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23 décembre 2009

Inertie

 

Emprunté au latin inertia, qui signifie « inaction, indolence », et proprement, si l'on se fonde sur la formation du mot, « ignorance de tout art, incapacité », inertie est attesté chez le grand penseur Nicole Oresme (seconde moitié du XIVe siècle) dans le sens « d'absence de mouvement », pour traduire le mot grec atonie. A peine fabriqué, il tombe en désuétude ou, pour dire les choses avec plus d'exactitude, il n'entre jamais dans l'usage, puisqu'on ne dénombre qu'une occurrence en 1648 dans une lettre de Descartes. De fait, il n'est pas dans les dictionnaires du XVIIe siècle, ceux de Nicot, Richelet, Furetière, Thomas Corneille, de l'Académie française, et il n'entre dans le Dictionnaire de l'Académie française qu'à partir de la quatrième édition (1762) : « (le T se prononce comme S), terme didactique (qui) n'a guère d'usage que dans cette phrase (ce syntagme) force d'inertie, pour signifier la propriété qu'ont les corps de rester d'eux-mêmes dans leur état de repos ou de mouvement, jusqu'à ce qu'une cause étrangère les en tire ».

La résurrection d'inertie et son transfert du domaine de la morale ou de la psychologie (« indolence », « inaction ») à celui de la physique sont dus, comme de nombreux autres termes scientifiques du XVIIIe siècle, à Newton ou, plus exactement, aux traductions en français des œuvres que M. Newton écrivait en latin ou en anglais. C'est en 1720 qu'est attesté le mot force d'inertie dans la traduction du Traité d'optique. D'Alembert y consacre un très long article dans L'Encyclopédie (1751-64) : « propriété qui est commune à tous les corps de rester dans leur état, soit de repos ou de mouvement, à moins que quelque cause étrangère ne les en fasse changer. Les corps ne manifestent cette force que lorsqu'on veut changer leur état ; et on lui donne alors le nom de résistance ou d'action, suivant l'aspect sous lequel on la considère ». Les preuves de cette force sont énumérées : « un corps ne peut se donner le mouvement à lui-même... De là il s'ensuit que si un corps reçoit du mouvement par quelque cause que ce puisse être, il ne pourra de lui-même accélérer ni retarder ce mouvement. On appelle en général puissance ou cause motrice tout ce qui oblige un corps à se mouvoir » ; « un corps mis en mouvement par une cause quelconque, doit y persister toujours uniformément et en ligne droite, tant qu'une nouvelle cause différente de celle qui l'a mis en mouvement n'agira pas sur lui » ; « nous nous sommes un peu étendus sur la preuve de cette seconde loi, parce qu'il y a eu et qu'il y a peut-être encore quelques philosophes qui prétendent que le mouvement d'un corps doit de lui-même se ralentir peu à peu, comme il semble que l'expérience le prouve » ; « nous sommes fort enclins à croire qu'il y a dans un corps en mouvement un effort ou énergie, qui n'est point dans un corps en repos. La raison pour laquelle nous avons tant de peine à nous détacher de cette idée, c'est que nous sommes toujours portés à transférer aux corps inanimés les choses que nous observons dans notre propre corps » ; « le principe de la force d'inertie peut se prouver aussi par l'expérience. Nous voyons que les corps en repos y demeurent tant que rien ne les en tire ; et si quelquefois il arrive qu'un corps soit mû sans que nous connaissions la cause qui le meut, nous sommes en droit de juger (...) que cette cause, quoique non apparente, n'en est pas moins réelle. Quoiqu'il n'y ait point de corps qui conserve éternellement son mouvement, parce qu'il y a toujours des causes qui le ralentissent, comme le frottement et la résistance de l'air ; cependant nous voyons qu'un corps en mouvement y persiste d'autant plus longtemps que les causes qui retardent ce mouvement sont moindres : d'où nous pouvons conclure que le mouvement ne finirait point, si les forces retardatrices étaient nulles ».

Conséquence ou non du succès des thèses de Newton, le mot inertie retrouve au XVIIIe siècle son sens premier, comme l'atteste Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) : « indolence, inaction ; ce mot a passé de la physique dans le langage commun », alors qu'en réalité, c'est l'inverse qui s'est produit : d'abord le « langage commun », chez Oresme, mais vite oublié) ; ensuite un nouvel emprunt de ce mot au latin par M. Newton pour désigner la propriété qu'ont les corps de rester dans leur état de repos ou de mouvement. Les académiciens (cinquième, sixième, septième, huitième éditions, 1798, 1832-35, 1878-79, 1932-35) sont victimes de la même illusion que Féraud : « on dit moralement et figurément vivre dans un état d'indifférence et d'inertie ; tomber, languir dans l'inertie » ; « inertie se dit figurément, au sens moral, du manque absolu d'activité ou d'énergie ; rester dans une complète inertie ; être plongé dans une profonde inertie », alors que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), même s'il expose d'abord le sens physique de ce terme (« terme scientifique ; état de ce qui est inerte ; défaut d'aptitude à changer spontanément d'état ; terme de physique, propriété qu'ont les corps de ne pouvoir modifier d'eux-mêmes l'état de mouvement ou de repos dans lequel ils sont »), qu'il illustre de cette citation de Voltaire : « tout corps, étant indifférent de lui-même au repos et au mouvement, et ayant cette inertie qui est un attribut de la matière, suit nécessairement la ligne dans laquelle il est mû », ne fait pas du sens moral historiquement premier (« manque d'activité intellectuelle ou morale ») une métaphore du sens physique.

Ce qui caractérise inertie dans la langue moderne, c'est son extension à d'innombrables sciences et techniques : mécanique et physique évidemment, d'où il est parti, mais aussi chimie, électricité, papeterie, physiologie, aéronautique et jusqu'aux sciences humaines et sociales : la psychopathologie (dans une époque moderne et d'activité obligatoire, l'indolence naturelle ou de tempérament est quasiment tenue pour un état morbide) et la politique, domaine dans lequel il signifie « absence de réaction et d'initiative, état d'immobilisme » (inertie de la démocratie, de la République, du gouvernement). Alors que la force d'inertie a été pour les physiciens une découverte majeure, en particulier pour comprendre le mouvement des planètes, l'inertie moderne, au sens de manque d'activité, est un vice ou une calamité, surtout quand elle est prédiquée à un gouvernement, la politique étant le domaine de l'agitation permanente, de l'ébullition constante, de l'activité incessante, même vaine ou inutile. On existe parce qu'on n'est jamais en repos et qu'il faut laisser accroire que l'on est mû par quelque force cachée.

 

 

 

 

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