portugais ont fait la même chose, en nommant tous les temples des Indes des pagodes ».

Ce qui change dans les dictionnaires et encyclopédies du XVIIIe siècle, c’est le temps des verbes de la définition. Furetière et Corneille mettent le verbe donner (un nom) au présent de l’indicatif, ce dont on peut supposer qu’il y avait encore des caciques de leur temps. Les encyclopédistes (1751-65) et les académiciens (1762) le mettent à l’imparfait : « Nom qu’on donnait aux princes dans le Mexique et dans quelques régions de l’Amérique » (Dictionnaire de l’Académie française, 1762, 1798, 1835, 1879, 1932-35 et, dans la neuvième édition : « Anciennement, chef de tribu en Amérique centrale ») ; « Nom que les peuples d’Amérique donnaient aux gouverneurs des provinces et aux généraux des troupes sous les anciens Incas ou empereurs du Pérou. Les princes de l’ile de Cuba, dans l’Amérique septentrionale, portaient le nom de caciques quand les Espagnols s’en rendirent maîtres » (L’Encyclopédie, d’Alembert et Diderot éditeurs, 1751-65), l’auteur de l’article cacique ajoutant : « Depuis leurs conquêtes (des Espagnols) dans le nouveau monde, ce titre est éteint quant à l’autorité parmi les peuples qui leur obéissent ; mais les sauvages le donnent toujours par honneur au plus nobles d’entre eux, et les chefs des Indiens qui ne sont pas encore soumis aux Européens ont retenu ce nom de caciques ». Il est un autre changement, à peine perceptible, qui touche au « point de vue » ou à l’identité des auteurs de ces dénominations. Pour Furetière et Corneille, ce sont les Espagnols – donc les vainqueurs – qui ont appelé caciques les chefs des peuples qu’ils ont vaincus ; pour les encyclopédistes, ce sont les peuples eux-mêmes qui appelaient ainsi leurs chefs. Pour ce qui est de l’exactitude des faits, Furetière et Corneille ont raison, mais, pour rester dans la ligne du politiquement correct, les encyclopédistes rectifient le réel. Ils ne sont pas des intellos pour rien.

Barré (Complément au DAF, 1842) relève caciquat ou « dignité de cacique ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), à la différence des encyclopédistes et des académiciens, ne se prononce pas sur l’extinction de ce titre, dont il laisse supposer qu’il est encore en usage à son époque : « Chef, prince des Indigènes de Haïti, de Cuba et de contrées appartenant au continent d’Amérique », alors que les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) font précéder la définition « chez certaines peuplades d’Indiens d’Amérique du Sud, chef de tribu » de la mention histoire, renvoyant la dignité ou la fonction au passé révolu de ces Indiens. Ce qui change aussi dans les dictionnaires actuels, c’est le terme générique pour désigner les indigènes : au XVIIIe siècle, ils formaient des peuples ; aujourd’hui des tribus (cf. ci-dessus TLF et DAF, neuvième édition). Il semble que tribu soit moins inexact ou moins entaché d’ethnocentrisme ou moins à l’image des peuples d’Europe que peuple, à condition d’oublier que c’est un terme d’histoire romaine et d’histoire juive, si bien que, de ce point de vue, il est tout aussi profondément ancré dans l’histoire de l’Europe et même de l’Occident judéo-chrétien que peuple. Il est vrai aussi qu’à force de n’utiliser que des dénominations pures ou exemptes de toute connotation, péjorative ou dépréciative, ou parfaitement ajustées à leur objet, surtout quand cet objet est l’Autre et que l’Inquisition veille 24 h sur 24, on s’expose au risque de ne plus pouvoir rien dire.

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, les Français n’étaient pas paralysés par ces scrupules. Ils disaient des cons qu’ils étaient cons, et non personnes à envergure intellectuelle limitée : cacique est devenu, par plaisanterie, un mot de potache, désignant le premier d’une section à l’Ecole normale supérieure, comme dans cet extrait de la Revue des Deux-Mondes, cité par Littré (Supplément, 1877) : « (Il rêvait qu’à) sa sortie de l’École normale, dans un restaurant du Palais-Royal, ses camarades de promotion fêtaient leur ancien cacique, reçu le premier à l’agrégation ; et ce cacique triomphant, c’était lui ». Cet emploi n’est pas relevé dans les septième et huitième éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1879, 1935) ; les rédacteurs du Trésor de la langue française le tiennent pour argotique, alors que les académiciens le mentionnent comme une extension familière et figurée du sens de « chef de tribu » : « Personne classée première au concours d’entrée à l’École normale supérieure et, par extension, personne classée première au concours d’entrée à une grande école, à l’agrégation, etc. »

Il est un autre emploi, assez incorrect pour ce qui est de la rectitude idéologique, c’est celui qui est emprunté en 1928 de l’espagnol, langue où il est attesté dès le XIXe siècle : « personne qui, dans un village ou une région, exerce une influence excessive sur les affaires politiques », et que les rédacteurs du Trésor de la langue française définissent ainsi (les académiciens l’ignorant) : « Personnalité (politique, etc.) qui, en raison de ses fonctions, exerce un pouvoir ou une influence sur un groupe ». Un extrait de Cruelle Espagne des frères Tharaud (1937) illustre cet emploi de cacique dans les langues européennes actuelles : « Les électeurs votent en troupeau conduits aux urnes par leurs caciques, chefs des organisations politiques. Suivant que le cacique a plus ou moins d’influence, dispose de plus ou moins d’argent, ou vote blanc ou vote rouge, etc. » Si les ethnologues, comme Clastres, qui tenait les caciques pour des chefs sans pouvoir, ou comme Jaulin, pour qui l’Autre est plus sacré que l’Allah des musulmans, ou leurs disciples et épigones, s’ils en ont, lisaient les Tharaud, ils s’indigneraient du mépris que ces deux frères vouent aux caciques, ils remueraient ciel et terre pour faire taire ces deux insolents ou pour empêcher que leurs livres soient réédités.

07 septembre 2009

Malabar

Le nom et adjectif malabar n’est pas dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1694 et 1935, ni dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77). En revanche, il est dans le Trésor de la langue française (1971-94) et dans la neuvième édition (en cours de publication) du DAF. Pourtant, il n’est pas moderne. Il est attesté dès 1663 dans les récits de voyage en Inde. Il est vrai que les auteurs de dictionnaires de mots répugnent, à la différence des auteurs de dictionnaires de choses ou encyclopédies, à étudier les noms propres qui n’ont pas de définition à proprement parler, mais un simple référent, personne, pays, fleuve, etc. dont il faudrait écrire une courte biographie ou qu’il faudrait décrire ou situer sur une carte du monde, etc. Dans les encyclopédies, il en va autrement. D’Alembert et Diderot consacrent deux articles à Malabar et à Malabares (Philosophie des Malabares) : « Quelques-uns comprennent sous ce nom toute la partie occidentale de la presqu’île de l’Inde en deçà du Gange, depuis le royaume de Beylana au nord, jusqu’au cap Comorin au midi ; d’autres prennent seulement cette côte à l’extrémité septentrionale du royaume de Canare et la terminent, comme les premiers, au cap Comorin » (L’Encyclopédie, 1751-65). Au XVIIIe siècle, même chez les plus ardents partisans des Lumières, l’exotisme, toujours approximatif pour ce qui est de le situer avec précision sur une carte, est synonyme de prospérité. En un mot, il suffit de franchir les océans pour arriver au paradis. Il est vrai que les diplômes ne préservent pas de la nigauderie : « Le Malabar peut passer pour le plus beau pays des Indes au deçà du Gange : outre les villes qu’on y voit de tous côtés, les campagnes de riz, les touffes de bois de palmiers, de cocotiers et autres arbres toujours verts ou chargés de fruits, les ruisseaux et les torrents, qui arrosent les prairies et les pâturages, rendent toutes les plaines également belles et riantes. La mer et les rivières fournissent d’excellents poissons ; et sur la terre, outre la plupart des animaux connus en Europe, il y en a beaucoup d’autres qui sont particuliers au pays. Le riz blanc et noir, la cardamome, les ananas, le poivre, le tamarin, s’y recueillent en abondance. Il suffit de savoir qu’on a mis au jour en Europe 12 tomes de plantes de Malabar pour juger combien le pays est riche en ce genre ». Le paradis nourrit aussi les fantasmes sexuels : « Les Malabares de la côte sont noirs, ont les cheveux noirs, lisses et fort longs. Ils portent quantité de bracelets d’or, d’argent, d’ivoire, de cuivre ou d’autre métal ; les bouts de leurs oreilles descendent fort bas : ils y font plusieurs trous et y pendent toutes sortes d’ornements. Les hommes, les femmes et les filles se baignent ensemble dans des bassins publiquement au milieu des villes. On marie les filles dès l’âge de huit ans ». Antoine Furetière, de l’Académie française, homme prude et savant, n’hésite pas à illustrer, dans son Dictionnaire universel (1690) le verbe dépuceler, au sens « d’ôter la fleur de virginité à une personne », de cet exemple, dont il ne vérifie même pas l’exactitude : « Ceux de la côte de Malabar payent les étrangers pour venir dépuceler leurs femmes et en prendre la première fleur ».

La côte de Malabar est entrée dans l’histoire aussi pour des raisons religieuses, puisqu’y prospèrent des églises chrétiennes, rattachées (ou non) à Rome, et dont les fidèles sont aujourd’hui encore parfois victimes de pogroms ou autres exactions. Comme (presque) toujours quand ils abordent des questions relatives au christianisme, les auteurs de L’Encyclopédie traitent ces chrétiens avec désinvolture : « il est vrai qu’il y a eu des chrétiens jetés de bonne heure sur les côtes de Malabar, et au milieu de ces idolâtres (id est hindouistes). Un marchand de Syrie nommé Marc Thomas, s’étant établi sur cette côte avec sa famille et ses facteurs au VIe siècle, y laissa sa religion, qui était le nestorianisme. Ces sectaires orientaux, s’étant multipliés, se nommèrent les chrétiens de St Thomas, et vécurent paisiblement parmi les idolâtres ». Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) sont neutres : « (Religion), chrétien de rite oriental, de l’État de Kerala en Inde méridionale » (exemples : « diocèse, évêque malabar ; nestorien malabar », illustrés de cette remarque factuelle : « la surpopulation de cet État entraîne (...) une migration importante à l’intérieur de l’Inde même (...) et il en résulte la création d’Exarchats notamment de rite malabar, plus au Nord du continent indien », Œuvre d’Orient, 1981).Quant à ce que L’Encyclopédie tient pour la « philosophie des Malabares », elle n’est rien d’autre que la philosophie et les croyances hindouistes.

Alors que les académiciens ne relèvent ni Malabar, ni malabare, ces deux mots apparaissent dans le Complément (du DAF) de Barré (1842). Il est vrai que ce complément est d’ordre encyclopédique. En géographie, c’est la « province de l’Hindoustan anglais, dans la présidence de Madras, au S.-O. de la presqu’île hindoustanique, sur la côte appelée Côte du Malabar » (Barré ajoute : « commerce de poivre, gingembre, indigo, bois de santal ; 900.000 âmes. Chef-lieu, Calicut »), alors que malabare, adjectif ou nom, désigne un « habitant du Malabar » ou signifie « qui appartient au Malabar ou à ses habitants » (« Côte malabare ; famille malabare (linguistique) se dit d’une famille de langues indiennes qui comprend le malabarproprement dit, le tamoul et le télinga ; et famille malabare (ethnographie) se dit également des peuples qui parlent ces langues »). Pourtant, malabar entre dans la langue française comme mot à part entière, nom commun ou adjectif, en 1911 au sens de « grand et fort », attesté dans les pénitenciers d’Afrique ; et en 1916 au sens de « malin », attesté dans l’argot des marins pour désigner des « mercantis qui pullulent dans les ports francs (Beyrouth, Tunis, Gibraltar, Portugal, Gorée) ». De ces deux sens, les dictionnaires actuels, le Trésor de la langue française et le Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition) ne retiennent que le premier : « populaire, homme fort, costaud » (TLF, extraits de Queneau, Arnoux, Giono) et « populaire, homme de grande taille, très fort et robuste » (DAF, neuvième édition).

05 septembre 2009

Propension

 

 

 

En latin, propensio (dérivé de propendere, « être penché en avant », « être favorable à ») désigne un penchant. C’est dans ce sens que propension, qui en est emprunté, est attesté en 1528, chez le cardinal du Bellay, oncle du poète et qu’il est employé par des écrivains du XVIe siècle ; Montaigne : « il n’est passetemps si léger, ou je n’apporte du dedans et d’une propension naturelle et sans étude, une extrême contradiction à tromper » ; Pasquier : « L’homme... bien souvent semble être enclin à quelques propensions naturelles » ; Amyot : « Combien qu’ils remuassent et essayassent toutes choses, l’instinct ou l’appétition ne leur obéissait point pour faire un consentement, ni ne recevait point le sentiment pour origine et principe de la propension ».

 

Dans son Dictionnaire universel (1690), Furetière ajoute à ce sens premier (« notre nature corrompue a toujours quelque propension au mal » ; « on a plus de propension à croire ce que disent les amis que ce que disent les autres »), qu’il juge sans doute « figuré », alors que, pour dire les choses exactement, c’est le verbe latin dont il dérive qui a un sens propre (« être penché en avant ») et un sens figuré (« être favorable à »), un premier sens, qu’il tient sans doute pour propre, alors qu’il s’agit de l’emploi de propension, au sens de « tendance » et comme esquisse de « gravitation », dans les sciences physiques de l’époque classique : « inclination d’un chose, les corps pesants ont une propension naturelle à tendre en bas ». A peu près à la même date, en 1694, ce sens n’est pas relevé dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, les académiciens se contentant de définir propension comme au XVIe siècle : « inclination, disposition de l’âme à quelque chose » (Il a une grande propension à l'étude ; propension naturelle), ajoutant « il est vieux », remarque étonnante, qui est démentie par l’histoire de la langue et qui est contredite, dans ce même article, par la seconde acception exposée : « penchant inclination de l’âme » (On le destinait à l’état ecclésiastique, mais il n’y a aucune propension). Dans les éditions suivantes (1718, 1740, 1762, 1798, 1832-35, 1878-79, 1932-35), la mention vieux disparait et les académiciens rangent les acceptions dans l’ordre que choisit Furetière : d’abord l’emploi scientifique, dans lequel propension a le sens newtonien de gravitation (« pente naturelle des corps pesants vers le centre de la terre » ; tous les corps pesants ont une propension naturelle à descendre), et qui semble être le sens propre ; ensuite le sens moral ou tenu pour figuré : « penchant, inclination de l’âme » - on le destinait à l’état ecclésiastique, mais il n’y a aucune  propension ; il a de la propension à la vertu, au vice (DAF, huitième édition, 1932-35 : « pente, tendance naturelle d’un corps vers un autre corps, vers un point » ; « il signifie surtout figurément penchant, inclination »), les académiciens précisant, en 1762 et en 1798, qu’on « se sert plus communément des mots pente et penchant »), remarque que la langue dément. Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1787-88) reprend cet ordre, tout en distinguant explicitement le propre du figuré : « Au propre, pente naturelle : les corps pesants ont une propension à descendre ; au figuré, penchant, inclination ; propension au bien, au mal : ces troubles augmentaient la propension naturelle à la tyrannie » et aussi en reversant sur le sens propre la remarque que les académiciens faisaient sur le sens figuré : « Ce mot est peu usité au propre ; il l’est au figuré moins que penchant et inclination ». Littré aussi, en dépit de ce qu’enseigne l’histoire de la langue, distingue dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) un sens propre (« tendance naturelle d’un corps vers un autre ; tous les corps pesants ont une propension naturelle à descendre »), qui est pourtant second, d’un sens figuré, qui est premier : « Penchant, inclination ; propension au bien, au mal ».
         La greffe scientifique, pour une fois, n'a pas pris - sinon dans les seules sciences de l'homme. Le sens « propre », celui des sciences physiques, disparaît de la NLF (Nouvelle Langue Française). Dans le Trésor de la langue française (1971-94), propension, au sens « tendance naturelle » et « en parlant d’une chose », est mentionné comme rare, les exemples cités ne relevant plus de la physique : « à propos d’un câble rond, une propension au tournoiement » ; « quant aux cordes, leur propension à vibrer partiellement est presque aussi manifeste » (D’Indy, 1897-1900). Le mot n’est plus employé que dans des contextes moraux ou psychologiques, ceux qui étaient les siens au XVIe siècle, mais il est désormais mâtiné de sciences humaines : « en parlant d’une personne ou par analogie d’un animal : force intérieure, innée, naturelle, qui oriente spontanément ou volontairement vers un agir, un comportement »  (synonymes : disposition, inclination, penchant, pente). Le nom peut être suivi de la préposition à (propension à la dissipation et au luxe, propension aux liqueurs fortes, propension à la libéralité ; avoir propension à (rare) ; propension innée à peigner le détail outre mesure ; propension à grossir ; propension à voir des conspirateurs et des traîtres partout ; propension à consommer ; propension à la consommation et à l’épargne), pour
(propension pour les voyages ;  propension pour ce genre d'être), vers (propension vers le compromis et l’oubli ; propension vers quelqu’un). En un siècle, propension a renoncé à ce qu’il y a d’exact ou de précis ou de vérifié dans les sciences physiques pour prospérer dans le vague, le mou, l’incertain, etc. dans ce qui est propre aux « sciences » dites « humaines ».   

 

 

04 septembre 2009

Proliférer

 

 

Voilà un verbe moderne. Il est récent, étant attesté dans la seconde moitié du XIXe siècle, ignoré de Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) et enregistré dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française en 1932-35. Ce qui fait sa modernité, c’est son origine. C’est un mot de sciences naturelles, employé par Claude Bernard dans ses Principes de médecine expérimentale (1878). Le sens en est « se multiplier en se reproduisant » (en parlant d’un organisme vivant). Cet extrait de Rostand (1939) l’illustre clairement : « l’œuf d’oursin ne produit pas directement un petit oursin, mais une larve (...) ; à un certain moment, près de la bouche, une masse de cellules se met à proliférer, et donne naissance à l’oursin parfait, qu’on peut considérer comme un second animal bourgeonné sur le premier ». Le verbe est dérivé de l’adjectif prolifère (composé de l’élément issu du latin proles, « lignée, enfants, fruits »), terme de botanique et de biologie, synonyme de prolifique et dont le sens est « qui se multiplie rapidement » (« il se dit de certaines fleurs du centre desquelles naissent d’autres fleurs ; rose prolifère », DAF, sixième édition, 1832-35).

En 1932-35, les académiciens n’exposent du verbe proliférer que l’emploi scientifique : « Terme de physiologie, se reproduire par prolifération », alors que, dix ans auparavant, Proust, qui éprouvait une vive dilection pour la métaphore, avait employé, dans le dernier volume de la Recherche, proliférer dans le sens figuré de « foisonner, augmenter fortement en nombre » : "On voyait que M. de Charlus avait vieilli à des signes tout différents, comme l’extension extraordinaire qu’avaient prise dans sa conversation certaines expressions qui avaient proliféré et revenaient maintenant à tout moment (par exemple: l’enchaînement des circonstances)". En quelques décennies, la métaphore vive a fini par s’user et s’est lexicalisée. A force d’emplois, sclérosée, elle est devenue un des sens du verbe proliférer, défini ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « (le sujet (du verbe) désigne l’humanité), se multiplier, croître en nombre », comme dans cette question que se posait un économiste en 1966 au sujet de l’accroissement délirant de la population humaine : « comment nourrir et occuper ces masses d’hommes, une bonne moitié de l’humanité proliférant dans la misère ? ». Il est rare qu’une métaphore exprime avec autant de justesse un phénomène réel. Proliférer est parfaitement adéquat pour désigner la croissance sans limites des hommes. La métaphore, plus élégante que celle de la métastase, est si juste qu’elle a été étendue à d’autres réalités que les tics de langage ou les masses humaines, comme dans ces exemples : « faux passeports, faux chèques, fausses quittances ont proliféré à l’époque moderne » (1961), ou : « dès l’instant où le crime se raisonne, il prolifère comme la raison elle-même, il prend toutes les figures du syllogisme (L’Homme révolté, 1951).

02 septembre 2009

Taxe

 

 

Lire les articles, longs et détaillés, que les auteurs des dictionnaires publiés sous les régimes monarchiques consacrent au nom taxe, au verbe taxer, au nom taxateur, c’est prendre conscience que la réalité de la France, en dépit des révolutions, républiques, empires, changements de régime, décollation du roi et de son épouse, exils, tueries, guerres, bouleversements politiques et sociaux, crises économiques, manifestations de masse, processions dans les rues, etc. etc. etc. (et tout le tintouin), n’a guère changé en quatre siècles ou plus. Les mots changent, les taxes demeurent ou encore, comme le dit le prince Salinas, tout change pour que, justement, rien ne change.

Dérivé du verbe taxer, le nom taxe est attesté à la fin du XIVe siècle. Une taxe alors, c’est le « prix officiellement fixé pour certaines denrées ou pour certains services ». Ce sens peut sembler désuet dans la France actuelle, où les prix sont « libres », mais il est encore en usage pour les timbres poste et autres babioles. Dans la seconde moitié du XVe siècle, le mot ne se borne plus aux marchandises ; il s’étend aux personnes : « imposition sur les personnes et sur les choses » (Ordonnances des rois de France, 1461). C’est ainsi que le mot taxe est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française. En 1694 (première édition), les deux sens sont ainsi définis : « règlement fait par autorité publique, pour le prix des denrées et de quelque autre chose que ce soit » (faire la taxe des vivres ; la taxe des vivres, du pain, du vin ; payer les denrées suivant la taxe : et « prix établi par le règlement » : la taxe de la livre de pain, de la livre de viande est de tant ; c’est une taxe trop haute, trop basse) et « il se dit aussi d’une imposition en deniers sur des personnes, en certains cas » (on a fait une taxe sur les aisés ; on a résolu de faire une taxe sur les traitants). En 1932-35 (huitième édition), la taxe est la « fixation faite officiellement du prix des denrées, des frais de justice, du port des lettres, etc. » et c’est aussi « une imposition faite sur les personnes ou sur les choses » (on mit une taxe sur les riches ; taxe sur les chiens, sur les bicyclettes). En bref, rien n’a changé, sinon que l’article taxe est un peu plus court en 1932-35 qu’il ne l’était en 1694. Mais ce serait se hâter que d’en conclure que l’article plus court annonce des taxes plus légères et moins nombreuses. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), l’erreur est corrigée. Les taxes de la république sont plus nombreuses que celles du roi. C’est la « fixation officielle du prix des denrées et par métonymie, leprix ainsi fixé » ; la « fixation effectuée par un juge des frais dus aux avocats, aux officiers ministériels, aux avoués, aux experts, aux huissiers, etc. (taxe des dépens) » ; « l’indemnité accordée à un témoin qui s’est présenté à une enquête judiciaire » ; (vieux) « le tarif des indulgences papales » ; « l’imposition, la somme fixée ou part d’imposition sur un particulier », la « perception opérée par une collectivité publique à l’occasion de la fourniture à l’administré d’une contrepartie individualisable (synonyme redevance) : taxe postale, radiophonique ; taxe sur les postes de télévision ; taxe spéciale de 20.000 francs à Paris (...) sur toute nouvelle installation de téléphone ». Il est des juristes ou des fiscalistes qui justifient les taxes : « de même nature que l’impôt, la taxe s’en distingue par l’existence d’une contrepartie, dont, en principe, profite le contribuable ». Le principe en question ne se vérifie pas dans la taxe carbone, qui va s’ajouter à la liste interminable des taxes. Cette liste, non exhaustive (taxe locale, taxe d’enlèvement des ordures ménagères, taxe sur les spectacles, taxe de curage, taxe d’habitation, taxe foncière des propriétés non bâties, taxe professionnelle, taxe de séjour, taxe de voirie, taxe d’apprentissage, taxe à la valeur ajoutée (T.V.A.), taxe à l'importation), ne relève pas de l’imaginaire des poètes qui dressent, pour jouer avec les mots, des inventaires farfelus, mais elle dessine les contours de l’enfer moderne, auquel n’échappent que quelques produits hors taxe, du moins hors Union européenne.  

         Au XIIIe siècle, dans le haut Dauphiné, plus de 50% de ce que produisaient les paysans taillables et corvéables à merci, comme le répètent sans cesse les auteurs des manuels d’histoire de France, que ce soit les céréales, les fromages, les agneaux, la laine, les peaux, etc. était prélevé par les autorités politiques d’alors : c’était les temps obscurs de la très haïssable féodalité. La lecture du Trésor de la langue française est réjouissante : elle nous apprend que rien n’a changé et que nous, citoyens d’un pays libre qui est ce qui se fait de mieux dans le monde en matière de justice, de liberté, d’égalité, de droits de l’homme, etc., nous sommes encore plus pressurés de taxes, impôts, impositions, taxations, redevances, etc. que les paysans analphabètes et à demi serfs (autant dire des quasi esclaves) des époques sombres de l’humanité.

         Il fut un temps où (c’était au siècle des Lumières, il y a donc « une éternité ») les opposants à la monarchie absolue de droit divin exprimaient sans détours leur défiance vis-à-vis des taxes et autres impositions prélevées au seul bénéfice des puissants d’alors. Ainsi, dans L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot éditeurs, 1751-65), à l’article taxe, dans le paragraphe consacré au gouvernement politique, le chevalier de Jaucourt écrit ceci : « Il faut éviter soigneusement dans toutes les impositions des préambules magnifiques en paroles, mais odieux dans l’effet, parce qu’ils révoltent le public. En 1616, on doubla la taxe des droits sur les rivières pour soulager le peuple, portait le préambule de l’édit. Quel langage ? Pour soulager le peuple, on doublait les droits qu’il payait auparavant dans le transport de ses récoltes. Pour soulager le peuple, on arrêtait la vente des denrées qui le faisaient vivre et qui le mettaient en situation de payer d’autres droits. On doit chercher dans tous les états à établir les taxes les moins onéreuses qu'il soit possible au corps de la nation ». La Révolution n’aurait-elle servi à rien ? Les gouvernants de la France actuelle, sinon tous, du moins la plupart d’entre eux, déclarent fièrement qu’ils sont les héritiers des Lumières. Ou bien ils n’ont rien appris, ou bien ils ont tout oublié, ou bien ils font dans la posture.

 

 

 

 

01 septembre 2009

Projet

 

 

C’est la rentrée. Les enfants de deux ou trois ans rentrent au nido infantile. Les socialistes et autres groupuscules en istes font de même. Eux aussi, ils rentrent. Ce n’est pas la rentrée des classes, mais la rentrée de la lutte des classes et, comme il y a une forte concurrence entre ismes et istes, la lutte de la rentrée des classes.

La lutte de cette rentrée se fait, comme tous les ans, au projet : précisons, le projet politique ou, mieux encore, le projet de société. Tous veulent, exigent, réclament, revendiquent un projet qui soit blindé, encore plus iste ou plus isme que celui des concurrents. Il suffit de taper « projet de société » dans la fenêtre « recherche » de Google et plus de 17 millions de pages s’affichent en quelques secondes. Qui n’a pas son projet de société ? Les radicaux – comprendre les radicaux radicaux, qui sont rouges à l’intérieur et à l’extérieur, et non pas les radicaux socialistes, qui sont comme les radis, rouges à l’extérieur, blancs à l’intérieur – ont un projet révolutionnaire (tiens donc !) pour changer de société, et non pas changer la société, ce qui ferait trop Mitterrand, cru 81, mais aussi les écolos, le modem, les bobos, les fachos (évidemment). Les Palestiniens eux aussi ont leur projet de société, à l’explosif bien entendu ; même les Corses – eh oui, les Corses aussi - ne veulent pas rester à la traîne des mafias de Sicile, de Campanie, de Sardaigne, de Lucanie, du Basilicate, etc. dont le projet a une réalité depuis au moins un siècle : c’est cosa nostra.

Toutes ces belles choses rendent urgente une étude du mot projet, lequel n’a jamais eu dans l’histoire de la langue ce sens sinistre qu’il a pris depuis quelques décennies, depuis que les Français sont persuadés qu’ils peuvent faire briller le soleil à minuit : non factis sed verbis.

 

Le mot, dérivé du verbe projeter, est attesté à la fin du XVe siècle. Alors, il a un sens modeste. Les Français de cette époque n’étaient pas encore atteints du mal d’hubris. Ils ne voulaient pas sauver le monde, seulement leur pauvre âme. Un projet est alors une « idée qu’on met en avant » et un « plan pour réaliser cette idée ». Au début du XVIe siècle, il désigne aussi un « dessin qui représente (…) un bâtiment à exécuter conformément aux intentions de celui qui fait bâtir » et, un siècle plus tard, la « première ébauche d’un ouvrage, la première rédaction destinée à être amendée ». Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694), deux sens sont relevés : « dessein qu’on a formé de faire quelque chose » et « première pensée de quelque chose mise par écrit ». Dans les éditions suivantes (1718, 1740, 1762), les académiciens répètent ces définitions, oubliant le sens du mot en architecture (« représentation d’un bâtiment à construire »), attesté dès le XVIe siècle ; Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) les fait siennes, en dépit de l’adjectif critique dont il qualifie de façon hardie son dictionnaire.

C’est en 1792, en pleine tourmente révolutionnaire, chez Robespierre, évidemment, qu’apparaît l’emploi moderne. Ce n’est pas tout à fait projet de société, ni projet politique, mais ça en a sinon les contours, du moins l’odeur âcre de sang versé. Le coupeur de têtes fait suivre le nom projet du complément de loi – la loi, en l’occurrence, étant la nouvelle Table destinée à faire advenir le monde parfait. En 1792, les projets de loi de Robespierre ont tout du projet de papier avant de devenir l’alpha et l’oméga de l’avenir radieux. Bien que projet de loi soit attesté dès 1792, les académiciens ne le relèvent pas, ni dans la cinquième édition (1798), ni dans la sixième édition (1832-35) de leur Dictionnaire, se contentant de répéter les deux sens établis dès 1694 : « dessein, entreprise, arrangement des moyens pour exécuter ce qu’on médite » et « première pensée, première rédaction de quelque acte, de quelque écrit », même s’ils illustrent le premier sens d’exemples qui dévoilent les dangers des projets de papier : De vains projets ; des projets inutiles, illusoires, romanesques ; ce projet n’est qu’une menace.

Au XIXe siècle, triomphe la nouvelle religion sociale, tout immanente et vaguement occultiste. Elle est toute en projets, elle n’est que projet. Il est donc dans l’ordre des choses que les acceptions de projet prolifèrent. Les académiciens en distinguent deux en 1835 ; trente ans plus tard, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en recense sept, dont projet de loi, mais sans référence à Robespierre (au milieu du XIXe siècle, le coupeur de têtes faisait tache) : « ce que l’on a l’intention de faire dans un avenir plus ou moins éloigné » ; « action de projeter » ; « dans le langage de la conversation, manière dont on se propose d’employer une journée » ; « projet sur, projet d’obtenir le cœur, la main d’une femme » ; « la première pensée, la première rédaction de quelque acte, de quelque écrit », (« projet d’acte, la rédaction préparatoire d’un acte sur papier libre, non timbré », « on dit de même projet de loi ») ; « ébauche du plan d’un édifice à construire, avec ses coupes et ses élévations » (« il se dit, dans le même sens, des études qu’on fait pour la construction d’un chemin de fer, d’un canal ») ; « il s’est dit pour sujet, manière, objet ». Les académiciens, en 1932-35, réduisent les sept sens de Littré à cinq et ils restreignent (par prudence ou parce que l’histoire les a échaudés ?) l’emploi de projet de loi (et de résolution) à la langue technique du seul Parlement : « Projet de loi, texte législatif soumis à l’examen du Parlement par le gouvernement, par opposition à proposition de loi, texte législatif présenté au Parlement par un ou plusieurs de ses membres » et « Projet de résolution, projet dont une assemblée est saisie par l’un de ses membres pour prendre une décision sur un sujet déterminé ».

Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) sont de vrais modernes qui distinguent encore plus d’acceptions que Littré. Ils ne relèvent pourtant pas l’emploi moderne de projet. Ils citent les syntagmes projet de lettre, de livre, de vacances, de mariage, de travail, de voyage, mais pas projet de société, ni de projet politique. Pourtant, ce n’est pas faute d’avoir entendu ou lu ces trois mots, dans lesquels se condensaient alors, dans les années 1960-70, les utopies modernes. En revanche, ils notent que projet est aussi un mot de philosophe, mais pas de n’importe quels philosophes, non, des philosophes de l’existence. « Pour les existentialistes, c’est ce vers quoi l’homme tend et qui constitue son être véritable ». Former des projets est dans la nature de l’homme, comme l’exprime lumineusement Sartre, en 1943 dans L’Etre et le Néant (tiens : il obtenait du papier et une autorisation des Allemands pour publier ses livres) : « l’homme est fondamentalement désir d’être et l’existence de ce désir ne doit pas être établie par une induction empirique ; elle ressort d’une description a priori de l’être du pour-soi, puisque le désir est manque et que le pour-soi est l’être qui est à soi-même son propre manque d’être. Le projet originel qui s’exprime dans chacune de nos tendances empiriquement observables est donc le projet d’être ». On comprend à lire ces somnifères qu’Abetz les ait autorisés (dormez, dormez, braves gens). De fait, l’obsession du projet de société chez les istes et les ismes ne peut plus être source d’étonnements : « le désir est manque et le pour-soi est l’être qui est à soi-même son propre manque d’être ». On est bien heureux que tout cela soit écrit noir sur blanc.