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30 janvier 2010

Ce n'est pas très catholique

 

 

 

En grec, cet adjectif a pour sens « universel ». L'Eglise de Rome s'est nommée catholique, parce qu'elle se tenait et se tient encore pour universelle.

Au XVIe siècle, le lexicographe Henri Estienne (in Dialogue du langage français et italien) s'indigne de l'emploi abusif de cet adjectif et de l'adverbe catholiquement qui en est dérivé : « j'en ai oui aussi... qui appliquaient ces mots catholique et catholiquement à tout, jusques à dire, c'est du vin catholique, c'est une viande catholique, c'est un potage catholiquement fait ». Furetière (Dictionnaire universel, 1690) note d'autres emplois étendus de catholique, hors de toute référence à la religion ou à l'Eglise : « en termes de chimie, on appelle un fourneau catholique, ou universel, un petit fourneau tellement disposé, qu'on y peut faire toutes les opérations de chimie, même celles qui se font avec le feu le plus violent » ; « on le dit aussi en gnomonique des cadrans universels, qui sont tellement construits, qu'ils peuvent faire connaître l'heure en divers pays, et sous quelque élévation de pôle que ce soit ».

Il existe aussi des expressions proverbiales qui attestent la dé-liaison entre le sens de catholique en religion et des usages divers dans la langue : « on appelle proverbialement un catholique à gros grains, un homme peu scrupuleux, un peu libertin, qui ne prend pas soin d'observer les préceptes de la religion ». Ce proverbe est cité par Furetière, op. cit., dans toutes les éditions publiées du Dictionnaire de l'Académie française, par Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77). A partir de la sixième édition (1835) du Dictionnaire de l'Académie française, est relevé cette autre expression, jugée « figurée » et « familière » : « cela n'est pas catholique, cela n'est pas conforme à la morale, au devoir » (Littré, op. cit. : « figuré et familièrement, cela n'est pas catholique, cela n'est pas conforme à la morale, au devoir, à la règle » ; DAF, huitième édition (1932-35) : « Cela n'est pas bien catholique, cela n'est pas conforme à la morale, à ce qui devrait être, ou encore cela n'est pas bien régulier »). Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) expliquent le sens de l'expression figurée et familière en la rapportant à la doctrine catholique, supposée rigide ou ferme : « par référence à la réputation de fermeté de la doctrine catholique, dans des expressions ou phrases négatives : conforme à la norme doctrinale, en particulier morale ». Les exemples cités sont « fredaine peu catholique », « se procurer quelque chose par des moyens plus ou moins catholiques », « il y avait, dans cette histoire, quelque chose de pas catholique ».

Il est possible de reprocher au Président de la Région Languedoc et Roussillon, candidat à sa propre succession, d'être vulgaire ou désinvolte ou d'abuser d'expressions familières. Auquel cas, que les citoyens ne votent pas pour lui. En revanche, il faut lui reconnaître une qualité : il sait la langue française et quand il dit que tel ou tel politicien (pardon « mec ») a une tête (pardon une « tronche ») « pas très catholique », il ne fait qu'employer l'expression « pas très catholique » dans le sens qu'elle a en français depuis de longs siècles. Ce n'est en rien un crime et ce n'est pas très catholique que de lui en faire grief. Que le mec à « la tronche pas très catholique » soit catholique, athée, agnostique, musulman, protestant, juif, bouddhiste, stalinien, maoïste, zoroastrien et tout ce que l'on voudra d'autre, n'a rien à voir avec le mauvais air, pas très engageant, qui lui est imputé, sans doute inélégamment.

 

 

29 janvier 2010

Ressources (humaines)

 

Ce nom est le participe passé féminin du verbe d'ancien français ressourdre, qui a pour sens « ressusciter », comme le Christ lors de la Passion (Xe-XIe siècles), « relever, secourir » (XIIe siècle), « se rétablir » (en parlant d'animaux malades) (XIVe siècle), et qui continue le verbe latin resurgere « se relever », « se rétablir, se ranimer », « ressusciter ». « La ressource est proprement une seconde ou dernière source, une chose qui relève, un moyen qui fait sortir d'embarras », écrit Littré dans la rubrique « étymologie » de l'article ressource (in Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Il serait plaisant, mais inutile, de rapporter les « ressources humaines » des grandes entités économiques ou administratives, « ressources » managées (comme on dit aujourd'hui) par des DRH, au sens premier de « ressource » : ce qui a été ressuscité. Ces ressources sont-elles censées ressusciter les entreprises moribondes ou sont-elles ressuscitées par un management dynamique et énergique, capable d'insuffler une âme ou de la vie à ce qui est à l'agonie ?

Que ces remarques ne nous détournent pas de l'étude de ce nom et surtout des avatars de ses sens. Au XIIe siècle, le nom ressource a le sens de « secours » ; au XVIe siècle, de nouveaux sens s'ajoutent à ce premier sens : c'est « moyens pécuniaires d'existence » et « capacité physique de fournir un nouvel effort » ; au XVIIe siècle, « forces de l'esprit, du caractère » (homme plein de ressources) ; au XVIIIe siècle, « possibilités d'expression de la langue ». Dans la quatrième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1762), il est défini ainsi : « ce qu'on emploie et à quoi on a recours pour se tirer de quelques affaires, pour vaincre des difficultés » (il est sans ressource dans son malheur ; dans la persécution que j'ai soufferte, Dieu a été ma seule ressource ; les diamants, la vaisselle d'argent sont des ressources dans le besoin) ; « on dit qu'un cheval a de la ressource pour dire qu'après une longue fatigue, on lui trouve encore de la vigueur » ; « on dit figurément c'est un homme de ressource, c'est un homme plein de ressources, qui a des ressources dans l'esprit pour dire c'est un homme fertile en expédients, en moyens pour lui et pour les autres » et « on dit familièrement faire ressource pour dire raccommoder, rétablir ses affaires ».

Il n'est fait nulle part mention dans les différentes éditions du Dictionnaire de l'Académie française des « ressources humaines », non plus que chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), qui relève les sens suivants : « ce qu'on emploie pour se tirer d'un embarras, pour vaincre des difficultés » (« j'approche de cinquante ans ; je comptais sur la pension de l'Académie comme la seule ressource de ma vieillesse; si cette ressource m'est enlevée, il faut que je songe à m'en procurer d'autres », d'Alembert, 1765) ; « forces de l'esprit, du caractère, auxquelles on a recours au besoin » (« Turenne, par la profondeur de son génie et les incroyables ressources de son courage, s'élève au-dessus des plus grands périls », Bossuet) ; « les ressources d'une langue, les moyens qu'elle offre à l'écrivain pour rendre sa pensée » (« l'auteur connaissait trop bien les lois du style et les ressources de la langue », d'Alembert ») ; « moyens pécuniaires » (« il a tant dépensé qu'il est maintenant sans ressource »).

Ces mêmes sens qui sont dans le Trésor de la langue française (1971-94) n'expliquent pas encore les ressources humaines des entreprises et administrations. Il en est un, cependant, qui est la source des emplois actuels, modernissimes bien entendu. Il s'agit de l'extension aux collectivités du sens de « moyens pécuniaires dont dispose une personne pour assurer son existence » : c'est les « moyens matériels dont dispose un pays, une région, une collectivité » (ressources hydrauliques, industrielles, minières, pétrolières d'un pays, ressources naturelles). Ce sens s'est étendu aux armées et en particulier aux bureaucraties militaires : « moyens militaires (hommes, armement, vivres) dont dispose une armée ». Parmi ces ressources, il n'y a pas que du matériel, il y a aussi des hommes. Des bureaucraties militaires, le mot s'est étendu, comme naguère les noms cadre et effectif, aux bureaucraties civiles, publiques ou privées, tout en se restreignant, pour ce qui est des référents du nom ressources, aux seuls employés de l'entreprise ou aux seuls fonctionnaires de l'administration. Les armées sont parmi les plus anciennes bureaucraties et elles ont dû apprendre très tôt à gérer leurs ressources : hommes, soldats et officiers. Comme elles l'ont fait avec efficacité, leur gestion est devenue un modèle, vite imité par les autres bureaucraties.

 

21 janvier 2010

Individu

 

En latin, l'adjectif individuus a pour sens « indivisible ». Cicéron traduit le mot grec atome par individua corpora.

Individu est attesté à compter de la fin du XIVe siècle comme adjectif, au sens d'indivisible (ainsi dans ces Louanges à Marie : « O très excellente Trinité, Vrai Dieu puissant et vertueux, Sainte individue déité ») ou dans ces Actes des Apôtres (« En tant que nous trois en substance / Sommes un Dieu, une puissance / Et volonté individue ») et ce sens est encore en usage au XVIIe siècle, dans un testament (1643, « au nom de la très sainte et individue Trinité ») et dans le Dictionnaire universel de Furetière (1690 : « on dit aussi à l'adjectif féminin en termes de Théologie la très sainte et individuë Trinité »).

Dans le latin de la scolastique, selon Rémusat, cité par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), « l'usage » a été « de prendre pour exemples de l'individuum quid des hommes individuels, Pierre, Socrate, et d'entendre par individu tout être pris singulièrement dans une espèce quelconque ». Le nom individu est employé dans ce sens au XVIe siècle pour désigner tout être qui forme une unité distincte, et cela par opposition au genre et à l'espèce. Ainsi, dans un ouvrage traitant de chirurgie : « les complexions particulières sont infinies selon les individus ». Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses, 1680) le relève comme un terme de philosophie : c'est « ce qui se dit seulement d'un seul » (exemple : « Socrate est un individu »), tandis que cela regarde mon individu, cela conserve mon individu sont des « façons de parler (qui) se disent en riant pour dire cela me regarde particulièrement, cela conserve ma propre personne ». La définition de Furetière (op. Cit., 1690) est plus précise : « terme de philosophie ; un particulier de chaque espèce ou ce qui ne peut être divisé ; la division ordinaire de la logique se fait en genres, espèces et individus ». Il en va de même dans le Dictionnaire de l'Académie française, où le mot est défini très clairement dès la première édition (1694) : « terme dogmatique qui se dit de chaque être singulier par rapport à l'espèce dont il fait partie » et « il se dit principalement des personnes en particulier ». Le premier des sens relevés par les académiciens est exposé ainsi dans L'Encyclopédie (1751-64) : « l'espèce de cheval renferme tout ce qui se trouve dans chaque animal de cette espèce, certaine figure, proportion de parties ; et ajoutez-y tel poil, tel âge, telle conformation précisément déterminée, tel lieu où un cheval se trouve, et vous aurez l'idée d'un individu de cette espèce ; et voilà le vrai principe d'individuation, sur lequel les scholastiques ont débité tant de chimères. Ce n'est autre chose qu'une détermination complète, de laquelle naît la différence numérique. Pierre est un homme, Paul est un homme, ils appartiennent à la même espèce ; mais ils diffèrent numériquement par les différences qui leur sont propres. L'un est beau, l'autre laid ; l'un savant, l'autre ignorant, et un tel sujet est un individu suivant l'étymologie, parce qu'on ne peut plus le diviser en nouveaux sujets qui aient une existence réellement indépendante de lui. L'assemblage de ses propriétés est tel que, prises ensemble, elles ne sauraient convenir qu'à lui. Les scholastiques expriment les circonstances d'où l'on peut recueillir ces propriétés par le vers suivant : Forma, figura, locus, stirps, nomen, patria, tempus. Les différentes subtilités qu'ils proposent là-dessus ne méritent pas de nous arrêter ; il vaut mieux lire le chapitre du Traité de l'entendement humain, où M. Locke examine ce que c'est qu'identité et diversité ».

A partir de la sixième édition (1832-35), la définition s'enrichit d'un nouveau sens, « membre d'une collectivité humaine », apparu chez Rousseau en 1755. C'est toujours un « terme didactique » (autre façon de dire « dogmatique » ou « scientifique ») qui « se dit de chaque être organisé, soit animal, soit végétal, par rapport à l'espèce à laquelle il appartient », mais c'est aussi un terme qui « se dit particulièrement des personnes » (exemples : tous les individus qui composent une nation... ; suivant la loi, tout individu qui se permet de...) et qui « n'est guère employé qu'en termes de législation, d'administration et de statistique », domaines qui, au XIXe et au XXe siècles, prennent de plus en plus d'importance dans la vie des Français, si bien que ce sens-là d'individu est devenu le sens courant selon les lexicographes du Trésor de la langue française (1971-94 : « être, personne »), exposé en ces termes par Littré (op. cit.) : « (individu) se dit particulièrement des personnes », comme dans l'exemple « tous les individus qui composent une nation » ; « l'être personnel considéré par opposition à l'État ou à la société », comme dans l'exemple « les droits de l'individu à l'égard de la société ; ceux de la société sur l'individu ». L'homme n'est plus seulement défini par son espèce ou par la communauté à laquelle il appartient. Il ne se réduit pas à cette double appartenance ; il est tenu pour un être singulier qui a une conscience, un quant-à-soi, une vie intérieure, des droits. Ce processus, devenir un individu, bouleverse l'Occident au XVIIIe siècle, mais il n'est pas universel. Il ne semble pas qu'il ait touché tous les pays. Une grande partie de l'humanité y échappe encore - et peut-être pour toujours.

C'est aussi dans la sixième édition de 1832-35 qu'est relevé le sens péjoratif (« ce triste individu ») qui est attesté pour la première fois en 1793 dans un discours de Robespierre, dont l'objectif a été d'imposer en France un ordre collectif et tyrannique dans lequel les « citoyens » ne seraient plus des individus, mais des pions ou des corps sans tête. « Il se dit quelquefois d'un homme que l'on ne connaît pas, qu'on ne veut pas nommer, dont on parle en plaisantant ou avec mépris » (DAF, 1832-35, 1879, 1932-35, neuvième édition en cours de publication, et aussi Littré, op. cit. ; cf. Trésor de la langue française, 1971-94 : « homme que l'on ne veut pas nommer parce qu'on le méprise ou parce qu'on veut se moquer de lui »).

Dans la langue moderne, le sens dogmatique ou scientifique d'individu est toujours vivant. Selon les lexicographes du TLF (op. cit.), il est d'un emploi courant en biologie (« spécimen vivant appartenant à une espèce donnée ; être organisé, vivant d'une existence propre et qui ne peut être divisé sans être détruit »), en logique (« élément entrant dans l'extension d'une espèce ; ce qui est indivisible en extension »), en chimie et en minéralogie (« tout corps simple ou composé cristallisable ou volatil sans décomposition »), en statistique (« élément d'une population »), en taxinomie (« niveau de la classification des êtres vivants placé sous l'espèce et ne comportant pas d'autre subdivision »), en philosophie et en psychologie (« l'être humain en tant que réalisant son type et possédant une unité et une identité extérieures de nature biologique »). Cet emploi dans les sciences (« au sein d'un genre ou d'une espèce, tout être vivant indépendant ayant les caractéristiques de ce genre ou de cette espèce ») est encore le premier à être exposé dans la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie française, avant le sens social (« chacun des êtres vivants dont se compose une société, un groupe, une collectivité ») et avant le sens propre à l'universalité singulière (« être humain particulier et distinct ») - ce qui confirme que notre conception moderne de l'individu est liée aux développements de la science expérimentale et de la pensée scientifique.

 

 

20 janvier 2010

Pompe, pompeux, pompier

 

 

En latin, pompa (en grec, « marche pompeuse », « convoi ») a pour sens « procession (lors de diverses cérémonies) », « convoi funèbre », « cortège », « étalage », « réunion d'objets qu'on transporte ou qu'on promène » et « au figuré, pompe, appareil, apparat, magnificence, éclat, faste ». On retrouve ces sens en français : « cérémonial somptueux, déploiement de faste, de luxe » (1165 ; en grande pompe chez Pascal) ; « faux prestiges, vanités de ce monde » (XIVe siècle) ; pompes funèbres (1503 : « cérémonie funèbre » et en 1834, entreprise de funérailles ; « cortège solennel » (XVe siècle) ; « caractère noble, élevé, solennel (du style) » (première moitié du XVIIe siècle).

En 1680, Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses) décrit assez précisément les divers sens de pompe : « appareil superbe et magnifique qui se fait par ostentation ou pour quelque autre dessein », la pompe « consistant dans l'ordre, la variété et la magnificence » ; « en parlant de carrousel, ou de mascarade, c'est la marche magnifique et réglée de quelque carrousel ou mascarade » ; « la pompe sacrée, ce sont les processions et solennités ecclésiastiques » ; « la pompe royale », « le couronnement, l'entrée ou le mariage des princes ou princesses » ; « les pompes militaires, les triomphes des anciens capitaines et empereurs » et par figure, « la pompe de l'éloquence » (d'où l'adjectif pompeux, pompeuse : vers pompeux, style pompeux, éloquence pompeuse). Furetière (1690, Dictionnaire universel) renchérit sur Richelet : « dépense magnifique qu'on fait pour rendre quelque action plus recommandable, plus solennelle et plus éclatante » (exemples : « rien n'a égalé la pompe et la magnificence des triomphes romains » ; « les gens se ruinent par une vaine pompe et ostentation ; « le luxe a porté la pompe des habits à un très haut point » ; « le christianisme veut qu'on renonce à Satan et à ses pompes » ; « on fait aux rois de magnifiques pompes funèbres » ; « la pompe la plus surprenante qu'on ait jamais vue est celle d'Antiochus surnommé le Splendide, qui est décrite par Polybe, et par Athénée ; il y avait en marche cinquante mille hommes ; on en voit aussi une ample description dans le Traité des Carrousels du Père Menestrier »). A ces innombrables emplois, Furetière ajoute les sens figurés : « il se dit figurément en choses spirituelles et morales », comme dans « l'Ecriture nous apprend que le Seigneur viendra en grande pompe juger les vivants et les morts » ; et « on dit aussi la pompe du style, des vers, de l'éloquence, quand on parle, qu'on écrit avec des mots choisis, relevés et magnifiques ». Les académiciens sont un peu moins prolixes (« appareil magnifique, somptuosité » ; « il se dit figurément du discours, du style et signifie la manière de s'exprimer en termes recherchés, magnifiques et qui sonnent bien à l'oreille » ; « il se prend aussi quelquefois pour vanité et c'est en ce sens que l'on dit renoncer au monde et à ses pompes », Dictionnaire de l'Académie française, première édition, 1694, et suivantes), alors que les encyclopédistes (d'Alembert et Diderot, 1751-64) expriment la défiance que leur inspire la pompe : « c'est l'art d'en imposer aux yeux. Une pompe funèbre, c'est l'appareil de l'inhumation d'un grand ; sa vanité, pour ainsi dire, lui survit encore. Il descend au tombeau où les vers l'attendent pour s'en repaître, et la cendre froide de ses aïeux pour se rejoindre à la sienne, au milieu des signes de sa grandeur. Il n'est plus rien lorsque tout annonce qu'il fut un grand ». Tous ces sens sont repris tels quels dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « cortège solennel », en particulier pompes funèbres ; « déploiement de faste, de décorum » (en grande pompe, « solennellement ») ; « souvent au pluriel, vanités du monde » (renoncer au monde et à ses pompes) ; « noblesse du style ; par exagération, dans le domaine littéraire ou artistique, recherche excessive, emphase, grandiloquence ».

 

Il serait inexact de conclure que les modernes ont renoncé aux pompes, que ces pompes soient des cortèges solennels, des fastes et du décorum ou encore de l'emphase, comme pourraient le laisser penser l'article de L'Encyclopédie (cf. ci-dessus) et quelques extraits cités dans le Trésor de la langue française : « nous avons des habitudes de bien-être, une hygiène publique et privée, qui ne s'accordent pas avec cette pompe, cet apparat sans raison » (Viollet-le-Duc, 1863) ; « la pompe du style devient à la pensée ce qu'est aux yeux un papier doré sans nuances » (Vigny, 1843). Les pompes se déploient, exubérantes et arrogantes, dans les défilés festifs dits gay ou techno rides, où l'on ne renonce pas aux pompes et encore moins au monde, ou lors de ces processions syndicales avec océans de drapeaux rouges et de banderoles coloriées et diffusion d'une musique assourdissante... Elles survivent encore dans « l'opéra historique » qui « permet les défilés, les cortèges, les pompes nuptiales ou funèbres, les chasses, les grands ballets donnés sous prétexte de fêtes dans les résidences royales » (1953).

Certes, l'art pompier des débuts de la IIIe République est mort, comme l'expriment les académiciens dans l'article « pompier » de la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire : « (pompier) se dit ironiquement et familièrement pour caractériser le style suranné de certains artistes » (cet écrivain, cet artiste est un pompier) ; « adjectivement, le style pompier ». Ces pompiers, tous de bons élèves, appliqués et sérieux, étaient célébrés et honorés par les autorités de la IIIe République naissante ; ils recevaient récompenses et commandes ; ils étaient riches. En échange, ils montraient patte blanche. Un siècle plus tard, leur style et leur pompe font rire : « adjectif et substantif, (peintre et, plus généralement, artiste ou écrivain) qui traite de sujets conventionnels et grandiloquents dans un style académique et prétentieux » (TLF). Cet exemple est révélateur du discrédit de la pompe : « l'artiste pompier n'est pas seulement celui qui coiffe ses héros de casques éclatants (comprendre, comme ceux des sapeurs pompiers), c'est l'artiste prétentieux et vain qui use d'un style ampoulé, d'un style pompeux » (Thuillier, Peut-on parler d'une peinture « pompier » ?, 1984). La pompe est proportionnelle à la soumission. Plus on est soumis ou enchaîné à un régime ou attaché au joug idéologique, plus on fait dans la pompe, comme dans les prides d'Homo Festivus ou dans les processions politico-syndicales.

 

 

18 janvier 2010

Déraper, dérapage

 

 

Aujourd'hui, dans la France moderne, déraper, c'est blasphémer. Les « dérapages » verbaux (comprendre la libre expression d'une idée), c'est-à-dire les mots et les phrases qui s'écartent d'un millionième de millimètre de la doxa obligatoire, sont désormais des blasphèmes. Tout est donc blasphème. A peine un dérapage est-il dénoncé par un des grands inquisiteurs de la religion socialo-humanitaire que des hordes de journaleux, de médieux, de gros consciencieux du social, de grands manitous d'associations lucratives sans but, etc. clouent au pilori celui à qui est imputé le crime de blasphème - pardon, le délit de dérapage.

Ce verbe et le nom qui en est dérivé sont, on l'a compris, modernes, non seulement parce qu'ils se rapportent à la fièvre inquisitrice qui portent les discours accusatoires à ébullition, mais aussi parce qu'ils sont récents : déraper, terme de marine, est attesté d'abord en provençal dès le début du XIVe siècle et en français à la fin du XVIIe siècle à propos d'une ancre « qui, quoique mouillée, n'est plus fixée au fond et laisse dériver le vaisseau » (Barré, 1842, Complément au Dictionnaire de l'Académie française) ; dérapage, terme de marine, employé en 1832 par Balzac, entre en 1932-35 dans le Dictionnaire de l'Académie française (huitième édition). En provençal, le verbe, dérivé de rapar, « enlever », « saisir », a pour sens « arracher », « déraciner ». En français, il est un terme de marine, défini ainsi par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « Terme de marine ; une ancre dérape quand, bien que mouillée, elle n'est plus fixée au fond et laisse dériver le vaisseau ; se dit aussi d'une ancre au moment où elle est arrachée volontairement du fond de la mer » et par les académiciens (1932-35) : « terme de marine ; en parlant d'une ancre, quitter prise sur le fond et faire dériver le navire ».

C'est à la fin du XIXe siècle (1896 et 1900) que le verbe et le nom s'appliquent par métaphore aux automobiles et aux bicyclettes, les roues étant comparées à une ancre qui dérape, emploi qui est expliqué ainsi dans la huitième édition du Dictionnaire de l'Académie (1932-35) : « il se dit aussi d'un véhicule dont une roue vient à se déplacer latéralement, par suite d'une insuffisance de son adhérence au sol, parce que celui-ci est glissant, ou que, dans un virage, la force centrifuge a exercé une action prépondérante » (la description du phénomène, admirable par sa précision, est de toute évidence l'œuvre d'un académicien qui aime conduire les véhicules à moteur), les académiciens notant que, « par extension », le verbe se dit de personnes : « le sol était glissant : j'ai dérapé ».

Dans la langue du XXe siècle, la métaphore de l'ancre qui, n'étant plus fixée au sol, laisse dériver un navire, s'étend aux véhicules de toute sorte, aux personnes et à d'innombrables réalités : en économie, aux prix et autres phénomènes économiques (Trésor de la langue française, 1971-94 : « échapper au contrôle des autorités, des dirigeants ; amorcer une évolution, un mouvement soudains aux conséquences fâcheuses » : les prix ne dérapent pas encore brutalement en hausse) ; en aéronautique (TLF : « glisser latéralement, notamment en exécutant un virage avec une inclinaison insuffisante » ; glissade sur l'aile, suivie d'un virage) ; dans les sports (TLF : « avancer en faisant glisser les skis transversalement par rapport à leur direction normale de déplacement »), les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication) notant les emplois dérapage contrôlé (« glissade latérale déclenchée volontairement par le pilote d'une voiture de course, par un skieur, etc., pour faciliter certaines manœuvres ») et dérapage des prix (« hausse des prix supérieure aux prévisions et incontrôlable »).

A partir du sens exposé dans ce grand dictionnaire progressiste et moderne en diable qu'est le Trésor de la langue française (CNRS, 1971-94), à savoir « échapper au contrôle des autorités, des dirigeants ; amorcer une évolution, un mouvement soudains aux conséquences fâcheuses », s'est développé, au cours des deux ou trois dernières décennies qui ont vu le triomphe des libertaires bobos, l'emploi qui fait de déraper et de dérapage des équivalents modernes de blasphémer et de blasphème. Les lexicographes actuels ne glosent pas cet emploi, sans doute par frilosité ou par peur d'égratigner leur bel univers parfait et sans escarres, se contentant de quelques notules : « (TLF) par métaphore, « le dialogue dérapait » (Toulet, 1920) et « on a beau se donner du mal, on glisse, on dérape, on retombe dans l'alcool qui conserve les vivants et les morts » (Céline, 1932) ; et « DAF (neuvième édition), figuré, le dialogue a dérapé sur un malentendu ». Il faut donc comprendre que les dialogues, débats, discussions, mots, phrases, discours, propos, etc. sont dits dérapages, à partir du moment où ils s'écartent de la vérité édictée par l'humanitairerie socialeuse, médieuse, journaleuse, consciencieuse, pleine de fric, associatieuse et toléranteuse.

 

17 janvier 2010

Ordinateur

 

 

Emprunté au latin ordinator (du verbe ordinare « ordonner ») « celui qui met en ordre », comme dans rerum ordinator (« l'ordonnateur de l'univers », id est Dieu, et ordinator litis, « juge qui instruit un procès »), ordinateur est attesté à la fin du XVe siècle au sens de « celui qui institue quelque chose » (ainsi « Jésus-Christ... était le nouvel instituteur et ordinateur du baptême »). Au XVIe siècle, chez Pasquier, il est employé dans le sens d'ordonnateur, celui qui est chargé de régler les affaires publiques : « celui qui était ordinateur de ces deniers fut aussi appelé trésorier de France » ; « je me conformerai donc en ceci, non à votre commandement, mais bien au privilège commun des rois et princes, lesquels, pour être les premiers ordinateurs de leurs lois, se donnent loi de n'y obéir » ; « il fut ordonné que nul trésorier ou officier du roi n'aurait la charge, direction et maniement de ces derniers, mais que les trois Etats commettraient certains personnages bons, honnêtes et solvables, pour en être les ordinateurs » ; « le roi est par-dessus la loi, il se peut dispenser de la loi, comme celle de laquelle il est ordinateur ».

Bossuet en 1703 l'emploie au sens de « celui qui confère un ordre dans l'Église ». C'est dans ce sens que Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), le seul lexicographe classique à enregistrer ce mot, alors que les académiciens, Furetière, Trévoux, Richelet l'ignorent, l'accepte : « on trouve ce mot dans l'Histoire d'Angleterre pour signifier qui fait des ordonnances. Il est vrai que le traducteur l'a mis en italique, pour faire voir qu'il le risquait », citant l'exemple « le Roi permettait que ces ordinateurs s'unissent entre eux et leurs amis, etc. ». Féraud ajoute : « ce mot, forgé peu heureusement, a l'air d'être longtemps barbare. Il se dirait plutôt d'un évêque qui ordonne, qui fait des ordinations ; mais l'usage est pour ordinant ». Littré, qui ne tient pas compte des emplois d'ordinateur au XVIe siècle, enregistre l'adjectif et le nom (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ; adjectif : « qui met l'ordre, qui arrange » (« il pensait que la cause universelle, ordinatrice et première était bonne » et « en ce sens, on dit aussi ordonnateur ») ; nom : « celui qui confère un ordre de l'Église » (Bossuet : « quel crime c'est.... de reconnaître pour Églises celles qui ne peuvent pas rapporter la suite de leurs pasteurs aux apôtres comme à leurs ordinateurs »). Dans le Trésor de la langue française (1971-94), ces deux sens sont tenus pour vieilli (l'adjectif au sens de « qui ordonne, dispose, met en ordre ») ou vieux (le nom, dans l'emploi en liturgie : « celui qui confère le sacrement d'un ordre ecclésiastique »).

Le sens moderne date de 1956. Le terme théologique d'ordinateur entre dans le domaine de l'informatique pour éviter le nom computer, au sens de « calculateur », qui présente deux handicaps : être anglais et être mal ajusté aux machines nouvelles qui mettent en ordre des données et qui, il est vrai, ont tout, en apparence du moins, de ce grand ordinateurs de l'univers qu'est Dieu ou que serait Dieu : « machine algorithmique composée d'un assemblage de matériels correspondant à des fonctions spécifiques, capable de recevoir de l'information, dotée de mémoires à grande capacité et de moyens de traitement à grande vitesse, pouvant restituer tout ou partie des éléments traités, ayant la possibilité de résoudre des problèmes mathématiques et logiques complexes, et nécessitant pour son fonctionnement la mise en œuvre et l'exploitation automatique d'un ensemble de programmes enregistrés » (TLF, 1971-94) ou encore : « un ordinateur n'est en fait qu'une vaste opération de mécanisation d'un processus portant sur des données. Ces données ayant été enregistrées dans une mémoire, à partir d'un dispositif d'entrée dans le système, vont donc être manipulées un certain nombre de fois par certains opérateurs, puis renvoyées soit dans une autre partie de la mémoire où elles sont stockées en vue d'opérations ultérieures, soit à la sortie où elles seront présentées sous une forme utilisable dans le monde extérieur » (1971). Il entre dans le Dictionnaire de l'Académie française à compter de la neuvième édition (en cours de publication), dans laquelle les micro-ordinateurs (« petit ordinateur dont l'unité centrale est un microprocesseur ») sont distingués des ordinateurs : « équipement informatique comprenant les organes nécessaires à son fonctionnement autonome, qui assure, en exécutant les instructions d'un ensemble structuré de programmes, le traitement rapide de données codées sous forme numérique qui peuvent être conservées et transmises ».

 

15 janvier 2010

Gambiller

 

 

Dérivé de gambe, mot qui, en normand et en picard, vaut pour jambe, ce verbe est attesté dès le XIVe siècle dans les langues régionales du nord de la France avec divers sens, successifs ou concomitants : « serrer entre ses jambes » », « marcher », « faire un croc-en-jambe », « enjamber » et, à la forme pronominale, « étendre, agiter les jambes ». En français, il est plus tardif. En 1609, il est employé au sens d'agiter les jambes, de se trémousser (« il vaut mieux demander et mendier, que non pas au gibet gambiller »). Dans le Dictionnaire de l'Académie française, où il entre dès la première édition (1694), il a pour sens : « remuer les jambes, les jeter deçà et delà », les académiciens précisant que le mot « se dit ordinairement des enfants ou de fort jeunes gens quand ils démènent les jambes étant assis ou couchés ». Les exemples sont on ne peut emmailloter cet enfant, il ne fait que gambiller ; les enfants ne font que gambiller - même définition et mêmes exemples répétés en 1718, 1740, 1762, 1798 (« il est familier »), 1835 (« il est très familier ») ; Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1788 : « frétiller, remuer sans cesse les jambes, comme font les enfants » ; Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « terme familier ; remuer les jambes de côté et d'autre quand elles sont pendantes » : ainsi chez Saint-Simon (le duc de), « j'en ai vu quelquefois gambiller de petits présidents qui avaient peine à se tenir assis sur leurs sièges élevés ». Dans la huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1932-35), la mention « familier » n'apparaît plus, non plus que la référence aux enfants : « remuer les jambes de côté et d'autre, quand on les a pendantes », sens qui est tenu pour vieux dans le Trésor de la langue française (1971-94) et « familier » et « vieux » dans la neuvième édition du DAF.

Les dictionnaires actuels (TLF, DAF) ne mentionnent comme sens usuel que le sens attesté en 1821, « danser », dans un ouvrage sur l'argot du bagne de Brest : « argotique et populaire, marcher, s'en aller ; danser, se trémousser sur un rythme vif » (TLF) et « populaire, danser » (DAF, neuvième édition, en cours).

 

13 janvier 2010

Dépayser

 

 

Dérivé du nom pays, ce verbe est attesté au tout début du XIIIe siècle. Il a le sens qu'y donnent la formation même et le préfixe -, à savoir « quitter son pays », comme dans cet extrait d'une chronique ancienne (« il punit de tant cruelle famine que plusieurs dépaysèrent ») et chez Estienne : « les Florentins, principalement s'ils n'ont point dépaysé, ont une prononciation la plus éloignée de douceur qu'on saurait dire » ou chez un essayiste du XVIe siècle : « on connait toujours de quelle nation est un homme, ou par le langage, ou par sa façon de vivre ordinaire, ou par l'habillement, ou bien par quelque trait naturel de son ramage qui lui échappe quand il s'oublie, pour quelque dépaysé qu'il soit ». Cotgrave (1611), dans son dictionnaire du français et de l'anglais, traduit dépayser par « to drive out of his country » et dépayser le bétail par « to change their soil, to send them out of the country they were bred in ».

Le sens attesté au tout début du XIIIe siècle est toujours en usage selon les lexicographes actuels, ceux du Trésor de la langue française (1971-94 : « transporter quelqu'un hors du pays, du lieu où il est ordinairement implanté ») ou ceux du Dictionnaire de l'Académie française (neuvième édition, en cours de publication : « faire sortir quelqu'un du pays où il réside, pour un temps plus ou moins long »). Pendant plus de sept siècles, ce verbe a conservé ce même sens. Or, ce que l'on constate, c'est qu'il est, aujourd'hui du moins, d'un emploi restreint, surtout pour nommer ce processus, fort courant, « faire sortir quelqu'un du pays où il réside » ou « transporter quelqu'un hors du pays où il est ordinairement implanté » et qui pourrait être encore plus largement répandu, vu le nombre fort élevé en France de clandestins, dits sans-papiers, individus qui y résident ou s'y implantent sans y être invités et au mépris des lois en vigueur et qui devraient être dépaysés ou auraient dû l'être depuis une décennie ou plus. D'eux, quand ils sont renvoyés dans leur pays, on dit qu'ils sont expulsés ou « poussés dehors », alors que le terme juste est « dépaysés ».

Ce qui entrave l'emploi de ce verbe dans ces situations communes, ce sont, de toute évidence, les sens figurés qui se sont multipliés au cours des siècles. Pour Furetière (Dictionnaire universel, 1690), dépayser, c'est « faire sortir quelqu'un de son pays natal » (« les parents de ce jeune homme l'ont envoyé en Italie pour le dépayser ») ; c'est aussi « corriger quelqu'un des défauts, de l'accent, des mœurs du pays » (« on n'est pas un an à la cour qu'on y est bien dépaysé, qu'on y a pris un autre air de vivre et de parler ») ; c'est encore « faire changer de pays à un homme qui y est habitué, pour lui faire perdre ses connaissances, pour le mettre en lieu où il soit déguisé et inconnu » (« un supérieur dépayse un religieux qui a quelque mauvaise habitude et le transfère en un autre couvent » ou cet autre exemple qui laisse entrevoir que la France classique pouvait avoir des mœurs tumultueuses : « les femmes d'amour déménagent souvent pour se dépayser, pour se sauver des bretteurs » - des bretteurs ou des proxénètes ?) ; c'est enfin, comme dans la langue du droit actuelle (« au Palais », écrit Furetière), « tirer une affaire d'une juridiction en une autre plus éloignée » (« mes parties avoient trop de crédit en ce parlement ; je les ay fait évoquer ailleurs pour les dépayser »). Les académiciens reprennent ces significations, à l'exception de l'emploi dans la langue du droit, et ils glosent l'emploi figuré ainsi : « on dit aussi figurément dépayser un jeune homme, pour dire le déniaiser, le défaire d'une certaine simplicité qu'il a apportée de son pays »). Dans l'adresse au lecteur du Menteur, Corneille écrit : « j'ai entièrement dépaysé les sujets pour les habiller à la française » - autrement dit, il a transporté le sujet d'une pièce de théâtre du pays où il l'a emprunté en France. Dans les dictionnaires classiques, d'une édition à l'autre, les emplois se multiplient : « en matière de dispute, on dit aussi figurément dépayser quelqu'un, pour dire le mettre sur quelque sujet où il ne soit pas si profond, sur lequel il ne soit pas si préparé » (DAF, 1762, 1798, 1835) et « on dit aussi dépayser un homme pour dire lui donner de fausses idées, pour empêcher qu'il ait connaissance, qu'il ne soit au fait de quelque affaire » (DAF, 1762, 1798, 1835), au point qu'un érudit du XVIIIe siècle, parlant « d'un nouvel ordre d'architecture », écrit : « il faut qu'en considérant le tout ensemble, le spectateur accoutumé aux ordres dorique, ionique et corinthien, se trouve véritablement dépaysé, sans toutefois être égaré » (cité par Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1788).

C'est dans la sixième édition (1835) du Dictionnaire de l'Académie française qu'est défini pour la première fois le sens figuré moderne : « dérouter, désorienter, faire qu'une personne ne sache plus où elle est » (le pauvre homme était si complètement dépaysé qu'il lui eût été impossible de retrouver son chemin). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en donne une définition équivalente : « faire qu'une personne ne puisse retrouver son chemin » (« les sinuosités de la route le dépaysèrent tellement qu'il ne savait plus où il était ») et « il se dit aussi de choses auxquelles on donne une apparence qui les masque ». Le sens attesté au tout début du XIIIe siècle n'est pas jugé « vieux » ou « vieilli », bien qu'il semble d'un usage rare. En revanche, les sens figurés sont toujours vivants, aussi bien dans le TLF (« changer le décor habituel ou les habitudes de quelque chose ou quelqu'un » et « déconcerter quelqu'un en le transportant dans un cadre inhabituel, en modifiant ses habitudes » ; dérouter, désorienter, égarer ; antonymes acclimater, familiariser) que dans le DAF (« dérouter, déconcerter quelqu'un en le plaçant dans un milieu différent du sien, dans une ambiance inhabituelle : elle se sentait dépaysée au milieu de ces inconnus ; transporter en esprit dans un univers de fiction : un romancier habile à dépayser ses lecteurs).

 

 

 

08 janvier 2010

Tunique de Nessus

 

On sait la fortune des mythes de l'Antiquité aussi bien dans la littérature que dans la pensée. Œdipe, le bouc émissaire, Antigone, Hercule, le sacrifice d'Iphigénie, la malédiction des Atrides, Sisyphe, Médée, etc., pour ne citer que les plus connus, ont nourri les œuvres de milliers d'écrivains, d'artistes et de penseurs. La force de ces mythes tient aux significations dont ils sont porteurs et à la justesse avec laquelle ils peuvent expliquer tel ou tel comportement humain ou tels ou tels événements, même des comportements ou des événements largement postérieurs à l'invention du mythe et à l'explication desquels les inventeurs du mythe n'avaient pas songé. Ce que célèbrent, à leur façon, les mythes, c'est la permanence de l'archaïque, même dans des sociétés modernes, surtout dans celles qui se croient libérées de tout et qui, ne se tenant ni pour bégueules, ni pour conformistes, ni pour ringardes, ont jeté aux orties tout ce qui pourrait entraver leurs subversions triomphales.

Dans ce que l'on sait ou croit savoir d'Héraklès ou Hercule, ce héros légendaire de l'Antiquité, célèbre pour sa force et son courage, ou dans ce que l'on en retient, il est une succession de « travaux », dont certains ont laissé quelques traces dans la langue française : ainsi « les écuries d'Augias », les « colonnes d'Hercule », « la robe de Déjanire » ou « la tunique de Nessus », « une force d'Hercule », « un Hercule de foire ». Parmi ces exploits, il en est un qui, s'il était actualisé ou réactivé, pourrait décrire et expliquer de façon lumineuse bien des événements qui s'observent dans la France actuelle. C'est celui de la tunique de Nessus, qui est connu aussi sous le nom de robe de Déjanire. Le voici résumé cavalièrement. Le centaure Nessus tente de violer Déjanire, la femme d'Hercule, qu'il convoite depuis longtemps. Hercule le tue. Mais avant de mourir, Nessus offre à celle qu'il allait violer sa tunique, qui serait, d'après lui, un philtre d'amour. Un peu plus tard, croyant à tort qu'Hercule la délaisse pour une autre, Déjanire l'oblige à porter la tunique du centaure. Mais à peine l'a-t-il revêtue qu'il sent sa peau brûler sous l'effet du violent poison qu'elle contient. Ne pouvant supporter la douleur, il allume un brasier dans lequel il se jette ; Déjanire, horrifiée de son erreur, se suicide.

Une tunique est une pièce du costume des héros de l'Antiquité. Les mots costume et coutume, que l'on retrouve sous diverses formes dans les langues européennes, ont le même étymon latin : consuetudo, qui signifie « habitude, coutume, usage ». En espagnol, le même mot costumbres désigne à la fois les coutumes et les costumes. Le mot français costume, emprunté à l'italien, langue dans laquelle il a le sens de « coutume », a signifié pendant plus d'un siècle, à partir de 1641, au moment où le peintre Poussin l'a introduit dans notre langue, « vérité des usages, vêtements, etc. reproduite dans les œuvres d'art », avant de prendre en 1747 son sens moderne. Un costume n'est pas seulement destiné à vêtir une personne ; il renferme de l'être ; il est aussi la vérité ou une des vérités de cette personne. Pour ce qui est du mythe, la tunique de Nessus est un costume qui ne sied pas à celui qui le porte et qui, au lieu de le rendre plus beau ou plus séduisant, le blesse. Revêtir la tunique de Nessus, c'est adopter des coutumes étrangères et inadaptées à soi, et même contraires à ce que l'on est. Aujourd'hui, c'est ce qui se passe en France. L'être français ou la nationalité française est, pour d'innombrables jeunes gens, une tunique de Nessus. C'est du moins ce qu'ils affirment, une fois que la nationalité française leur a été imposée par jus soli, tenant cet « être-là » pour étranger à eux, comme une brûlure ou comme une humiliation. « Je ne suis pas français ; je suis musulman ou africain », disent-ils ; ou encore : « J'ai la nationalité française que je n'ai pas demandée, mais je suis diola ou bambara ou sérère ; et je serai toujours, mes enfants aussi, arabe, kabyle ou bété ». Pour eux, l'être français se réduit au jambon beurre, au fromage blanc, au porc, au vin, à l'ivrognerie et, si l'être français s'applique aux femmes, aux putes. Eux ne veulent rien avoir en commun avec les souchiens ou les sous-chiens : ils ne sont pas « taht el kelab ». La France a cru offrir à ces jeunes gens un cadeau ; les bénéficiaires l'ont reçu comme un poison. Les raisons en sont faciles à démêler. La nationalité française concédée s'accompagne d'une identité nouvelle : l'être français. Pour des jeunes diolas, sérères, kabyles, arabes, turcs, bétés, berbères, etc. qui ont reçu de leurs parents et grands-parents un héritage sacré, ethnique ou racial, dont ils sont si fiers, et qui se tiennent pour les maillons d'une longue chaîne historique, une identité nouvelle, imposée de l'extérieur et qu'ils n'ont pas demandée, une identité proprement juridique, brise la généalogie et les coupe de leur lignée. Voilà leurs ancêtres chassés de leur être. On conçoit que, pour eux, cette nationalité octroyée ou imposée soit un viol. Non seulement elle les humilie, mais encore elle les brûle de l'intérieur, comme la tunique de Nessus.

Le mythe appartient à l'ordre de la fiction ou du fantasme, où tout est possible, même ce qui ne l'est jamais dans le monde réel. La crise s'y dénoue aisément. Déjanire, qui est, malgré elle, à l'origine de la mort d'Hercule, se suicide ; son époux, le malheureux bénéficiaire du cadeau empoisonné, éteint le feu qui le brûle en se jetant dans le bûcher qu'il a allumé. Mais dans la réalité, il en va tout autrement. On ne se jette par centaines de milliers dans des brasiers. Les dénouements heureux ou fictifs ou fantasmés n'y ont pas de place. La crise ne se dénouant pas et ne pouvant pas se dénouer, elle est sans fin. Il n'y a pas d'issue. Si elle doit se dénouer un jour, ce sera dans la tragédie. Le drame pour les bénéficiaires de la nationalité française est qu'ils ne sont pas des héros de légende. Alors, ils cherchent des ersatz. Ils allument des brasiers partout où ils le peuvent, non pas pour s'y consumer, mais pour brûler tous les symboles qui rappellent cette tunique identitaire : autobus, voitures, écoles, bibliothèques, églises, etc. Ou bien ils lapident les représentants de la France, pompiers, policiers, fonctionnaires divers, comme dans leur propre pays ils lapident Satan, le démon, Iblis, le diable, le Mal. Des raisons matérielles (argent facile, vie agréable sans vraiment travailler, soins gratuits, accès à tous les signes de la richesse) les dissuadent de retourner viure al païs, où, pourtant, ils ne seraient plus condamnés à porter la tunique du centaure français, mais ils ont trouvé un succédané : établir en France des enclaves, turques ou algériennes ou islamiques ou bambaras, qu'ils purifient de toute population étrangère, id est autochtone, par l'incendie et les pierres, pour ne plus sentir les brûlures de l'identité violée.

Ainsi la France se transforme en un chaudron où prospèrent les racismes viscéraux et primaires et où résonnent tous les chants de haine. Qui a voulu ça ? Les hommes politiques, les fonctionnaires, les sciencieux du social, les militants associatifs, qui, depuis trente ans, distribuent ces tuniques de Nessus, ces docteurs Follamour étant persuadés que l'être français est ce qu'il y a de mieux au monde, qu'il n'y a rien au-dessus ou que toutes les autres identités sont des centaines de coudées plus bas. Tout se vaut, disent-ils, sauf l'être français. Il vaut mieux être français qu'algérien ou française que musulmane, parce que l'identité française est supérieure à l'identité algérienne et à l'identité musulmane. Bien entendu, ils se gardent de le proclamer en public, par prudence (ils ne se nomment pas Frèche) ou par tartufferie (ils ne se nomment pas Le Pen), mais tout ce qu'ils font et disent atteste qu'ils en sont convaincus : ils sont racistes par non-dit. En eux, il n'y a rien, pas d'âme, pas de vie de l'esprit, mais un imaginaire de débiles mentaux ou de Bac + 15, ce qui revient au même. Ils n'auraient que ce qu'ils méritent, si, par hasard, ils vivaient, eux et leur famille, dans les mêmes quartiers que ceux qui les haïssent. Ils ne sont pas si fous que ça, ces doctes Follamour. La preuve : ils se tiennent le plus loin possible des boîtes de Pandore qu'ils ont ouvertes.

Dans les lycées, on se demande doctement en cours de philosophie si l'histoire a un sens ou si une leçon peut en être tirée. Aux Etats-Unis, dans les pays arabes, en Chine, peut-être. En France, sûrement pas, bien que l'Etat, dans notre pays,  rémunère des dizaines de milliers de fonctionnaires pour enseigner l'histoire et que, à en croire les gazettes, l'école historique française, celle des Annales par exemple, soit réputée la meilleure au monde. Dans les années 1880, ce grand républicain qu'était Jules Ferry justifiait les expéditions coloniales d'alors par la mission universelle qui était ou aurait été dévolue, par on ne sait qui ou on ne sait quoi, à la France : apporter les lumières aux peuples primitifs et « civiliser les races inférieures ». On sait les tragédies que ce projet insensé a suscitées. Un siècle plus tard, le démon de la supériorité fantasmée infecte à nouveau la France et ses élites : on n'envoie plus de soldats sous les tropiques éclairer des populations supposées primitives ou incultes ; on les fait venir en masse et, sans même leur demander leur avis, on les oblige à porter la tunique de l'être français. Faut-il s'étonner qu'aujourd'hui, comme il y a un demi-siècle, ces populations rejettent par la violence et le feu purificateur les coutumes qui leur sont imposées ?

 

 

 

 

09:43 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : société, france, politique

04 janvier 2010

Acclimater

 

Selon Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), c'est l'abbé Raynal (1713-96), abbé philosophe et des Lumières, qui, le premier, aurait employé » acclimater, que « l'Académie n'a reconnu que dans son édition de 1798 », et qui se substitue au vieux verbe empayser, encore en usage au XVIe siècle et jusqu'au milieu du XVIIe siècle, comme dans cet extrait : « le laurier se laisse aussi empayser en toutes régions ». En fait, ce verbe, dérivé du nom climat, a été formé par Buffon en 1775, dans son Histoire naturelle, à propos des oiseaux exotiques, tels les bengalis : « ces oiseaux se transportent assez difficilement et ne s'accoutument qu'avec peine à un autre climat ; mais une fois acclimatés, ils vivent jusqu'à six ou sept ans ». Dans ce contexte, acclimater a pour sens « accoutumer à un nouveau climat », le climat n'étant pas défini par la température, mais par la position du lieu sur le globe terrestre (cf. la note consacrée à climat, décembre 2009). Le sens de climat évoluant, le verbe acclimater prend le sens « d'accoutumer à la température d'un nouveau climat » (Dictionnaire de l'Académie française, 1798, cinquième édition, laquelle a été plus prompte (à peine plus de vingt ans) que ne le pense Littré à reconnaître ce verbe, dont le sens est illustré par il faut du temps pour acclimater une plante étrangère.

Dans cette même édition, comme dans la suivante (1832-35), les académiciens relèvent l'emploi au verbe à la forme pronominale et à propos des êtres humains : « on dit aussi, avec le pronom personnel, s'acclimater pour dire se faire à un nouveau climat ». L'exemple les habitants de l'Europe s'acclimatent difficilement dans les Antilles réfère à une réalité qui paraît aujourd'hui totalement fantasmée. D'ailleurs, Littré (op. Cit.) remplace Antilles par Indes pour illustrer les difficultés des Européens à s'acclimater sous les tropiques : « les Européens s'acclimatent difficilement dans les Indes », même s'il conserve l'exemple des Antilles pour illustrer le verbe acclimater, au sens « d'habituer à un nouveau climat, tellement qu'on n'en ressente plus aucune mauvaise influence » (« la mortalité est grande aux Antilles parmi les Européens qui ne sont pas encore acclimatés »). Il fallait que la vie dans ces Antilles (aujourd'hui, destination touristique célèbre pour ses plages, ses cocotiers, son farniente) fût pénible ou dure au XIXe siècle pour que ces îles servent à illustrer les difficultés d'acclimatation, dont étaient exempts les créoles, c'est-à-dire les Européens nés aux Antilles et qui, pour cela, étaient dits acclimatés de naissance.

L'acclimatation (nom relevé pour la première fois par Littré, op. Cit.), qui touche les hommes, les animaux (oiseaux, chevaux, chiens, etc.) et les plantes, se fait dans les deux sens, des pays exotiques vers l'Europe ou de l'Europe vers les pays exotiques, comme l'attestent ces exemples : de Littré, « société d'acclimatation, société qui a pour objet d'acclimater en France des animaux et des plantes exotiques » ; du Dictionnaire de l'Académie française (huitième édition, 1932-53) : jardin d'acclimatation ; société d'acclimatation ; cette plante a peine à s'acclimater dans nos régions ; de ce même dictionnaire, neuvième édition (en cours de publication) : on a acclimaté le vison en France ; le tabac, la pomme de terre et la tomate se sont bien acclimatés en Europe. Elle se fait même à l'intérieur de l'Europe, du sud vers le nord, comme dans cet exemple de la septième édition (1878-79) du DAF : « ce n'est qu'à force de soins qu'on acclimate dans le nord de l'Europe les races de brebis espagnoles ».

Le phénomène désigné par ces deux mots est lié à la mondialisation des échanges, qui n'est pas récente, mais date du XVIe siècle, et à l'expansion commerciale et militaire de l'Europe dans le monde. Il a, de toute évidence, frappé les esprits, au point de s'étendre, par analogie (métaphore), à des réalités « abstraites », idées, mœurs, coutumes, etc., comme l'atteste, avec retard, le Dictionnaire de l'Académie française en 1932-35 : « figuré, en parlant des choses morales » (au XVIIIe siècle, beaucoup d'idées venues de l'étranger se sont acclimatées en France).

 

Ces deux mots sont modernes aussi bien par l'époque à laquelle ils ont été formés que par l'idéologie qui les sous-tend, comme en témoigne l'article qui est consacré à acclimater dans le Trésor de la langue française (1971-94). C'est un terme de biologie (« accoutumer un organisme vivant, animal ou végétal, à un nouveau milieu biologique ») qui, de la science, s'étend à la société : « accoutumer des hommes à de nouvelles conditions de vie, d'activité, de pensée » ou « adapter des activités, une fonction, des œuvres à une situation nouvelle », comme dans cet exemple de Durkheim (1893) : « il faut s'ingénier pour trouver des moyens de soutenir la lutte, pour créer des spécialités nouvelles, pour les acclimater, etc. D'une manière générale, plus le milieu est sujet au changement, plus la part de l'intelligence dans la vie devient grande ; car elle seule peut retrouver les conditions nouvelles d'un équilibre qui se rompt sans cesse, et le restaurer ».

Pourtant, il ne semble pas que le phénomène d'acclimatation (des hommes, des plantes, des animaux, des idées, etc.) suscite aujourd'hui les difficultés de jadis. La mondialisation a effacé les différences et aboli les climats, au point que l'acclimatation n'a plus de raison d'être. N'importe quelle espèce animale ou végétale s'acclimate n'importe où. Il n'y a plus de société d'acclimatation, l'ancienne société d'acclimatation s'étant transformée en Société de Protection de la Nature, tandis que le jardin d'acclimatation, du Bois de Boulogne, a perdu ce qui faisait sa raison d'être. N'importe qui s'acclimate n'importe où ou à n'importe quoi ou acclimate n'importe quoi n'importe où. Il n'est pas nécessaire à un Malien (ou un Algérien, un Turc, un Chinois, etc.) de s'acclimater en France, où il est chez lui, alors que la réciprocité serait tenue pour du colonialisme. Le processus décrit à la fin du XVIIIe siècle par des hommes des Lumières semble être, comme les Lumières elles-mêmes, à bout de souffle.

 

03 janvier 2010

Galvaniser

 

Galvaniser, galvanisme

 

Ces deux mots sont récents : galvanisme, dérivé du nom du physicien italien, Luigi Galvani, qui a découvert, dans les années 1780, l'effet de l'électricité sur des grenouilles disséquées, date de 1797 ; galvaniser, qui en est dérivé et qui a pour sens « faire contracter par l'électricité des muscles inertes », de 1799. C'est le physicien Volta, ami de Galvani et inventeur de la pile, où un courant électrique est produit par une réaction chimique, qui, le premier, a nommé galvanisme ce phénomène, lequel a mis en branle les imaginations, au point de laisser accroire, même à des savants, qu'il suffirait, pour ressusciter les morts, de faire passer de l'électricité dans leur cerveau. C'est sans doute pour cette raison que les académiciens, qui habituellement se défient des mots nouveaux, qu'ils soient ou non de la science, enregistrent galvanisme et galvanique dès 1832-35 (DAF, sixième édition) et y consacrent une assez longue explication, qui relève, non des dictionnaires de mots, mais des dictionnaires de choses ou encyclopédies : « (terme de physique), nom donné à une classe de phénomènes électriques, qui consistent en des excitations musculaires produites, dans les substances animales, par le contact mutuel des muscles et des nerfs, ou par l'électricité qui se développe quand on met ces substances en communication, soit avec des métaux, soit entre elles, au moyen de conducteurs métalliques » (le galvanisme fut découvert par Galvani (sic) ; les applications du galvanisme ont été fort étendues par Volta), alors que la définition de galvanique est sommaire : « (terme de physique) qui appartient, qui a rapport au galvanisme » (fluide, expériences, appareil, pile, galvaniques). Le verbe qui en est dérivé n'est pas enregistré dans cette sixième édition, mais dans le Complément (au DAF) de Barré (1842) : « il se dit quelquefois de l'action d'électriser au moyen de la pile galvanique ou voltaïque » et « il s'est dit surtout de l'opération qui consiste à imprimer des mouvements convulsifs à un cadavre, au moyen du galvanisme ». En 1861, ce verbe de science s'étend aux techniques industrielles : « recouvrir (du fer, par exemple) d'une couche de zinc », emploi qui est relevé dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l'Académie française : « galvaniser le fer, le plonger dans un bain de zinc fondu pour le recouvrir d'une couche de ce métal et le préserver de l'oxydation ».



Les deux mots désignent des phénomènes naturels, observés par des savants et qui, pour certains d'entre eux, tiennent de la magie ou du surnaturel. De fait, dans une France qui, dès la fin du XVIIIe siècle, s'imprègne d'idéologie occulto-socialiste, mixte des sciences occultes et de sciences sociales propagé par des voyants et des prophètes, ces deux mots sortent de la science pour désigner des phénomènes psychologiques, collectifs et sociaux. En 1831, le poète Barthélemy l'emploie dans Némésis au sens de « donner une énergie soudaine et passagère », sens que Barré (1842) glose ainsi : « il s'est employé figurément dans le sens de donner une vie factice et momentanée » (galvaniser une société morte). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), qui est positiviste, semble se défier (cf. « vie factice ») de cette extension du verbe galvaniser à la psychologie sociale : « figuré, donner une vie factice et momentanée », défiance qui apparaît moins nettement dans la septième édition (1878-79) du Dictionnaire de l'Académie française : « figuré, donner une vie apparente et momentanée à une chose inerte ou qui a cessé de vivre ».

Dans l'édition suivante (la huitième, 1932-35), est enregistré le sens actuel, dans lequel se cristallise la modernité ou mixte d'occultisme et de socialisme : « il signifie figurément donner à une société, à un groupe une animation, une vie momentanée et factice », l'illustrant d'un exemple qui fleure bon les décennies totalitaires : « les grands tribuns galvanisent les foules », tribuns parmi lesquels on comptait dans les années 1920-1930 Lénine, Trotski, Hitler, Mussolini, etc., belle brochette de tyrans modernes. De ce sens moderne, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), qui sont progressistes, donnent une définition moins tranchée : « le complément d'objet direct désigne une personne, un ensemble de personnes ou une qualité attachée à la personne) donner une impulsion nouvelle, communiquer une exaltation vive quoique passagère » (galvaniser les courages, les énergies, une foule), alors que les académiciens dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur dictionnaire, l'ère des totalitarismes meurtriers étant passée (peut-être est-ce une illusion), en proposent une définition plus apaisée qu'en 1932-35 : « (figuré) animer d'un enthousiasme soudain, d'une ardeur collective ». L'exemple ne fait plus allusion aux grands tribuns mais aux simples orateurs : cet orateur galvanise les foules.

Dans ce seul et même verbe galvaniser, se condense l'essence de la modernité scientiste et socialo-occultiste.

01 janvier 2010

Voeux

 

Arouet Le Jeune présente ses voeux aux lecteurs des notes de la NLF.

 

 

En 2007, ces notes ont eu 47850 lecteurs et 101986 pages ont été lues;

en 2008, 63788 lecteurs et 126 418 pages lues;

en 2009, 91444 lecteurs et 235 194 pages lues.

 

 

Bonne année à tous.

 

 

 

10:42 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : culture, société, france