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03 février 2010

Escalade

 

Escalade (de la terreur, des menaces, de la violence, etc.)

 

 

Emprunté à la langue provençale, escalade est attesté dans la seconde moitié du XVe siècle. C'est un terme militaire qui désigne l'assaut donnée à une forteresse ou à une ville protégée par des murailles au moyen d'échelles. C'est ainsi qu'il est défini dans le Dictionnaire de l'Académie française de 1694 (« attaque d'une place avec des échelles, assaut que l'on donne avec des échelles » ; aller, monter à l'escalade ; ils emportèrent la place par escalade ; la muraille est trop haute, elle est hors d'escalade) à 1932-35 (« terme d'ancienne stratégie, assaut d'une position au moyen d'échelles ») et dans la neuvième édition (en cours de publication : « anciennement, assaut donné à une position élevée de l'ennemi, à une place forte, en utilisant des échelles » ; l'escalade d'un rempart, d'une muraille ; aller, monter à l'escalade ; donner, tenter l'escalade ; une muraille hors d'escalade (vieilli), trop haute pour permettre l'escalade). D'Alembert et Diderot, éditeurs de L'Encyclopédie (1751-64) consacrent un long article pour expliquer les différents moyens d'utiliser l'escalade dans « l'art militaire » : « la méthode de s'emparer des villes par l'escalade était bien plus commune avant l'invention de la poudre qu'aujourd'hui : aussi les anciens, pour s'en garantir, prenaient-ils les plus grandes précautions. Ils ne terrassaient point leurs murailles, et ils les élevaient beaucoup, en sorte que non seulement il était besoin d'échelles pour monter dessus, mais encore pour en descendre dans la ville (...) Pour bien réussir dans l'escalade d'une ville, il faut d'abord une connaissance parfaite de la place et de ses fortifications, afin de se déterminer sur le côté le plus facile à escalader et le plus négligé par l'ennemi. Il faut avoir provision d'un grand nombre d'échelles, afin de pouvoir faire monter un plus grand nombre de gens en même temps ; être munis de pétards, pour s'en servir pour rompre les portes et donner entrée aux troupes commandées pour soutenir l'entreprise. Pour trouver moins d'obstacle de la part de l'ennemi, il faut le surprendre : un ennemi qui serait sur ses gardes à cet égard serait bien plus difficile à être forcé, parce qu'il est aisé de se défendre contre l'escalade lorsqu'on est prévenu », etc.

Le mot entre dans le vocabulaire de la justice à compter du début du XVIIIe siècle pour désigner l'action de pénétrer indûment dans un lieu clos en passant par la fenêtre, le toit, en franchissant un mur, etc. Ce sens est relevé dans le Dictionnaire de l'Académie française à partir de la sixième édition (1835) : « il se dit aussi de l'action d'un voleur qui se sert d'une échelle ou de tout autre moyen pour s'introduire quelque part en montant » (les circonstances d'escalade et d'effraction aggravent le délit). Il est ainsi défini dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « action d'un voleur qui s'introduit quelque part en franchissant un obstacle, mur ou haie ». Le crime de vol à l'escalade est ainsi exposé dans le Code pénal : « est qualifiée escalade toute entrée dans les bâtiments, cours, basses-cours, édifices quelconques, jardins, parcs et enclos, exécutée par-dessus les murs, portes, toitures ou toute autre clôture ». Escalade entre dans le vocabulaire de l'alpinisme en 1816 au moment où l'alpinisme commence à se constituer comme discipline sportive et de loisirs ; puis dans le vocabulaire du cyclisme pour désigner la montée des cols à vélo. Cet emploi entre dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l'Académie française : « spécialement, alpinisme, action de gravir une pente abrupte, un rocher, une paroi montagneuse » (l'escalade d'un escarpement rocheux ; de la face nord du Cervin ; escalade libre, où le grimpeur utilise seulement les prises et les appuis que lui offre le rocher ; escalade artificielle, où le grimpeur s'élève à l'aide de pitons plantés dans le roc pour lui servir d'appui).

L'emploi moderne d'escalade, sous-tendu par le sème de « gradation », est postérieur à la seconde guerre mondiale. Il est emprunté du nom anglais escalation, dérivé du verbe to escalate : « increase, develop, intensify by succesive stages » (Oxford Advenced Learner's Dictionary of Current English, 1974). Dans le Trésor de la langue française (1971-94), ce nouveau sens « modernissime », fort répandu dans la presse prétendument sérieuse, Le Monde ou Le Figaro, ou qui répugne aux usages abusifs, est défini ainsi : « au figuré, augmentation progressive, comme par paliers successifs, des moyens utilisés dans un conflit, une compétition, ou une action donnée ». Les exemples cités sont « risque, menace d'escalade ; « la mécanique de l'escalade », c'est-à-dire l'engrenage qui oblige chacune des deux parties à renchérir sur les initiatives de l'autre (1966) ; le seul moyen d'arrêter l'escalade des taux d'intérêt est de mettre un terme à l'inflation (1969). Les taux d'intérêt partant à l'assaut d'une forteresse en grimpant sur des échelles ! Que l'image est jolie, pourrait-on dire en parodiant un poète. Il semble qu'en moins de trente ans, escalade se soit étendu à d'autres réalités qu'aux menaces de guerre (la « gesticulation », disaient les stratèges du Monde) ou aux taux d'intérêt, comme l'atteste l'article (assez long, quatre acceptions sont distinguées) que les académiciens consacrent à ce mot dans la neuvième édition de leur dictionnaire. Voici la quatrième acception : « figuré, accroissement progressif des moyens mis en œuvre dans un conflit par chacun des adversaires » et « par extension, augmentation rapide, montée brutale », comme dans l'escalade de la violence, l'escalade des prix. De l'attaque d'une place forte à l'augmentation des prix ou de la guerre à l'économie : le destin de ce terme d'art militaire est un condensé de l'évolution récente du monde.

 

 

 

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