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26 février 2010

Evolution

 

 

Dans la deuxième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1718), évolution a un seul sens : « mouvement que font des troupes pour prendre une nouvelle disposition ». Un peu moins de trois siècles plus tard, dans la neuvième édition, en cours de publication, du même dictionnaire, l'entrée évolution comprend cinq sens distincts et plus d'emplois encore suivant les domaines (marine, blindés, cavalerie, etc.) dans lesquels ce nom est en usage. Son succès est dû à deux grandes fractures qui ont ébranlé la pensée occidentale : l'assomption de l'histoire au XIXe siècle comme facteur explicatif majeur et la biologie, dont les théories de Darwin.

Pourtant, rien, à part ces deux faits extérieurs à la langue, ne prédisposait évolution à un tel triomphe. Emprunté au latin evolutio, il est attesté dans la première moitié du XVIe siècle comme terme d'art militaire. C'est l'action de manœuvrer ou de faire manœuvrer les troupes. C'est ce seul sens que relèvent les lexicographes des siècles classiques, que ce soit Furetière (Dictionnaire universel, 1690 : « Terme militaire, qui se dit des changements qui se font, lorsqu'on range des soldats en bataille ou qu'on leur fait faire l'exercice... ; elles se font par conversions, contremarches, doublements de rangs ou de files, etc. »), que ce soit les académiciens (op. cit., le seul sens relevé jusqu'à la sixième édition incluse, 1832-35, est le sens militaire) ou les encyclopédistes (1751-64, L'Encyclopédie) qui consacrent des dizaines de pages aux évolutions de troupes, distinguées suivant qu'elles sont de l'infanterie ou de la cavalerie ou de la marine et  « qu'on appelle aussi motions » et qui « sont, dans l'art militaire, les différents mouvements qu'on fait exécuter aux troupes pour les former ou mettre en bataille, pour les faire marcher de différents côtés, les rompre ou partager en plusieurs parties, les réunir ensuite, et enfin pour leur donner la disposition la plus avantageuse pour combattre, suivant les circonstances dans lesquelles elles peuvent se trouver ».

Selon Elme-Marie Caro (1826-1887), philosophe et critique littéraire, dans « Le progrès social » (in La Revue des Deux-mondes, 1873), cité par Littré, dans le Supplément (1877) à son Dictionnaire de la langue française (1863-72), le sens moderne, « changement, transformation, développement », apparaît dans une traduction publiée en 1776 du roman « moderne » de Sterne, Tristram Shandy. Il vient donc de l'anglais : « J'ai trouvé du mot évolution l'origine inattendue et comme l'annonce prophétique au chapitre 161e de Tristram Shandy ; ce mot naquit d'un hasard, un jour que le père de Shandy était particulièrement en veine d'éloquence : « Les royaumes et les nations, disait-il, n'ont-ils pas leurs périodes et ne viennent-ils pas eux-mêmes à décliner, quand les principes et les pouvoirs qui au commencement les formèrent ont achevé leur évolution ? - Frère Shandy, s'écria mon oncle Tobie, quittant sa pipe, évolution, qu'est-ce ce mot ? - Révolution, j'ai voulu dire, reprit mon père, par le ciel ! J'ai voulu dire révolution ; évolution n'a pas de sens. - Il a plus de sens que vous ne croyez, repartit mon oncle Tobie.... » Cette fois encore l'oncle Tobie eut raison contre son frère ; il avait deviné le mot magique et l'idée maîtresse de la philosophie de ses compatriotes au siècle suivant ». En effet, évolution est bien devenu, comme l'annonce Caro, un « mot magique » dans lequel se cristallisent toutes les utopies, idéologies, nouvelles religions, humanitaireries, etc. de la modernité.

Littré (op. cit.) en cite quelques sens nouveaux : « Terme de physiologie, cction de sortir en se déroulant » (l'évolution des feuilles, des bourgeons) ; « évolution organique, système physiologique dont les partisans supposent, à tort, que le nouvel être qui résulte de l'acte de la génération préexistait à cet acte ; ce système est opposé à l'épigenèse » ; « au figuré, développement d'une idée, d'un système, d'une science, d'un art » ; « l'évolution historique, le développement des sociétés et de leur civilisation suivant un ordre déterminé » ; « mouvements du corps dans les exercices » ; « terme de guerre, mouvement de troupes qui changent leur position pour en prendre une nouvelle » ; « terme de musique, subversion du dessus à la basse et réciproquement, sans qu'il en résulte aucune dissonance dans l'harmonie » ; « synonyme de transformisme (cette synonymie est trompeuse : l'évolution selon Darwin est différente du transformisme de Lamarck), valeur et concordance des preuves sur lesquelles repose la théorie de l'évolution en histoire naturelle ».

Les succès idéologiques de l'évolution amplifient l'article qui y est consacré dans la huitième édition du DAF (1932-35) : « terme d'art militaire, de marine ou d'aéronautique... » ; « en termes d'histoire naturelle, action de sortir en se déroulant » (l'évolution des feuilles hors des bourgeons) ; « en termes de biologie, changement continu et profond des êtres et des choses, par lequel ils se transforment progressivement » (c'est la théorie de l'évolution qui est ainsi définie !) ; « en termes de médecine, modification du cours d'une maladie » ; « en termes de philosophie, développement successif, intérieur et spontané de l'être » ; « en termes de littérature ou d'art, changements graduels qui modifient les conceptions ou les procédés » (l'évolution du langage, d'un genre) ; « en termes de politique » (l'évolution de la doctrine démocratique) ; «  il se dit également des changements d'idées ou de conduite des personnes ou des collectivités » (l'évolution politique de cet homme a été rapide ; il a fait faire à son parti une complète évolution). Il n'est quasiment aucun domaine, aucune activité, aucune réalité, aucune idée, aucune entité, etc. qui ne soit pas soumis à l'évolution : les armées, la marine, n'importe qui « se déplace par une succession de mouvements variés » (un prêtre, des diacres, les fils d'un métier Jacquard, un squale, un avion, un danseur, les oiseaux, etc.), toute chose qui change dans le temps (la vie, un clan, une conception, une personne, un pays, le capitalisme, le socialisme, une société, les animaux, la terre, les salaires, une maladie, une épidémie, les prix, l'humanité, la pensée, la médecine, etc. etc. etc.).

Evolution est l'un de ces mots de la NLF dans le sens et l'évolution (évidemment) duquel se condense l'essence de la modernité. En ce sens, c'est un mot magique, un sésame ouvre-toi, une clé qui ouvre toutes les portes, même celles qui sont hermétiquement closes, grâce auquel on dévoile les (faux) mystères du présent.

 

Commentaires

EVOLUTION
Maison de Sir Charles DARWIN

DOWN HOUSE KENT

http://decadence-europa.over-blog.com/article-down-house-down-kent-uk--38908144.html

Écrit par : Amédée | 27 février 2010

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