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14 novembre 2009

Conniver




Ce verbe, attesté au XVIe siècle et enregistré dans le Dictionnaire de l'Académie française de 1694 (première édition) à 1879 (septième édition), est absent des éditions du XXe siècle de ce même dictionnaire. Les académiciens pensent qu'il est sorti de l'usage, sans que, dans les sixième et septième éditions (1832-35, 1879), ils aient cru bon de noter que ce verbe « vieillissait » et « devenait vieux ». Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) le relèvent, faisant précéder la définition de la mention vieux. Il est vrai que ce Trésor est un dictionnaire de la langue des XIXe et XXe siècles et qu'au XIXe siècle, conniver était encore en usage.

Emprunté du latin classique conivere (« cligner ensemble », « fermer les yeux » et, figurément, « laisser faire par indulgence »), il est attesté au XVIe siècle chez les meilleurs écrivains ; Amyot (« conniver en telles fautes et ne faire pas semblant de les apercevoir »), Montluc (« plût a Dieu que tous ceux qui ont eu les forces en main n'eussent non plus connivé que moi »), le juriste Du Vair (« où il va des immunités et privilèges des peuples de ce pays, ils sont prompts à s'émouvoir, et ceux qui pour l'obligation de leurs charges les devraient réprimer, y connivent aisément », où il a deux sens : « prêter en fermant les yeux, en gardant le silence, une sorte de complicité morale à la faute de quelqu'un » et « se faire le complice d'un délit ou d'un crime en ne le révélant pas ». Furetière (Dictionnaire universel, 1690) le définit ainsi : « négliger de punir les fautes de ceux sur qui nous avons l'autorité ; ou les souffrir, et ne faire pas semblant de les voir » (il voulait sans doute dire « faire semblant de ne pas les voir » : « ceux qui connivent aux exactions en sont responsables en leur propre nom devant Dieu et devant les hommes »). La définition du Dictionnaire de l'Académie française est à peu de chose près identique : « dissimuler, faire semblant de ne pas voir un mal qu'on a le pouvoir et le droit d'empêcher » (1694, 1762, 1798, 1832-35, 1879 : Le magistrat connivait aux concussions de son greffier, des procureurs etc. ; il ne voulut pas se déclarer ouvertement, il connivait avec lui ; ce trésorier et son contrôleur connivaient ensemble ; un père qui connive aux débauches de ses enfants). Au vu de ces exemples, il semble que ce verbe était d'un emploi relativement étendu dans la langue classique, comme l'attestent les nombreux extraits d'écrivains cités par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) pour illustrer le cens de conniver (« fermer les yeux sur ce qu'on n'ose pas ou ne veut pas apercevoir et, par suite, dissimuler en justice les faits à la charge d'un accusé, et prendre ainsi part à une mauvaise action ») : Corneille (« Mais conniver en lâche à ce nom qu'on me vole, Quand un père à mes yeux au lieu de moi l'immole ») ; Bossuet (« on l'accuse d'y avoir du moins connivé » ; « puisqu'ils connivaient à de tels crimes »), Saint-Simon (« je ne pouvais trahir ma dignité en connivant à un abus si préjudiciable »), Diderot (« peut-être alors serai-je forcé moi-même d'écarter le soupçon d'avoir connivé à cet indigne procédé »), d'Alembert (« nous craignons qu'on ne nous soupçonne de conniver à ses blasphèmes »), Montaigne (« il sut dextrement conniver à cette mienne débauche et autres pareilles »)...

Quant aux rédacteurs du Trésor de la langue française, s'ils rappellent que le sujet de ce verbe jugé vieux est toujours une personne ou un groupe de personnes, le verbe est suivi soit de la préposition avec (conniver avec quelqu'un), soit de à (conniver à quelque chose). Un tel verbe mérite de revenir dans l'usage. Il serait d'une grande utilité. Ce que la justice reproche à M. de Villepin, c'est d'avoir connivé avec Lahoud et Gergorin à des faux en écriture ou, alors qu'il en avait connaissance, de ne pas les avoir empêchés. Dits ainsi, les soupçons pesant sur M. de Villepin semblent insignifiants. Fallait-il ce tintamarre médiatique et un mois de procès pour régler si peu de choses ?

 

 

 

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