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21 novembre 2009

Hégémonie


Ce mot, emprunté du grec, est récent. Il est attesté pour la première fois en 1815, année importante s'il en fut pour décider de l'hégémonie en Europe, dans une lettre de Joseph de Maistre sous la forme egimonie, dont la graphie est plus proche du grec qu'hégémonie. Le concept est ancien. Il éclaire la situation politique de la Grèce antique. C'est la « prééminence d'une cité grecque sur le reste de la Grèce », que Barré (Complément au Dictionnaire de l'Académie française, 1842) définit ainsi : « il se dit de la prééminence qu'exercèrent alternativement en Grèce, pendant des époques inégales, les villes d'Athènes, de Sparte et de Thèbes ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en expose le sens historique, propre à l'antiquité (« suprématie qui appartenait à un peuple dans les fédérations de l'antiquité grecque ; l'hégémonie appartenait primitivement à Sparte »), avant de noter que le mot a changé de domaine historique et qu'il « s'applique aussi aux États modernes », illustrant cet emploi nouveau d'un exemple qui fleure bon son époque (années 1860) et qui est aujourd'hui à peu près incompréhensible par la plupart de nos contemporains : « l'Autriche et la Prusse se disputent l'hégémonie de l'Allemagne ». Quelques décennies plus tard, la Prusse a disparu et l'Autriche a été réduite à une portion de son ancien empire. L'Allemagne a renversé l'hégémonie à son seul avantage.

Le mot entre dans le Dictionnaire de l'Académie française en 1879 (septième édition) et, en 1932-35 (huitième édition), il est défini en quatre mots rudimentaires : « suprématie d'une puissance », alors que le sens antique est plus clairement exposé : « il se disait, chez les Grecs, du commandement qui appartenait à une ville dans les fédérations ». Les lexicographes actuels distinguent le sens antique du sens moderne, aussi bien les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94 : « prépondérance politique et direction des opérations militaires exercée par une cité dans un groupement fédératif » et « par extension, suprématie politique et militaire d'une ville, d'un État, d'un peuple sur d'autres ») que les académiciens (neuvième édition, en cours de publication : « autorité, notamment militaire, qu'exerçait une cité au sein d'une confédération, d'une coalition » et « par analogie, suprématie d'un peuple, d'un État, lui assurant le contrôle plus ou moins direct d'un grand nombre de territoires »). Quand hégémonie est entendu dans le sens étendu, il a pour synonymes, dans le Trésor de la langue française, domination, prépondérance, supériorité, et il prend le sens figuré de « domination souveraine exercée sur quelque chose ». Les gros consciencieux du social font, on le sait sans doute, des mots domination, dominants, dominés, culture dominante, culture dominée, la grande ritournelle de leur « science » à eux. Tout est rapports de domination ; tout le monde est dominant, sauf les dominés ; tout le monde est dominé, sauf les dominants. C'est binaire, tranché, péremptoire.

On peut regretter qu'ils aient préféré domination à hégémonie, dominants à hégémoniques et dominés à hégémonisés. Hégémonie a l'avantage de la profondeur historique : c'est un concept politique clair, alors que domination tient du fourre-tout de barda ou de bric-à-brac de bazar, au point que n'importe quoi est dit domination. Même les journalistes sportifs comprennent ce qu'est la domination (d'une équipe sur une autre) ou savent que « dominer n'est pas gagner ». Il est vrai que, si les gros consciencieux du social employaient hégémonie à la place de domination, leurs châteaux de sable conceptuels s'effondreraient à la première marée. Dans le Trésor de la langue française, le sens d'hégémonie est illustré par cet extrait des Thibault (1940) : « la mystique impériale, l'exaltation cynique de la force, la croyance à la supériorité de l'Allemand sur tous les autres peuples et au droit qu'il a de les dominer - messianisme de l'entourage du Kaiser, qui voudrait faire de chaque Allemand un croisé dont la mission serait d'imposer l'hégémonie germanique au monde ». Voilà qui rendrait comiques les études sur les rapports hégémoniques dans une société égalitaire ou l'hégémonie de la culture française sur les jeunes de banlieue...  Il est un autre extrait éloquent : « dès que l'autorité de la science est établie, la foi n'exerce plus, sur le système des représentations que l'on peut continuer à appeler religieuses, la même hégémonie qu'autrefois » (Durkheim). On conçoit que les bien pensants soient pris d'une grande peur à l'idée que leur système de représentations « sociales » puisse un jour ne plus être hégémonique. Aussi se gardent-ils d'employer ce mot, sans doute pour exorciser leur peur, comme le font les primitifs qui ont des mots tabous qu'ils ne prononcent jamais.


 

Commentaires

Oui, certes, mais lorsque les représentations religieuses prennent des allures scientifiques, on en arrive à cet évangélisme écolo-humanitaire qui subjugue les foules démocratiques à la façon d'un idéal totalitaire.

Écrit par : P.A.R. | 23 novembre 2009

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